Du développement au développement durable

Sylvie Brunel

Géographe, Université de Montpellier III

Compte rendu réalisé par Olivier Caruso

Académie de Reims

Compte-rendu

Le thème de la conférence porte sur le glissement du concept de développement à celui de développement durable.

Le concept de développement est désormais daté. En janvier 1949, le président des Etats-Unis, Harry Truman, explique qu il faut apporter une aide aux pays sous-développés.
Avant cette date, et surtout pendant la colonisation, on parlait de « mise en valeur des colonies ».
Très rapidement, pendant la guerre froide, le développement devient une arme pour l équilibre mondial et tourne autour de l idée du « retard à combler ». On pense au livre de Rostow sur les cinq étapes de la croissance mondiale, dont le sous-titre est « un manifeste non communiste ».
S établit la notion de « big push » : développement des infrastructures, des investissements pour susciter la croissance, le tout étant porté par l Etat (mise en place d un secteur public hypertrophié).
Dans les années 70, on assiste à un essoufflement du pouvoir d achat interne et bientôt, on émet l idée des « basic needs », c est-à-dire, s occuper des plus pauvres dans les domaines de la santé, de l éducation. On est aussi à l apogée de l explosion démographique et pour les grandes puissances, le développement « est le meilleur contraceptif ». En fait, les efforts sont peu déployés localement.
Et le regard sur le Tiers Monde change avec la crise économique. Les pays pauvres deviennent des concurrents économiques.
En 1982, un nouveau risque apparaît, le risque financier. Le Mexique, surendetté, annonce qu il suspend le remboursement de sa dette. Cette nouvelle menace fait ressortir l idée que « les pays pauvres n ont pas géré & ». On décide la mise en place de plans d ingérance structurelle : les pays du Nord interviennent dans les pays du Sud. La donne internationale a changé, on n est plus dans la politique de dépenses pour contrôler des zones d influences dans le cadre d un bipolarisme mondial.
Dès octobre 1989, la chute du communisme met le libéralisme en position de leader mondial : c est le règne du tout libéral sans Etat.
Les pays débiteurs génèrent désormais quatre types de menaces :
1-une peur de l invasion de masse,
2-une insécurité politique due au chaos qui s installe dans des pays où les partis uniques disparaissent et où la démocratisation passe par une guerre civile,
3-une menace écologique due au développement à marche forcée, génératrice de pollution, de destructions des forêts ou des milieux naturels,
4-une menace économique due à la concurrence des pays émergeants (exemple de la Chine qui met en place un communisme de marché dès 1979, ou l Inde qui accepte le libéralisme dès 1991).

C est dans ce contexte qu apparaît la notion de développement durable.
Vers 1990, la critique du développement soutenue devant les Nations-Unies dans le rapport de Mme Gro Harlem Brundtland en 1987 fait émerger l idée d un développement durable, c est-à-dire un « développement permettant de satisfaire les besoins du présent, sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire les leurs ».
Dès 1991, l aide publique au développement s effondre de 40% et surtout, se réoriente vers les pays de l Europe de l est, au détriment de l Afrique.
L aide devient surtout humanitaire, à visée compassionnelle, par l intermédiaire des ONG.
En 1989, Action Contre la Faim dispose d un budget de 40 MF dont 30% de fonds publics.
En 1999, cette ONG dispose d un budget de 400 MF dont 80% de fonds publics.
Le Nord met en place une politique d endiguement local : on contient les réfugiés dans des camps gardés pour éviter les migrations. Puis on passe à des opérations de maintien ou de rétablissement de la paix.
On répond enfin à la menace écologique par la montée en puissance du développement durable.
Parallèlement, dès les années 70, on avait commencé à réfléchir sur les limites du productivisme. Les multiples catastrophes industrielles  Seveso, bhopal, Tchernobyl  font avancer la prise de conscience écologiste.
En 1992, le développement durable est officiellement reconnu au Sommet de la Terre à Rio.
Certains pensent que ce concept est un peu glouton car il dévore tout sur son passage. A la fin du sommet, les ONG montent en puissance et jouent un rôle certain pour évincer le concept de développement. Leur principe se résume à l idée qu il n y a plus besoin de développer les pays pauvres car il n y a plus besoin de contrôler ces pays.
Ce concept de développement durable est en fait, une sorte d oxymore, une contradiction certaine entre « développement » et « durable ».

Croquis sur le développement durable en ligne
http://fig-st-die.education.fr/dossiers/f03/durable.swf

Chacun des trois cercles d enjeux du développement durable est intéressant à observer :
les entreprises s intéressent surtout au cercle économique,
le cercle social est surtout occupé par les alter mondialistes
le cercle environnemental est dominé par des mouvements très puissants qui sensibilisent aux dangers écologistes.

Au sommet de Rio, le consensus se fait sur des principes uniquement environnementaux : biodiversité, protection des espèces menacées, etc.
En géographie, la durabilité est incompatible avec la conservation. On doit sans cesse s adapter aux conditions de l environnement.
Le discours conservationniste est plutôt pernicieux : il tend à rendre l homme parasite, indésirable dans son environnement ; et dans ce cas, ce sont les plus pauvres qui sont les plus nocifs. Les pauvres polluent, brûlent les forêts, défrichent.
Ce discours néo-malthusien est aussi véhiculé par des organisations qui mythifient la nature vierge, dans une sorte d idéalisation des équilibres naturels ancestraux.
En fait, il serait prioritaire de revenir à l humain, à la lutte contre la pauvreté et contre les inégalités.
L augmentation des zones protégées où les hommes seraient exclus est impensable.
L exemple de la grippe aviaire est significatif. Les pays riches veulent se prémunir en achetant en grande quantité des antibiotiques, plutôt que de coopérer avec les pays touchés.
Un autre exemple symptomatique, la faim dans le monde. Le discours qui prétend que les monocultures provoquent la disparition des cultures vivrières est difficile à soutenir, lorsque l on sait que les pays du Nord mettent des barrières sanitaires pour ne pas importer des produits agricoles du Sud et qu ils subventionnent fortement leurs paysans.
Une autre idée intéressante, le cas des OGM. Les OGM vont certainement permettre de nourrir les hommes dans les pays pauvres. En fait, ces OGM sont utilisés pour les pays riches et pour satisfaire leur système agro-industriel.
Encore un exemple, le prix de l énergie : les bio carburants sont développés dans les pays pauvres comme au Burkina Faso, où l on produit de l énergie à partir du coton, au détriment de l agriculture vivrière.
Un rappel important : en 1996, à Rome, la communauté internationale s est engagée à réduire le nombre de sous-nutris de 800 à 400 millions d ici à 2015, mais peu de choses ont changé.
Partout, l axe du développement durable est biaisé, voire dangereux, surtout l axe du néo-malthusianisme qui prétend que l on est trop nombreux sur la Terre.
L enjeu est de taille : comment partager les ressources entre 9 milliards d humains prochainement ?
Ou plutôt, comment assurer une vie décente à ces 9 milliards d hommes d ici à 2100 ?
En fait, le développement durable ne sera viable que s il évolue, et à condition qu on change notre regard sur le monde.

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