La mosaïque italienne :
géopolitique d’un territoire

Giuseppe Campione

Géographe, Université de Messina (Italie)

Résumé Article complet

C'est à partir des années 60 du siècle dernier que Lucio Gambi (1964) a exprimé son opinion sur le thème des régions en Italie. Comme le disait Gambi, la discussion qui avait abouti à leur définition dans la Charte Constitutionnelle, «était substantiellement juridique et administrative». C'est-à-dire qu'on avait probablement suivi le chemin le plus simple. En revanche on n'avait pas pensé à la recherche indispensable «des éléments qui devaient permettre d'interpréter d'une manière rationnelle les principes du régionalisme à l'intérieur d'espaces bien définis au niveau du territoire». Gambi ajoutait aussi que les thèmes concernant d'une manière rationnelle la structure sociale et le caractère organique des régions ne pouvaient être que fondamentaux. En effet «la région est avant tout une population liée par des intérêts collectifs d'un certain niveau et par conséquent simplement un espace où elle s'établit». D'autre, part un espace quelconque, simplement délimité selon les critères administratifs les plus variés ou pour des raisons d'héritage datant des siècles passés -comme le sont de nos jours les compartiments que l'on considère comme des régions- ne peut devenir une véritable région.

La réforme régionale a été plutôt conçue comme un événement que comme un processus. On n'a pas tenu compte que si les autonomies régionales avaient dû assembler les diversités elles auraient dû en même temps rétablir les délégations et les mouvements de société.

Au stade de la mise à exécution du précepte constitutionnel, l'urgence ne s'avérait plus nécessaire. A partir de la fin des années 40, dans une sorte de géopolitique interne à ses débuts, la préoccupation principale des gouvernements a été de garantir la gestion du territoire afin que, même à travers ces institutions régionales, d'importantes situations contraires aux comportements du gouvernement central se renforcent. En effet les élections communales ayant eu lieu en grande partie au centre du Pays et dans certaines régions du nord, avaient donné lieu à une attitude différente par rapport à l'approbation de la majorité gouvernementale. Donc, pour ne pas donner plus d'importance aux territoires en désaccord, les régions ne se sont pas formées, excepté pour les territoires de frontière (Sicile, Sardaigne, Val d'Aoste, la Région de Trente, Frioul). Il faut aussi se rappeler que l'antagonisme entre la majorité et l'opposition s'était de plus en plus radicalisé à cause de la géopolitique du conflit idéologique au niveau mondial qui donnera suite à ce qu'on appellera la guerre froide (la troisième guerre mondiale).

L'aggravation du conflit entre les blocs entraînait des problèmes internes à cause de leur importance sur les effets de l'organisation du pouvoir mondial au niveau international. Des précautions internes ainsi que des préoccupations internationales ont empêché pendant une vingtaine d'années la réalisation de l'aspect régional dans son ensemble.

De toute façon, vu la nécessité, soulignée et interprétée par Gambi, de réorganiser l'aspect du territoire, ces dix dernières années ont été caractérisées par plusieurs tentatives de redessiner les espaces déjà organisés. Le patchwork national semblait révéler des situations de divergences et de déséquilibres territoriaux complexes: au nom d'une géographie basée sur des problèmes, on avait donc remis au point les structures d'une organisation subrégionale qui soit à même de redécouvrir au niveau de la dimension territoriale la voie de la planification. Avant tout il fallait délimiter des surfaces territoriales en tenant compte de thèmes et de finalités spécifiques; ensuite il fallait considérer la nécessité de bien établir les frontières territoriales comme des sous-ensembles de l'espace régional, acquis politiquement, pour en faire l'objet de plans de rééquilibre et de développement spécifiques.

En ce qui concerne le premier ordre thémathique, l'identification des surfaces de diffusion d'un ou de plusieurs phénomènes considérés dans leur ensemble, ou des surfaces appartenant à une ou à plusieurs structures, était évidente. L'ordre thématique suivant impliquait au contraire l'identification de surfaces sur lesquelles, de quelque manière, intervenaient des processus économiques et sociaux, comme s'il s'agissait de veritables unités subrégionales. Il n'était pas question de redessiner le territoire d'une manière homogène mais plutôt d'employer des procédures d'agrégation conduisant à des dimensions spatiales qui tendaient à des finalités d'organisation bien déterminées.

Ces parcours, conçus dans la majorité des cas pour prendre en considération les sous-ensembles des régions qui n'avaient pas encore été organisées, ont formé peu à peu un réseau substantiellement volontariste qui laissait souvent de côté les territoires provinciaux. On décrivait des formes qui mettaient en relief de nouveaux éléments, le stanze del territorio (Clementi, 1996). Le problème qui se posait abordait non seulement des théories mais prenait en considération les substrats culturels qui, de quelque façon, offriraient des modèles d'interprétation de l'organisation du territoire. Le bassin semblait être le point d'arrivée d'une tranche d'expériences aussi bien normatives qu'administratives, et, en même temps, le point de départ pour désagréger le territoire. Le fait de délimiter (interpréter et programmer) le territoire devait être soumis à une recherche d'intégration entre des structures définies d'une manière rationnelle et filtrables d'une manière critique en rapport à des objectifs à atteindre. L'ensemble donnait naissance à un nouveau protagonisme entre les sujets locaux et territoriaux qui toutefois n'arrivaient pas à construire aucune politique structurée.

On se réfère ici à un type de territoire qui vise à mettre en pratique une programmation économique, urbanistique à l'échelle subrégionale et la prédisposition de services à caractère variable selon leurs fonctions. Il est évident que l'attention ne se focalise pas seulement sur la production de services publics qu'une fonction territoriale complexe favoriserait. Autour de cette idée de territoire, une série d'exigences finissait par se catalyser en relation avec la désagrégation de la situation régionale surtout comme période d'autocoordination, dans le raccord entre des niveaux opératifs variés et de programmation. Le problème non résolu était d'identifier des formules d'organisation ouvertes, capables de jouer le rôle de support pour une série très variée d'interventions. Il ne s'agissait pas de mettre en valeur en un dosage parfait des éléments structuraux mais plutôt de garantir au niveau des processus essentiels une possibilité tangible de construire un territoire, de donner naissance à une communauté. Même sans avoir obtenu de résultats appréciables au niveau structural, on a assisté, durant les décennies qui ont précédé l'avènement généralisé des régions, à une prolifération de contours territoriaux aussi bien d'une manière sectoriale que d'une façon généralement programmée; on a envisagé d'autre part soit des types et des niveaux de développement des secteurs productifs et des services, soit on a pris en considération des surfaces subrégionales dans leur ensemble, en essayant, de cette manière, de déterminer pour chacune d'elles de nouveaux itinéraires de développement1.

Après les années 70, à l'intérieur du domaine régional, même avec la certitude institutionnelle des limites périmétrales, les urbanisations et les jonctions des ensembles continueront à chercher des identités spécifiques. C'est ainsi que vont apparaître, d'une manière toujours plus importante, un mélange dynamique d'en bas et une nouvelle géométrie des pouvoirs territoriaux réels qui consolideront le centre du système -ce dernier étant inadéquat- ainsi que ses stratégies, par un renforcement relatif des périphéries du pays (De Rita, 1996). Donc les concepts élémentaires de développement d'en bas, même s'ils ne touchaient pas aux cadres institutionnels, accentuaient le repérage des idées de base du développement local et la mobilisation des ressources privées.

Telle était la situation du nouveau policy making. De toute façon le concept d'autonomie locale n'assumera plus la répétition de fonctions localisées ailleurs, mais réussira à jouer un rôle autonome différenciel, à l'intérieur d'un processus d'auto-organisation locale. En effet, d'après De Rita et Bonomi (1998), l'espace deviendra l'objet d'une élaboration et d'un projet précis, en s'ouvrant à la recherche de «points de repère exclusivement locaux mais à tendance globale», «particulièrement dans les zones territoriales qui n'ont pas encore assimilé le rapport avec la dimension globale».

La véritable rupture avec le passé, comme Dematteis le remarque (1997), «consiste en ce que d'abord la région (et les autres institutions) était considérée comme ayant une valeur à tendance invariante, tandis que maintenant elle pouvait être vue comme une construction intentionnelle: il s'agissait d'un ordre géographique local qui naissait de la turbulence des flux globaux et qui devait interagir avec eux pour continuer à exister».

Ce seront les systèmes territoriaux ayant une économie diffuse, à savoir les districts industriels de la Troisième Italie (le centre et le nord-est) qui représenteront une logique de croissance autonome animée par un dynamisme technologique et productif. Le fait d'aborder d'une manière traditionnelle la planification et la consolidation, même au niveau administratif, du partenariat, de la coopération entre les différentes institutions, de la planification stratégique et de la governance va changer petit à petit.

Ces changements redéfinissent aussi le rapport entre la description géographique et les politiques urbaines et territoriales par la distanciation progressive de la séparation traditionnelle entre les deux dimensions (Governa-Salone, 2002).

Il en résulte une approche aux thèmes concernant le développement local aptes à unir la croissance économique et la cohésion sociale, à l'aide «d'interventions intelligentes» capables de stimuler un «protagonisme entre les sujets locaux»: cela deviendra une sorte de préacquis pour le développement (Trigilia, 2005). Le rôle des gouvernements locaux est d'affronter les nouvelles exigences qu'exprime le territoire dans ses différentes typologies. Une réponse à ce qu'on vient d'élucider est celle de la réforme approuvée en Sicile en 92 puis élargie au pays entier en 93, « une des premières et plus significatives parmi les réformes institutionnelles réalisées en Italie qui renforçait, par l'élection directe le rôle des maires, accordait «une plus grande responsabilité aux élus à l'égard des citoyens», et améliorait «le rendement des gouvernements locaux ainsi que leur capacité à résoudre les problèmes collectifs (Trigilia, id. ).

Dans le domaine politique et institutionnel, comme le remarque Diamanti (2005), l'élection directe des «gouverneurs» (maires, présidents de province ou de région), offre aussi «une compensation à la crise de l'État et des partis»; l'autonomie et l'indépendance au profit des contextes locaux semblent être mises en contraste avec le modèle traditionnel de l'état centralisateur.

Le maire ne va plus se borner à déchiffrer le caractère hermétique des contrats entre les partis et le pouvoir local (un pouvoir à portée de main, «the power at the next door»), mais il redevient en fait l'instrument qui affronte les finalités à atteindre et il ne cherche plus seulement le consensus général et les logiques autoréferentielles de rénovation. Même si les résultats n'ont pas répondu aux attentes, la cause était à attribuer à la viscosité du système, aux intérêts mis en jeu et à la complexité des vicissitudes de la vie politique. De toute façon, la réforme avait largement produit une affirmation culturelle de l'éthique liée à la responsabilité, au point que Leoluca Orlando la considérait à la manière des luthériens. Ce n'est pas par hasard qu'on a fait appel à l'initiative sicilienne, parce que c'était justement là qu'on pouvait comprendre toute l'importance du paradoxe de Zagrebelsky, lequel affirme que dans un système détérioré au maximum des procédures le reportant à zéro et le renouvelant, deviennent indispensables; c'est la raison pour laquelle (par deséspoir conscient?), des utopies naissent à l'improviste comme s'il s'agissait de vérités prématurées pour tenter de sortir du tunnel de l'irrémédiable (Campione, 2003).

Mais, après avoir envisagé les événements successifs, avec le déroulement cruel de ses épisodes, nous pouvons dire que cette révolution fut un peu plus qu'un simple exploit et qu'une manifestation de la réforme possible elle-même destinée toutefois à être ramenée aux processus habituels de normalisation. C'est comme si le désordre équivoque du pouvoir dont la politique corrumpue, avec ses manœuvres obscures, a eu le funeste privilège d'hériter et de produire, était encore protagoniste. Cela a-t-il contribué, de quelque manière, à accentuer les retards et les reconversions qui n'ont jamais abouti2?

Considérant le Midi, combien de fois avons-nous réfléchi sur la qualité de notre modèle de développement, sur les organisations territoriales et sur la manière dont elles s'ètaient réalisées grâce à une série de relations réciproques qui toutes devaient être approfondies dans la spécificité des concepts concernant le rapport qui existe entre les dimensions du territoire et l'organisation du gouvernement local, sur le plan des axes de rééquilibre.

En partant du projet 80, qui choisissait, après avoir considéré une série d'objectifs macro-économiques de s'étendre dans le territoire, on acquerait ainsi une dimension métropolitaine sur laquelle se fondaientles politiques de rééquilibre.

Ce projet se basait sur l'hypothèse selon laquelle les processus d'agglomération des territoires à forte densité donneraient lieu, peu à peu, à des renforcements de configurations externes et alternatives, depuis les zones limitrophes du nord-est, pour toucher par la suite, dans des temps et des modes différents, les zones centrales et quelques secteurs méridionaux. Un processus de développement diffus bloquerait un transfert de population incontrôlable.

Au contraire, comme l'ont expliqué Bagnasco (1994) et Dematteis (1996), les revalorisations, à partir de la Troisième Italie, se sont faites d'elles mêmes et certains systèmes territoriaux locaux (sauf dans le Midi) ont nettement décollé grâce à leur capacité de s'appuyer sur les économies réelles, aux ressources endogènes; ceci à cause de leur diversité, y compris du point de vue culturel. Ces mêmes systèmes tendaient alors à «franchir» d'une manière consciente les inévitables processus de globalisation, à l'intérieur d'une nouvelle géographie de la complexité.

Voici les situations qui peuvent se présenter: dans des sociétés locales (les districts, quartiers d'entreprises, avec leur modèle de spécialisation flexible), touchées ou non d'une manière marginale par le fordisme, avec d'importantes traditions commerciales, artisanales, de petite et moyenne entreprise, avec des fonctions urbaines solides et bien distribuées (banques, écoles, ressources culturelles, et d'autres dotations civiles convenables), avec un nouveau rôle assumé par les classes moyennes, orienté vers la production et le marché, émergent des possibilités de croissance forte et inattendue, capables de toucher un ensemble de sociétés aussi bien au niveau économique qu'au niveau culturel et politique. Il s'en suivait une mobilité de marché renforcée par des valeurs et des perspectives partagées.

Il en résulte donc que le développement local assume un effet d'agrégation, qui est considéré comme une somme arithmétique du développement autonome de beaucoup de villes et de villages: il s'agit de nouvelles relations pour de nouveaux réseaux.

C'est comme si on avait élaboré un modèle d'organisation productive et sociale, une géopolitique différente, un modèle nettement novateur, mais lié à un passé basé sur des spécificités culturelles locales à même d'offrir une variété non seulement d'horizons naturels et de traces historiques et culturelles, mais aussi des produits et des services typiques ou non, et des solutions concernant des installations industrielles et des organisations logistiques, adaptées aux diversités de la demande.

Les districts sont donc considérés comme des lieux réels où les économies et les sociétés, les ressources et les opportunités se sont bien intégrées en un mélange partant du bas qui a influencé toute la géométrie des pouvoirs d'intervention sur le territoire, établissant ainsi la croissance des petites et moyennes dimensions. A cause de la rupture de la structure des anciens pouvoirs, il semblerait qu'une logique de micro-pouvoirs se soit affirmée.

Trigilia (1994) met en évidence trois facteurs qui se sont révélés fondamentaux dans la croissance de l'économie diffuse et des districts; ils présentent une forme typique dans les régions du Centre et du Nord-est. Il s'agit avant tout d'un réseau de centres de petites et moyennes dimensions qui remontent à l'expérience des Communes, avec leurs traditions artisanales et commerciales et qui n'ont pas souffert de la première industrialisation, de l'urbanisation et de l'immigration. En deuxième lieu il faut tenir compte de la présence de la famille propriétaire d'une terre dans les campagnes (métayages ou petites propriétés) qui a maintenu la fonction originaire d'une offre de travail flexible. La troisième condition importante est constituée par la présence, dans les zones en question, de traditions et d'institutions politiques locales liées au mouvement catholique (au Nord-est) et au mouvement socialiste et communiste (dans l'Italie centrale).

Toutefois il ne faut pas se méprendre sur l'influence de la politique sur le développement des petites entreprises. Il ne s'agit pas d'un développement qui a pris de l'extension grâce à des interventions politiques directes et à des politiques économiques ou industrielles3. Les subcultures politiques ont contribué à préserver le tissu socio-économique et à renforcer un ensemble de relations sociales très importantes pour le développement des petites entreprises. En outre, la présence de subcultures politiques et territoriales, de traditions liées à l'histoire, à l'organisation du territoire et, en dernier lieu, à la croissance économique, ont permis la formation d'un modèle de relation industrielle du genre coopératif et local ayant une conflictualité peu significative. Cela deviendra une caractéristique ultérieure des districts (Arangio, 2005). Si chaque territoire a des aspects originaux et s'il est marqué par des événements et des traditions qui lui appartiennent, en lui attribuant ainsi des spécificités dont il faut tenir compte, on ne peut, en tout cas, sous-estimer les effets contagieux qui apparaissent parmi ces différentes situations. Ces dernières préfigurent la manifestation lente mais certaine de réseaux aussi bien au niveau culturel qu'au niveau structural et productif.

Ces surfaces, si leurs contours sont différents et immatériels, vont aussi exprimer des formes de diffusion à partir d'un pôle génératif qui a comme fonction, dans certains cas, de coordonner une ville.

Les villes ne disparaissent pas dans les enchevêtrements de la globalité. Bien au contraire elles réaffirment leur rôle de contrôle sur l'explicitation de nœuds et de réseaux car elles sont en même temps des systèmes territoriaux au niveau local et des nœuds de réseaux au niveau global n'ayant aucun rapport de collocation ni de distance par rapport aux territoires voisins. Il s'agit de nœuds considérés comme un enchevêtrement de sociétés qui entrelacent une série de relations à l'intérieur d'une hiérarchie structurée de manière à refléter les fonctions jouées par l'ensemble.

Les villes et les compartiments du territoire, scènes locales aux contours incertains et superposés, «se concentrent dans les zones les plus dynamiques dans l'ensemble de leur montage» et, si elles peuvent appartenir à des réseaux de flux qui se développent au-delà de l'espace local, elles ne sanctionnent pas «le nivellement sur de nouvelles configurations qui ont perdu leur statut territorial», parce que c'est justement l'appartenance aux réseaux qui enrichit «la valeur des identités locales grâce à leur manière d'élaborer les enchevêtrements entre les nombreux circuits de relation dans lesquels ils sont insérés».

La dynamique des relations dépendra de la consistance de la structure, de la signification et de la portée des flux qui se présentent comme une offre ou qui appartiennent à la vitalité de la demande.

Il faut donc considérer la région comme un système en tant qu'un ensemble de relations, à l'intérieur d'un réseau de gravitations et de hierarchies. Ce seront précisement l'accroissement, la qualification, la différenciation, l'innovation et le vieillissement qui spécifieront les différentes lectures et évaluations de ce système. Ceci reste vrai même si l'on fait appel à un «usage sélectif de la tradition» qui appelle une «adaptation innovante» de cette dernière, ne tenant pas compte de certains syndromes culturels typiques qui ont du mal à se modifier et qui opposent des résistances diffuses (Campione, 2003).

La révolution territoriale a entraîné la naissance de nouveaux pouvoirs locaux et lorsque ceux-ci n'ont pas abouti à une manifestation concrète, elle s'est structurée de manière à produire une véritable culture et un élargissement des espaces attribués aux citoyens. Et les districts ont représenté, d'une manière flexible, une forme de développement local, «le savoir faire local» où les économies externes sont alimentées par des dotations existantes à l'origine qui se sont historiquement implantées grâce à des réseaux et des formes de capital social, sur un plan d'appartenance et de relations fortement motivées, dans un va-et-vient d'attentions entre governance et government4

C'est pour cette raison qu'il serait faux de penser à une action mécanique des facteurs naturels modifiant une humanité qui n'est que réceptive. C'est justement cette humanité qui construit ses propres valeurs et sa propre culture et qui donne de l'importance à la matérialité des biens à l'intérieur d'un territoire dont l'histoire est bien dessinée.

Pour définir des processus concernant la planification, pourrions-nous utiliser le lexique européen qui nous parle des stakeholders en tant que consignataires des enjeux et actionnaires auxquels on fait confiance? Plus simplement, ceux qui sont «très concernés» sont les citoyens conscients de la valeur de plus en plus importante de leur citoyenneté.

Du point de vue géographique la spécificité nous amène à considérer les politiques territoriales comme des actions conçues et conduites, d'une manière autonome ou collective, par des institutions locales, des organisations de représentation, ou des agents économiques et sociaux, ayant pour but le développement local en mobilisant la société «localisée» à l'aide de moyens d'interventions diversifiés, agissant sur les composantes du système local. Cela aboutira à un processus efficient dépendant de la façon dont les variables socio-culturelles vont s'assembler c'est-à-dire biens, valeurs, institutions et savoir partagé. Il s'agit donc d'un système local qui, tout en se basant sur le changement, garde comme invariants ce qui peut être attribué au domaine des intérêts, des connaissances et des institutions et/ou au système des valeurs à même de «conserver son identité collective sans en bloquer les structures» (Beccattini, 2000).

Avant de désigner une identité territoriale bien définie et délimitée, le concept de «système territorial considéré au niveau local» indique en effet un ensemble de sujets qui interagissent et qui, en fonction de leurs rapports avec le milieu, se comportent comme un seul sujet collectif (Dematteis, 1995). En particulier, comme Francesca Governa l'a écrit (1997), les concepts de milieu et de réseau local ont mis en évidence le caractère dynamique et actif du territoire et de ses spécificités, à l'intérieur d'un processus circulaire où chacun des deux concepts en marque, en même temps le début et la fin.

En outre l'idée de governance préfigure une conception d'action publique différente car opposée, au moins en partie, à celle du governement.

Si l'on veut schématiser au maximum, tandis que l'idée de gouvernement se base sur la centralité du rôle de l'acteur public, l'idée de governance préfigure un type d'intervention qui touche un ensemble complexe de sujets, fondé sur la flexibilité, sur la partenship et sur la participation consciente. A ce propos, la governance se présente comme une série de démarches visant à la formation de groupes qui se concertent, à l'intérieur desquels plus que la hierarchie des compétences prédeterminées, compte la construction des intérêts qui sont en jeu, des expectatives et des intentions exprimées par des sujets différents. Ce type d'action serait une alternative aux modalités auto-référentielles du government.

Le débat international considère «l'innovation» la plus importante du changement en cours la tendance vers la répartition collective du territoire, dans un climat de démocratie horizontale.

Cela semble venir à l'encontre d'une crise qui toucherait à la légitimité des pouvoirs centraux responsables des décisions, favorisant ainsi le déplacement du barycentre décisionnel vers les niveaux inférieurs.

On considère, par exemple, le recours constant, dans les énonciations et les actualisations, au principe de subsidiarité, qui postule, de manière prioritaire, l'explicitation des actions au niveau de la manifestation des besoins.

En nous reportant à la pensée de Cattaneo (1858-1972) nous pourrons dire que si c'est la civitas (avec ses institutions et la culture qu'elle produit) qui construit le territoire à l'aide d'une sorte de trasformational performance, c'est le territoire, son milieu qui, quelquefois, régénère la civitas.

En Italie, si les décisions constitutionnelles concernant la définition régionale avaient été moins simplifiées, le territoire les aurait régénérées pour en faire un modèle certainement adéquat, apte à prendre en considération des formes socio-spatiales, à l'aide d'un va-et-vient de flux qui construisent les réseaux de la structure globale; celle-ci n'est pas l'antithèse des lieux mais, au contraire, elle agit comme force déterminante de la topogénèse (Levy, 2003).

Comme Ilvo Diamanti (2005) l'a dit, c'est en revanche le débat concernant l'espace local qui a constitué une référence importante enrichie non seulement par la recherche scientifique mais aussi par un face à face entre les sujets politiques et sociaux. Diamanti aujoute que l'élément principal du développement local «est constitué par la capacité des acteurs (publics et privés) et des institutions locales de coopérer pour entreprendre et gérer des parcours partagés de développement aptes à mobiliser des ressources et des compétences présentes dans le territoire. En d'autres termes, la dimension locale opère lorsqu'elle est à même de promouvoir des politiques d'interaction.

C'est dans cette perspective que la dimension locale continue à susciter l'évidence d'une sorte de géopolitique interne.

Trigilia (2005) a observé que les régions et les villes cherchent de plus en plus «à se transformer en sujets capables d'élaborer des stratégies, de formuler des projets de développement par des accords au niveau local, de créer aussi des réseaux avec d'autres villes et d'autres régions et de favoriser, ainsi la connexion entre le développement et le consensus».

Dans le cadre de cette géopolitique interne, les suggestions fédéralistes récentes et, dans certains cas, les tendances sécessionnistes, vont accentuer des projets de développement de la conception unitaire du pouvoir, considérée comme un crochet pour faire sortir des gonds des logiques consolidées.

Mais cette réforme fédéraliste qui s'insère dans la longue discussion sur la définition des formes du territoire sera-t-elle à même de faire comprendre le sens des débats et des stratégies aptes à trouver leur légitimité à l'intérieur d'une dimension territoriale de toute façon subnationale?

Ce même fédéralisme fournira-t-il l'occasion de donner naissance à une nouvelle stratégie cohérente et partagée pour décider du futur du territoire? Ou bien, comme Giuseppe Bettoni (2004) se demande, se contentera-t-on encore des solutions juridiques et administrative les plus simples?

Et si, au contraire, à la lumière du ‘miracle' des districts, avec leur organisation très flexible qui permet leur définition comme de «véritables laboratoires» culturels et comme source régénératrice de notre système industriel» (Becattini, 2000) et de la Troisième Italie, nous devions considérer les suggestions de cette dispute comme ayant un aspect exclusivement nominal et superstructural?

Tout cela non pas à l'intérieur d'un dessin de géographies de l'inexistence mais, au contraire, d'anti-géographies de l'existence (Dematteis, 1985).

1 Et peu à peu le dessin s'est diversifié, surtout grâce à l'Union des Chambre de Commerce. Avant tout les “260 surfaces économiques en Italie” qui fut la première d'une série de monographies régionales pour la programmation économique: les critères généraux qui permettaient de repérer ces superficies prenaient en considération le trend de développement et ses réalisations ainsi que les possibilités de mise en œuvre d'un nouveau développement. Il s'agissait en fait d'unités territoriales élémentaires qui faisaient abstraction des schémas provinciaux précédents. Puis à travers l'étude des facteurs liée à l'agglomération, on a cherché à photographier une réalité qui se concentre sur les dynamiques de la gravitation provoquées par les services bancaires et par le réseau commercial. Ce furent enfin les zones socio-économiques qui eurent comme point de départ les orientations méthodologiques précédentes, pour parvenir à une synthèse s'appuyant sur une analyse approfondie de données statistiques relatives à une quantité importante de phénomènes socio-économiques qui avaient pour base une évaluation des flux et, ensuite, des enquêtes complexes sur place. Ces zones de dernière génération, tendaient en réalité à être considérées, selon l'intuition de Fremont, comme des zones de vie en commun (Campione, 1994).

Même en partant de l'insuffisance évidente de la dimension et de l'institution de la province on n'aboutissait pas à une médiation plus adéquate que la médiation traditionnelle, celle-ci étant plus adhérente aux nouvelles dynamiques territoriales. Toutefois la situation dans son ensemble subirait un changement, plus important au niveau conceptuel, à la fin des années 60 grâce au projet 80. Dematteis se réfère à l'utopisme abstrait et simplificateur de ce projet, décrit aussi comme un livre des rêves, comme document plus idéologique que technique dans sa “ progettualità deserta”. En tout cas il faut dire que le projet a eu le mérite de “lier de quelque manière la programmation économique et l'organisation du territoire… et, pour la première fois, de construire une image relative au programme de la structure territoriale italienne” (Dematteis, 1996). En effet, même si ce projet n'aura pas de conséquences significatives au niveau opérationnel, on ne se tromperait pas si l'on disait qu'il provoquera la réalisation progressive de projets pour un renouvellement des processus de gestion du territoire, pour le rapport des macro-systèmes entre eux et pour le développement moléculaire des processus d'habitat et de transformation.

2 Voir la note 4.

3 Ce sont les considérations de Salvatore Lupo (2004); celui-ci parle de formes originelles de développement, basées sur la cohésion sociale. Il s'agit peut-être d'un effet sans intention, mais non pour cela moins important.

4 Et le Midi? Il apparaît tout à fait loin de ces dynamiques, exception faite, peut-être, pour certaines régions qu'on appelle le Nord du Midi (Mazzetti, 1996). Néanmoins le sujet est à ce point complexe, qu'il exigerait bien d'autres recherches (voir quelques commentaires à ce propos à la page 5 du texte). Toutefois sans avoir la prétention de le résoudre ici, nous nous reportons à l'analyse de Gambi (1992), qui étudie à fond des facteurs lesquels, en général, ont contribué à déterminer des diversités évidentes concernant les régions méridonales et les îles. Il dit que “celle qu'on appelle région n'est qu'une zone qui reproduit une partie économico-juridictionnelle instituée il y a de nombreuses années; par conséquent il s'agit d'une situation historique qu'on ne peut comparer à celle d'aujourd'hui. Parfois cette région se différencie par ses idiomes, ses modes de vie, et son habitat, ses habitudes familiales et sociales qui remontent à des temps lointains: c'est à dire les situations et les forces qui empêchent aujourd'hui sa restructuration économique et urbanistique”. Est-ce que ces situations et ces forces sont celles que Banfield appellent “familisme amoral”? Est-ce que ce sont ces mêmes situations et ces mêmes forces qui ont déterminé le repli sur soi-même? D'après l'avis du politologue américain, ce serait surtout cette spécificité du sens de la famille méridionale qui empêcherait un nouvel essor vers le développement (sauf dans le cas où il s'agirait de processus cachés ou en général liés à des hypothèses de dumping social), tangible, au centre nord-est et, selon les études actuelles, même au nord-ouest et qui, de quelque manière, appartiendrait à une espèce de confucianisme italien. Peut-être que pour mieux comprendre le sens d'une géopolitique qui se distingue par ses retards et ses délabrements, il faudrait revoir les analyses de Robert Putnam sur “la tradition civique des régions italiennes”. C'est pourquoi les nombreux processus de dégradation ne laissent entrevoir aucune solution qui renverserait cette situation; plutôt le désenchantement l'emporte sur les tensions possibles et l'acceptation d'un parcours substanciellement parasitaire finit par être vécu bien souvent comme étant inéluctable, dans une attitude de résignation apathique qui accompagne la manifestation d'une approbation dépourvue d'esprit critique (Campione, 2003). Et la modernisation, quand elle apparaît, est le fruit d'un développement altéré.

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