Le réseau mondial des Sociétés de Géographie depuis 1821

Jean BASTIÉ

Géographe, Président de la Société de Géographie

Résumé

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Les Sociétés de Géographie sont nées le 15 décembre 1821 à l'Hôtel de Ville de Paris avec la création de notre Société dont les 217 fondateurs, parmi lesquels les plus grands savants de l'époque, appartenaient à toutes les disciplines et à toutes les nationalités, mais étaient majoritairement français, avec un fort groupe d'anciens de l'Expédition d'Egypte de Bonaparte (1798-1801) et de cartographes. Elle se voulait internationale et voilà pourquoi elle ne s'est appelée ni de France, ni de Paris. Mais très vite, chaque pays a voulu avoir la sienne, au moins dans sa capitale, mouvement à mettre en liaison avec la découverte du Monde et les rivalités coloniales. Ce furent Berlin (1828), Londres (1830), Mexico (1839), Saint-Pétersbourg (1845), Vienne (1856), mais aussi Francfort sur le Main (1836), New York (1852) ou Genève (1858) et beaucoup d'autres ! Encore aujourd'hui elles sont en majorité européennes et leur réseau est bien plus dense en Europe.

Elles se sont créées en général chaque fois que le pays a gagné son indépendance ou tout au moins une large autonomie : par exemple Turin (1867), Budapest (1872), Rome (1873), Bucarest et Le Caire (1875). Des états fédéraux comme l'Allemagne en ont eu une dans chacune de leurs capitales régionales : Leipzig (1861), Dresde (1863), Kiel (1867), Munich (1869), Brême (1870), Hambourg et Halle (1873), Hanovre (1878) etc. C'est la décennie 1870-1880 qui vit le plus de créations, 32 dont 11 en France. A partir d'environ 1880, se créent ici et là des Sociétés de Géographie commerciale plus préoccupées de problèmes économiques que d'explorations, et ce fut le cas à Paris où il en exista une de 1876 à 1999 qui vient de fusionner avec la nôtre.

Et même la France jacobine avait vers 1900 un réseau de 35 Sociétés en province, certes à Lyon, Bordeaux, Marseille, Lille, Toulouse, mais aussi dans de petites villes comme Valenciennes, Rochefort, Saint-Lô, Saint-Omer, Béthune, Douai, Cambrai, Brive etc. ainsi qu'à Alger, Oran et Constantine. Au total, plus de seize mille adhérents, le nombre le plus élevé dans le Monde. En cette fin du XIXe siècle, la France renfermait à elle-seule le tiers des membres des Sociétés de Géographie du Monde entier1. Notre Société atteint son maximum d'adhérents en 1885 avec 2504. Il est donc faux de dire que les Français n'ont pas aimé la géographie. Dans son domaine, nous avons longtemps joué le rôle de leaders jusqu'à la seconde guerre mondiale.

Toutes ces sociétés nées spontanément nouent des relations entre elles. Elles encouragent les explorations, distribuent des prix et organisent des conférences. Elles échangent leurs revues, leurs publications, s'informent de leurs activités respectives. Elles s'invitent aux célébrations d'anniversaire de leur création : 50ème, 100ème, 150ème, 175èmes. J'ai organisé en 1971, en tant que trésorier, notre 150e anniversaire et en 1996, en tant que Président, le 175e. Celle de Paris, la doyenne, est toujours invitée et souvent représentée. Ce réseau qui, à la veille de la seconde guerre mondiale, comprenait plus de cent sociétés, nombre qui n'a pas diminué depuis, et dans lequel le rôle de la France était primordial, a fait beaucoup pour développer le goût et la connaissance de la géographie. Ces Sociétés s'intéressent aux explorations, à la connaissance de la Terre, encouragent la colonisation. Les universitaires y furent au début très minoritaires, plus nombreux sont les officiers de marine ou d'infanterie coloniale, les diplomates, les membres des professions libérales, les négociants de produits coloniaux. Ces Sociétés de notables ont depuis élargi, rajeuni et féminisé leur recrutement. Les professeurs y ont pris une place de plus en plus importante.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l'initiative des Académies des Sciences des pays alliés, à laquelle la géographie est l'une des premières disciplines à répondre, naît un second réseau avec la création des Comités Nationaux de Géographie regroupés dans une Union Géographique Internationale (U.G.I.). Celle-ci se crée à Paris le 27 juillet 1922 dans le Grand Amphithéâtre de notre Hôtel construit en 1877 à Saint-Germain-des-Près et son premier Président est celui à la fois de notre Société et du Comité National Français créé en 1920, le Prince Roland Bonaparte. Sur trente Congrès Internationaux à ce jour (2004), Paris est la seule ville au Monde à en avoir accueilli quatre (1875, 1889, 1931, 1984) et 20 sur 30 se sont tenus en Europe, 5 en Amérique, 3 en Asie, 1 en Afrique, 1 en Australie. Sur les 82 ans écoulés depuis sa création (1922-2004), l'U.G.I. a été présidée par un français durant 20 ans : le Prince Roland Bonaparte (2 ans), le Général Bourgeois (3), les Professeurs Emmanuel de Martonne (11), Jean Dresch (4). L'U.G.I. se réunit en Congrès tous les 4 ans et elle est reconnue par l'UNESCO. C'est un réseau de professionnels, enseignants et chercheurs, bien que dans certains pays comme l'URSS, l'Argentine, le Chili, la Grèce, les Comités soient aux mains des militaires, alors que les Sociétés de Géographie ont une représentativité plus large et s'adressent à tous les publics qui s'intéressent à la géographie et ont conscience de son rôle pour la compréhension du Monde.

Donc à partir du début de l'entre deux guerres, les deux réseaux coexistent, mais seul celui des Comités nationaux est structuré au niveau international au sein de l'Union Géographique International (U.G.I.). Ce n'est que tout récemment, à peine depuis dix ans, qu'en Europe les Sociétés, à raison d'une par pays, se sont réunies dans une Union européenne (EUGEO), dont le nombre de sociétés adhérentes augmente au fur et à mesure de l'élargissement de l'Europe, d'abord 6 puis 12 puis 25. Sans parler de la France ou de l'Allemagne, certains pays en ont plus d'une depuis longtemps comme la Grande Bretagne avec l'Ecosse et l'Irlande du nord, ou l'Espagne avec la Catalogne. En 2004, il a été décidé d'admettre toutes les Sociétés ayant leur siège dans un pays européen.

En France, à partir de 1962, le Comité national organise tous les ans dans une Université différente des Journées géographiques de deux à trois jours, au cours desquelles les expériences sont confrontées, les problèmes de l'enseignement supérieur et de la recherche examinés. Pendant longtemps, le Comité français n'est ouvert qu'aux docteurs d'Etat admis après soutenance de la thèse. Puis, petit à petit, le Comité s'élargit. Il accepte les non docteurs, surtout chercheurs, mais ils ne peuvent être élus au Conseil. Enfin, depuis 2004, 40 % des places au Conseil leur sont réservées. Les critères d'admission dans le Comité ou d'élection au Conseil varient beaucoup d'un pays à l'autre. L'Association de géographes français créée par de Martonne en 1922, ne pose aucun critère d'admission et accueille tous les chercheurs en Géographie de tous les niveaux.

A partir de 1990, la création du Festival International de Géographie (F.I.G.) de Saint-Dié des Vosges qui se tient tous les ans début octobre, a donné un nouvel élan aux relations internationales en géographie. Chaque année, un pays différent est invité au Festival. Il fait l'objet de nombreux débats. Le bureau de l'U.G.I. est présent à Saint-Dié. Dans les autres pays, les manifestations de ce genre sont réservées aux enseignants de Géographie, au mieux associent ceux du secondaire à ceux du supérieur, comme en Allemagne ou en Argentine, mais n'attirent pas 50.000 participants comme à Saint-Dié, où c'est au minimum l'ensemble de la population régionale qui est conviée à célébrer la Géographie. Seule la France connaît une manifestation de ce type et de cette ampleur. En quelque sorte, elle retrouve ainsi le rôle qu'elle a eu jadis jusqu'au milieu du XXe siècle sur le plan des relations internationales en Géographie.

* Président de la Société de Géographie depuis 1995, membre à vie depuis 1956, Vice-Président (1975-1995), membre d'honneur des Sociétés de Rome, Berlin, Saint-Pétersbourg, Le Caire, Mexico, Lima, Buenos Aires.

1 Lejeune Dominique. Les sociétés de géographies en France et l'expansion coloniale au XIXe siècle. Paris, Albin Michel, 1993, 240 p., page 85.

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