Les quartiers chauds sont-ils forcément enclavés ?

Hervé Vieillard-Baron

Géographe

Compte rendu : Yann Calbérac

Compte rendu  

Dans le discours ambiant, les quartiers urbains que l'on dit « chauds » ou « sensibles » sont systématiquement stigmatisés ; on dénonce ainsi leur mauvaise intégration avec le reste de l'intégration et des discontinuités qui structurent leur organisation. Mais pourtant, ces « quartiers chauds » sont-ils nécessairement enclavés, ou bien est-ce là encore un stéréotype plaqué à tort sur ces espaces mal connus ?

Sur ces questions d'actualité, Hervé Vieillard-Baron apporte ce soir des éléments de réflexion et de réponse. Professeur à l'Université Paris 8, il a une profonde connaissance de ces quartiers dits sensibles dans lesquels il a vécu et enseigné, avant d'en faire l'objet de ses recherches. C'est donc un témoignage autant qu'un discours scientifique qu'il propose ; son but est de déconstruire certains des clichés tenaces qui disqualifient ces quartiers.

Il commence son exposé en remettant en cause le titre qu'on a donné à son intervention : s'il est vendeur (si l'on en croit la forte affluence), il traduit surtout les dangers des mots. Il y a quelques années, le qualificatif « chaud » était donné aux lieux où l'on pratiquait la prostitution ; aujourd'hui, il sert à désigner l'emprise de la crise. Ce glissement sémantique témoigne de la vulnérabilité de ces espaces aux discours médiatiques et politiques ; toutefois, il ne doit pas occulter la réelle difficulté qui se pose au chercheur : comment définir un quartier et comment le délimiter ? S'agit-il simplement d'une unité de voisinage, ou d'un lieu de proximité et de convivialité ? Comment expliquer que le quartier soit récemment devenu une maille de gestion locale voire une catégorie d'action politique ?

Une idée répandue est d'expliquer les crises que connaissent aujourd'hui les quartiers par leur mauvaise intégration à l'espace urbain. La question de l'enclavement est donc pertinente pour étudier ces quartiers. Mais qu'est-ce que l'enclavement ? En dépit des difficultés à expliquer cette notion complexe, on n'a pas hésité à en faire, dans les années 1989-93, une catégorie d'action politique. On a posé, a priori, un diagnostic d'enclavement sur ces quartiers : on met ainsi en avant leur isolement par rapport aux centres, leur mauvaise intégration dans l'espace urbain, notamment en terme de transports publics, et on accusent les discontinuités (souvent très fortes) de les isoler encore davantage. Pourtant, les 2/3 de ces quartiers sensibles sont dans les villes centres des agglomérations ! Bien plus, les processus de fragmentation, à l'œuvre ici, existent dans toutes les villes dès lors qu'elles s'étendent par îlots séparés et plus ou moins mal reliés. L'enclavement n'est donc pas spécifique aux seuls quartiers. A l'inverse, à l'heure de la mondialisation et des nouvelles technologies, ces quartiers n'échappent pas à la mise en réseau qui caractérise tous les territoires, ce qui va donc à l'encontre de tout enclavement.

La notion d'enclavement est donc plus complexe qu'il n'y paraît. A Paris par exemple, ces quartiers sont situés à une vingtaine de kilomètres du centre de l'agglomération. L'éloignement est donc réel, mais n'est en aucun cas une fatalité. Un axe de transport peut être considéré comme une discontinuité majeure, mais ces ruptures peuvent être aussi des moyens d'accès. Ainsi, une voie ferrée peut être à la fois une rupture qui favorise l'enclavement, mais également, s'il y a une gare, un moyen de désenclavement. La notion de désenclavement est variable dans la mesure où la position géographique n'est pas responsable de l'enclavement. D'autres critères sont à prendre en considération.

En effet, l'enclavement est avant tout social. Sont regroupées dans les quartiers des populations majoritairement pauvres et d'origines étrangères. Comment en est-on arrivé à de tels regroupements ? Paradoxalement, on cherche à sortir de la ségrégation alors qu'il existe des quartiers encore plus ségrégés, comme les quartiers riches, voire les sélectives gated communities. Même si certains de ces ensembles résidentiels sont ouverts, les plus pauvres n'y vont pas car ils ne s'y sentent pas chez eux. Dans ce cas précis, la fermeture, c'est-à-dire l'enclavement, n'est donc plus seulement physique, mais aussi politique, sociale voire psychologique. Dans ces conditions, l'enclavement est une construction mentale plus qu'une conséquence de l'architecture.

On ne peut donc faire l'économie d'une approche psychologique de la question. De nombreux travaux ont souligné l'importance des représentations dans la compréhension de ces processus à l'œuvre. Interrogé dans son environnement, dans son quartier, un jeune de la cité des Cosmonautes dira qu'il se sent très bien chez lui et qu'il ne compte pas quitter son quartier auquel il se dit attaché. Interrogé à l'extérieur, comme à Paris, le même jeune dira ne plus vouloir retourner dans sa cité qui représente pour lui une forme d'enfermement. L'évasion (aussi bien psychologique que physique) paraît alors une nécessité : d'autres études ont ainsi montré que l'argent accumulé par le travail sert avant tout à financer des voyages, si possibles lointains, dans des stations balnéaires étrangères et ensoleillées. Là encore, nous sommes au cœur d'une problématique d'enclavement – désenclavement.

L'essor de l'Internet modifie les perceptions que les habitants se font de leur quartier et participe de l'intégration et du désenclavement des cités. Par exemple, à Sarcelles, la communauté assyro-chaldéenne se développe : elle compte environ 2500 individus, venus des confins de la Syrie, de l'Irak et de la Turquie. Ce groupe est invisible (au sens où il se fait discret dans l'espace urbain) et développe, grâce à Internet, des relations intenses avec les membres des communautés diasporiques assyro-chaldéennes du monde entier. Les principales relations entretenues par cette communauté se font donc, non dans la cité, mais dans le monde entier. Les assyro-chaldéens ne se sentent pas enclavés, même si on projette sur eux une forme d'enclavement. La structuration communautaire de ce groupe est très forte et maintenant connue : l'analyse des cartes mentales des enfants de la communauté témoigne d'une bonne appropriation du quartier et du rôle structurant des lieux de sociabilité entre les membres de la communauté, sans pour autant qu'ils se sentent enfermés dans leur cité. La réalité est donc infiniment plus complexe qu'un constat simpliste d'enclavement et combine une double logique : celle de l'enracinement en profondeur dans une communauté attachée à son quartier et à sa ville, et celle de l'intégration dans des réseaux diasporiques qui traversent le monde.

Dans le même ordre d'idées, un autre exemple révèle que ces quartiers ne sont pas enclavés, contrairement à ce que l'on entend. Ainsi, les habitants des quartiers d'origine étrangère entretiennent le projet de construire dans leur pays d'origine une maison dans laquelle ils pourront passer leur retraite. Ces remises forment des réseaux financiers complexes qui rattachent les quartiers émetteurs au reste du monde. Ces réseaux structurent les espaces de relation entre les quartiers et les villes ou villages d'origine de ses habitants. Ces remises régulières servent à construire une maison dans le village d'origine qui joue alors un rôle structurant.

Contrairement aux idées reçues, les quartiers ne sont pas nécessairement enclavés. Ils s'intègrent, selon des modalités spécifiques, à leur environnement urbain et au reste du monde. La perception que l'on a de l'enclavement et de l'intégration de ces quartiers n'est pas la même selon le point de vue que l'on adopte.

Débat

Existe-t-il une relation entre les trajectoires des jeunes et les ruptures ? Y a-t-il une nocivité du milieu ?

Les ruptures existent, et, tout comme l'enclavement, elles résultent souvent des partis pris architecturaux qui ont abouti à la formation d'enclos. Hervé Vieillard-Baron travaille peu sur les ruptures. Il se concentre surtout sur les écarts à la moyenne, notamment en terme d'âge, de revenus, d'activités… Dans cette perspective, les écarts de réussite scolaire sont très éclairants pour comprendre les trajectoires des jeunes. Le problème des cités est de perdre des diplômés alors que s'enkystent sur place des jeunes à l'avenir incertain et dont les seuls revenus proviennent du travail illégal. Les jeunes sont alors pris dans d'autres réseaux, mafieux ceux-là…

Le communautarisme est-il une forme d'enclavement mental ?

Attention aux mots et aux clichés qu'ils véhiculent ! Des communautés fonctionnent bien et participent de la bonne intégration de ses membres ; c'est le cas de la communauté assyro-chaldéenne. Le communautarisme pose problème quand il conduit à refuser ce qui existe, comme la pratique du sport dans les écoles pour les jeunes filles. Mais il ne faut pas pour autant généraliser : les choses évoluent et souvent dans le bon sens.

Le problème des cités est-il spécifiquement français ? Qu'en est-il dans les autres pays ?

La spécificité française ne vient pas tant des cités que des intellectuels qui en parlent ; ils manient le vocabulaire sans prendre garde au danger des mots. Ce sont ces discours bien-pensants qui ont crée la catégorie de ghetto, sans aucun rapport avec la réalité historique et sémantique du mot. Plus largement, on observe dans tous les pays du monde une forte visibilité médiatique des banlieues. Ce modèle se diffuse, notamment au Canada ou en Allemagne. Dans ce dernier cas, les points chauds correspondent aux importantes communautés turques. Une véritable Europe des quartiers sensibles se dessine aujourd'hui.

Quels sont les effets sur les quartiers des Grands Projets de Ville ou de la loi Solidarité et Renouvellement Urbain, qui oblige notamment chaque commune à avoir un parc de logement social de 20%.

L'idée des 20% est ancienne ; elle devient une obligation légale en 2000. Les communes les plus riches rechignent, par crainte d'un afflux de populations pauvres réputées à problèmes. Elles se plient quand même à la règle, tout en cherchant à la contourner. Par exemple, Neuilly passe de 4 à 6%  mais les nouveaux logements sociaux sont destinés aux fonctionnaires de catégorie B du Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie. La commune choisit ainsi « ses pauvres » et évite les étrangers. Au-delà, la loi fait avancer les choses, même s'il faudra du temps pour que chaque commune atteigne les 20% légaux.

Que penser alors de la loi Borloo ?

C'est difficile à évaluer. La logique à l'œuvre est très techniciste et répond aux attentes des urbanistes et des aménageurs : il s'agit de restructurer les quartiers en reconstruisant 200 000 logements et en en réhabilitant 200 000 autres. Il est très difficile de détruire des logements à cause des traumatismes que cela crée parmi les populations et l'application de la loi risque d'être utopique.

Les petites communes ont-elles aussi des problèmes avec leurs quartiers sensibles ?

Là encore, il faut aller à l'encontre des idées reçues. Les villes moyennes aussi ont leurs problèmes : 40% des quartiers sensibles se trouvent dans des villes de moins de 100 000 habitants et 25% dans des villes de moins de 50 000 habitants. Il ne faut pas oublier les ZUP des villes moyennes, comme celle de St-Pantaléon à Autun dans laquelle vivent près de 4 000 personnes.

Existe-t-il des études sur les déménagements de quartiers ?

Une étude a été faite sur la destruction de la barre Debussy à la Courneuve. Les familles ont été relogées dans le centre de la ville, dans des ZAC. Toutefois, il faut nuancer les résultats obtenus. Ces recherches posent des problèmes méthodologiques car il faut raisonner sur des populations très diverses, avec des revenus et des capitaux différents.

En conclusion, Hervé Vieillard-Baron rappelle que les recherches sur ces objets urbains ne permettront jamais de résoudre des questions sociales très complexes et d'une si grande actualité, même si elles permettront de mieux poser les problèmes. Il est toujours aussi difficile d'articuler les logiques sociales aux logiques urbaines, d'autant que de logiques récentes (comme les nouvelles technologies) modifient en profondeur les quartiers et leur intégration à des ensembles plus vastes.

A lire :

Hervé Vieillard-Baron, Les banlieues, des singularités françaises aux réalités mondiales, Paris, Hachette, 2001, 287 p.

Haut de la page

Retour au menu général

Actes 2005