Les réseaux de la solidarité comment les ONG ont imposé le développement durable ?

Sylvie Brunel

Géographe, Université de Montpellier III

Compte rendu réalisé par Olivier Caruso

Académie de Reims

Compte-rendu

Comment rattacher la notion de développement durable au thème du FIG 2005 sans rester dans l anecdote ? En fait, par l action des ONG, on se rend compte que des réseaux ont été mis en place pour imposer ce concept.
Le développement durable est à la conjonction de trois composantes : l économique, le social et l écologique.
Théorie des 3 M : manque, misère, moyens.
A partir des années 90, ce concept s est imposé pour devenir un concept glouton. Tout est devenu durable : agriculture durable, urbanisation durable, économie durable, etc.
Dans les faits, le DD se résume de plus en plus à l environnement au détriment des autres volets. Glissement des priorités et des financements (cf. sites sur le DD entièrement consacrés à l écologie).
Tout se passe comme si l avenir de la planète était plus important que celui de l humanité elle-même.
Les catastrophes naturelles sont vues comme une vengeance de la nature sur les sociétés humaines.
Les êtres humains seraient devenus des parasites de la Terre.
Le glissement du développement au DD s est fait au tournant des années 90. Avant 1990, il fallait développer les pays du Sud en investissant des sommes considérables pour équiper les territoires et officieusement, pour les fidéliser dans le contexte de la Guerre froide.
Lors de la crise de la dette au début des années 90, le Nord a laissé tomber les financements, provoquant la déstructuration des Etats souverains. Reprise en main du Sud par le Nord plutôt libérale en laissant faire le marché.
Chute du communisme : l aide publique au développement s effondre et devient de plus en plus humanitaire  logique de l endiguement de la misère (containement).
On voit apparaître des émeutes urbaines, des affrontements féroces pour le pouvoir là où le parti unique a été affaibli, des guerres civiles, des coups d Etat, des trafics.
Il en résulte des crises dites humanitaires qui se résument le plus souvent à des crises politiques, des luttes de pouvoir.
Les Nations Unies sont appelées sur le terrain pour des actions militaro-humanitaires menées par des ONG.
L humanitaire occupe le champ sémantique. Le grand mot d ordre des conférences internationales est celui de la lutte contre la faim, contre la pauvreté mais les engagements sont réaffirmés à intervalles réguliers sans action de fond réelle.
Les Etats sont progressivement discrédités, débordés de partout par les grandes multinationales qui prennent le contrôle de leurs ressources naturelles et par l émergence d une nouvelle société civile et les ONG.
Les ONG s imposent comme acteurs principaux après le Sommet de la Terre à Rio en 1992. L ouverture du monde communiste leur permet d avoir un champ d action planétaire.
Les nouvelles technologies leur permettent de communiquer largement sur leur action : une vraie mondialisation de la communication.
Les financements sont de plus en plus alloués à ces organisations issues de la société civile car on se méfie des Etats. Emergence d ONG puissantes, riches et influentes, disposant de tribunes internationales relayées par les grands media.
La nébuleuse ONG englobe des micro structures agissant sur des petits projets et peut aller jusqu à « l ONG gouvernementale » bras armé d Etats financiers.
A côté de cette galaxie d ONG humanitaires, on a des ONG écologiques qui connaissent par cSur les règles du lobbying et disposent de financements colossaux. La plupart de ces ONG d origine anglo-saxonne : les amis de la Terre (66 pays), Sierra Club (700 000 adhérents), Green Peace, le fond mondial de la nature (WWF) plus grosse ONG avec un budget de 350 millions de $.
Ces ONG prennent naissance dans les années 70, quand les pays riches prennent conscience de leur économie productiviste. Les grands accidents industriels (Seveso, bohpal, Tchernobyl) provoquent un électro-choc.
En 1987, rapport Bruntland sur le DD.
1992, le Sommet de la Terre à Rio officialise la notion de DD même si les seules grandes décisions ne concernent que les problèmes environnementaux (forêt, biodiversité, etc.)
Dans les années 90, à part la création du FMI, toutes les grandes structures internationales mises en place dans le monde, ne concernent que l écologie.
Les ONG sont utilisés comme vecteurs de sanctuarisation de la nature dans les pays neufs.
Culte du pays sauvage (wilderness) porté par les conservationnistes, extrêmement puissants dans les pays anglo-saxons avec un but cynégétique. Le WWF par exemple, a repris dans ses principes, « les idées des grandes chasses colonialistes » dans la gestion des espaces naturels.
Par exemple, les aborigènes australiens n ont obtenu la nationalité australienne qu en 1967 alors qu ils sont présents sur ce territoire depuis près de 50 000 ans. Leur idée de « terra nullium » terre n appartenant à personne ne les a pas aidé à la reconnaissance de la propriété de leur territoire.
Les présidents du WWF sont soit des princes de la famille royale anglaise, soit d anciens hauts responsables de groupes pétroliers (Shell).
M.C. Smouth, montre dans son livre sur les forêts, comment le WWF s est entendu avec le FMI pour mettre en place une gestion d espaces protégés dans les pays endettés, au-delà du contrôle des Etats souverains. L ONG met en place une importante politique de lobbying auprès des grands acteurs politiques mondiaux (exemple du Bureau Européen de l Environnement).
Ils mettent en jeu une sorte de « diplomatie verte ».
Georges Rossi, dans son livre « l ingérance écologique » nous explique cette politique d espaces protégés. Il explique comment au Togo ou en Ouganda, on a expulsé des tribus locales pour mettre en place des réserves naturelles. La régulation de ces réserves, royaume du « culte du gros mammifère » est faite par des chasses au trophée de riches chasseurs &
Les Malgaches déclarent : « ne pourriez-vous pas considérer nos enfants comme des Lémuriens ».

En fait, cette politique engendre un discours néo-malthusianiste. Les pauvres sont devenus dangereux car ils polluent beaucoup plus que les riches : agriculture sur brûlis, déforestation, pollution des nappes, etc. Alors que ces sociétés ont développé des savoir-faire équilibrés et en constante évolution (s opposant au danger de la conservation).
G. Rossi avance même l idée qu en Amazonie, il n y a plus d espaces sauvages car ces territoires ont été façonnés par les hommes depuis des millénaires.
Dans les pays du Sud, l un des enjeux majeurs actuels est l accès au foncier. Qui possède le foncier aujourd hui ? Déclarer que les pauvres ne peuvent gérer leur espace est aussi un moyen de mettre la main sur des territoires au profit de sociétés privées.
Inversement, au nom du conservationnisme, on fait l apologie des traditions ancestrales pour mieux figer les territoires. On ressort des coutumes folkloriques recréées !
D autant que ce sont les pays riches qui ont ravagé ces traditions lors de la colonisation.
On différencie donc les « masses parasites » dangereuses des pays du Sud avec des minorités conservant leurs traditions dans le formol (Dogons, Bochiman, Indiens d Amazonie) .
Un autre exemple intéressant, comment nourrir 3 milliards d hommes qui vont s ajouter aux 6 milliards existants d ici à 2050 ? si on s en tient à l agriculture biologique peu rentable et au développement des bio carburants dans les pays du Sud, on n est pas près de produire les 300 millions de tonnes de céréales indispensables.
Autre exemple : le commerce équitable qui rémunère « mieux » les producteurs mais qui vend les produits beaucoup plus cher pour financer les labels qu ils met en place lui-même.
On développe ainsi plusieurs méthodes pour communiquer vers les pays riches :
une politique négative : on ne met l accent que sur ce qui va mal ;
une politique catastrophiste : les terrains de foot qui disparaissent en Amazonie.
Une politique de partenariat avec les grandes entreprises : « green washing »
La politique du « faites ce que je dis mais pas ce que je fais » ? on culpabilise la mère de famille avec ses sacs plastiques et ses déchets mais on oublie les consommations englouties par les ONG elles-mêmes pour leurs déplacements en avion ou leurs politiques de communication.
En fait, le monde a aujourd hui plus besoin d Etats qui fonctionnent, de paysans mieux rémunérés, mieux soutenus techniquement que des ONG qui jugent sans forcément agir sur le fonds.
Par exemple, « le protocole de Kyoto est une vraie usine à gaz » car pour obtenir des résultats très faibles, on donne le droit aux pays riches d acheter des droits à polluer aux pays pauvres.
Alors, certains réclament une gouvernance mondiale mais souvent en mettant en avant une théorie conservationniste.
Pour être plus positif, il faut se poser la question des rapports entre Nord et Sud sur la base du partenariat et non pus sur celle du misérabilisme.

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