Réseaux turcs en Europe :
espace réticulé, espace diasporique ?

Stéphane de Tapia

Chargé de recherche, Université Marc Bloch, Strasbourg

Résumé

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Au moment où l'Union Européenne examine la candidature turque, la question très complexe de cette présence sur le « continent » européen reste mal appréhendée par la grande majorité des décideurs en charge de l'élargissement. Plus de 3 millions d'européens d'origine turque (immigrés, enfants d'immigrés ayant souvent acquis la nationalité du pays de résidence) vivent dans l'UE. S'ajoutent ou s'ajouteront bientôt les minorités turques des Balkans et d'Europe orientale, pour certaines déjà citoyennes de l'UE (Turco-musulmans de Grèce, Tatars de Bulgarie, Roumanie et Chypre). Par le regroupement familial, le mariage préférentiel des européens d'origine turque avec des conjoint(e)s de nationalité turque, la réouverture à quelques catégories d'immigrations temporaires ou sélectives, la migration vers l'Europe continue sous des formes parfaitement légales.

Cette migration, aujourd'hui de peuplement, a construit en cinq décennies une multitude de réseaux économiques et sociaux . Ils vont de « l'informel », réseaux sociaux sur bases familiale ou communautaire, religieuse ou politique, aux très matériels réseaux d'entreprises, transports et communications, reposant sur l'usage de satellites géostationnaires, flottes d'autocars, semi-remorques ou navires spécialisés, traversiers ou transrouliers. On peut décrire et ana lyser les processus de choix des époux « importés » ou l'émergence de groupes religieux se dotant de lieux de culte, socialisation, éducation et formation, réfléchir sur l'impact des média turcophones et des techniques d'information et de communication, sur les formes de circuits d'approvisionnement des entreprises nées de l'immigration, mobilisant des entreprises productrices et exportatrices en Turquie ou ailleurs comme de puissantes associations professionnelles de transporteurs internationaux qui ont bien compris l'intérêt économique d'un marché presque captif (compagnies aériennes et maritimes, sociétés de transports routiers, turques et/ou étrangères, à l'instar des armateurs grecs et chypriotes).

La question de la définition de l'espace géographique ainsi déterminé, territorialité discrète, fluide et efficace, construite par les populations originaires de Turquie, et plus largement en relation avec l'entité turque, d'abord ottomane et impériale, puis républicaine et nationale, n'est pas anodine si l'on se réfère aux modèles de cohabitation des populations autochtones/immigrées, majoritaires/minoritaires. « L'exception turque » parfois dénoncée prend une toute autre dimension dans son contexte (anthropologique, ethnologique, historique, géopolitique), rapportée aux modèles assimilateurs ou intégrateurs européens, de facto fortement différenciés.

L'accent est mis ici sur la logistique des réseaux (transports, média et télécommunications) et les aspects matériels de la constitution de réseaux sociaux et économiques performants, dénotant une gestion de l'espace ressemblant à la construction d'un espace diasporique, cependant susceptible de répondre à une autre définition. De par leur complexité, ces réseaux et leurs modalités de fonctionnement permettent une grille de lecture plus pertinente que celle de l'inéluctable intégration / rejet de populations immigrées défavorisées. C'est peut-être cet aspect qui préoccupe autant les décideurs européens, particulièrement français, par son opposition flagrante avec le modèle de l'Etat-nation.

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