La planète football : un monde sans guerre ?

Pascal Boniface

Compte rendu : Yann Calbérac

(relu et amendé par Pascal Boniface)

Compte-rendu  

Ambiance sportive ce soir à St-Dié. Un public nombreux s'est rassemblé dans un bowling, avec vue sur une piscine, pour un café géo consacré au football. Pascal Boniface, sans note, engage la partie par un exposé brillant qui captive l'auditoire.

Pascal Boniface, Directeur de l'Institut de Relations Internationales et Stratégiques, a deux passions : les relations internationales et le football. C'est pour les conjuguer qu'il s'intéresse depuis 1998 à la planète football pour en proposer une lecture géopolitique. Cela pourrait prêter à sourire, mais cela pose une véritable question : peut-on appliquer au football une grille de lecture comparable à celle que l'on utilise habituellement dans l'étude des relations internationales.

Quel est l'impact mondial du football ?

Le football est né en Angleterre et se diffuse dans le monde entier d'abord par la mer. Parmi les premiers clubs du monde on compte des villes portuaires, comme Le Havre, Gênes, Bilbao, Hambourg. Il se diffuse ensuite par le chemin de fer, comme au Brésil à partir de Sao Paulo.

C'est un sport simple, aux règles faciles et qui exige assez peu d'équipements. On peut y jouer n'importe où. De plus, il ne demande aucune prédisposition particulière, à la différence du basket par exemple qui favorise les grands. C'est un sport d'équipe qui exige une bonne entente entre l'individu et le collectif : un très bon joueur, sans une bonne équipe à ses côté, ne pourra se hisser à la tête du championnat. Il véhicule des valeurs de solidarité, mises à l'honneur aujourd'hui.

La télévision et sa généralisation à travers le globe ont achevé de faire du football le sport planétaire par excellence. Le foot est devenu le sport le plus globalisé, pratiqué dans le monde entier ; les finales des coupes du monde restent des événements les plus suivis à la télévision. Zinédine Zidane est le Français le plus connu du monde ! Toutefois, certaines régions ne sont pas couvertes par ce phénomène : les Etats-Unis font figure d'absent et préfèrent leur football américain à notre soccer.

Une fois ces mises au point préliminaires posées, Pascal Boniface entre dans le vif du sujet : le football favorise-t-il la paix ou au contraire suscite-t-il la guerre ?

Le football, sport d'un monde en guerre

Le football jette des braises sur des passions nationalistes. Ainsi, en 1969, au moment de la Coupe du Monde qui s'est tenue au Mexique, une véritable guerre a opposé le Salvador et le Honduras ; elle a fait plus de 3 000 morts dans les deux camps. Dans des cas extrêmes, le sport est instrumentalisé et participe de la bonne image de certains régimes autoritaires, comme l'a fait Mussolini dans les années 1930 ou l'Argentine en 1978 quand elle accueille la Coupe du Monde. Plus près de nous, les hooligans par leurs agissements et leurs injures racistes font des stades des lieux de la haine et de la violence. Le football semble donc partie prenante de la violence de nos sociétés.

Le football, reflet du monde tel qu'il va

On peut faire une autre lecture, moins négative. C'est celle que propose Pascal Boniface. Ainsi, la Coupe du Monde en Argentine a certes contribué à donner une meilleure image du régime, mais dans le même temps, on a parlé dans le monde entier des agissements de la junte au pouvoir. En 2008, la Chine organisera les Jeux Olympiques : le monde entier surveille Pékin et les autorités n'osent pas pousser trop loin la répression, de peur de susciter la désapprobation des autres pays du monde.

Des sociologues ont qualifié le football d'opium du peuple ; on a même parlé de lepénisation des esprits. Cette lecture oublie souvent que les stades sont bien souvent des refuges de l'opposition. Ainsi, sous Franco, il n'y a que dans les stades que les Catalans pouvaient parler leur langue. De même, en 1998, les autorités iraniennes n'ont pas osé mettre fin aux manifestations spontanées de joie des supporters qui, pour la première fois, associaient des hommes et des femmes.

Le sport est donc un vecteur des passions. Le football n'est pas un sport raciste : il reçoit des racistes non par essence mais parce que le sport rassemble. C'est donc le racisme ambiant qui se reflète dans les stades. Il ne faut donc pas parler de lepénisation des esprits. Ainsi, en 2002, après l'élimination de leur équipe nationale, les Français ont majoritairement soutenu le Sénégal, sans aucun racisme !

Quand la FIFA a confié conjointement à la Corée et au Japon, deux pays alors en voie de rapprochement, elle a cherché à promouvoir la coopération entre ces deux pays : le sport accompagne un mouvement qui existe déjà. En effet, une équipe de football est souvent un bon ambassadeur pour un pays. Ainsi, un match entre les Etats-Unis et l'Iran (comme en 1998 en France) est plus facile à organiser qu'une rencontre de chefs d'Etat.

Le sport, au même titre que la musique, permet la découverte du monde extérieur, sans aucune volonté d'affrontement. Entre la France et l'Allemagne, les matches de football constituent des espaces maîtrisés d'affrontement et offrent des résidus d'affrontement national. Mais cela reste canalisé, car la France et l'Allemagne sont des partenaires politiques et économiques.

La mondialisation entraîne une perte importante des repères identitaires des populations. Le sport et le football assurent la continuité de ces marqueurs identitaires. Ainsi, de 1958 à 1961, l'Algérie disposait d'une équipe de foot, avant même que le pays n'accède à l'indépendance. De même, en URSS ou dans l'ex-Yougoslavie, les républiques avaient chacune leur équipe. Alors que la guerre civile fait rage en Côte d'Ivoire, seul un match de foot permet d'assurer, durant 90 minutes, la cohésion du pays derrière son équipe nationale.

Il ne faut donc pas exagérer, ni dans un sens ni dans un autre. On ne peut pas demander plus au sport que ce qu'il n'exprime. S'il met au jour des tensions, c'est parce qu'elles existent déjà. Le sport n'est pas à l'origine d'affrontement. Bien plus, le sport permet de canaliser la violence : on respecte plus l'adversaire sur un terrain de sport, et comme l'a écrit Habermas, le sport est un substitut à la guerre.

Et Pascal Boniface de conclure : « Il vaut mieux le mondial qu'une guerre mondiale ! »

Débat

Quelle est la place des Etats-Unis dans cette planète football ?

Les Etats-Unis ont une bonne équipe de soccer, mais ce n'est pas le sport qui passionne le plus les foules outre-Atlantique. Les Etats-Unis se distinguent par d'autres sports comme le baseball ou le football américain. Plus largement, le football est assez peu pratiqué dans les anciennes colonies anglaises : c'est un moyen de se distinguer de la métropole.

Par quels vecteurs peut-on s'identifier à une équipe ?

C'est la question centrale : la question identitaire reste fondamentale, ce qui pose le problème des transferts. Comment un jouer peut-il jouer successivement avec différents maillots ? Dans les clubs, les transferts sont négociés par l'argent qui a raison de toute identité. Pour les équipes nationales, l'impossibilité de changer permet de maintenir une certaine équité entre les équipes. Le seul risque est que les clubs interfèrent et gênent la bonne marche des équipes nationales.

On revient sur les logiques identitaires : le club de Bilbao joue la carte de l'identité. Seuls des joueurs basques y jouent (notamment Bixente Lizarazu)

C'est un héritage de l'histoire franquiste : affirmer une identité culturelle par le sport était un moyen de lutter contre le régime. Cela dit, la situation actuelle de l'Athletic Bilbao évolue et s'ouvre à l'altérité.

La question de l'identité est complexe : elle s'attache davantage aux clubs qu'à leurs joueurs. Par exemple, un Marseillais reconnaît les couleurs de l'OM mais pas les transfuges passés au PSG !

Effectivement, mais les clubs souhaitent de plus en plus avoir des gens du cru ; il faut trouver un équilibre et ne pas aller trop loin dans le cosmopolitisme au risque de défaire ces liens identitaires avec les supporters.

Qu'en est-il des inimitiés factices que l'on crée pour les médias, comme la rivalité entre le PSG et l'OM ?

Si cette opposition a été créée par les dirigeants des clubs, elle a pris car elle s'appuie sur un vieux fonds de rivalité entre Paris et la province. Cette ancienne inimitié, bien réelle, est facilement remobilisable pour regonfler l'audience et l'impact d'un match.

La situation des joueurs d'origine africaine dans les pays du Nord ne traduit-elle pas la domination des pays du Nord sur ceux du Sud ?

Le foot peut être un vecteur d'intégration : de grands joueurs africains sont recrutés dans les clubs africains où ils gagnent plus que dans leur pays. Dans les cités, le stade est le lieu où l'on obtient le plus facilement la discipline. En Pologne, les Noirs acquièrent la nationalité pour pouvoir jouer : le stade est ainsi les rares endroits où l'on peut voir des Noirs. Mais certains joueurs africains sont victimes d'escroquerie et on leur fait miroiter une situation meilleure dans les pays du Nord. Ce n'est pas propre au football.

Bien plus, le foot offre un mouvement d'intégration : en 1998, la France est « black, blanc, beur » ; pourtant, après la Coupe du Monde, la France n'a pas été moins raciste. Pour un Zidane, combien y a-t-il de ministres, de députés, de chefs d'entreprises blacks ou beurs ?

Qu'en est-il du football féminin, assez peu médiatisé ?

Le football féminin se développe là où la parité existe déjà et le football masculin moins présent. Il reflète pourtant l'émancipation des femmes ; il est très développé en Scandinavie, en Chine ou aux Etats-Unis.

À lire :

Pascal Boniface, La Terre est ronde comme un ballon. Géopolitique du football, Seuil, 2002.

À visiter :

Le site de l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) : http://www.iris-france.org

Haut de la page

Retour au menu général

Actes 2005