Du collège à l’université : la géographie menacée ?

Carla Lanza Dematteis

Géographe, université de Pise, Italie

. Article complet

Première Partie L'école primaire et secondaire

1. Les menaces

En Italie, la géographie connaît un franc succès. Chaque après-midi, la télévision diffuse un programme intitulé "geo e gea" et on ne compte plus les émissions aux titres évocateurs ! Par ailleurs, les revues se multiplient ; il y a celles dédiées aux voyages, celles qui illustrent des destinations lointaines et celles qui parlent d'événements naturels.

Cependant, à part quelques programmes et revues sérieux, les différents sites sont presque toujours présentés à l'aide de descriptions élémentaires, sans aucun lien avec le reste du monde ni avec l'environnement et les phénomènes sont relatés comme exceptionnels et souvent confectionnés comme de simples spectacles.

Ce type d'approche est une menace pour notre matière parce qu'elle en colporte une image banalisante, selon laquelle quiconque peut parler de géographie à partir du moment où il a quelques belles photographies à commenter alors que nous savons parfaitement que le domaine d'étude de la géographie est de loin beaucoup plus vaste et plus complexe.

Les relations synchroniques entre tout objet situé sur la superficie terrestre sont le véritable terrain d'enquête de la géographie. Ces relations peuvent être de trois types : naturelles, sociales et interactions entre sociétés humaines et environnements naturels. Toute personne enseignant cette matière a pour mission de démontrer de quelle façon les systèmes sociaux sont des sous-systèmes intégrés aux systèmes géo-écologiques naturels et de quelle façon les systèmes naturels sont intégrés aux sous-systèmes sociaux. Elle a également pour mission de faire comprendre l'indissolubilité du lien qui unit la géographie humaine aux lois naturelles et à celles réglant les rapports sociaux, aux différents échelons (du local au global).

Dès lors, il est évident que l'enseignement de ce type de géographie doit être dispensé par un enseignant spécialisé ayant reçu une double formation : humaniste et scientifique.

Malheureusement, cette image de matière sans identité ne se répand pas seulement parmi les téléspectateurs et les lecteurs de revues mais elle atteint aussi l'école où l'enseignement de la géographie est, dans bien des cas, dispensé par des enseignants non-spécialisés.

Cette situation, qui représente une menace supplémentaire, existait depuis longtemps dans les écoles italiennes et la réforme n'a fait qu'empirer le problème, en particulier dans les lycées économiques, seule filière pour laquelle, dans l'ancienne organisation, la géographie était un cours spécialisé.


2. L'école italienne de la réforme

Une réforme est en cours en Italie qui divise l'enseignement primaire et secondaire en deux cycles :

  • Un premier cycle comprenant l'école primaire et le collège.

  • Un second cycle comprenant les lycées et instituts professionnels.

Depuis l'année scolaire 2003-2004 le premier cycle est entré en vigueur alors que le second cycle, dont le décret constitutif a été approuvé en mai 2005, n'entrera en vigueur que pour l'année scolaire 2006-2007.

Au terme de la réforme, l'école italienne présentera la structure suivante :

2.1. Premier cycle

École primaire

  • Première année

  • Première période de deux ans

  • Seconde période de deux ans

Collège

  • Première période de deux ans

  • Année finale

2.2. Second cycle

Lycées

D'une durée de 5 ans, ce cycle d'étude représente une période préparatoire à la poursuite des études. Il s'achève par un examen d'État dont l'obtention ouvre les portes de l'université.

Les lycées, dont l'organisation et les programmes dépendent directement de l'Éducation nationale (MIUR), se subdivisent ainsi :

  • Classique

  • Scientifique

  • Linguistique

  • Sciences humaines

  • Économique avec orientations :

      • Entreprise

      • Institutions

  • Technologique avec orientations :

      • Mécanique et Mécatronique

      • Électricité et Électronique

      • Informatique et Communication

      • Chimie et Matériaux

      • Productions biologiques et biotechnologies alimentaires

      • Constructions, Environnement et Territoire

      • Logistique et Transports

      • Technologies textiles et de l'Habillement

  • Artistique, avec orientations :

  • Arts figuratifs

  • Architecture, design, environnement

  • Audiovisuel, multimédia, mise en scène

  • Musical et danse

Tous les lycées sont ainsi structurés :

      • Une première période de deux ans avec matières obligatoires communes et matières en option, obligatoires, d'approfondissement.

      • Une seconde période de deux ans d'orientation avec matières obligatoires communes et matières spécifique à chaque orientation.

      • Une année terminale d'approfondissement des connaissances et des acquis spécifiques à l'orientation choisie.

Instituts professionnels (IFP)

Au terme du cycle d'études, le système des instituts professionnels permet l'insertion dans le monde du travail mais il permet également de poursuivre ses études, après avoir soutenu l'examen d'État.

Le choix des orientations, la programmation et l'organisation générale sont confiées aux Régions qui doivent tenir compte des standards d'apprentissage minimum fixés par le Gouvernement.

La durée des cours peut être de 3 ou de 4 ans.

Au terme du cycle de trois ans, sanctionné par un examen final, l'élève obtient une qualification, alors qu'à l'issue du cycle de 4 ans, il obtient un diplôme.

À; la fin de la quatrième année il peut également, après fréquentation d'un cours spécifique d'une durée d'un an, soutenir l'examen d'État lui permettant d'entrer à l'université.

Pour les deux filières (lycées et instituts professionnels) le droit-obligation à l'instruction prévoit la fréquentation du premier cycle et au moins 4 années du second cycle, pour un total de 12 ans ou, quoi qu'il en soit, l'obtention d'une qualification d'une durée minimum de trois ans avant l'âge de dix-huit ans.


3. La présence de la géographie.

3.1. Premier cycle

Au cours du premier cycle, la géographie est étudiée chaque année.

À; l'école primaire, le nombre d'heures de cours n'est pas décidé par le Ministère de l'Éducation nationale mais par le conseil de classe en fonction de la programmation.

Au collège, un minimum de 50 heures par an doit être consacré à la géographie, c'est-à-dire moins de 2 heures par semaine (contre 60 heures annuelles dédiées à l'histoire) ; l'enseignement est dispensé par le professeur de lettres, chargé également de l'italien, de l'histoire et de l'instruction civique.

3.2. Second cycle

Dans les lycées classiques, scientifiques, linguistiques et des sciences sociales, la géographie est présente pendant les deux premières années à raison de 2 heures par semaine, et dispensée par le professeur des matières littéraires conjointement à l'italien, l'histoire et l'instruction civique et, dans certains cas, au latin et au grec. Elle ne figure plus au programme des années suivantes.

Elle est en revanche complètement absence dans les lycées technologiques, artistiques, musique et danse où au cours des deux premières années ne figure que la géographie physique (Sciences de la terre), dans le cadre des Sciences naturelles.

La situation semble particulièrement grave dans les lycées économiques, qui, dans l'ancienne organisation (il s'appelait alors Institut Technico-Commercial) était le seul cours d'études du second cycle, d'une durée de 3 ou 4 ans avec 3 ou 4 heures hebdomadaires en fonction des orientations, à dispenser un enseignant spécialisé de géographie économique. Avec la réforme, la géographie (qui n'est plus géographie économique) est encore présente pour les quatre premières années mais elle est associée aux sciences naturelles avec lesquelles elle doit partager les 2 heures hebdomadaires allouées. Ce changement entraîne non seulement la réduction des heures à disposition mais aussi l'intervention d'un seul et même professeur pour l'enseignement de matières qui vont de la biologie à la chimie et des sciences de la terre à la géographie.

4. Les objectifs de l'apprentissage

Dans l'ensemble ce qui, par le passé s'appelait "programmes" et qui, dans l'école de la réforme s'appelle "objectifs d'apprentissage" sont plutôt valables.

En effet, il convient de souligner qu'en Italie, par rapport à une vingtaine-trentaine d'années en arrière, la géographie a profondément évolué, autant au niveau des contenus que de la didactique. Alors, elle était encore une matière mnémonique, d'énumération et essentiellement une science du "où". Aujourd'hui, la géographie est aussi une science du "comment" et du "pourquoi".

Certaines perplexités dérivent toutefois des directrices ministérielles concernant les objectifs de l'enseignement dans les collèges.

En premier lieu, la prépondérance des savoirs et connaissances de type technico-instrumental par rapport aux savoirs de concept et de critique interprétative. On accorde de fait, tant dans les objectifs pour les deux premières années que dans ceux de la troisième année, une grande importance à la lecture et à la construction de graphiques et de cartes géographiques de différents types (physiques, politiques, routières etc.) à la lecture et à l'interprétation de données statistiques, à la capacité d'utilisation des cartes pour l'orientation, jusqu'à la capacité d'utilisation des horaires des transports publics alors que les contenus propres à la discipline et les capacités d'interprétation sont à peine ébauchés. Même la capacité de présentation d'un État (troisième année) doit se faire à l'aide de "schémas, cartes de différentes natures, graphiques et photographies".

Une autre perplexité naît du fait que, contrairement aux programmes de 1979 et de 1985, les directrices ne parlent pas de sortie sur le terrain qui représentent à notre avis, un moment didactique fondamental pour cette tranche d'âge. Elles n'évoquent que "l'observation directe/indirecte du territoire" mais uniquement pour les classes de première et deuxième année.

En outre, parmi les matériels cités, outre les graphiques et les cartes géographiques on parle de textes littéraires, récits de voyages, presse quotidienne et périodique, télévision, audiovisuels, Internet mais jamais de littérature géographique ; on parle, uniquement pour la classe de troisième année, de "textes spécifiques", sans autre précision.

En revanche, les programmes du second cycle semblent plus proches des objectifs de la matière. Ils reprennent substantiellement les programmes d'avant la réforme, bien qu'avec une répartition annuelle différente.

5. Conclusions

Pour conclure, abstraction faite des perplexités engendrées par la structure du second cycle, constitué de deux systèmes bien distincts (lycées et instituts professionnels) qui ne feront qu'augmenter les différences entre les jeunes au lieu de contribuer à les annuler comme c'était le cas jusqu'à présent, notre discipline dans l'école italienne de la réforme semble fortement pénalisée.

Les principales menaces dérivent de divers facteurs, notamment :

  • La réduction des heures d'enseignement, en particulier au collège et au lycée économique.

  • L'enseignement de la géographie par des professeurs non-spécialisés et, dans certains cas plus orientés vers les matières linguistiques et historico-littéraires (collège et deux premières années de lycée) et dans d'autres cas avec une préparation inadaptée (lycée économique, où la géographie est associée aux sciences et peut donc être enseignée même avec une licence de chimie).

  • La composition des classes de concours, qui comprend trop de matières.

Autant dans le premier cycle que dans le second, ces facteurs peuvent conduire à considérer la géographie comme une matière "marginale", à traiter "à temps perdu", en marge de matières considérées plus importantes.

Une autre tendance, tout aussi dangereuse, vient de la banalisation de la matière induite par les médias qui porte souvent à intégrer au programme de géographie les arguments les plus divers, souvent traités sous forme encyclopédique, sans lien entre eux ni avec le contexte territorial ; en ce qui concerne la géographie humaine, ils couvrent de l'histoire à la sociologie, et pour la géographie physique, de l'astronomie aux sciences naturelles, à croire que l'étendue de notre discipline n'est pas suffisamment vaste. Exaspérée, cette même tendance amène à considérer comme réducteur de ne parler "que" de géographie comme si géographie et géographe étaient des termes désuets. Un tel comportement, malheureusement par trop répandu, surtout parmi le corps enseignant, entraîne la perte d'identité de la matière.

Pour redonner à l'enseignement de la géographie toute l'importance qu'il mérite, en particulier dans un cours d'études supérieures, il serait donc nécessaire de revoir sa position au sein des programmes, non seulement en sens quantitatif, en assainissant les situations les plus graves (comme celle des lycées technologiques, artistiques et musicaux qui, en 5 années d'études, n'affrontent pas les thématiques géographiques et celle des lycées économiques où les heures à disposition ont été réduites de moitié par rapport à l'ancienne organisation) mais aussi en sens qualitatif, en en confiant l'enseignement à des professeurs spécialisés parfaitement conscients de ses contenus essentiels, de ses objectifs méthodologiques et d'orientation et capables d'en mesurer périodiquement la réalisation.

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