MIGRATIONS ET SOLIDARITÉS INTERNATIONALES : PROMESSES ET LIMITES

Marie-Christine BLANDIN

Sénatrice, ancienne présidente de la région Nord Pas de Calais

Michelle GUILLON

Géographe, Université de Poitiers

Résumé Article complet

Michelle Guillon
Industrialisés dès le début du siècle, le Nord et le Pas-de-Calais ont attiré très tôt de nombreux immigrés. En 1931, avant que la crise économique touche la France, les étrangers représentaient 14 % de la population du Pas-de-Calais et 11 % de celle du Nord, pourcentages nettement supérieurs à la moyenne française (7 %). Deux nationalités y étaient fortement représentées, les Belges et les Polonais. Après la guerre la région a perdu peu à peu de son attractivité. Si les Algériens ont continué à s'y installer après la guerre, elle a participé modestement à l'accueil de la grande vague migratoire des années 1960-75. En 1999, dernier recensement permettant cette mesure, le Nord/Pas-de-Calais appartient aux régions de faible présence étrangère ou immigrée, pour reprendre les deux définitions employées par l'INSEE : les étrangers, définis par leur nationalité, représentent 3,3 % de la population, ce qui la place au 15ème rang parmi les 22 régions françaises, loin derrière la moyenne nationale de 5,6 % ; les immigrés (définis par leur naissance à l'étranger, qu'ils soient étrangers ou naturalisés au moment du recensement) représentent 4,3 % de la population, ce qui la place au 16ème rang parmi les 22 régions françaises, loin derrière la moyenne nationale de 7,4 %.Mais cette histoire migratoire marque encore aujourd'hui la société locale. Elle a contribué à entretenir dans la région des traditions d'entr'aide. Les descendants des immigrés ont construit des réseaux d'associations qui gardent la mémoire de l'aventure des leurs, contribuent au maintien de leur culture, entretiennent des relations avec leurs lieux d'origine. Ces relations se distendent avec le temps, mais peuvent être relancées par les circonstances : tremblement de terre d'Arménie, mouvement Solidarnosc en Pologne… Marie-Christine Blandin, Présidente du Conseil Régional Nord/Pas-de-Calais de 1992 à 1998, s'est appuyée sur ces réseaux, les connectant avec des institutions et des associations régionales, pour mettre en place une politique de solidarité internationale innovante. C'est pour nous rendre compte de cette expérience que je lui ai demandé de venir à Sait-Dié.

Marie-Christine BlandinÉlue Présidente du Conseil Régional Nord/Pas-de-Calais en 1992, j'ai orienté et fait gérer les politiques de solidarité en m'inspirant des critères du développement durable. élue dans des conditions très particulières, j'ai vite donné un cadre lisible pour tous aux conditions d'exercice de la solidarité internationale. En effet, c'est parce qu'en 1992 il n'y avait plus de majorité socialiste et communiste, mais aucun engouement pour la droite, que la seule équation possible fut de placer une écologiste à la tête de cette région de 4 millions d'habitants, région industrielle en reconversion, terre de migrations successives au gré des besoins des industries en travailleurs. La solidarité Nord-Sud était pour nous une priorité. La politique de coopération, que l'on nomme coopération décentralisée quand elle est menée à un autre niveau que celui de l'état central, n'allait pas de soi dans une région où le chômage faisait des dégâts. Pourtant nous sommes une terre de passage, d'immigration et même d'enracinement. Mais nous avons toujours une solidarité de retard; il y a cinquante ans on entendait « ne laisse pas ton vélo, c'est un quartier polonais » il y a vingt ans, on entendait encore « ne laisse pas ton autoradio, c'est un quartier arabe ». Afin de faire partager les choix de coopération internationale, quelques règles furent votées : - un budget de 1 % des autres politiques publiques ; - un ratio dans lequel le montant des voyages, du protocole et des études ne dépasse pas 20 % du budget : donc quatre cinquième de l'argent voté va au projet lui-même ; - une élaboration, une mise en œuvre, un suivi impliquant les habitants, dont les migrants ici et là-bas. Trois exemples contrastés seront décrits, ils diffèrent par les cultures concernées, par leur temporalité, par le type de projets autour desquels se sont nouées les relations. Il s'agit des liens entre le Nord/Pas-de-Calais, ses résidents venus de Pologne, et la Silésie; des projets de développement de la région de Kayes au Mali et du rôle joué par les migrants, enfin de l'implication dans le devenir de la Citadelle de Hué et des 2500 familles qui y vivent. Michelle GuillonPourquoi rien avec le Maroc, alors que les Houillères ont commencé à y recruter avant la guerre ? C'est dans la région qu'a commencé l'immigration marocaine vers la France. Marie-Christine BlandinIl existe effectivement une forte communauté marocaine, venue à l'initiative de recruteurs des compagnies minières en quête de main-d'œuvre jusque dans l'anti-Atlas. Le Conseil Régional travaillait avec eux pour la défense de leurs droits injustement minimisés par rapport aux mineurs français. Certains de guerre lasse ont même rejoint leur pays, à défaut d'obtenir leur juste retraite, d'autres sont restés, aux limites de la misère. En 1992, l'espace de notre action qui fut voté ne comportait pas de région marocaine; ce n'est plus le cas maintenant, et un partenariat s'est ouvert avec la région des phosphates, au sud de Casablanca. Liens Pologne/région Nord/Pas-de-Calais L'apport de main-d'œuvre polonaise dans la région fut massif et l'habitat minier favorisa la conservation de la langue et des coutumes comme lieu de ressourcement face à l'adversité. Il y a 500 000 français d'origine polonaise en Nord Pas de Calais. Si des accords traditionnels de coopération se sont noués pour des projets d'économie d'énergie par exemple, avec des pilotes aux patronymes polonais, mais à la nationalité française de longue date, on le doit au bon fonctionnement passé de l'ascenseur social, les écoles normales, les bourses de pré recrutement nommées IPES furent des opportunités remarquables pour que les filles et les fils de mineurs polonais accèdent à des études supérieures, et que nos instituteurs et institutrices aux noms de Ludwikovski, Zielinski ou Schliwanski donnent à voir des modèles de réussite sociale. On ne peut que regretter l'absence actuelle de ces dispositifs pour les enfants des migrants du Maghreb. Les assises de la polonité se sont tenues en 1992 sur le site minier du 11/19 en Nord- Pas de Calais furent l'occasion de mettre en place cette action. Elles ont réuni 160 associations et un millier de participants ; Les échanges furent festifs et culturels, tournés vers les moyens de conforter la démocratie, de mettre en lien des collectivités, de garantir l'enseignement de la langue polonaise. Une table ronde, soutenue par le FAS, permit que des migrants d'origine différente croisent leurs expériences et se reconnaissent dans un même parcours de vie. Des assises, il reste aujourd'hui la mémoire, des associations revitalisées, une maison unique de la polonité nommée POLONIA, où se croisent communistes et catholiques, avec un restaurant. On peut encore étudier le polonais de la maternelle à l'agrégation; et la traduction des poèmes de SCZYMBORSKA par un écrivain en résidence dans notre Maison de la poésie fut suivie d'un prix Nobel de littérature. Aujourd'hui, alors que la Pologne entre de plain pied dans l'Europe, ce sont des chercheurs polonais qui viennent dans notre région à la recherche des traditions perdues chez eux: musiques, tournures linguistiques, recettes de cuisine, comme la kacha, boudin à l'orge, à la girofle et à la cannelle que les restrictions à l'Est ont fait tomber dans l'oubli dans les provinces d'origine. A l'inverse, la maison de la polonité tente de sortir du simple lien culturel et identitaire, et s'attache à faire mieux connaître une Pologne actuelle en plein dynamisme, encore trop méconnue , même par ceux qui y ont des liens. A Lille une grande librairie polonaise, Leckura, a ouvert ses portes récemment .

Développement de la région de Kayes, MaliLe choix de cette région occidentale, située à 12 heures de train de BAMAKO, a été fait en mesurant les nombreuses implications associatives de notre région sur ce territoire, d'où sont originaires de nombreux migrants résidant en banlieue parisienne et dans le Nord de la France. Comme pour toutes les zones de coopération, et de façon particulièrement féconde dans ce cas, un Comité Mixte a été installé. Il regroupe les acteurs de terrain, les salariés des collectivités, les élus d'ici et du Sud. Les migrants, comme les ONG y ont eu toute leur place, afin de participer à l'orientation des projets. Annuellement le comité mixte siège, tantôt à Lille, tantôt à Kayes : le point y est fait sur les réalisations de l'année écoulée, les enseignements de l'évaluation, les projets à venir. Les Maliens installés chez nous avaient toute leur place dans cette dynamique. Ils se sont regroupés dans une grande association: l'AMANOR, interlocuteur à part entière. Cette reconnaissance ne s'est pas limitée à quelques réunions de concertation : des représentants des Maliens résidant dans le Nord ont participé aux délégations officielles se rendant à Kayes, ils ont été partie prenante de la séance plénière du Conseil Régional où s'est exprimé Alpha Oumar KONARé, alors Président du Mali, qui leur avait auparavant accordé deux heures d'échange à bâtons rompus. Au passage, il faut signaler la mauvaise volonté évidente du Quai d'Orsay, pour admettre qu'une simple région puisse nouer des relations diplomatiques.De ces travaux communs avec les ONG locales et les migrants ont émergé des partenariats durables, comme l'appui à la médecine de base entre les professionnels de l'hôpital d'Armentières et celui de Kayes. L'enclavement était la plainte centrale, construire des infrastructures était hors de portée d'un budget régional, cependant le « lien » fut un chantier prioritaire. la formation et l'équipement des techniciens de la radio rurale de Kayes ont été assurés par la radio associative Canal Sambre. Des instituteurs en retraite ont valorisé les postes d'enseignants maliens dans cette zone reculée en apportant méthodes, formation et matériel, dans le cadre d'une association à vocation solidaire internationale, le GRET. Des ONG de grande qualité comme le GRDR ou SOS eau ont épaulé des projets durables comme des périmètres d'irrigation. Il faut bien mesurer le rôle amplificateur du comité de suivi qui permet d'évaluer et d'infléchir les actions menées, les inscrivant ainsi dans la pérennité et la qualification, dans le sens voulu par les habitants. Les radios sont par exemple devenues de véritables outils populaires et culturels, émettant dans les langues locales - bambara, soninké…-, assurant de la pédagogie au quotidien - hygiène , santé- des fonctions relationnelles à l'époque de l'absence d'internet - enregistrement de messages dans la Sambre par les migrants pour leur famille et diffusion à Kayes- et même des fonctions économiques - puisque la radio rendit possible que des donneurs d'ordre signalent à leur famille appauvrie aux limites de l'insuffisance alimentaire qu'ils pouvaient aller se ravitailler dans tel ou tel village, où le migrant avait fait diligenter de quoi payer des réserves à partir de son salaire en France. A Calais fut mis au point une farine de complément (misola) pour les nourrissons de la zone sahélienne, dont la composition ne repose que sur des céréales locales: mil sorgho… et dont la mise en œuvre par broyage a fait l'objet de plusieurs ateliers de production au Mali, permettant ainsi l'autonomie, critère du développement durable, diamétralement opposé à l'aide paternaliste ou aliénante. Cette farine, produite avec d'autres compositions adaptées en Afrique noire ou en Orient fait d'ailleurs maintenant partie à part entière des programmes PAM d'intervention alimentaire en cas de disette prévisible. L'ouverture de la mine d'or de Sadiola fut accompagnée de l'obtention d'un fonds de développement alimenté par l'entreprise, ainsi que de mesures de suivi environnemental de l'eau cyanurée : tout ceci étant le fruit d'échange d'expérience avec nos communes minières très affectées par les séquelles qui suivent la fin de l'exploitation. On ne peut cependant taire les difficultés endogènes rencontrées : - l'AMANOR est vite devenue un objet de pouvoir et des rivalités ont provoqué la naissance d'une autre association AMARENOR ; - des incompréhensions culturelles ont dû être levées : les représentants des migrants saluaient notre confiance proclamée et s'étonnaient que celle-ci n'aille pas jusqu'à leur confier des sommes importantes du budget de solidarité pour les choix qu'ils jugeraient bon ; - la démocratie participative est une démarche toujours inachevée, et lors d'un déplacement à Kayes, les femmes des migrants qui restaient au pays nous ont interpellés sur les « mauvais choix » de leur mari, revendiquant de micro-crédits pour des périmètres d'irrigation, des semences, des ânes pour conduire les légumes au marché, plutôt que des dispensaires au luxe inapproprié, voire des mosquées, financées sur les fonds privés de ces messieurs ; - la lenteur des arbitrages et mandatements institutionnels est incompatible avec le rythme du débat des habitants, surtout quand la précarité aiguise les besoins : un fonds de soutien aux initiatives locales (250 000 euros) a été délégué et géré sur le terrain ; - enfin les relations avec le gouvernement français de l'époque se sont complètement détériorées: c'était au mois d'août 1996 quand les CRS fracturaient les portes de l'église St Bernard où étaient réfugiés les sans-papiers. Le ministre de la coopération reprenant à son compte le thème du co-développement décidait de se rendre à Kayes : il fut accueilli à sa descente d'avion par KONARé, des Maliens revendiquant un traitement digne, et les représentants de ma région. Mais au-delà de la réussite des projets, il faut aussi insister sur la réciprocité. Le seul exemple du «concours jeunes» donne chaque année à voir une moisson de retombées positives : la règle est de présenter un projet concernant nos zones d'intervention, avec la preuve que l'action envisagée correspond à un besoin réel, avec un contact préalable noué avec une ONG compétente. Treize équipes sont récompensées et financées, une par bassin d'emploi; elles regroupent des lycéens, des apprentis, ou simplement des amis. Ils reviennent transformés, ont enfin autre chose à raconter que le programme télé de la veille; leur vécu là-bas devient leur identité. On observe une évolution dans les semaines qui suivent : d'abord dans leurs récits ils « font leur intéressant », allant parfois même jusqu'à la caricature des peuples qu'ils ont rencontrés. Mais quand un autre élève reprend à son compte cette caricature grossière, ils interviennent, protestant, restaurant la dignité de ceux avec qui ils ont vécu, retraçant le cadre, montrant le sort qui est fait aux autres à travers l'environnement subi, comparant à l'aisance ici… Des citoyens de la planète sont en germe. La citadelle de Hué, au Viet NâmLes réfugiés du Viet Nâm en France ne datent pas d'hier : avant les boat people des années 1980, il y eut déjà des arrivées datant de la fin du règne de Bao Daï. Une association, « les amis du vieux Hué » rassemble ceux qui gardent le souvenir de la ville impériale du centre du pays. Quand en 1993, la région Nord Pas de Calais noue des relations avec les provinces de Thua Thien Hué et Quan Nam Da Nang, elle est sollicitée sur la décentralisation, le traitement des déchets et l'assainissement. Il faut savoir que 2 600 familles vivent dans la citadelle, enceinte de remparts. Ils y ont de nombreux jardins potagers, ils pêchent dans les étangs et canaux, ils y récoltent escargots, graines de lotus et liserons d'eau dont ils contiennent la prolifération, ils irriguent, cultivent et vendent au marché. Le classement par l'UNESCO en 97 de la Cité Impériale au patrimoine mondial avait de quoi réjouir. Hélas l'architecte délégué entreprit de détruire les jardins au profit de pelouses jouxtant les pierres nues « comme à Versailles » et de curer les canaux. La population est consternée. C'est à ce moment que nos convictions vont rencontrer, grâce à l'association des amis du vieux Hué, le savoir et la culture ancestrale vietnamienne, appuyée sur la géomancie. Nous souhaitions préserver le paysage et l'économie des habitants de la Citadelle. Ils possédaient des carnets, les croquis, des cartes avec dessins en relief de leurs prédécesseurs, qui venaient donner une légitimité à nos propositions, et convaincre les habitants de résister aux aménagements à l'occidentale.Simultanément, les premiers essais de l'architecte induisent des dommages: les jardiniers n'arrosent pas les parties enherbées qui se dessèchent, les touristes s'éloignent: c'est la vraie vie qu'ils veulent voir ; le curage des canaux a interrompu l'épuration naturelle, le lagunage historique ne fonctionne plus, et les effluents de milliers de gens se mettent à dégager des miasmes dès l'entrée de la Cité. Depuis, tout est rentré dans l'ordre, la Cité a été restaurée, et le fragile équilibre qui l'entourait a été préservé. Des liens associatifs et individuels se sont noués autour des jardins : en effet les variétés d'oignons, de salades et d'autres légumes cultivés sont pour certaines originaires des graines apportées en Indochine par les colons. Alors qu'elles s'étiolent faute de renouvellement à Hué, elles sont encore disponibles dans les jardins ouvriers du Nord (association de l'Abbé Lemire, hier présidée par Maurice SCHUMANN). L'école d'architecture et du paysage de Lille envoie régulièrement des élèves s'initier à l'approche de l'urbanisme par le paysage et le croquis, afin que nous bénéficiions d'une approche de l'aménagement plus éclairée par la symbiose entre activités humaines et nature que par l'empilement anarchique de solutions techniques successives…Lors du 1er Festival franco-vietnamien HUE 2000, parmi les contributions de la France, il y eut le parcours de jardins, patrimoine dans le patrimoine…Michelle GuillonTu nous a exposé les actions menées pendant ta présidence. Se prolongent-elles aujourd'hui ?Marie-Christine BlandinAu Mali : l'appui à la décentralisation s'amplifie à travers un réseau actif de jumelages de villes à villages.Au Viet Nâm, nous accompagnons la 3ème édition du festival France Vietnamien de Hué ainsi que la réhabilitation de maisons jardins comme chambres d'hôtes.Les projets hors zone de coopération peuvent être soutenus dans le cadre de dispositif particulier SISA (solidarité ici, solidarité là bas).L'éducation au développement est nourrie par un réseau d'acteurs : LIANE.

Michelle GuillonDans le titre que tu as proposé pour cette conférence tu évoques les promesses et les limites de cette expérienceMarie-Christine BlandinCes trois exemples très différents nous éclairent sur des acquis semblables. La coopération décentralisée peut, en associant les migrants, être une opportunité de réponse partielle à la complexité de leur vécu. Le ressenti de double dette, vis-à-vis du pays quitté, et vis-à-vis du pays d'accueil, peut trouver apaisement dans des actions utiles au territoire de départ, élaborées depuis le territoire de vie actuel, avec la population locale. Associer les migrants requiert une écoute spécifique de leurs rythmes et de leurs attentes. Cependant s'enrichir de leur participation ne saurait remplacer l'écoute de la parole des gens du sud. La démocratie participative s'organise et s'appuie sur des préparations, des règles élaborées en commun, des rendez-vous fixes, et parfois des moyens délégués au plus près des destinataires et acteurs locaux. La réciprocité ne se mesure pas en espèces sonnantes et trébuchantes. Les élèves de l'école d'architecture de Lille, ou les infirmières de l'hôpital d'Armentières redécouvrant les vertus de l'asepsie en l'absence d'antibiotiques est irremplaçable. La venue de Ousmane Sy, délégué interministériel malien à la décentralisation, fut un grand moment de pédagogie quand il démontra à nos directeurs l'impérieuse nécessité démocratique de la connaissance des échelons de compétences par le peuple, action entreprise au Mali par le biais du théâtre. Cependant on ne saurait ignorer la modestie de nos moyens et la fragilité des liens que nous tissons de société à société. Les stratégies internationales et nationales, motivées par d'autres intérêts que le lien, viennent souvent percuter le fragile développement que nous tissons, et la culture de solidarité. On ne saurait taire les autres choix des grands bailleurs de fond dont les actions aliènent plus qu'elles n'émancipent ;les ajustements structurels du FMI vident les dispensaires, les écoles, le nombre de fonctionnaires au nom de l'efficacité et du tout privé ; règle d'or du FMI. La diplomatie reste captive des intérêts industriels et militaires: quand Jacques Chirac reprit les essais nucléaires, KONARé avait toute raison, par conviction et au vu du sort fait aux ressortissants de son pays, de ne pas le soutenir à l'ONU ; mais la dépendance financière l'en empêcha. L'APD, aide publique au développement reste frêle; et quand elle augmente un peu, on retrouve dans son enveloppe l'annulation de la dette, le coût de l'accueil des réfugiés, et l'aide à la COFACE (organisme de garantie assurancielle pour nos entreprises exportatrices). En France, les jeunes pousses de conscience d'un destin commun sur une planète unique sont prises dans le tourbillon de discours identitaires de sinistre mémoire, dans lesquels l'étranger redevient indésirable et vecteur de risque. C'est dans le Nord/Pas-de-Calais qu'il y a Sangatte, là où se pressent les déboutés mondiaux de la paix, du travail, d'une terre cultivable ou d'un climat apaisé : aujourd'hui la loi permet de punir ceux qui les nourrissent ! Tout comme l'article 4 de la loi du 23 février 2005 inscrit les bénéfices de la colonisation dans les obligations des programmes scolaires. Moins grave, mais néanmoins à mettre au débat, les manuels de géographie de terminale ont pendant des décennies associé la réussite d'un pays à sa capacité d'exportation, sans interroger les modes de production ici, et les effets de ces exportations ailleurs. Fermant la boucle d'une histoire de délocalisation textile où notre négligence à faire naître des droits au Sud nous est revenue en boomerang par la perte de nos emplois, fleurissent à nouveau à Roubaix des ateliers de confection. 80 petites entreprises asiatiques répondent aux appels d'offre des grandes firmes de la distribution (Auchan, Kiabi) et aux commandes des vendeurs par correspondance (La Redoute, Trois Suisses, Quelle, Blanche Porte), fournissent des tissus et des modèles aux grandes marques de la confection (Camaïeu, Promod, Pimckie). Les Chinoises, Laotiennes, Vietnamiennes qui y travaillent ont des cartes de séjour avec autorisation de travail. Même si nous sommes fragiles dans nos modestes initiatives, nous persistons à ouvrir des espaces publics dans lesquels peuvent se tisser des solidarités croisées et s'entendre une autre musique que celle de la compétitivité. Ces liens conviviaux et efficaces, de société à société, appellent à une reprise en main démocratique des stratégies internationales et à un contrôle parlementaire du FMI, de la Banque Mondiale, et des grandes sociétés semencières, minières et pétrolières. La crédibilité de la bienveillance sur notre territoire repose aussi sur la reconnaissance à part entière des droits et de la citoyenneté : rappelons que la France est en retard sur de nombreux pays, pour la ratification de la convention sur les droits des migrants, sur le droit de vote de tous les étrangers aux élections locales après résidence durable, sur le droit de travailler quand on a une carte de séjour.

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