Discours introductif

Laurent CARROUÉ

Directeur scientifique

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Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu'on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c'est l'alarme.
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute...

En ce 16 em Festival International de Géographie et à l'occasion du 60 em anniversaire de la Libération de l'Europe de la barbarie nazie, il n'est pas inutile de débuter cette intervention par quelques vers du Chant des Partisans composé par Maurice Druon et Joseph Kessel et qui devint le symbole de la Résistance.

D'abord parce que la défense de la liberté, de la démocratie et de la République demeure un enjeu majeur qui nous interpelle comme citoyens. Ensuite, parce que la ville martyre de St Dié des Vosges réduite en cendres à l'automne 1944 par la Wechmacht nazie en retraite paya un très lourd tribut à la Libération du pays.

Enfin, parce que ce chant renvoie à une période où la question de la géographie et de ses réseaux fut une question stratégique.

  • A travers les liens interpersonnels étroits tissés par les différents réseaux de résistance pour couvrir progressivement le territoire national.

  • A travers la question de l'organisation, de l'unification et de la hiérarchie de ceux-ci par le CNL sous la direction de Jean Moulin.

  • A travers la question du maillage territorial du pays, de la maîtrise de la circulation de l'information et de la contre-propagande menée par ces réseaux.

  • A travers la question de la lutte armée, du débat sur la constitution des maquis et du recours aux attentats pour lutter contre l'occupant ou les forces de Vichy et de la désorganisation les réseaux de transport, en particulier ferroviaires (Bataille du rail).

  • A travers le recours à des modes d'action qualifiés de terroristes par la propagande de l'occupant (voir l'Affiche Rouge et le groupe Manouchian de la FTP-MOI).

  • A travers enfin les réseaux de prisons, centres de torture et de détention, camps de concentration et d'extermination qui vont couvrir le pays et l'Europe occupée. Comme on peut le constater, la géographie est donc un précieux outil d'analyse opératoire du passé, du présent et de l'avenir.


Notre volonté de faire et de promouvoir « la géographie pour mieux habiter la planète » se structure cette année autour de trois grands axes.


Premièrement, prendre à bras le corps une grande question d'actualité.

Après la santé, l'innovation, les religions, l'eau et l'alimentation, le FIG continue à investir les grandes questions de civilisation qui taraudent notre monde contemporain. La géographie des réseaux est aujourd'hui un domaine en plein épanouissement dans la géographie universitaire et dans l'enseignement secondaire.

Loin de répondre à un simple effet de mode, ce phénomène témoigne du dynamisme de notre discipline et de sa capacité à s'inscrire dans le vaste bouleversement du monde contemporain. Comme en témoignent les grands itinéraires scientifiques et tables-rondes que nous vous proposons sur la fracture numérique, les diasporas et nouveaux réseaux migratoires, les stratégies des firmes transnationales, l'avenir des services publics, la mer, les réseaux d'idées et d'influences, les réseaux clandestins ou la question du terrorisme.

La forte mobilisation de notre communauté s'est traduite par plus de 250 propositions scientifiques. Mais nous n'avons pu en retenir que 80 émanant de 32 universités françaises différentes, faute de place. En effet, le succès du Festival est tel que nous allons pendant trois jours vous proposer plus de 250 initiatives scientifiques, culturelles, pédagogiques, éditoriales ou gastronomiques.

On doit en particulier relever cette année la tenue :

  • de plus de 23 Cafés Géographiques pilotés par notre ami Gilles Fumey, que nous remercions pour son aide constante et sa capacité d'initiative et de débat, bien dans l'esprit du Festival,

  • une quarantaine de présentations d'ouvrages et de revues publiés par 26 éditeurs différents, ce qui témoigne du fait que le FIG est bien devenu la grande vitrine du dynamisme éditorial de notre discipline.

  • et la présence de 12 laboratoires aux Expositions scientifiques.

Nous rendons aussi un hommage tout particulier à la série Terre Humaine fondée par le grand géographe Jean Malaurie et dont on fête cette année le cinquantenaire : elle est l'invité d'Honneur du Salon du Livre.

Nous n'avons pas oublié non plus l'anniversaire d'Elysée Reclus et l'apport de Jean Gottman qui enseigna aux Etats-Unis puis à Oxford et qui fut l'inventeur du concept de Magalopolis dans un ouvrage de 1961.

Enfin, à l'occasion du FIG, comme l'an dernier, le CNG (Comité National de Géographie) a décidé cette année de décerner son Prix des Thèses à de jeunes chercheurs en géographie. Lucile Médina-Nicolas en est la lauréate grâce à ses travaux sur les frontières en Amérique centrale. Ce choix témoigne de la qualité des jeunes pousses qui se préparent à prendre la relève. Mais tout autant de la place – importante bien qu'encore insuffisante – accordée aux femmes dans notre discipline. A cette occasion, je voudrais saluer la présence de notre amie et collègue Yvette Veyret, qui a été élue cette année Présidente du CNG et dont la Vice-Présidence est sous la responsabilité de Jeanne-Marie Amat-Rose. Que deux femmes président aujourd'hui le CNG est pour nous tous un symbole fort et un encouragement à continuer notre combat commun pour une réelle parité. Pourquoi en effet se priver de l'intelligence et de la sensibilité de la moitié de notre Humanité ? Ces choix concrets sont donc aussi des symboles d'espérance.


Deuxièmement, approfondir nos échanges et nos dialogues avec d'autres disciplines et répondre toujours mieux à la demande sociale, médiatique et institutionnelle.

C'est dans ce sens qu'il faut saluer la présence de nos amis Boris Cyrulnik et Dominique Wolton comme Président et Grand Témoin de ce FIG. C'est pourquoi nous avons aussi innové en créant des conférences débats portant sur l'intelligence économique ou le lobbying afin de mieux dialoguer avec de hauts fonctionnaires du SGDN, de la DST ou de la Commission européenne. Cette ouverture se traduit enfin par la présence nombreuse de grands journalistes des organes de la presse écrite et audiovisuelle, qu'ils en soient remerciés.

Mieux répondre à la demande sociale, c'est aussi souligner le dynamisme des Parcours Pédagogiques pilotés par l'Inspection Générale d'Histoire et Géographie – et je salue la présence dans la salle Michel Hagnerelle, Doyen de l'Inspection générale d'histoire et géographie et de Bruno Mellina - qui permettent à 150 enseignants de venir au FIG en formation permanente. Comme en témoigneront nos collègues italiens où en Italie la géographie est très menacée du collège à l'Université et se bat pour sa survie, la France bénéficie en Europe et dans le monde d'un système tout à fait spécifique dont nous n'avons pas toujours conscience dans le Supérieur.

La place de notre discipline dans le paysage intellectuel et scolaire national doit beaucoup à cette osmose et les Universités auraient tout à perdre à un affaiblissement disciplinaire à l'amont des filières de recrutement post-bac.

A l'heure de massifs départs à la retraite d'enseignants du second degré et alors que la définition d'un socle minimal de connaissances dans le cadre de la Loi Fillon n'incluait pas l'histoire – géographie comme discipline de base au printemps 2005, on mesure mieux le rôle tout à fait stratégique du FIG dans la défense et le rayonnement général de notre discipline.

Celui-ci se traduit dans l'incroyable succès du site Internet du FIG abrité par l'Académie de Reims et géré depuis sa création par notre ami Mallaisy, un grand merci Dominique pour ce travail de l'ombre si utile à tous. Les actes du FIG mis en ligne depuis plusieurs années recevront en effet en 2005 plus de 400 000 visiteurs originaires de 83 pays.


Il convient en effet, troisièmement, de souligner l'importance de l'ouverture internationale du FIG.

Comme avec l'Allemagne puis la Jordanie ces deux années antérieures, le FIG est devenu un outils de large coopération et de rencontre avec les autres communautés géographiques.

Alors que plus de la moitié des interventions porte sur des pays étrangers, nous devons cette année remercier l'extraordinaire mobilisation de nos collègues italiens avec la présence de notre ami Adalberto Vallegua, Pdt de l'UGI et invité d'honneur, la présence de 11 universités italiennes, la venue de dizaines de collègues universitaires italiens et une activité culturelle d'une grande richesse.

Cette ouverture sera tout particulièrement symbolisée par la signature d'un accord de partenariat entre l'Union Géographique Internationale et le FIG. Il vise à encourager les Comités Nationaux de l'UGI à créer des Festivals Internationaux de Géographie dans leur propre pays pouvant dans les années qui viennent fonctionner en réseaux. Un objectif ambitieux mais superbe.

Cette ouverture internationale doit aussi beaucoup au rayonnement acquis par le Prix Vautrin LUDD dont le jury international, dans lequel une seule collègue est française, est présidé cette année par notre ami le géographe espagnol Vicente Gozàlvez Pérez de l'Université d'Alicante. Le prix 2005 est décerné à notre collègue Brian JL Berry de l'Université de Dallas (Etats-Unis) en reconnaissance de la qualité de ces travaux mondialement reconnus en géographie urbaine, aménagement du territoire et développement régional. Loin des vieux clichés sur la coupure entre Vieille Europe et Nouveau Monde, la remise de ce Prix international dans le contexte mondial actuel témoigne de l'universalité de notre discipline, de sa capacité d'écoute, de dialogue et d'échanges autour de valeurs humanistes communes.

Enfin, la réussite de cette 16 édition doit tout à notre mobilisation collective, et en particulier à la petite équipe qui toute l'année à St Dié prépare celui-ci d'arrache pied autour de Marie Pierret. Merci Rachel, Joëlle, Gilberte, Angélique, Sandrine et Gérard pour votre travail sans lequel le FIG ne serait pas. Qu'ils en soient publiquement remerciés au nom de toute la communauté scientifique française et internationale que je représente aujourd'hui à cette tribune.

Dans ce monde en réseaux, le FIG de St Dié est le lieu visible de liens invisibles. Pour notre plus grand bonheur à tous. Bon FIG.

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