Drogue « douce » et régionalisation au Harär (Éthiopie)

Le rôle des réseaux officiels clandestins dans la commercialisation du tchat

Alain Gascon

Géographe, IUFM de Créteil

Résumé

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Harär est associé au moka, au café, qui a fait la prospérité de la ville et de la région. Jusqu'au xixe siècle, la production était exportée principalement par le port de Moka au Yémen. Ces trente dernières années, la culture du café a pratiquement disparu des hautes terres du Harär, à l'Est, et même du Tchär Tchär, plus à l'Ouest. Actuellement, on récolte le café à l'Ouest (Wällägga) et au Sud-Ouest (Jimma, Sidamo) de la capitale. À l'Est, il est remplacé comme culture de rente par le tchat1, un stupéfiant « léger » qui pousse également au Yémen et dans les montagnes de Somalie2. Jusqu'au début du xxe siècle, sa consommation était réservée aux musulmans. En ville, les hommes se rassemblent l'après-midi au plus fort de la chaleur pour « brouter » (mâcher) les feuilles fraîches du tchat alors qu'à la campagne c'est le matin qu'on le mâche, avant l'effort. La « feuille d'Allah » (Ezekiel, 2004) est censée rapprocher les croyants de Dieu et c'est un trompe la faim, trompe l'ennui en cas de chômage.

Le tchat qui était cantonné dans les jardins urbains et suburbains de Harär a gagné les campagnes à mesure que les Oromo des alentours s'islamisaient en réaction à la conquête éthiopienne, en 1887. Menilek s'intéressaient surtout au café et à la position stratégique de la ville qui lui donnait un accès à la mer et aux armes. Les exportations de café, entre autres, lui permirent d'en acheter et de financer la construction du chemin de fer venant de Djibouti (1897). L'essor de la production du tchat est une conséquence inattendue de l'occupation italienne qui prétendait pourtant développer le café. Elle a doté la région d'un réseau de routes et de pistes complémentaire et concurrent du chemin de fer tenu par les Français. Il était désormais possible de cueillir les feuilles tôt le matin et de les apporter encore fraîches en ville en début de matinée (Harär, Dirré Dawa, Jigjjiga) et même au Somaliland. En effet, au bout de quelques heures, elles se fanent et ne procurent plus l'effet excitant ou apaisant attendu. Les Italiens ont construit également les premières pistes d'atterrissage et, dès les années 1950, les avions décollaient pleins de tchat vers Aden, le Yémen et Djibouti.

En 1970, à la fin du règne de Haylä Sellasé, la cueillette, la collecte, le commerce et l'exportation du tchat assuraient une part importante des activités urbaines, du petit centre à la capitale régionale. Le développement des routes et des pistes, les travaux d'édilité comme les cliniques et les écoles étaient largement financés par les taxes perçues régionalement sur la drogue « douce ». Les autorités s'assuraient ainsi de la tranquillité d'une région stratégique peuplée de musulmans, et à l'Est de Somali, qu'une politique « répressive » aurait rapproché encore de la Somalie indépendante. Dans un accès de vertu révolutionnaire, Mängestu annonça l'interdiction d'irriguer le tchat pour favoriser les primeurs et la priorité à la production caféière. Le régime qui avait nationalisé le commerce de gros comme de détail toléra, au centre de Dirré Dawa, Taïwan, le marché « officiel » de la contrebande avec la zone franche de Djibouti financé par l'exportation de la drogue. Comme sous l'Ancien Régime, l'avion du tchat décollait de Dire Dawa tous les jours pour atterrir, vers midi, à Djibouti où sa cargaison était écoulée par un monopole d'État3.

Depuis la chute de Mängestu (1991), le tchat connaît un essor sans précédent provoqué par l'effondrement des cours mondiaux du café, l'augmentation de la consommation à l'intérieur de l'Éthiopie, à Djibouti et au Yémen, la poursuite de la guerre civile en Somalie (financée par le trafic d'armes et le tchat) et la libération de l'économie. Officiellement, il n'assure que la deuxième rentrée de devises à l'exportation après le café et devant les cuirs et peaux. Son aire dépasse désormais la région de Harär pour s'étendre vers l'Ouest et le Tchär Tchär pour atteindre les districts caféiers à l'Ouest de la capitale. Sur plus de 200 km, de Harär à Asbä Täfäri, des terrasses irriguées et bordées de buissons de tchat entourant les parcelles de millet escaladent les pentes des montagnes et forment un magnifique jardin bocager d'altitude. Tout un réseau de sentiers muletiers, de pistes et de routes collectent les précieuses feuilles emballées en botte par les femmes. Sur la route asphaltée Addis Abäba-Harär-Dirré Dawa qui parcourt les hautes terres se branche un réseau de collecte de type capillaire. Les bottes sont chargées sur des taxis, des camionnettes, des camions et des autocars jusqu'à Awäday, un bourg à mi-chemin entre Harär et Dirré Dawa. Le flux de tchat s'y divise en deux branches : l'une vers Dirré Dawa, l'aéroport et le chemin de fer vers Djibouti4 et le Yémen l'autre gagne Harär, Jigjjiga et par 4 ð´ 4 le Somaliland par la steppe. Tout doit être coordonné car le produit doit être consommé frais.

Outre les villes plus anciennes comme Harär, Dirré Dawa et Jigjjiga, on voit naître ou renaître le long des routes et des pistes, aux étapes, aux points de négoce ou de rupture de charge et de part et d'autre des frontières des bourgs qui prennent rapidement l'aspect de villes. Toute la région du Harär et des hautes terres orientales s'organise autour du réseau légal de production, de collecte, de transformation, de transport et d'exportation d'une denrée illicite. Elle procure à ses habitants des revenus réguliers comme le montrent les toits de tôle ondulée qui, partout, brillent au soleil. Elle assure aux autorités, par le biais des taxes et des impôts, les fonds indispensables aux équipements dont la région a tellement besoin.

1 Catha edulis Forsk

2 Sa culture progresse au Kenya et même à Madagascar !

3 Des proches de l'actuel président ont des intérêts dans la société d'importation.
4 L'interruption du trafic entraîne une réactivation de la « route du désert ».

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