CLÔTURE DU 16ème FESTIVAL INTERNATIONAL DE GÉOGRAPHIE

Le monde en réseaux Lieux visibles, liens invisibles

Intervention de Jacques REILLER

Préfet des Vosges

Monsieur le Ministre, Monsieur le Président de FADFIG, Mesdames, Messieurs les élus,
Qu'il me soit d'abord permis de vous remercier de votre invitation et de féliciter une nouvelle fois les organisateurs du FIG d'avoir su tisser - et de quelle manière - le rendez-vous toujours très attendu des vosgiens et de l'internationale géographique, le rendez-vous du local et du global : pour cette 16 ème édition, le festival aura reproduit avec maestria le petit miracle qui le rend incomparable, l'alliage de l'exigence scientifique et de l'ouverture pédagogique, la brillance du savoir alliée à l'éclat de la fête.

Je salue bien sûr les prestigieuses personnalités qui resteront attachées à ce cru 2005, notamment le Président Boris Cyrulnik et le grand témoin Dominique Wolton, sans oublier bien sûr le président AdalbertoVallega dont la patrie était particulièrement à l'honneur, ni Laurent Carroué, le directeur scientifique, que je retrouve avec bonheur.
« Le monde en réseaux, lieux visibles, liens invisibles » : jamais peutêtre le festival ne s'était offert cette sorte d'introspection, l'occasion d'ausculter sa propre vitalité, à travers un thème aussi irradiant : grâce au FIG, événement majeur de la vie intellectuelle, c'est-à-dire de la vie tout court du département, Saint-Dié-des-Vosges, où s'entrecroisent tellement de géographes, de disciplines, de chercheurs et de publics, renoue en effet chaque année avec sa vocation de tête de réseau, en quelque sorte de centre neuronal international.
Je mesure en ce moment le risque de forfanterie que je cours : hasarder encore deux ou trois considérations sur un thème radiographié dans tous les sens depuis quatre jours, et qui plus est, avoir l'infortune de parler derrière Maitre Wolton! ... Pourtant je serai stoïque : même si tellement a été dit, je n'imagine pas que tout l'a été, je n'imagine surtout pas qu'un discours de clôture puisse être tenu sur un thème tel que la société en réseaux, thème dont le propre est d'échapper et de se métamorphoser sans cesse. Aussi, me bornerai-je, avec la liberté intellectuelle que le FIG autorise, à esquisser devant vous très brièvement quelques réflexions et intuitions, tournant autour du pouvoir et de la démocratie à l'épreuve des réseaux.
Je partirai, comme il se doit, de deux étonnements :
- d'abord l'engouement extraordinaire, aussi bien chez les clercs que dans la rue, pour ce concept ou ce thème des réseaux. On est bien loin de l'acception initiale modeste du latin retis, filet de lignes entrelacées. Le réseau est aujourd'hui tout à la fois la matrice des technologies de communication, la grammaire des sciences sociales et le paradigme dominant de l'entreprise. Une telle saturation métaphorique imprègne le quidam qui baptisera aujourd'hui forcément réseau son groupe d'amis ou de compères en blogs.
- le deuxième étonnement, c'est l'apparente facilité avec laquelle le discours du pouvoir, la rhétorique officielle ont repris massivement à leur compte cette thématique du réseau, rompant en cela avec des siècles de méfiance et d'hostilité. Jusque là en effet, les réseaux étaient la cristallisation par excellence des contre-pouvoirs, des révolutionnaires, de l'espionnage, de la subversion: des carbonari italiens au SMERSH de James Bond en passant par les nihilistes russes, les réseaux étaient traqués ou démantelés à mesure que les conjurations étaient éventées. Dans leurs âpres combats contre l'occupant, les réseaux de la Résistance confirment cette antinomie de toujours entre autorités établies et réseaux, entre ce qui se proclame au grand jour et ce qui se trame de façon occulte : et logiquement, quand ils sont passés de la clandestinité à la lumière des palais nationaux pour au moins quatre décennies, les mêmes se sont mis à oeuvrer contre les réseaux de l'OAS puis du gauchisme. Or, voilà-t-il pas qu'aujourd'hui le pouvoir se veut plus réticulé que quiconque et se gargarise d'e-gouvemement: entre grandeurs d'établissement ou entre gouvernements occidentaux, c'est à qui se réclamera le plus ardemment des techniques de communication et brossera avec le plus d'enthousiasme l'avenir radieux d'une humanité en réseau. Les ONG, l'Union européenne ou l'OMC ne sont pas en reste pour faire leur le schéma du tout réseau.
En fait, ce changement de paradigme en dit autant sur la mutation des réseaux que sur celle des pouvoirs.

Traditionnellement en effet, tout pouvoir se fixait deux objectifs: d'abord étendre et perfectionner le contrôle d'un territoire donné dont il essayait toujours de repousser les limites ; d'autre part, rendre toujours plus manifeste et prégnante son autorité, qu'elle soit impériale, monarchique ou républicaine. Des premiers relais de poste de la Perse achéménide jusqu'au réseau ferré en étoile autour de Paris en passant par les routes romaines ou les postes méharistes dans le Sahara français, un véritable maillage se déployait, visant à quadriller le territoire toujours plus finement et à ne laisser ultimement aucun recoin hors de portée du pouvoir central. Le riche réseau de nos chères mairies et services publics locaux participait de cette même ambition d'agréger au sein d'un espace national le plus homogène possible, la totalité de la population. De même, cet espace devait être jalonné de symboles stables et identifiés renvoyant à l'autorité centrale hiérarchisée: des monnaies à l'effigie du souverain ou de Marianne jusqu'au fronton armorié de nos mairies, préfectures et écoles, ce maillage aussi réverbérait l'unité et l'autorité au sein des frontières nationales.
Las ! Le formidable bond technologique des industries de communication, faisant d'Internet l'archétype des réseaux, mais aussi l'autonomisation croissante de la finance transnationale et tout ce que l'on range sous le vocable de mondialisation ont provoqué très rapidement une véritable mutation génétique du pouvoir. S'il n'a pas encore congédié complètement l'immémoriale chrysalide nationale et hiérarchique, il entend lui aussi papillonner ou plutôt surfer sur les nouveaux flux, devenir coextensif à la sphère virtuelle qui ne cesse de se dilater. S'affichant lui aussi souple et impatienté par les frontières nationales, il dédaigne désormais les symboles ou la sacralité du pouvoir, jugés inutiles, au profit de l'ostentation de proximité sinon de « peopolisation ». Des gouvernants aux élus locaux, tout le monde encense aujourd'hui ce qu'il est convenu d'appeler la démocratie électronique interactive et la cyberculture qui permettraient non seulement un accès égal de tous à un savoir universel mais qui ouvriraient encore aux citoyens jusque là assujettis à des pouvoirs verticaux la possibilité de produire eux-mêmes des informations et d'irriguer une authentique démocratie de participation. A l'échelle de la planète, ce serait même un espace universel radieux qui serait instauré de la sorte : dès 1994, le vice-président américain GORE osait même la formule d'« un nouvel âge athénien de la démocratie » (sic). Comme à chaque diffusion de nouvelle technique depuis trente ans, on s'extasie et prophétise le rattrapage rapide des pays en développement, puisque, c'est bien connu, il ne saurait y avoir désormais de révolution que technologique.
Dès lors, devant cette assomption partout célébrée des réseaux, n'est-il peut-être pas inutile de formuler quelques interrogations.
D'abord, dans le soi-disant nouvel espace public égalitaire, protégé cependant par les serveurs et les accès, certains sont peut-être plus égaux que d'autres : hasardons l'hypothèse que la Papouasie Nouvelle-Guinée pèse peutêtre moins que les Etats-Unis dans la régulation du système ou que Finterriaute lambda n'est pas exactement de plainpied avec le Prix Nobel. D'autre part, si les puissants n'exhibent plus la morgue et les attributs des deux cents familles comme entre les deux guerres, le spectacle des nouveaux maitres du monde en jeans élimés à tu et à toi avec les rappeurs du 93 sur les plateaux d'Ardisson n'est pas forcément le gage d'un adoucissement des rapports de domination ni d'un moindre cynisme de l'argent. De même, les stratifications sociales auraient plutôt tendance à se durcir: la qualité d'internaute n'aura certes pas empêché les habitants de la Nouvelle-Orléans de se voir mis en joue par des ninjas après cinq jours passés à mariner sans secours dans une bouillasse infâme. Et puis les pouvoirs ont beau se réclamer à cor et à cri des réseaux, le monde réel résiste, et la part d'ombre, la part occulte, se reconstitue toujours inexorablement, et pas seulement dans Star Wars : vous avez évidemment abordé les mafias de tout poil qui développent leurs espaces et polarités propres ; et que dire du seul exemple de pleine réussite aujourd'hui de la décentralisation et de la franchisation réunies ? Vous aurez bien sûr reconnu AI Qaïda... Enfin, si l'on se reporte à un microcosme témoin, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la monographie des pouvoirs ou plutôt de ce qu'il est convenu d'appeler la gouvernance, dans le département des Alpes-Maritimes par le procureur de Montgolfier est assez éloquente.
Le développement fulgurant des réseaux contemporains fonctionne d'autre part au rebours des maillages anciens qui tendaient à aspirer le maximum de territoires et de populations pour les fondre dans le creuset national ou impérial, via par exemple les armées, les mines ou les usines. Aujourd'hui le mouvement est inverse et s'apparente à celui d'une centrifugeuse : le capitalisme financier a de moins en moins besoin de territoires et d'hommes, jugés dès lors superflus dans des proportions croissantes : il ne cesse de se concentrer sur lui-même et les réseaux de richesses ont de moins en moins besoin de supports matériels de production. Les mailles sont de plus en plus lâches et les noeuds de plus en plus rares : réapparaissent les taches blanches ou roses des cartes de Vidal de La Blache. Tel dirigeant n'hésitera plus aujourd'hui à opérer une distinction fondamentale au sein de son propre pays : d'une part, la partie utile, c'est-à-dire raccordée à l'économie mondialisée - les bassins où l'on extrait des richesses minérales ou fossiles, la façade côtière avec les ports et quelques grandes villes - ; d'autre part, les parties non utiles, livrées à la déshérence quand ce n'est pas à la privatisation de la guerre civile. Il n'est pas sûr que cette évolution reste l'apanage des pays du tiers-monde : rude tâche que l'aménagement du territoire au temps des réseaux...
La société en réseaux ne fait pas que trouer et disloquer les territoires. Elle enjambe et subvertit les distinctions qui étaient au coeur de la façon dont chacun se situait dans la cité. Très ébréchées, les frontières nationales qui fondaient les communautés politiques. Mise à mal aussi, la séparation fondamentale de la sphère publique et de la sphère privée : les temps de travail et de loisirs se confondent, se désarticulent, tout le monde est joignable en tout temps. Et que dire du spectacle de nos rues, naguère espace public de rencontres, aujourd'hui glissière pour individus qui ne sont plus là les uns pour les autres mais qui, la prothèse vissée à l'oreille, entretiennent côte à côte des colloques singuliers ou produisent des mimiques changeantes qui eussent fasciné le Docteur Charcot ? Ce sont également les relations sociales qui se dissolvent et le travail qui voit son essence collective péricliter : entre un capital foncièrement global et un travail qui reste local, ce sont là aussi les formes d'être-ensemble qui se désagrègent au gré du fractionnement de l'organisation du travail et de l'individualisation des tâches.
Reste enfin - et j'en terminerai par-là - le fantasme d'ubiquité et d'intemporalité qui alimente toujours un certain messianisme à propos de la société en réseaux : véritable opérateur spatio-temporel, le réseau transporterait l'individu en quelque sorte décorporéisé et libéré de ses attaches et de ses références, dans une sorte d'éther édénique où s'opérerait en continu et dans la transparence, par homéostasie, l'accord instantané des consciences. Neurone commutable parmi les autres neurones, l'homme - ou plutôt le cybionte - ne ferait plus société mais noosphère, aurait neutralisé l'espace et annihilé le temps.
Utopie délirante, me direz-vous ? Non, plutôt la mise en exergue de certaines tendances du gargarisme universel autour des réseaux. J'indiquais tout à l'heure que mon propos ne serait pas de clôture : il n'a pas davantage vocation à se conclure lui-même. Il ne faut pas craindre l'aporie : à une époque où l'on nous sert précipitamment des réponses toutes faites de peur d'entendre les questions, l'important est précisément le questionnement. Je dirai seulement pour terminer que la prétention à supprimer les cadres de référence, le sentiment d'altérité ou la conflictualité est toujours réactionnaire ou totalitaire. Un présent continué, ersatz d'éternité pour dieux ou pour bêtes, ferait bon marché de la dimension d'espérance et du désir d'ailleurs ou d'autrement qui ont toujours été constitutifs de l'aventure humaine. Aussi, ne puis-je mieux faire que de laisser les derniers mots ou plutôt les derniers vers à deux poètes :
André Chénier, dans Odes, pour le retour au filet « Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel, Philomèle chante et s'élance »,
Et puis, Paul Valéry dans le poème Palme, tiré de Charmes, pour l'humaine temporalité : « Patience, patience Patience dans l'azur! Chaque atome de silence Est la chance d'un fruit mûr ».
Je vous remercie.

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