Les firmes-réseaux du textile :

Nike, pour le meilleur et pour le pire ?

Carroué Laurent

Université Paris VIII

Article complet
  • Le textile-habillement : un enjeu social et industriel majeur

  • Ce secteur représente 25 millions de salariés dans le monde,

  • Les coûts de main-d'œuvre représentent 50 à 60 % du coût total de production,

  • Les délocalisations y sont devenues essentielles dans la nouvelle Division Internationale du Travail. Elles peuvent être définies comme le transfert des productions d'un pays développé vers un pays du sud ou entre pays du sud (cf Tunisie vers Chine actuellement) pour fabriquer à bas prix des produits réexportés ensuite vers les pays développés sans s'adresser pour l'essentiel au marché local.

  • Les délocalisations et le système de marques textiles (cf Nike) vendues assez cher permettent de dégager des marges bénéficiaires colossales.

  • C'est sans doute dans le textile- habillement que le nouveau paradigme productif de la fable enterprise (entreprise-réseau sans usines en propre) est le plus achevé.

  • Dans cette nouvelle DIT, le taylorisme de masse n'est pas du tout dépassé. Jamais la production de masse fordiste n'a été historiquement aussi puissante dans le monde en valeur et en volumes de production. Mais elle s'est largement déplacée géographiquement vers les pays à bas salaires.

2. Le système Nike : un système productif réticulaire mondialisé

2.1. Au départ, une petite PME

Fondée par deux anciens étudiants en 1968 dans une région périphérique des Etats-Unis, à Beaverton dans l'Etat fédéré de l'Oregon, Nike est initialement une PME spécialisée dans la chaussure de sport.

Ce choix répond aux profondes mutations sociales et culturelles que connaissent alors les sociétés des pays développés à partir des années 1970 : allongement du temps de repos, développement des week-end, diffusion des pratiques sportives, meilleure attention portée à son corps et à son équilibre individuel et social, « redécouverte » de la nature…

Puis Nike va progressivement se diversifier horizontalement dans l'ensemble des produits textiles qu'elle va présenter et vendre à partir des années 1990 aux Etats-Unis dans de grands centres de ventes spécialisés, les Nike Towns.

Nike : une firme économiquement dynamique :

  • Ventes 2004 : 13 740 millions $ (2001 : 9 489, soit + 44 % entre 2001 et 2004)

  • Les Usa représentent 37 % des ventes et l'international 63 %

  • En 2004, le taux de retour sur investissement est de 23 % (contre 14 % en 2001, soit + 9 points). Cette rentabilité est étroitement associée à la stratégie productive du groupe et répond aussi à la pression des marchés financiers et des actionnaires.

2.2. Une innovation majeure : « une entreprise sans usine »

La réussite de Nike se fonde sur une importante nouveauté stratégique qui constitue alors une véritable innovation managériale et productive : sous-traiter dès le départ complètement la fabrication matérielle concrète à l'échelle nationale puis peu à peu mondiale. Ce processus d'externalisation juridique, économique, sociale, technique et géographique débouche sur l'apparition de la 1er véritable firme- réseau sans usines.

Depuis cette organisation se diffuse dans les décennies 1980 et 1990 à l'ensemble des grandes firmes du textile- habillement comme Reebook, Sara Lee, Levi Strauss, Warnaco ou Benetton.

Ce modèle est ensuite repris dans les années 1990/ 2000 par les centrales d'achat des transnationales de la distribution de masse.

  • Ainsi, l'allemand Quelle, qui réalise la moitié se son chiffre d'affaires dans le textile dans les années 1990, achète les deux tiers de ses produits hors d'Europe, tout particulièrement en Asie (Hong Kong, Chine, Philippines, Vietnam) et en Afrique (Maghreb, Madagascar et Ile Maurice) grâce à 25 bureaux d'achats répartis dans le monde et qui mettent en compétition l'ensemble des pays du Sud.

  • En France, les centrales d'achat des grands groupes de la distribution (Auchan, Carrefour…) font de même.

Mais ce modèle ne tombe pas du ciel. Il n'est rendu possible que grâce à deux mutations majeures.

  • La révolution des transports (télécommunications et informations, transports maritimes et frets par porte-conteneurs) dont les coûts baissent considérablement et dont la rapidité et l'efficience s'améliorent sensiblement. En fait, il ne peut exister de firmes-réseaux sans usines sans un réseau mondial de transport adéquat. D'autant que les coûts de transport ne représentent plus que 1 à 3 % du prix de revient d'un produit fini

  • A ceci s'ajoute bien sur l'ouverture des marchés et la baisse/ disparition des droits de douanes entre Etats qui est négociée dans la cadre du GATT puis de l'OMC afin de libéraliser le commerce mondial. Ces choix sont donc d'ordre politique et votés par les gouvernements des Etats, membres de ces différents organismes internationaux. Cette libéralisation et ses effets sociaux et productifs sont aujourd'hui l'objet d'âpres débats géoéconomiques et géopolitiques.

Les industries textiles face à la libéralisation du commerce mondial : des enjeux sociaux, géoéconomiques et géopolitiques

Au 1er janvier 2005, les échanges internationaux de produits textiles ont été libéralisés du fait du démantèlement définitif - décidé lors des négociations de l'Uruguay Round achevées en 1993 au sommet de Marackech - des Accords Multifibres (AMF) mis en place en 1974.

L'objectif des AMF était alors de protéger les industries textiles des pays du Nord contre la concurrence des pays du Sud. Ainsi, en quinze ans, 40 % des effectifs textiles de l'Union européenne à 12 disparaissent, soit environ 1,4 million d'emplois pour tomber à 2,85 millions de salariés en 1993. La France tombe de 765.000 salariés en 1970 à 361.000 en 1990. Ces accords mettaient en place des quotas d'importations par type de produit négociés le plus souvent dans le cadre d'accords bi- ou multilatéraux. Certains pays du sud ont ainsi bénéficié, pour des raisons essentiellement géopolitiques, d'accords leurs donnant un accès privilégié à des prix supérieurs aux marchés mondiaux aux grands marchés occidentaux (pays latino-américains et asiatiques avec les Etats-Unis, Tunisie, Maroc, Turquie avec l'Union européenne). C'est ainsi, que pour récompenser la Turquie pour sa position durant la Guerre du Golfe, les Etats-Unis vont tripler ses quotas d'accès au marché américain.

La disparition des AMF se traduit par une rapide redistribution géographique de l'industrie textile mondiale. Premièrement, entre pays du nord et pays du sud : ainsi, la Commission européenne estime cette année à 810 000 emplois les possibles pertes dans l'Union sur 2,4 millions de postes (- 34 %). Mais, deuxièmement, ce phénomène de redistribution est tout aussi massif entre pays du sud au détriment des plus fragiles et des moins compétitifs. A rémunération égale, un ouvrier malais ou chinois est deux fois plus productif qu'un salarié marocain. Ainsi, alors que depuis trente ans la Tunisie a fait du textile- habillement un des axes de spécialisation de son insertion dans la DIT, le pays voit se multiplier les fermetures au profit soit de l'Europe centrale, soit de l'Asie. En Asie même, la Chine est le principal bénéficiaire au détriment du Bangladesh, de l'Indonésie et des Philippines.

2.3. Le système Nike : un structure légère, souple et hiérarchisée

Acteur central de cette 3em mondialisation financière et ultra-libérale qui apparaît à partir des années 1960, les firmes transnationales peuvent être analysées comme des systèmes dont la structure spatiale révèle les choix stratégiques. Le système Nike est une structure légère, souple et hiérarchisée qui peut être analysée selon un modèle centre/ périphérie, au plan organisationnel et territorial.

Si la firme passe de 3 400 emplois directs à 18 000 entre 1986 et 2005 (+ 14 600 sal., X 4,2), elle demeure de relativement petite taille par rapport à son chiffre d'affaires et à son volume mondial de production. Ce centre fonctionnel constitue le cœur stratégique (commandement), technique (innovation), économique (société mère, remontée des profits) et spatial en étant centré sur les Etats-Unis qui ne représentent pourtant au total que 3 % des emplois mondiaux, directs et surtout indirects, de la firme.

Nike s'entoure en effet d'un très vaste dispositif productif réticulaire qui mobilise en externe - par un recours systématique à la sous-traitance – 652 900 salariés en 2004. Cet exemple témoigne bien du fait qu'il n'y a absolument disparition de l'industrie (la société post-industrielle est une lubie), de la production matérielle et de la classe ouvrière. Mais ces deux composantes sont rejetées en périphérie et mobilisées par le centre selon ses besoins.

Le système réticulaire de Nike : une forte hiérarchie centre/ périphérie

  • Emplois directs = 18 000 salariés
  • Emplois mondiaux : 652 926 en 2004 (550 000 en 2001, + 102 926 soit + 18, 5 %)
  • Rapports emplois USA/ Monde : USA pèse seulement 2,7 % emplois mondiaux

Trois axes permettent de comprendre le fonctionnement de ce système productif spécifique :

  • Une segmentation technique, fonctionnelle et sociale très poussée,

  • Une très forte hiérarchisation des espaces,

  • Une mise en concurrence des différents espaces productifs de la sous-traitance.

Aux Etats-Unis, le système interne de Nike est polarisé sur trois sites américains fonctionnellement spécialisés :

  • Beaverton qui assure les fonctions de direction, gestion, design, recherche et les directions commerciales Etats-Unis et Amérique latine,

  • St Louis qui accueille les laboratoires d'étude et d'essais et l'assurance- qualité

  • et, enfin, Memphis qui à la responsabilité de la commercialisation.

L'internationalisation des activités se traduit par l'implantation de centres de gestion et de coordination continentaux au Canada, aux Pays-Bas pour l'Europe (Hilversum) et à Hong-Kong pour l'Asie Pacifique. En effet, la mondialisation ne signifie aucunement la disparition ou le télescopage des différents niveaux d'échelles géographiques. Chacun d'entre eux joue un rôle spécifique. En particulier, de très nombreuses firmes transnationales organisent leur système mondial sur des bases continentales.

Enfin, des centres de distribution spécifiques sont localisés dans les grandes villes des plus gros marchés nationaux car la mondialisation s'articule aussi étroitement à la hiérarchie urbaine (encore un réseau à analyser) : Johannesburg (Afrique du Sud), Singapour, Bruxelles (Belgique), Melbourne (Australie), Santiago du Chili, Bueno Aires (Argentine), Kuala Lumpur (Malaisie), Manille (Phil), Taiwan, Mexico (Mexique), Sao Paulo (Brésil), Bangkok (Thailande), Hong Kong (Chine)

Le tout dessine un très vaste réseau aux articulations mondiales, continentales et nationales de flux internes et externes à la firme transportant et livrant informations (demande des marchés, choix de nouveaux produits…), capital et produits matériels.

Cartes à projeter : le système mondial de Nike

Le système textile mondial : une nouvelle DIT

2.4. Nike : Nouvelle DIT et réseaux de sous-traitance dans les pays du Sud

En ce qui concerne la production, la structure d' « entreprise sans usine » ne doit pas faire illusion puisqu'elle repose sur la mobilisation à l'échelle mondiale d'un très vaste réseau de firmes sous-traitantes prenant en charge les productions matérielles. Quatre pistes peuvent être dégagées :
  • Il fut longtemps très difficile d'obtenir de Nike des informations fiables et un peu détaillées sur celui-ci jusqu'à ce que les campagnes des ONG contre la surexploitation de la main d'œuvre dans les sweatshops ne l'obligent à plus de transparence. En effet, une des grandes difficultés pour la recherche en géographie consiste à disposer de données fiables sur la mondialisation de l'appareil productif des firmes transnationales. L'émergence d'un nouveau réseau d'ONG spécialisées mettant en connexion lieux d'achat et de production, pays du Nord et pays du Sud et lançant de vastes campagnes médiatiques afin de mobiliser les opinions publiques a été un facteur majeur de cette nouvelle, et encore, bien relative transparence.

  • La géographie de ces salariés est tout à fait indicative de l'organisation de cette nouvelle DIT, fondée ici sur la mobilisation d'une main d'œuvre ouvrière jeune, très largement féminine (80 %), peu qualifiée et rémunérée le plus faiblement possible.

  • Les pays développés ne regroupent en effet que 10 % des emplois de la sous-traitance, dont les Etats-Unis seulement 2,4 %, contre 90 % dans les pays du sud.

  • Le réseau de production mobilise plus de 350 firmes sous-traitantes réparties dans 55 pays, essentiellement en Asie.

Trois grands bassins productifs principaux sont mobilisés :

  • Si l'Afrique sub-saharienne est marginale, les usines maquillas d'Amérique latine jouent un rôle non négligeable avec 35 000 salariées (6 % du total mondial) autour de huit Etats principaux, essentiellement d'Amérique centrale (Salvador, Brésil, Pérou, Argentine, Honduras, République Dominicaine, Equateur, Guatemala).

  • Ceci est complété par un Grand Bassin Méditerranéen (Tunisie, Maroc, Egypte, Turquie surtout) et l'Europe de l'Est (Roumanie, Pologne, Hongrie). Ces deux pôles polarisent 31 000 emplois, soit 5,5 % du total mondial.

  • Mais surtout, l'Asie orientale est transformée en atelier textile du monde avec 84 % de l'emploi mondial des sous-traitants de Nike : essentiellement la Chine en pleine croissance ces dernières années avec 124 usines et plus de 200 000 salariés, puis l'Indonésie (19 % total mondial), le Viet-Nam (34 usines, 84 000 salariés), la Thaïlande et l'Inde.

3. Réseaux et territoires : la mise en concurrence des coûts salariaux

La nature très libérale de cette 3em mondialisation se construit sur une mise en concurrence de plus en plus exacerbées des salariés des différents pays entre eux, en particulier dans les activités productives - branches et fonctions - les moins qualifiées ou à plus faible valeur ajoutée (textile, electro-ménager, montage électronique…).

Dans ce contexte, les zones franches d'exportations sont le principal laboratoire de cette nouvelle DIT. Ce sont des zones industrielles disposant d'avantages fiscaux et surtout de règles sociales inexistantes ou très assouplies afin d'attirer les productions des pays développés dans les pays du Sud pour produire à bas coût pour le marché mondial. Apparues à la fin des années 1970, elles sont plus de 3 000 dans 116 Etats en 2002 pour atteindre 5 174 unités en 2005. Elles emploient près de 45 millions de salariés.

Dans le débat public actuel sur les délocalisations, la question du coût salarial est devenu une thématique majeure. Mais paradoxalement, les chercheurs universitaires en économie ou en géographie industrielle ne disposent pas encore d'outils d'analyse synthétiques et comparatifs à l'échelle mondiale, tout simplement parce que ces données n'existent pas malgré des comparaisons pour des petits groupes de pays (cf automobile).

Mais comme le montre le cas du textile, cette situation est en train de changer. En effet, du fait de l'entrée en janvier 2005 de la Chine dans l'OMC, le gouvernement des Etats-Unis a commandé une large étude internationale sur les coûts salariaux comparatifs entre de très nombreux pays afin d'évaluer son impact industriel et commercial. Les données de l'ITC américain de 2004 sur le coût horaire moyen d'un salarié du textile portant sur plus de 40 Etats illustrent les énormes écarts mondiaux de salaire à fonction et qualification égales : si un Japonais touche 22,76 $ de l'heure, un Bengalis tombe à 0,25 $. Autrement dit, un salarié japonais équivaut à 91 emplois au Bangladesh, un des pays les plus pauvres du monde.

Carte : Division internationale du travail et géographie salariale :
l'exemple du textile-habillement

Une fois établi le coût salarial horaire, d'autres questions géographiques d'importance se posent : premièrement, qu'est ce que sont un coût salarial  et un coût global de la main d'œuvre ? Deuxièmement, le coût salarial direct est-il la seule composante du coût total de la main d'œuvre ? La réponse à ces interrogations est essentielle pour comprendre la dynamique actuelle de cette nouvelle DIT, les rapports nord/sud et les logiques spatiales des firmes textiles.

Dans les pays développés, le coût global de la main d'œuvre inclut en effet à la fois les rémunérations directes (salaires bruts, congés payés, primes…), les cotisations sociales (retraites et assurance santé) et les charges fiscales liées au salaire. On peut sans doute affirmer que globalement ces firmes mettent en concurrence non seulement les salariés textiles entre eux sur la base du salaire versé directement mais tout autant les structures sociales et les territoires concernés à travers la question de la protection sociale.

Ainsi, si la Suède - du fait de l'adoption dès les années 1930 d'un système de protection de qualité - consacre 34,7 % de son PNB aux dépenses de sécurités sociales (santé, retraites) et si les dépenses de sécurité sociale des pays de l'OCDE ont presque doublé de 1960 à 1990, celles-ci sont quasi-inexistantes dans de nombreux pays du sud et marginales dans d'autres : la protection sociale ne couvre ainsi que 8 % de la population active indienne (Thaïlande : 10 %, Chine : 18 %).

Ceci est un facteur fondamental du différentiel de coût salarial. La mise en réseaux du monde par Nike repose donc fondamentalement sur l'interconnexion concurrentielle des territoires et des relations sociales et salariales des pays du monde. Cette mise en réseaux n'abolit donc ni le temps, ni l'espace. Bien au contraire, elle plonge ses racines dans les territoires.

Carte. La sécurité sociale : une géographie si inégale

Ainsi, face à cette insécurité sociale généralisée dans les pays du Sud qui se conjugue à de faibles coûts salariaux directs, la structure familiale joue - en général et quand elle le peut - un rôle majeur dans le cadre de solidarité intergénérationnelle (absence de retraite, de prise en charge sociale du coût des soins médicaux…). Les enfants prennent en charge et accueillent sous leurs toits leurs parents âgés ou malades. Le rôle économique et symbolique le plus souvent dévolu au fils explique, en partie, dans certains pays comme la Chine ou l'Inde les nombreux infanticides ou avortements des embryons ou petits enfants de sexes féminins.

Alors que l'économie mondiale n'a jamais produit autant de richesses, l'objectif est-il de supprimer congés payés, retraites et assurance santé aux salariés en disposant déjà ou d'étendre progressivement ce dispositif à l'ensemble du monde ? Nous sommes là face à un véritable débat de civilisation qui dépasse la seule question du salaire direct.

4. Les limites du système Nike : un système fragile rattrapé par la globalisation

Mais le modèle économique de Nike demeure fragile car son succès repose fondamentalement sur le prestige d'une marque et l'identification de millions d'adolescents au modèle proposé. Ceci suppose de consacrer à la publicité des sommes colossales et de concéder des ponts d'or à l'élite du star-système sportif pour se l'attacher.

Dans ce contexte, le moindre grain de sable peut s'avérer redoutable alors que la mondialisation sauvage des activités textiles des décennies 1970-2000 est peu à peu remise en cause par les campagnes des Organisations Non Gouvernementales et des syndicats.

Ainsi, la campagne lancée en 2000 par le magazine canadien Adbusters contre Nike porte sur les conditions de travail de ses fournisseurs en Indonésie (60 000 salariés). Ce magazine, créé en 1989, tire à 120 000 exemplaires, et constitue l'un des “bibles” du mouvement altermondialiste. A la suite de cette campagne, Nike a reconnu publiquement en février 2001 les graves abus et les violences exercées par ses sous-traitants dans ses 25 usines d'Indonésie et s'est engagé à établir un code de bonne conduite sociale. De même, à l'automne 2003, à la suite d'un procès lancé en Californie concernant de fausses déclarations sur les salaires de ses ouvriers en Asie qui remonte jusqu'à la Cour Suprême des États-Unis, Nike s'engage à verser 1,5 million de dollars à une association de défense du travail équitable (Fair Labor Association) et prend la décision de ne plus communiquer sur ces questions sensibles.

Mais ces questions ne concernent pas que Nike. Ainsi, en 1999, une dizaine de firmes vestimentaires nord-américaines comme Calvin Klein ou Ralph Lauren acceptent de dédommager quelques 50 000 immigrés asiatiques. Alors que les offres d'emplois leur proposaient de travailler aux États-Unis, ils se retrouvèrent bloqués dans de véritables bagnes industriels sur l'île de Saïpan, territoire effectivement sous souveraineté américaine, mais dans l'archipel des Mariannes du Nord, en plein océan Pacifique.

Ces campagnes de sensibilisation sont relayées par les organisations syndicales des salariés du Nord qui réclament :

  • la création d'un “label social” (voir débats à l'OMC : interdiction du travail des enfants…),

  • la traçabilité des produits,

  • le respect des conventions édictées par l'Organisation internationale du travail.

Cette 3em mondialisation pose donc avec force la question centrale de l'adoption progressive de normes sociales mondiales par tous les Etats comme le réclament les différents syndicats et l'Organisation Internationale du Travail de l'ONU en notant que bonne protection sociale, productivité et prospérité se renforcent mutuellement. Si la mise en réseaux du monde par Nike fut une véritable innovation et explique le succès de la firme, celle-ci tend progressivement aujourd'hui par être rattrapée par une mise en réseaux de nouveaux acteurs, syndicats et ONG.

Ce processus se traduit par l'émergence d'un débat sur la nécessaire promotion des avancées sociales obtenues dans les pays développés dans l'entre deux guerres puis pendant les Trente Glorieuses. A la mondialisation de Nike répond l'exigence d'universalisation de nouveaux droits sociaux et économiques pour l'immense monde du salariat. Au total, la mise en réseaux du monde a donc encore de beaux jours devant elle.

Bibliographie indicative :

Les données, cartes et analyses présentées ici sont tirées des trois ouvrages suivant :
  • « Géographie de la mondialisation », A. Colin, collection U, Paris, 2004, 254 pages. 2em édition.

  • "La mondialisation en débat", La Documentation Photographique, dossier n°8037, La Documentation française, Paris, 2004.

  • « La Mondialisation. Genèse, acteurs, enjeux ». En collaboration avec C. Ruiz et D. Collet. Collection ECS. Bréal Editeur. Paris, 2005, 349 pages

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