Les transports en montagne : le bout du tunnel ?

Café de géographie de Xavier Bernier compte-rendu par

Sylviane Tabarly

Café géographique Lyon

et

Françoise Dieterich

Café géographique Mulhouse

Compte-rendu  

La Fontaine, dans sa fable « Les animaux malades de la peste » mettait en exergue la culpabilité et la condamnation du plus faible : l'âne face à la culpabilité et l'omnipotence du plus fort : le lion, concluant son texte par le célèbre « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. [cf. annexe]» Cette citation s'applique à la problématique des transports en montagne car elle révèle la multiplicité des acteurs concernés et donc, des points de vue.



Les transports en montagne concernent

Les aménageurs

Les ingénieurs

Les habitants

Les usagers

Les transporteurs

Les écologistes



Chacun se choisit son « âne » et désigne son coupable


Circulent beaucoup d'idées préconçues qui livrent une image erronée de la montagne, souvent décrite comme infranchissable. Ainsi, l'Himalaya, les Andes, les Alpes. Pourtant, elles sont franchies et fréquentées depuis la plus haute antiquité. Autrefois, on privilégiait les passages sur les versants ou les crêtes plutôt que les fonds de vallées, considérés comme moins surs. On traversait les montagnes toute l'année même pendant l'hiver. Les cols restaient ouverts, beaucoup plus longtemps qu'à l'heure actuelle. La modernité a en fait, complexifié le passage des cols.


Cadre1

L'externalisation est un phénomène récent. Jadis, les ruptures de charge s'exécutaient à l'intérieur des massifs, au pied des cols comme à Suze ou Bourg Saint-Maurice. Un glissement de ces pôles s'est effectué vers l'aval depuis le XIXème, au moment où la technologie a permis le percement de tunnels. Au XXème, les grands projets autoroutiers accentuent cette tendance. Les voies d'accès au Fréjus évitent modane. Le pôle d'accès par ferroutage a été placé à l'entrée de la Maurienne pour limiter les nuisances dans la vallée. Demain, l'accès se fera peut être à Culoz, Ambérieu voir Lyon. Les nœuds stratégiques glissent vers la périphérie, la gestion et l'organisation des massifs échappe de plus en plus aux montagnards.


Cadre3

Il n'existe pas de « médicaments miracles. Les Français aiment les discours binaires et on laisse la part belle aux ingénieurs, aux fabricants d'infrastructures et le « malade » développe parfois des résistances quand les infrastructures traversent des régions qui sont enclavées, c'est-à-dire traversées mais non desservies.

L'animal « ingénieur » est le premier décideur. Il est fier d'annoncer la possibilité de relier Lyon à Turin en 1h15 tout en réduisant la pollution et le bruit, grâce à la mise en place de réseaux à grande vitesse. Cependant les Chamoniards, les habitants des vallées, ressentent le syndrome de « Nimby », [Not in my back yard] tout en se sentant délaissés quand les réseaux les évitent.

Le ferroutage est parfois doublé de « mer routage », les flux de marchandises contournant les massifs ainsi des corridors ferroviaires relient-ils quotidiennement mer du Nord et Méditerranée en évitant la traversée des Alpes.

On a tort de lier la vitesse et la fluidité, cela induit une multiplication des tunnels alors que pour Yves Crozat, « la fluidité passe par une baisse de la vitesse, optimale à 70 à 80 km/heure » Cette analyse suscite débat, d'autant qu'elle se double de la réflexion sur le financement des infrastructures accentuant la fluidité et la solution des péages.

Chacun désigne son « âne » mais personne ne propose de solution globale


Questions

Peut-on améliorer la fluidité dans les villes ?

Cela dépend, des communautés comme Grenoble, augmentent volontairement la rugosité de leur territoire en complexifiant les accès à certaines heures, pour dissuader une partie des usagers car la ville étant enclavée, les voies de contournement ne peuvent être améliorées


Existe t-il des solutions intermédiaires ?

Le « roi lion » devrait être le politique mais il faut tenir compte de l'avis de l'Europe car en matière de transports, il faut raisonner à l'échelle européenne. Le problème est le cloisonnement du politique.


Pourquoi privilégier les tunnels routiers au détriment des ferroviaires ?

Le transport par fer n'est pas toujours facile, il n'est pas assez souple et ne correspond pas à l'organisation actuelle de la distribution. Les trois dernières décennies ont vu baissé le tonnage brut transporté dans les Alpes alors que la valeur des marchandises a augmenté. C'est un trafic qui convient à la route mais non au fer.


Qui en est responsable ?

Le « lion » par la défense d'une politique interventionniste

Le problème du ferroutage pose celui de l'endroit où l faire la rupture de charge. Le ferroutage ne supprime pas les camions, il les déplace. Le modèle suisse n'est pas forcément exportable et il est indispensable de travailler à l'échelle de l'Europe. Le transport routier est sous évalué en France, son coût réel pour l'entretien des routes, les pertes de temps et les gaspillages d'énergie engendrés par les bouchons, les accidents toujours graves quand un poids lourd est en cause, la pollution générée ne sont pas financés par le transport routier mais par la collectivité et les usagers. Les études sur l'externalisation des coûts sont complexes et ne peuvent être efficaces que sur l'échelle européenne.

A l'échelle locale, les vallées alpines ne font pas preuve de solidarité entre-elles et appliquent le principe du « Not in my back yard » avec fermeté comme en témoigne les manifestations liées à la réouverture du Mont Blanc. Il faudrait une réflexion plus globale et permettant aussi l'analyse des systèmes de production et de distribution avec peut être à terme la remise en cause des flux tendus qui ont conduit à une multiplication exponentielle des camions sur les réseaux d'Europe, bientôt saturés.

 

Notes

Sylviane Tabarly (café géo Lyon) et Françoise Dieterich (café géo Mulhouse)


Annexe

Fable de Jean de la Fontaine
Les animaux malades de la peste

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.

Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.

- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.

L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir

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