Le réseau mondial des Sociétés de Géographie depuis 1821

Jean BASTIÉ

Géographe, Président de la Société de Géographie

Résumé Article complet

Les Sociétés de Géographie sont nées le 15 décembre 1821 à l'Hôtel de Ville de Paris avec la création de la première, la nôtre, dont les 217 fondateurs, parmi lesquels les plus grands savants de l'époque, appartenaient à toutes les disciplines et à toutes les nationalités, mais étaient très majoritairement français, avec un fort groupe d'anciens de l'Expédition d'Egypte de Bonaparte (1798-1801) et de cartographes comme Edme François Jomard, le principal artisan de la publication de la « Description de l'Egypte », monumental ouvrage in-cuarto de 19 volumes dus à près d'une cinquantaine de savants et dont la publication demanda vingt six ans (1802-1828). Il fut aussi le fondateur du Département des Cartes et Plans de la Bibliothèque nationale. Parmi les 217, on relève les noms de : Laplace1 notre premier président, Cuvier, Monge, Gay Lussac, Berthollet, Chapsal, Fourier, de Humboldt, Champollion, de Chateaubriand, Jomard, Esquirol, Malte-Brun, Barbier du Bocage, Bottin, Didot, Denon etc.

Notre Société se voulait internationale et voilà pourquoi elle ne s'est appelée ni de France, ni de Paris. Mais très vite, chaque pays a voulu avoir la sienne, au moins dans sa capitale, mouvement à mettre en liaison avec la découverte du Monde, les explorations du XIXe siècle et les rivalités coloniales. Ce furent Berlin (1828), Londres (1830), Mexico (1839) la première hors d'Europe, Saint-Pétersbourg (1845), Vienne (1856), mais aussi Francfort sur le Main (1836), New York (1852), Genève (1858), Leipzig (1861), Dresde (1863), Turin et Kiel (1867), Munich (1869), Brême (1870), soit 15 dès 1870, et par la suite beaucoup d'autres ! Mais, encore aujourd'hui, elles sont en majorité européennes et leur réseau est bien plus dense en Europe.

Sur 30 Congrès internationaux de géographie à ce jour (2005) qui se tiennent tous les quatre ans, il fallut attendre 33 ans et le 8e Congrès en 1904 pour qu'il y en ait un pour la première fois hors d'Europe à Washington, et 1924 pour qu'il y en ait un second, le 11e au Caire. Paris est la seule ville au Monde à en avoir accueilli quatre à ce jour (1875, 1889, 1931, 1984) et Washington trois (1904, 1952, 1992), Londres deux (1895, 1964). Il est vrai qu'il s'est tenu en 1928 à Cambridge. Vingt sur 30 ont eu lieu en Europe, 5 en Amérique, 3 à Washington, 1 à Montréal en 1972 et 1 à Rio de Janeiro en 1956, 3 en Asie, New Delhi en 1968, Tokyo en 1980 et Séoul en 2000, 1 en Afrique (Le Caire), 1 en Australie (Sydney).

Les Sociétés se sont créées en général chaque fois qu'un pays a gagné son indépendance ou tout au moins une large autonomie : par exemple Turin (1867), Budapest (1871), Rome (1873), Bucarest et Le Caire (1875). Des états fédéraux comme l'Allemagne en ont eu une dans chacune de leurs capitales régionales : Leipzig (1861), Dresde (1863), Kiel (1867), Munich (1869), Brême (1870), Hambourg et Halle (1873), Hanovre (1878) etc. C'est la décennie 1876-1886 qui vit le plus de créations, 32 dont 11 en France. La Chine a plusieurs Sociétés de Géographie dont, pour commencer, à Pékin, Shanghaï, Canton, Tchoung King, mais fédérées à l'échelon national avec un Président national à Pékin.

A partir d'environ 1880, se créent ici et là des Sociétés de Géographie commerciale plus préoccupées de problèmes économiques que d'explorations, et ce fut le cas à Paris où il en exista une de 1876 à 1999 devenue par la suite de Géographie humaine et qui vient de fusionner avec la nôtre en 2000, après 124 ans d'indépendance.

Après 1870, le mouvement de créations continue sans ralentir. 1875 : Copenhague, Madrid, Lisbonne, 1876 : Bruxelles, Anvers, Lima, 1877 : Québec, Stockholm, 1878 : Hanovre, Saint-Gall, 1879 : Tokyo, 1880 : Buenos Aires, 1884 : Manchester, 1885 : Neuchâtel, 1888 : la National Geography Society à Washington, 1891 : Oslo, Cluj, Philadelphie, 1898 : Chicago, 1901 : Athènes, 1902 : Baltimore et Malte, 1903 : Bogota, 1906 : La Havane, 1910 : Belgrade, 1911 : Santiago du Chili. Après la première guerre mondiale, se créent encore en 1922 Buenos Aires, 1928 Liège, 1929 Ottawa, 1941 Ankara, 1949 Zagreb.

La France jacobine avait vers 1900 un réseau de 36 Sociétés en province, ou outre-mer, certes à Lyon, Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes, Lille, Toulouse, Nancy, Dijon, Tours, Toulon, Poitiers, Saint-Etienne, Le Havre, Reims, mais aussi dans de petites villes comme Valenciennes, Saint-Omer, Dunkerque, Béthune, Douai, Cambrai, Saint-Quentin, Brive, Bourges, Saint-Nazaire, Lorient, Rochefort, Saint-Lô, Toul, Charleville, Laon, Compiègne, etc. ainsi qu'à Alger, Oran, Constantine et Saïgon. En 1887, chacune a tenu à faire de Ferdinand de Lesseps son Président d'honneur.

C'est en 1877 que notre Société entreprend la construction d'un hôtel particulier 184 boulevard Saint-Germain, tout près de l'Eglise Saint-Germain des Près, du Flore, des Deux Magots et de Lipp. Depuis sa création en 1821, elle avait toujours été située dans le quartier, d'abord rue Taranne aujourd'hui disparue et en dernier lieu rue Christine. La Société, après la percée du Boulevard Saint-Germain, a acheté une parcelle limitrophe de l'Eglise ukrainienne. Elle a fait face à tous les frais par une souscription d'obligations de 500 francs or remboursables en trente ans, achetées surtout par ses membres. La façade a été personnalisée par des cariatides représentant les voyages par terre et par mer et par un globe. Elle est due au sculpteur Soldeu, membre de la Société. Le Président, pour l'inauguration en 1878, était le Vice-Amiral Baron et Sénateur de la Roncière-le Noury, ancien Ministre de la Marine.

De leur côté, les nouveaux bâtiments de la Sorbonne rebâtis à partir de 1885, huit ans après l'achèvement de la Société de Géographie, ne seront terminés qu'en 1911. On comprend que jusqu'à la construction de l'Institut de Géographie de Paris 191 rue Saint-Jacques, commencée en 1911 mais retardée par la guerre qui repoussa la mise en service jusqu'en 1927, notre siège fut le site emblématique de la géographie française où avaient lieu les grands évènements. Et même après sa mise en service, en 1924, l'Institut de Géographie ne pouvait offrir un grand amphithéâtre de près de 300 places au cœur de Paris, comme celui de la Société de Géographie. Cet immeuble de la rue Saint-Jacques fut réalisé grâce au mécénat de la marquise Arconati Visconti, en souvenir de son père Alphonse Peyrat (1812-1890), homme de lettres et sénateur.

Au total pour la France en 1880, nos 36 Sociétés de géographie totalisaient plus de seize mille adhérents, le nombre le plus élevé dans le Monde. Dominique Lejeune2 a calculé qu'en cette fin du XIXe siècle, notre pays renfermait à lui-seul le tiers des membres des Sociétés de Géographie du Monde entier. Pour sa part, notre Société atteint son maximum de sociétaires en 1885 avec 2504. Il est donc faux de dire que les Français n'ont pas aimé la géographie. Dans son domaine, nous avons longtemps joué le rôle de leaders mondiaux jusqu'à la seconde guerre mondiale grâce à des savants éminents comme Vidal de la Blache. Elisée Reclus, Emmanuel de Martonne, Jean Brunhes, Henri Baulig, Raoul Blanchard, Albert Demangeon et tant d'autres !

Entre 1855 et 1875, la Société de Géographie n'a pas publié pour les voyageurs et explorateurs moins de cinq guides ou Conseils à tendance encyclopédique. Le dernier paru en 1875 est de 288 pages, rédigé par 16 auteurs différents dont Elisée Reclus, auteur d'une Géographie Universelle en 19 volumes in-cuarto. Sur ces 288 pages, 243 sont consacrées à la géographie physique et 45 à peine à la géographie humaine appelée anthropologie.

Toutes ces sociétés ont à cœur de reconnaître les mérites des savants et explorateurs de toutes nationalités. Par exemple, nous avons partagé notre grand prix en 1830 entre René Caillié et la veuve du major Lang, officier anglais qui, après avoir atteint Tombouctou, fut massacré sur le chemin du retour. En 1876, cinq ans à peine après la défaite qui nous fut infligée par la Prusse, nous avons décerné notre grand prix au prussien Gustave Nachtigal pour ses explorations en Afrique centrale.

Ces sociétés nées spontanément nouent des relations entre elles. Elles encouragent les explorations, distribuent des prix et organisent des conférences. Elles échangent leurs revues, leurs publications, s'informent de leurs activités respectives. Elles s'invitent aux célébrations d'anniversaire de leur création : 50ème, 100ème, 150ème, 175èmes. J'ai organisé en 1971, en tant que trésorier, notre 150e anniversaire et en 1996, en tant que Président le 175e. Celle de Paris, la doyenne, est toujours invitée. C'est elle qui prend la parole au nom de toutes pour remercier celle qui nous accueille. Cela m'est arrivé dès 1971 à Budapest pour le 100e anniversaire de la Société hongroise et depuis dans bien d'autres lieux.

Ce réseau qui, à la veille de la seconde guerre mondiale, comprenait plus de cent sociétés, nombre qui n'a pas diminué depuis, et dans lequel le rôle de la France était primordial, a fait beaucoup pour développer le goût et la connaissance de la géographie. Ces Sociétés s'intéressent aux explorations et expéditions, à la découverte de la Terre et à la connaissance du Monde et par suite, durant une longue période, ont encouragé la colonisation.

Les universitaires y furent longtemps très minoritaires, plus nombreux étaient les officiers de marine ou d'infanterie coloniale, les diplomates, les membres des professions libérales, les négociants de produits coloniaux et bien évidemment les explorateurs qui néanmoins possèdent en France depuis 1937 leur propre société, plus sélective avec 200 adhérents seulement. Ces Sociétés de notables ont depuis élargi, rajeuni et féminisé leur recrutement. Les professeurs y ont pris une place de plus en plus importante tandis que les membres étudiants préparent le relais. A Paris, ils peuvent devenir membres à part entière avec seulement une demi-cotisation.

Au lendemain de la première guerre mondiale, dès 1919, à l'initiative des Académies des Sciences des pays alliés, à laquelle la géographie est l'une des premières disciplines à répondre, naît un second réseau avec la création des Comités Nationaux de Géographie regroupés dans une Union Géographique Internationale (U.G.I.). Celle-ci se crée à Paris le 27 juillet 1922 dans le Grand Amphithéâtre de notre Hôtel et son premier Président est celui à la fois de notre Société et du Comité National Français créé en 1920, le Prince Roland Bonaparte. Il le restera jusqu'à son décès en 1924.

Sur les 82 ans écoulés depuis sa création (1922-2004), l'U.G.I. a été présidée par un français durant 20 ans : le Prince Roland Bonaparte (2 ans), le Général Bourgeois (3), les Professeurs Emmanuel de Martonne (11), Jean Dresch (4). L'U.G.I. se réunit en Congrès tous les 4 ans et elle est reconnue par l'UNESCO. C'est un réseau de professionnels, enseignants et chercheurs, bien que dans certains pays comme l'URSS, l'Argentine, le Chili, la Grèce, les Comités soient dominés par des militaires, alors que les Sociétés de Géographie ont une représentativité plus large et s'adressent à tous les publics qui s'intéressent à la géographie et ont tout à fait conscience de son rôle pour la compréhension du Monde et la paix entre les peuples.

Donc à partir du début de l'entre deux guerres, les deux réseaux coexistent, mais seul celui des Comités nationaux est structuré au niveau international au sein de l'Union Géographique International (U.G.I.). C'est elle qui organise tous les quatre ans un Congrès international et au milieu de cette période un Congrès moins important dit régional, par exemple en 1990 à Pékin, en 1994 à Prague.

Ce n'est que tout récemment, à peine depuis dix ans, qu'en Europe les Sociétés, à raison d'une par pays, se sont réunies dans une Union européenne (EUGEO), dont le nombre de sociétés adhérentes augmente au fur et à mesure de l'élargissement de l'Europe, d'abord 6 puis 12 puis 25. Sans parler de la France ou de l'Allemagne, certains pays en ont plus d'une depuis longtemps comme la Grande Bretagne avec l'Ecosse et l'Irlande du nord, ou l'Espagne avec la Catalogne. En 2004, il a été décidé d'admettre toutes les Sociétés ayant leur siège dans un pays de l'Europe des 25.

En France, à partir de 1962, le Comité national organise tous les ans dans une Université différente, des Journées géographiques de deux à trois jours, au cours desquelles les expériences sont confrontées, les problèmes de l'enseignement supérieur et de la recherche examinés. Pendant longtemps, le Comité français n'a été ouvert qu'aux docteurs d'Etat admis après la soutenance d'une thèse. Puis, petit à petit, le Comité s'élargit. Il accepte les non-docteurs, surtout chercheurs, mais ils ne peuvent être élus au Conseil. Enfin, depuis 2004, 40 % des places au Conseil leur sont réservées. Les critères d'admission dans le Comité ou d'élection au Conseil varient beaucoup d'un pays à l'autre. De son côté, l'Association de géographes français (A.G.F.) créée par de Martonne en 1922, ne pose aucun critère d'admission et accueille tous les chercheurs en Géographie de tous les niveaux, tant de l'Université que du C.N.R.S. ou de l'I.R.D. (autrefois l'ORSTOM).

A partir de 1990, la création du Festival International de Géographie (F.I.G.) de Saint-Dié des Vosges qui se tient tous les ans début octobre, a donné un nouvel élan aux relations internationales en géographie à partir de la France. Chaque année, un pays différent est invité au Festival. Celui-ci est le théâtre de nombreux débats. Le bureau de l'U.G.I. est présent à Saint-Dié.

Dans les autres pays, les manifestations de ce genre sont réservées aux enseignants de Géographie, ou au mieux associent ceux du secondaire à ceux du supérieur, comme en Allemagne ou en Argentine, mais n'attirent pas 50.000 participants comme à Saint-Dié, où c'est l'ensemble de la population régionale, à laquelle se joignent notamment beaucoup de parisiens, qui est conviée à célébrer la Géographie. En même temps, c'est toute la production géographique française qui est présentée en raison du Salon du livre qui attire tous les éditeurs de géographie : atlas, manuels, récits et guides de voyages, ouvrages scientifiques etc. Seule la France connaît une manifestation de ce type et de cette ampleur. En quelque sorte, elle retrouve en partie, grâce au F.I.G. de Saint-Dié, le rôle qu'elle a eu jadis jusqu'au milieu du XXe siècle sur le plan des relations internationales en Géographie.

Il faut noter enfin que le goût de la géographie, lié à celui des voyages et de l'aventure, a été fréquent chez les adeptes de la religion dite réformée. Le plus symbolique est Elisée Reclus, ancien communard et anarchiste qui de 1875 à 1894 rédigea les 19 tomes de la Géographie universelle. Mais il y a aussi Emile Levasseur, Jules et André Siegfried et bien d'autres ! Quant à la Société de Géographie, on en trouve parmi ses fondateurs : le danois Conrad Malte Brun, le prussien Alexandre de Humboldt, dont la mère née Colomb était calviniste cévenole réfugiée à Berlin. Dans le répertoire de nos membres de 1897, on relève les noms de quatre Rothschild : le baron Edmond, banquier, le baron Henri, le baron Gustave et Robert, et aussi de trois Reclus : Elie Armand Ebenhezer, ancien officier de marine sorti premier de l'Ecole Navale, Jean Jacques Elisée, ancien communard le célèbre géographe, et Joseph Onésime. De 1821, à la seconde Guerre Mondiale en 1940, que de noms illustres parmi les membres de la Société de Géographie !

En 2006, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, soit plus d'un demi-siècle, la Société de Géographie va à nouveau atteindre le millier d'adhérents.

Bibliographie :

- Lejeune (Dominique ) : thèse pour le Doctorat d'Etat ès lettres (Histoire), Université Paris X-Nanterre, soutenue le 12 juin 1987 : « Les Sociétés de Géographie en France, dans le mouvement social et intellectuel du XIXème siècle ». Paris, Albin Michel, 1993, in 8°, 240 pages. Ouvrage indispensable à lire pour l'histoire des Sociétés de Géographie.

- Fierro (Alfred) : thèse de troisième cycle présentée à la IVe Section de l'Ecole pratique des Hautes Etudes soutenue le 29 janvier 1983 : « La Société de Géographie 1821-1946 ». Paris-Genève 1983, in 8°, Champion-Droz, 346 pages.

- Laissus (Yves) : « Jomard, le dernier Egyptien ». Paris, Fayard, 2005, in-8°, 654 pages. Préface de J. Leclant.

Article :

- Bastié (Jean) : « Quand la géographie française était la première du Monde ». Acta Geographica n° 107, 1996/II, pp. 3-11.

* Président de la Société de Géographie depuis 1995, membre à vie depuis 1956, Trésorier (1965-1975), Vice-Président (1975-1995), membre d'honneur des Sociétés de Rome, Berlin, Saint-Pétersbourg, Le Caire, Mexico, Lima, Buenos Aires.

1 (1749-1827) géomètre, astronome, physicien, mathématicien, membre de l'Académie française et de l'Académie des Sciences, devint Président de la Société à 72 ans et mourut en 1827 à 78 ans.

2 Lejeune Dominique. Les sociétés de géographie en France et l'expansion coloniale au XIXe siècle. Paris, Albin Michel, 1993, 240 p., page 85.

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