Drogue « douce » et régionalisation au Harär (Éthiopie)
Le rôle des réseaux officiels-clandestins dans la commercialisation du tchat

Alain Gascon

Université Paris 8 (Institut français de géopolitique) Centre d'études africaines (EHESS/CNRS) Chargé de cours à l'INALCO

Résumé Article complet

Plus de café au Harär !

On vend toujours, en Europe, du moka de Harär1 ; or, il ne reste pratiquement plus de caféiers dans la région. Déjà sous Haylä Sellasé, au début des années 1970, le feuillage vert sombre du tchat2 débordait largement la périphérie de la ville. Néanmoins, le long de la route qui monte de Dirré Dawa, cet arbuste n'avait pas encore évincé les caféiers. À; cette époque, c'était surtout les citadins musulmans, hommes, qui, aux heures chaudes de l'après-midi, se réunissaient pour « brouter », pour mâcher les feuilles fraîches. On dit à Djibouti3 « qater » : maintenant, au Harär, tout le monde qate, en ville comme à la cam­pagne, et même les chrétiens. This khat tree is the soul of the entire framing community in Harerge4 (Ezekiel, 2004, p. 141). À; Addis Abäba et dans la plupart des villes, des tchat bét (maison du tchat) se sont ouvertes et on le vend en bottes dans les rues. En dépit de sa diffusion accrue, sa consommation ne rythme pas encore la vie sociale comme à Djibouti, en Somalie ou au Yémen. En trente ans, une « onde du tchat » a déferlé vers l'ouest sur les hautes terres du Tchär Tchär jusqu'à Asbä Täfäri y expulsant toute trace du café. Cette vague de fond s'est avancée plus loin encore, à l'ouest de la capitale, jusqu'au pays Guragé, au Känbata et au Sidamo (au sud d'Awasa). Quand on examine les statis­tiques du commerce international éthiopien, on remarque que le poste des cuirs et peaux a perdu le deuxième rang dans les exportations au profit du tchat. Le café procure toujours 60 % des rentrées de devises mais sa part diminue au profit de l'« or vert » (Barjonet, 2005) dont une part importante du commerce se fait dans la semi-clandestinité.

L'« onde du tchat » venue du Harär déferle sur l'Éthiopie

Cadre1Pour qui a connu les hautes terres du Tchär Tchär et du Harär, entre 1970 et 1975, la transformation est spectaculaire. Entre Asbä Täfäri, à l'ouest, et Harär sur plus de deux cents kilomètres, la route, entièrement goudronnée, serpente entre 2 000 et 3 000 m, au flanc de longs versants escaladés de terrasses. Couvertes de mil et de sorgho, puis de maïs, elles sont, le plus souvent, soulignées par des rangées bien alignées de tchat, mé­langé, parfois, à de la canne à sucre, des épices, des légumineuses, des oléagineux, ou des pommes de terre. De place en place, de petits réservoirs, qui se remplissent la nuit, permettent une irrigation locale. On note, outre l'extension des surfaces cultivées pour faire face au doublement de la population, ces trente dernières années, l'extraordinaire succession, à perte de vue, de terrasses tirées au cordeau. La comparaison avec les « montagnes construites » du Moyen-Orient comme le mont Liban (de Planhol) s'im­pose. Ces aménagements agraires montrent les capacités des Oromo Qottu et Ittu : un agronome n'aurait pas fait mieux. Signalées par des bouquets d'eucalyptus et dispersées parmi les terrasses en écarts et en hameaux5, les huttes rondes, au toit de chaumes pointu, sont remplacées par des maisons rectangulaires couvertes de qorqoro (tôle). Les bourgs, échelonnés le long de la route, étaient de modestes centres administratifs ou des haltes d'autocars et de camions. Leur population, plus que celle des cam­pagnes, a grandi : on a construit de nouvelles maisons, des boutiques, des bâtiments administratifs (écoles), des mosquées et aussi des églises. Sur la route, maintenant goudronnée, vers laquelle convergent des pistes, se pressent vers les marchés de nombreux ânes chargés, camions, camionnettes et taxis. L'intense activité liée à la production, la collecte et la vente du tchat, au Harär ne le cède en rien aux régions caféières de l'Ouest et du Sud-Ouest (Wällägga, Sidamo, Gédäo, Känbata) : la densité des toits de tôle y est sans égale.

Cette onde – au sens brésilien du terme – succède à l'onde du café qui a fait glisser vers l'Ouest et le Sud-Ouest, au-delà d'Addis Abäba, l'épicentre de la production. Ce transfert s'est accompli dans la première moitié du xxe siècle en réponse à l'accroissement de la demande internationale et intérieure. La construction du chemin de fer Djibouti-Addis Abäba a permis d'expédier le café collecté au Mercato de la capitale, en plus grosses quantités. Au début du xxe siècle, l'interdit prononcé par l'Église éthiopienne contre la consommation du café et du tabac – considérée comme un signe d'adhésion à l'islam –, est tombé en désuétude. En revanche, ces trente dernières années le tchat n'a pas complè­tement perdu son caractère de marqueur identitaire. La majorité des chrétiens n'en broute pas mais, en ville, les désœuvrés, les jeunes et même les femmes commencent à s'y adonner. Addis Abäba est devenu un marché de consommation important surtout depuis l'installation de nombreux marchands somali réfugiés au Mercato. La conjoncture inter­nationale de baisse tendancielle des cours pousse les paysans à remplacer le café par le tchat. On note un recul général des surfaces depuis dix ans conséquence d'une instabilité des prix avec des baisses de l'ordre de 30 à 50 %. En outre, des maladies ont frappé les plants d'arabica et le tchat, très robuste, ne nécessite qu'un entretien minime. En 2004, à Aw Wäday, le grand marché du « tchat de qualité » (Barjonet, 2005), un paysan gagnait ainsi, avec quatre récoltes par an, quatre fois le revenu moyen éthiopien tout en assurant sa subsistance grâce aux céréales6.

Tout irait pour le mieux si le tchat ne contenait pas de cathine, une amphétamine qui l'a fait classer au tableau des drogues. Celui qui broute est d'abord euphorique et re­cherche la compagnie ; parfois agressif, il plonge ensuite dans l'atonie. Une boule dé­forme sa joue et une salive verte filtre de ses lèvres ; il ressent une forte soif et perd l'ap­pétit. Le tchat est un trompe-la-faim, un trompe-l'ennui, un trompe-chômage. Il y a, sans nul doute, addiction : comment expliquer autrement les attroupements journaliers autour des vendeurs à Djibouti où l'on consacre 60 % du revenu7 à l'achat de cette drogue dite « douce » ? La « feuille d'Allah » (Ezekiel, 2004), qui rapproche le croyant de Dieu, est devenue un produit périssable de consommation de masse. Il a fallu mettre en place, dans une région en proie à l'instabilité politique et économique, des réseaux complexes de collecte, de transport, de conditionnement et d'exportation dans la Corne, au Yémen, en Afrique de l'Est et en… Europe. La région du Harär et du Tchär Tchär montre des signes de chan­gements économiques et sociaux dont le plus net est le progrès général de l'urbanisation. On peut craindre qu'à l'ouest d'Addis Abäba, les agriculteurs, à l'instar de ceux du Harär, n'abandonnent, un jour prochain, le café, dont les cours mondiaux baissent inexorablement, semble-t-il, pour produire une drogue, certes, mais bien plus rémunératrice. Auront-ils le choix ?

De l'expérience soufique au réseau de l'« or vert »

Au xix e siècle, les arbustes poussaient dans les jardins intra-muros ou périphériques de Harär. Les Haräri/Adaré mâchaient les feuilles afin de se rapprocher d'Allah8. Le tchat favorisait les expériences mystiques soufiques : Food for the pious notait Burton le premier Européen à visiter la ville (Ezekiel, 2004, p. 6). En position stratégique sur les hautes terres salubres les plus proches du port de Zeilah/Seylac, la ville commandait une riche région caféière. Les Égyptiens, qui l'occupèrent de 1875 à 1885, puis Menilek, qui s'en empara en 1887, voulaient contrôler cette ressource. Harär, tombée entre les mains des Éthiopiens, est aussi la ville sainte de l'islam de la Corne de l'Afrique d'où est parti, au xvie siècle, le jihad qui faillit emporter le royaume chrétien. Le negus, prudent, ne chercha aucunement à convertir les Haräri au christianisme mais leur imposa son tribut. Les paysans oromo et somali, réduits à l'état de tenanciers précaires à part de fruit, se trouvèrent contraints d'entretenir les soldats, les administrateurs et les prêtres. Ces der­niers les obligèrent à cultiver le café et exigèrent des corvées de travail. En réaction à cette lourde férule, les Oromo Qottu et Ittu passèrent en masse à l'islam et cultivèrent quelques arbustes pour leur consommation personnelle liée à la prière matinale (Ezekiel, 2004). La deuxième étape des progrès de la culture du tchat correspond à l'occupation italienne qui protégeait l'islam afin de diviser pour mieux régner (1936-1941). Afin d'augmenter la collecte du café les Italiens lancèrent la route des hautes terres qui relie Asbä Täfäri à la route Dirré Dawa-Harär-Jigjigga. Ils tracèrent tout un réseau de pistes branchées sur la route des hauteurs et ouvrirent l'aérodrome de Dirré Dawa (Guida, 1938).

Sous le deuxième règne de Haylä Sellasé (1941-1974), le tchat quitta la périphérie de Harär pour se répandre sur les hautes terres aux dépens du café qui, désormais, était, en majorité, produit à l'ouest d'Addis Abäba (Gascon, 1995). Il était maintenant possible de cueillir les feuilles tôt le matin et de les brouter en ville, encore fraîches, en début d'après-midi. Les citadins prirent l'habitude de qater ensemble comme les élèves et les étudiants à la veille des examens9. De plus, en dépit des tentatives de prohibition des autorités colo­niales d'Aden, du Somaliland et de la Côte française des Somalis, la consommation du tchat se répandit dans toutes les couches de la société. Finalement, le colonisateur recher­chant la paix intérieure, préféra tolérer les importations éthiopiennes qu'il ne pouvait em­pêcher. En Éthiopie, le negus, qui devait sa fortune politique au Harär où il était né, cher­cha à encadrer l'exportation de l'or vert tout en recueillant des taxes. Il eut ainsi les moyens entretenir les infrastructures léguées par les Italiens et même financer de nou­veaux équipements urbains (Ezekiel, 2004). Il favorisa des associations d'exportateurs qui garantissaient la qualité du produit et nouaient de fructueuses relations avec les impor­tateurs. Le régime accorda un statut fiscal particulier à la région et reporta le cordon douanier sur l'Awash, à la limite avec le Choa. Cette concession, espérait-il, lui concilie­rait les populations locales musulmanes oromo et somali. En effet, il redoutait de voir les Somali d'Ogadén réclamer l'union avec la Somalie indépendante (1960). Il laissa les ca­ravanes traverser, légalement et/ou illégalement, les frontières dont les points de passage étaient jalonnés de petits bourgs. Leur population ne pouvait que craindre l'abolition de cette limite qui se trouva ainsi reconnue (Djama, 1997).

Dans le milieu des années 1960, le tchat devint, avec le café et les cuirs et peaux, l'une des ressources importantes du Harär. Les contrebandiers, achetant des complicités, firent du chemin de fer vers Djibouti le vecteur d'une contrebande active au même titre que les caravaniers qui commencèrent à échanger leurs dromadaires contre des camions. Pour exporter un produit périssable, l'avion est sans rival et Ethiopian Airlines et Air Djibouti transportèrent l'or vert vers Aden et vers Djibouti : chaque jour un avion plein décollait (et décolle) de Dirré Dawa vers Djibouti. Les bénéfices étaient réinvestis dans l'achat de produits alimentaires, de tissus, de montres, de postes de radio dans la zone franche de Djibouti. La Révolution éthiopienne supprima le système foncier et fiscal instauré par Menilek en 1975. En 1977-1978, le Harär résista à l'offensive somalienne qui interrompit le chemin de fer mais buta sur les hautes terres peuplées d'Oromo (Nega, 2001). Sur­veillé de près par les autorités, il subit la villagisation (1986-1987) qui entraîna l'exode d'une partie de la population vers la Somalie. En dépit de la priorité donnée au café, le tchat gagna encore du terrain : l'interdiction d'irriguer fut habilement tournée par la complantation et jamais le régime n'osa en nationaliser la culture. Bien pis, dans un ré­gime socialiste, au centre de Dirré Dawa, se tenait le marché de la contrebande, appelé Taïwan (Gascon, 1991, 1995). À; la chute de Mängestu, en 1991, le Front de libération des Oromo (FLO), qui avait tenté d'y monter des maquis, s'empara du Harär avec le concours, parfois, et en rivalité, d'autres fois, avec des fronts « islamiques ». Ayant rompu, dès 1992, avec le pouvoir fédéral, le FLO lui disputa, un temps, le contrôle du commerce de l'or vert vers le Somaliland, la Somalie et vers Djibouti. L'État fédéral, la région-État Oromie/Oromiyaa et les villes fédérales de Harär et de Dirré Dawa, qui prô­nent pourtant le libéralisme économique, surveillent de près le commerce du tchat (Barjonet, 2005).

La région née de l'« or vert »

La région du Harär, où l'Éthiopie et la Corne (et demain le Monde ?) viennent brouter, ne démontre-t-elle des capacités remarquables d'organisation d'un réseau de collecte qui rappelle celui mis en œuvre pour la collecte du lait en Europe ? On connaît l'exemple du Rif où la culture irriguée du cannabis a entraîné une mutation des systèmes et des pay­sages agraires. Cependant, au Harär, on a organisé la collecte d'une denrée périssable à la péremption rapide. L'ouvrage d'Ezekiel Gabissa, les statistiques éthiopiennes et la maî­trise de C. Barjonet confirment l'impression de profonds changements que j'ai ressentie en retournant au Harär après trente ans d'absence. Les récentes disettes, provoquées par des irrégularités pluviométriques, ont frappé le « Croissant aride » (Gallais, 1989) c'est-à-dire les hautes terres du Wällo et du Tegray, les basses terres de l'Afar, les plateaux du Harär et certaines parties du Sud. Or, maintenant, les Qottu ont de l'argent pour acheter les céréales qui leur manquent. Aw Wäday, ville-champignon de l'or vert, a un ambitieux projet d'urbanisme annoncé par les villas et les mosquées neuves (Barjonet, 2005).

Comme toute l'Éthiopie, le Harärgé subit les effets de la révolution démographique : on est passé, selon les recensements, de 2,24 Mh en 1970 à 4,152 Mh en 1984 et à 6,024 Mh en 1994 (en reconstituant l'ancienne région supprimée en 1991). Sur les hautes terres, les densités rurales atteignent au Tchär Tchär : 225 h/km2 dans le wäräda(district)d'Asbä Täfäri, 235 à l'ouest et 380 à Hirna. Au Nord de Harär, les wäräda de Kombolcha (256), d'Éjersa Goro (239) et de Gursum (235) sont dépassés par celui d'Haromaya (418) où se tient le marché d'Aw Wäday (CSA, 2004). On assiste pa­reillement, à la même envolée de la population urbaine dans les villes qu'elles soient pe­tites, moyennes ou grandes.

Population des principales villes du Harär


Villes

1882

1938

1970

1984

1994

2004

Harär

20 000

45 000

45 033

62 360

76 378

118 000

Dirré Dawa

néant

20 000

60 925

99 109

251 864*

270 328*

Asbä Täfäri

néant

2 000

9 578

11 344

19 978

30 423

Jigjigga

?

11 000

-

-

58 360

89 531

Godé

néant

néant

-

-

40 585

62 397

*. En 1994 : population de la région urbaine spéciale ; en 2004 : population de la ville

Harär était la ville la plus importante d'Éthiopie au xixe siècle selon la GU Reclus (1885) et Dirré Dawa qui l'a dépassée doit son essor au chemin de fer qui l'a fondée ne 1902. Les deux villes sont des centres de consommation importante mais vivent chacune du commerce de l'or vert. Harär abrite les administrations régionales qui perçoivent les di­vers droits et Dirré Dawa, dont l'aéroport dessert Djibouti, est le centre douanier d'une région qui possède un statut particulier. On remarque que l'essor d'Asbä Täfäri s'accélère avec les progrès du tchat. Jigjigga et Godé, sur les plateaux steppiques d'Ogadén, se dis­putent la prééminence dans la région-État Somali longtemps ne proie au désordre. La première ville est devenue tête de ligne des autocars qui parcourent les hautes terres et transportent les bottes destinées au Somaliland. Elles y sont réparties dans des camions et des 4 ð´ 4 qui transitent par un réseau de pistes. Elles aboutissent à autant de bourgs frontaliers dont la population oscille autour de 3 000 h. Les échanges avec la Somalie, toujours troublée, sont moins réguliers. Dans le Harär-Ouest et à mi-chemin entre Harär et Dirré Dawa, Aramaya, siège de l'Université d'Alämaya et chef-lieu du wäräda de Ha­romaya atteint 14 613 h et Aw Wäday 6 716 h (CSA, 2004). Les autorités de cette dernière ville revendiquent 20 350 h selon C. Barjonet. Même si nous tenons ces don­nées comme des ordres de grandeur, elles révèlent, au Harär, un lien fort entre commerce et organisation du réseau de collecte du tchat et urbanisation à tous les niveaux.

Le livre remarquable d'Ezekiel étudie les étapes de la progression d'abord lente puis irrésistible du tchat. Jusqu'en 1936, la collecte autour de Harär ne dépassait pas 90 km. Ce furent les routes, les camions et les aérodromes laissés par Italiens qui l'étendirent et qui permirent l'acheminement rapide à Djibouti, au Somaliland. On exportait 750 bottes/jour en 1928, 4 000 en 1936 et 8 000 en 1947. En 1952, 21 000 kg/j passaient les frontières légalement et 49 000 kg en contrebande. Les ressources procurées par ce produit croissent mais dépendent de la conjoncture politique : interdictions officielles inefficaces ou boycott de l'Éthiopie en solidarité avec la Somalie lors du conflit frontalier de 1963-1964. En 1946, le rapportait 5 600 $, en 1956 2,8 M$ et en 1963 3 M$. En 1962, il attiegnait 7 millions de berr10 soit trois fois le produit de l'impôt foncier de la région. En 1970, après la levée des interdictions on cultivait, 26 800 ha en tchat pour seulement 7 000 ha en 1961. Au Tchär Tchär, le tchat occupait 3 % de la SAU contre 11 % pour le café et 65 % au sorgho et au maïs et autour de Harär, c'était respectivement 13 % et 3 %.

Pendant la Révolution, qui avait proclamé sa volonté de combattre le fléau, la drogue a encore progressé pour occuper 10 % de la SAU. En 1983, la Coffee Marketing Corporation traitait 93 029 t contre 47 058 t, en 1977. La part du Harär n'a fait que décliner : 8 420 t en 1976, 2 260 t en 1983 puis 604 t en 1985. Il s'agissait d'une grève du zèle car les autorités avaient nationalisé le commerce et diminué la part qui revenait au producteur. Entre 1980 et 1990, le tchat a rapporté, à l'exportation 295 MB, le café 143 MB et les légumes primeurs 37 MB. Selon Clapham, les revenus du tchat, commerce légal et illégal confondus, atteignaient, pour la même période, 1 milliard de berr (Ezekiel, 2004). En 1987, la moitié des saisies effectuées à la frontière concernait le tchat et chaque jour 5 000 kg passaient en contrebande. Les commerçants qui employaient entre 1 000 et 1 500 personnes et une nuée de passeurs clandestins (élèves, cheminots, femmes), souvent du clan somali Issa/Ciise, s'engagèrent dans une véritable fronde contre le régime de Mängestu. On comprend mieux la prudence des autorités actuelles qui ne peuvent heurter la population d'une province stratégique. Le tchat fait partie de l'identité des Oromo comme des Somali et leur procure une assurance contre l'adversité. Le régime craint la contagion de l'éclatement de la Somalie et ne peut se priver des ressources fiscales de ce commerce officiel-clandestin.

Morale et développement régional

Est-il moral qu'une ville et toute une région fondent leur activité économique sur la pro­duction et la vente d'une drogue ? On pourrait rappeler que la culture du tabac a fait vivre, et fait toujours vivre, des centaines de milliers de producteurs tant en Europe qu'aux États-Unis et les taxes alimentent le budget des États qui n'ont pas hésité à impo­ser un monopole. Beaucoup de färänj11 condamnent sans appel les producteurs éthio­piens et leur gouvernement qui laisse faire et qui en tire profit. Seraient-ils plus indulgents s'ils connaissaient la démarche mystique liée à l'usage de la « feuille d'Allah » ? Ils oublient que la baisse tendancielle des cours mondiaux du café, sur laquelle les Éthio­piens n'ont aucune prise s'est traduite par une baisse significative de leurs revenus. Après les Haräri et les paysans du Tchär Tchär, les Guragé, Känbata, Sidamo, à l'ouest d'Ad­dis Abäba, n'ont d'autre solution que de planter du tchat. Grâce à l'appoint des revenus, directs ou indirects, tirés de cette drogue, les paysans ont acheté des céréales, construit des maisons au toit de tôle et fait face aux aléas du quotidien. Les pistes et les route dés­enclavent la région et les emplois nés de la collecte, du conditionnement et de l'expédition du précieux feuillage donnent des emplois aux nombreux migrants ruraux venus grossir les villes. Les retombées de l'or vert vont-elles enclencher le processus d'accumulation du capital qui conduit à une révolution verte ?

Les producteurs profitent d'une demande régionale solvable soutenue parmi les musul­mans de la Corne et de l'Afrique de l'Est. Au Yémen, la production locale, exportée jus­qu'à Londres, ne satisfait plus les besoins en feuillage de qualité. À; Djibouti, où l'on ne peut le produire, l'importation procure des taxes et achète la paix sociale. En Somalie, le commerce du tchat est un enjeu pour les chefs de guerre au même titre que la piraterie et le trafic des armes. Au Somaliland, sur les hautes terres de Boorama qui prolongent le Harär, le tchat progresse comme au Kenya (Meru) et dans le Nord de la Tanzanie et de Madagascar. En Europe, les douanes, à défaut de café, saisissent désormais du tchat d'Aw Wäday (Barjonet, 2005). Le Harär, intégré aux échanges mondiaux dès l'occupa­tion égyptienne par son café et le chemin de fer, est entré par le biais du commerce semi-légal du tchat dans les circuits régionaux puis, peut-être, mondiaux. Présentée par l'An­cien régime comme une province modèle, banc d'essai des réformes modernes, le Harär retrouve ce statut dans l'Éthiopie enclavée. L'axe structurant de la région n'est plus le chemin de fer, en crise (Gascon, 2005), mais la route des hautes terres celle qui fut re­connue par un « sieur Rimbaud se disant négociant » (Pourtier et Gascon, 2004 ; Barjo­net, 2005).

septembre 2005

Bibliographie

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1. Le café du Harär était expédié à partir du port yéménite de Moka.

2Catha edulis Forsk.

3Khât en arabe, qaat en somali et tchat en amharique (langue officielle de l'Éthiopie).

4. Harärgé ou Harerge : en amharique mon Harär, souvent donné à la province mais parfois à la ville.

5. Les nouveaux villages (addis mändär) imposés par villagisation de 1986-1987 ont été abandonnés.

6. Témoignage recueilli en février, lors d'une mission accomplie avec R. Pourtier.

7. Mohamed Guedda (Djibouti).

8. « Le tchat est un arbre que Dieu aime […] c'est arbre béni de Dieu. C'est la feuille d'Allah », Ezekiel, 2004, (op. cit.), p. 3 (traduction personnelle).

9. Témoignages (1969-1971).

10. B : le berr (monnaie éthiopienne) valait officiellement jusqu'en 1991 0,5 $. À; cette date il fallait, au noir, 6,5 B pour 1 $ ; actuellement environ 8,5 B pour 1$.

11. Littéralement en amharique : « franc » c'est-à-dire étranger, européen.

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