De l'autre côté de l'écran :
Territoires et réseaux de TV hertzienne aux USA

David Giband

Maître de Conférences Université de Perpignan
giband@univ-perp.fr

Article complet
Média le plus populaire et le plus puissant aux Etats-Unis, la télévision exerce une influence déterminante sur la vie politique et les modes de vie1. En dehors de caractéristiques narratives et visuelles typées, ses singularités résident dans une organisation géographique et économique en réseaux de stations locales. L’offre télévisuelle hertzienne relève d’une structure réticulaire ancienne : six réseaux nationaux privés et un réseau public organisent la télévision hertzienne américaine (Broadcast Television).

L’évolution et les conditions de structuration des réseaux de TV hertzienne témoignent des changements de la société américaine comme des mutations affectant son territoire à différentes échelles. Historiquement, le développement des réseaux se calque sur le réseau radiophonique dont les points (les stations locales) inégalement répartis sur le territoire national font la part belle aux espaces métropolitains. Articulés depuis les années 1930 aux mutations affectant le capitalisme américain, les réseaux de TV restent dans leur histoire fortement dépendants des stratégies des entreprises de la communication (Time Warner AOL) et de l’industrie des loisirs (Walt Disney Company). Du rachat en 1943 du réseau de radio NBC Blue par le confiseur Lifesaver au lancement du réseau Fox par R.Murdoch, l’évolution des réseaux de TV hertzienne participe, accompagne et anticipe les changements plus globaux des réseaux capitalistes, technologiques et urbains. La géographie contemporaine des réseaux TV aux Etats-Unis semble particulièrement complexe. Un premier niveau de lecture distingue les réseaux privés (1349 stations locales) du réseau public (370 stations). Un second niveau s’intéresse au fonctionnement des réseaux privés dont les implantations géographiques relèvent d’héritages anciens et de stratégies commerciales. Les évolutions technologiques de ces vingt dernières années (essor des TV câblées, par satellite2) ainsi que le succès des TV communautaires bousculent une géographie, somme toute conventionnelle, des réseaux de TV hertzienne.

Le géographe ne saurait rester indifférent face à de puissants réseaux qui impriment une marque complexe sur le territoire. En un premier temps, il s’agira de revenir sur la géo-histoire de ces réseaux (localisation, structuration, couverture, logiques d’acteurs). Puis nous mettrons en évidence les liens entre l’évolution territoriale des réseaux TV, les changements du capitalisme et les mutations technologiques. Nous terminerons par les représentations territoriales et l’imagerie véhiculées par ces réseaux.

I/ La singularité des réseaux américains de TV hertzienne

A l’instar des réseaux de télécommunications, les réseaux de TV hertzienne relèvent autant des réseaux techniques que des réseaux virtuels. Leur géographie matérielle dépend de la localisation d’objets physiques (studios d’enregistrement, relais de télédiffusion) qui conditionnent l’infrastructure technique de communication télévisuelle. Leur géographie virtuelle se situe dans la diffusion de programmes à partir desquels le téléspectateur construit des cartes cognitives de son environnement. Moins étudiés que les réseaux des TIC, ils n’en impriment pas moins une marque spécifique sur les territoires qu’ils couvrent. Comme l’a noté C.Raffestin (1980), ils appartiennent à la famille des réseaux de communication de masse qui, obéissant à une structure formelle, fonctionnent comme un instrument de pouvoir qui insère une population dans une trame informationnelle qui la surdétermine. On entend par réseau de TV hertzienne, un réseau de distribution par voie d’ondes hertziennes de signaux audio et vidéo à un certain nombre de points ou stations de télévision locale. Il s’agit d’un réseau technique (hertzien), commercial (les trois quarts des stations de TV sont privées), économique et financier (par les grands groupes financiers qui l’animent), culturel, communautaire, bref global.

Réseaux techniques, ils s’organisent selon une logique d’opérateur commercial qui appréhende le territoire desservi comme une valeur marchande. Les grandes compagnies productrices et diffuseurs de programmes télévisés (ABC, CBS) sont les opérateurs de réseaux privés dont les points sont constitués par les stations locales de télévision par appropriation (en propriété directe), par affiliation complète (licences accordées aux stations franchisées) ou partielle (stations indépendantes). Ces réseaux ne possèdent ni ne maîtrisent complètement les points qui forment leurs réseaux. Chacun se structure selon un schéma simple associant : l’opérateur qui produit, distribue les programmes, les points actifs : les stations locales qui diffusent tout ou partie des programmes et publicités de l’opérateur, les points passifs : le téléspectateur (récepteur des programmes).

Deux séries de facteurs conditionnent la structuration des réseaux. Un facteur technique dont les conditions technologiques impriment inertie ou dynamisme aux réseaux. Un facteur marchand qui fait du territoire desservi par les ondes hertziennes un marché dont les caractéristiques évoluent dans le temps et dans l’espace.

Le facteur technique : la télévision, une technique maîtrisée pour un usage social banalisé

Le téléviseur constitue l’élément premier des réseaux. Il se compose d’un tuner capable de recevoir des programmes sur certaines gammes d’ondes hertziennes (UHF, VHF) et d’un tube cathodique, le tout relié à une antenne captant les émissions d’un relais local connecté à un émetteur. Inventé en 1927 par Philo Taylor Farnworth, et commercialisé à partir des années 1940, ses caractéristiques techniques ont impulsé innovation et croissance puis inertie et immobilité aux réseaux de TV. Trois grandes innovations rythment l’histoire technologique de la TV hertzienne et la géographie des réseaux.

De 1927 (date de la première télédiffusion aux Etats-Unis3) au début des années 1960, le développement géographique des réseaux dépend des contraintes techniques et juridiques associées à l’évolution du téléviseur. L’apparition de la TV noir et blanc en temps de guerre ne permet pas la mise en place d’un réseau structuré par des stations éparses et souvent expérimentales. Dès 1945 et la commercialisation en masse des premiers téléviseurs, le réseau commence à se structurer dans les dix grands marchés métropolitains, New York et Los Angeles concentrant près de la moitié des stations. Jusqu’en 1960, la diffusion du téléviseur et de la TV hertzienne pâtit de l’opposition technique et commerciale entre les normes UHF (Ultra High Frequency) puis NTSC portées par le réseau CBS et la norme du réseau NBC. Initialement en noir et blanc, le téléviseur reste d’un coût élevé ce qui obère sa diffusion et contraint le développement des stations de télévision aux très grands marchés métropolitains susceptibles d’accueillir plus de téléspectateurs et de limiter les coûts exorbitants de télédiffusion. L’utilisation exclusive des canaux 1 à 13 de la bande VHF (Very High Frequency) limite le nombre de stations à 400 pour l’ensemble du pays et la diffusion à l’image noir et blanc.

CBS propose en 1946 de passer de la bande VHF à l’UHF ce qui permet d’accroître le nombre de stations en utilisant les canaux 30 à 99 ainsi que de diffuser en couleur. La proposition de CBS se heurte au refus des deux autres réseaux, particulièrement NBC dont le propriétaire RCA (premier fabricant de téléviseur du pays) obtient de l’autorité régulatrice (la Federal Communication Commission, FCC) l’interdiction de mise sur le marché4. Le choix industriel de RCA porte sur des téléviseurs noir et blanc à bas prix capables de recevoir des émissions en couleur. De 1948 à 1953, suit une kyrielle de procès entre CBS, NBC et la FCC ; l’enjeu réside dans l’acceptation d’une norme standard de téléviseur couleur donnant au réseau propriétaire une avance dans la couverture territoriale des réseaux. En 1953, la FCC donne raison au système défendu par RCA. CBS réplique à la fin de l’année 1953 en proposant la norme NTSC qui deviendra le standard américain à partir de 1965. Ces conflits entravent le développement du réseau de stations locales, contraint par le faible nombre de canaux disponibles, dont le passage à l’UHF est perpétuellement retardé par les batailles juridiques. D’autre part, le coût élevé des premiers téléviseurs couleur réduit l’audience potentielle. Les coûts de télédiffusion en couleur, d’abord limitée à quelques programmes5, rendent peu rentables le fonctionnement de stations, encore soumises à la concurrence des radios locales. Entre 1952 et 1959, 55% des stations locales émettant en UHF disparaissent. Il faut attendre 1964 et la diffusion systématique des émissions « prime time » en couleur ainsi que la compatibilité définitive des téléviseurs noir et blanc à la diffusion couleur pour que les réseaux se développent. Les années 1960 et 1970 représentent l’âge d’or des trois grands réseaux nationaux fondés créés dans les années 1940. Les coûts décroissants des téléviseurs associés à la compatibilité des divers formats favorisent le développement de réseaux privés, d’abord dans les grands foyers métropolitains, puis par extension dans les zones non métropolitaines.

L’apparition du câble constitue le troisième facteur technique du changement. La télévision câblée a été conçue en 1948 comme une solution technique (câble coaxial et fibre optique) permettant de servir les foyers éloignés des zones isolées des régions montagneuses et désertiques. Les Etats-Unis disposent, en 1960, de 640 CATV (Community Antenna Television System), afin de servir les communautés privées de télédiffusion hertzienne. Dès 1970, les premiers opérateurs privés de TV câblée se développent dans les grandes métropoles et sectorialisent l’offre à destination d’un public non plus captif (régions isolées) mais commercialement ciblé. En 1971, plusieurs opérateurs diffusent à New York par le câble à 80.000 abonnés les matchs locaux de basket-ball et de Hockey. Les premiers opérateurs des réseaux de TV câblée se concentrent sur des niches de marché : en 1975 Time inc choisit le sport, en 1976 WTBS (chaîne d’Atlanta appartenant à Ted Turner) se spécialise dans la diffusion d’informations en continu pour devenir en 1980 grâce au satellite le Cable News Network (CNN). L’élection de R.Reagan, favorable à l’introduction des studios d’Hollywood dans le secteur de la télévision, accélère la déréglementation du secteur de l’audiovisuel, l’essor des TV câblées ainsi que la concentration du secteur aux mains de grands groupes de la communication. En 1988, le lancement du premier satellite privé (Panamsat) amorce la diffusion des réseaux de TV câblées à l’échelle mondiale d’abord pour CNN puis pour d’autres comme MTV.


Réseaux TV

Date création

% Foyers touchés

Nombre de foyers touchés

(en millions)

Nb de stations

Réseau public





PBS

1969

99

105,6

349

Réseaux privés





ABC

1946

96,75

103,2

229

NBC

1946

97,17

103,6

226

CBS

1946

96,98

103,4

215

FOX

1986

96,18

102,5

203

UPN

1995

85,98

91,6

208

WB

1995

84,66

90,2

177

PAX

1998

74,25

79,2

120

(Source : Wikipedia)





Tab.1 : Les réseaux de TV : nombre de stations et public concerné



En 2005, malgré les coûts de butoir des nouvelles technologies (TV câblée, satellite, multimédia), la TV hertzienne reste une technique maîtrisée, dominante pour un usage social banalisé : 98,2% des foyers américains disposent d’au moins un téléviseur. Les six grands réseaux privés représentent 1349 stations locales couvrant 97,5% de la population américaine.

Le facteur marchand : networking et syndication

La télévision hertzienne constitue aux Etats-Unis une industrie structurée que l’on subdivise en deux secteurs : les réseaux nationaux et les stations locales. Les réseaux nationaux sont des entreprises multinationales de communication et de divertissement qui produisent et / ou acquièrent le droit de distribuer des programmes par le biais d’une télédiffusion sécurisée à un nombre de points : les stations locales de TV. Les stations locales sont des entreprises indépendantes, n’appartenant pas nécessairement à une entreprise propriétaire d’un réseau. Locales par nature, les 1349 stations de TV commerciales couvrent la quasi intégralité du territoire national (y compris l’Alaska, Hawaii, et les possessions américaines du Pacifique). Chacune dispose d’une licence accordée par la FCC qui lui confère un canal d’émission. La situation des stations locales à l’égard des réseaux nationaux est très variable. Elles peuvent être indépendantes et dans ce cas diffuser ponctuellement des émissions d’un ou de plusieurs réseaux, par le biais de la « syndication » : contrat autorisant la station indépendante à acquérir et diffuser un programme produit par un réseau, elles n’appartiennent pas au réseau. Nombreuses au début des années 1950, la vague de dérégulation des années 1990 accélère leur disparition. Second cas de figure, le plus courant, elles sont liées aux réseaux nationaux par le système du networking. Ce dernier désigne deux types de connexion : indirecte (l’affiliation) et directe (propriété). L’affiliation désigne un système de franchise qui permet à une station locale de diffuser tout ou partie de la grille de programmes du réseau ; la station reste financièrement et juridiquement autonome de l’entreprise propriétaire du réseau. Dans ce cas, le plus fréquent, le réseau verse des compensations financières aux stations locales qui diffusent en exclusivité leurs programmes et publicités. Enfin, les stations peuvent être propriété du réseau et diffuser l’intégralité des programmes et publicités.

Si les stations de TV sont par nature locales, en revanche les réseaux ne sont pas liés à une aire géographique particulière. Ils opèrent sur l’ensemble du pays et n’existent que par la capacité d’un certain nombre de stations locales à diffuser leurs programmes et publicités. Depuis les années 1930, la législation anti-trust limite à cinq le nombre de stations que peut posséder un réseau. L’essentiel des réseaux repose sur un nombre de stations affiliées. Dans la plupart des cas, l’affiliation consiste en un contrat exclusif de diffusion passé entre l’opérateur et la station. Cette règle souffre d’une exception : dans les marchés locaux où existent un petit nombre de stations, une station peut être affiliée à deux réseaux : un réseau principal et un réseau secondaire. L’affiliation à un réseau secondaire implique la diffusion des programmes dans la nuit ou à des moments de faible audience.

Entre 1950 et 1980, les stations de TV locales se structurent pour la plupart autour des trois grands réseaux historiques : ABC, NBC et CBS. Ces trois réseaux se partagent 90% des stations locales. Cette situation privilégiée est remise en cause par l’essor de la TV câblée. D’autre part, la déréglementation du marché de l’audiovisuel par l’administration Reagan ainsi que l’assouplissement des règles de monopole autorisent la constitution de nouveaux réseaux. En 1986, R.Murdoch lance le réseau Fox, suivi par ceux des grands studios hollywoodiens : Warner Bros Network (1995), United Paramount Network (1995) et PAX (1998). En plus de ces six grands réseaux nationaux, s’ajoutent au gré de la déréglementation de nombreux et petits réseaux communautaires, religieux6 ou linguistiques7. Face à la concurrence des TV câblées (70% des foyers sont abonnés en 1990), les grands réseaux obtiennent l’assouplissement des règles de propriétés des TV locales et des lois anti-trust. Dès 1990, plus aucune limite n’est fixée aux réseaux qui se lancent dans une course à l’acquisition des stations indépendantes, à l’assise financière souvent fragile. Dans un contexte de forte spéculation, la plupart des stations indépendantes sont englobées dans l’un des grands réseaux nationaux. Le maillage financier des réseaux se complexifie. Les stations locales sont devenues des entreprises dont les capitaux sont croisés entre l’opérateur du réseau (ABC par exemple), des investisseurs locaux, nationaux et des opérateurs d’autres réseaux qui disposent de participations plus ou moins importantes (NBC ou WB) dans des stations concurrentes. Les changements d’affiliation d’une station d’un réseau à l’autre dépendent des objectifs et partenariats financiers des propriétaires de la station. Bien que stations et réseaux restent des entités juridiques indépendantes, une même entreprise (Warner Bros) peut posséder un réseau (WB Network), plusieurs stations affiliées à son réseau ainsi que des stations affiliées à d’autres réseaux. Dans les grands marchés métropolitains où la concurrence est vive, le réseau possède les stations qui lui sont affiliées : les stations O & O (owned and operated stations). C’est le cas de New York, Los Angeles, Chicago ou Philadelphie où les grands réseaux phagocytent l’offre télévisuelle en monopolisant les stations de TV. Ce qui explique qu’il y a autant de stations de TV locale à Oklahoma City ou Buffalo qu’à New York. Il n’y a pas d’homothétie entre la taille démographique et le nombre de stations. Dans certains cas, particulièrement dans les métropoles de taille inférieure, des stations affiliées à plusieurs réseaux appartiennent à une entreprise qui ne possède aucun réseau, ce sont les station group owners.

L’exception du réseau de TV publique : un réseau coopératif pour un local autonome

Dans cet écheveau complexe de stations de TV locale, il convient de distinguer le cas des stations de TV du réseau public qui n’obéissent à aucune des règles régissant la structuration des réseaux de TV commerciale. Tardive aux Etats-Unis (fin des années 1960), la TV publique est dès l’origine faiblement institutionnalisée. Comme R.Williams l’a noté : « la TV publique a été ajoutée comme un palliatif aux faiblesses et carences du système plus lourd et dominant de la TV commerciale ». Le Public Broadcasting Act de 1967 conduit à la création d’un réseau de stations de TV publiques en 1969 : le Public Broadcasting Service (PBS). Le réseau PBS découpe le territoire national en quatre aires de diffusion : le centre, l’est, le sud et la zone montagne / pacifique. La TV publique repose sur le principe d’autonomie des stations locales. Contrairement aux réseaux privés, PBS ne possède ni ne dirige aucune des stations de TV locales qui lui sont affiliées. Le congrès fédéral, dans la loi de 1967, insiste sur le principe d’autonomie locale de stations libres de choisir et de produire leurs programmes en fonction de besoins locaux. Le congrès entend ne pas créer un réseau centralisé de TV publique susceptible d’être accaparé par des influences partisanes.

Entre 1967 et 1990, le choix de diffusion et le mécanisme de programmation relèvent d’un processus complexe : la Station program cooperative. Les stations locales de TV publique sont membres d’une coopérative régionale où elles décident par vote des programmes qu’elles souhaitent produire, financer et diffuser. En 1990, le système des station program cooperatives est supprimé. PBS centralise depuis les décisions de production et de financement des nouveaux programmes. A la différence des réseaux privés, ce sont les stations locales qui payent une redevance pour la diffusion de programmes à l’opérateur national (PBS). Les relations entre l’opérateur et les stations locales varient d’une métropole à l’autre, et se singularisent par une grande latitude dans les choix de diffusion des programmes nationaux. Ce qui génère des tensions entre les stations jalouses de leur indépendance et l’opérateur désireux de maintenir une cohérence dans la programmation et les lignes éditoriales. Depuis 1990, PBS a adopté une politique de « common carriage » qui impose aux stations locales de diffuser les mêmes programmes en prime time. A la différence des réseaux privés, PBS ne dispose pas de structures propres de production (studios nationaux par exemple) ni d’une rédaction nationale. L’essentiel des programmes réalisés est le fait des stations locales. Bien que doté d’un plus grand nombre de stations (349) que n’importe quel opérateur privé, PBS reste un réseau décentralisé et éclaté en autant de stations. Les stations diffèrent les unes des autres par leur taille, ressources, objectifs et disposent d’une large autonomie créatrice. Ces différences s’expliquent par la nature des propriétaires des stations de TV publique qui se répartissent en quatre groupes : les Etats fédérés et les municipalités (50%), les collèges et universités (25%), les fondations caritatives (30%) et les conseils de districts scolaires (5%).

Le réseau de TV publique paraît à l’évidence très formel et participe plus d’un rattachement coopératif de stations locales à un opérateur faiblement structurant que d’une réelle interconnexion de points structurés.


II/ La structuration géo-historique des réseaux de TV commerciales

L’évolution et les conditions de structuration des réseaux de TV commerciale témoignent des mutations affectant le capitalisme américain et de l’importance accordée à la mise en adéquation entre l’offre télévisuelle et les grands marchés métropolitains.


Des choix techniques aux nécessités capitalistiques : un maillage territorial complexe plus que complet

Les créations de stations jusqu’en 1950 correspondent à une vague désordonnée d’activation de stations locales, souvent expérimentales. Dès 1948, les conditions technologiques (miniaturisation des postes en noir et blanc, émetteurs de plus grande portée) et les modes de régulation fédérale façonnent les possibilités de structuration des réseaux en fonction de l’audience potentielle des grands marchés métropolitains. Contrairement au réseau radio, les réseaux TV ne sont pas tenus à la couverture géographique du pays. Le réseau reprend dès 1940 la partie métropolitaine du réseau radio où les entrepreneurs de radio ont développé un large spectre de programmes d’amusement et d’information, diffusés en direct à partir des studios New-Yorkais par ligne téléphonique. Des stations locales de radio ont prospéré dans les grandes villes et se structurent autour de trois réseaux : NBC, ABC et CBS. C’est à RCA, propriétaire de NBC, que l’on doit le choix d’un développement en réseau de stations franchisés. Le système du Broadcasting Chain (diffusion en chaîne) ou networking (mise en réseau) développé par NBC répond à des impératifs économiques et géographiques : l’affiliation évite des investissements lourds et permet de couvrir rapidement les grands foyers urbains pour une programmation homogène. En 1926, RCA, Westinghouse et General Electrics s’associent pour créer la branche télévisuelle de NBC. CBS et ABC, créés par de grands industriels, suivront dès 1928 en empruntant à NBC le système du broadcasting chain.

Dès 1950, le développement du réseau de TV se calque sur le réseau radiophonique dont les points inégalement répartis sur le territoire font la part belle aux espaces métropolitains. Les choix techniques (émetteur de faible portée, utilisation des studios de radio) et économique (adoption généralisée du networking et son lot d’affiliés) expliquent l’inégale densité et couverture territoriale de ces trois réseaux. En 1952, 107 stations locales sont activées dans 63 marchés métropolitains. Les choix de localisation restent soumis aux impératifs des propriétaires : présence d’un studio de radio affiliée et d’un bassin de population suffisant pour assurer aux annonceurs de publicité un retour sur investissement. Trois périodes marquent l’évolution géographique et capitalistique des réseaux.


Réseaux

Propriétaire



Nb stations

ABC

Walt Disney Company


1930

25

CBS

VIACOM


1949

117

NBC

General Electrics


1960

703

FOX

Fox Entertainment Group*


1983

1463

UPN

VIACOM


2005

1378

WB Network

Time Warner




(*R.Murdoch + 20th Century Fox)

Tab.2 : Les propriétaires des réseaux


Des années 1940 aux années 1960, les réseaux aux mains de grands industriels se structurent par des partenariats avec des entreprises locales. Même affiliée, les stations restent locales et conservent une part d’autonomie liée au partenariat avec des entrepreneurs régionaux. La station de TV fait médiation avec le territoire qu’elle couvre. Les acteurs locaux, comme les élus, les représentants communautaires, la société civile ou religieuse l’utilisent comme un support communicationnel, vecteur de représentations territoriales typées. Symbole de modernité et d’urbanité, l’implantation d’une station d’un grand réseau reste l’apanage des grandes métropoles, particulièrement celles de la côte est, New York en tête. Cependant peu rentables, les réseaux restent à l’état embryonnaire.

Des années 1960 aux années 1980, les évolutions technologiques (passage à la couleur) et la rentabilité croissante des stations locales facilitent l’extension et la territorialisation plus large des trois grands réseaux. Cette période inaugure une ère capitalistique marquée par l’introduction d’acteurs nouveaux : les grands studios hollywoodiens qui prennent le relais des entrepreneurs locaux. En 1953, ABC s’associe à Disney puis est rachetée par la Paramount qui y voit un vecteur essentiel de promotion de son nouveau réseau de salles de cinéma ainsi qu’un exutoire commercial à la diffusion de ses films. L’introduction des studios hollywoodiens dans le capital des réseaux répond à des logiques de rentabilité des films et studios de cinéma. L’arrivée des studios et de l’offre télévisuelle induite (films, séries TV) consolide financièrement les réseaux qui deviennent plus attractifs pour les annonceurs publicitaires. En 1956, l’utilisation des enregistrements vidéos en quadruplex rend possible la production et l’enregistrement de programmes hors des grands studios new-yorkais de NBC (Rockfeller Center), d’ABC et CBS (Times square). En se déployant les réseaux perdent leur centralité new-yorkaise. Le glissement opéré vers les studios hollywoodien rend les réseaux « bi-coastal » par la densité des points comme par la bi-centralisation des lieux de production. Hollywood bouleverse la géographie des réseaux de TV qui évolue d’un semi métropolitain irrégulier de TV locales bien ancrées dans leur territoire, à un réseau dense, national, normé pour une TV commerciale et populaire.

Dès 1963, les réseaux passent sans transition d’une logique locale à une logique nationale. L’assassinat de J.F.Kennedy, et la retransmission nationale en directe par les trois grands réseaux de ces évènements, fondent l’acte de naissance de l’information nationale et d’une identité télévisuelle commune. Le territoire des réseaux mute d’une dimension locale et métropolitaine à une dimension nationale dont le vecteur essentiel sont les informations TV du soir. L’information nationale quotidienne ainsi que la retransmission en direct des grands évènements du pays (finale de Football, premiers pas sur la lune) créent un rendez-vous régulier et un espace national d’information et de communication. Entre 1963 et 1981, dans un contexte concurrentiel, les trois réseaux maillent le territoire national par un semi dense, confus de stations locales. A la sur-densification métropolitaine s’oppose le relatif vide des plaines centrales et des rocheuses pendant que les territoires ruraux et les Etats de la Sunbelt s’équipent à un rythme rapide.

L’élection de R.Reagan marque le début d’une troisième période. L’essor des TV câblées, l’apparition de nouveaux opérateurs et la déréglementation du secteur de l’audiovisuel bouleverse une géographie somme toute conventionnelle des réseaux de TV. Ces changements d’ordre politique et commercial pousse à une réorganisation des réseaux de TV. Ces derniers obtiennent du gouvernement fédéral à la fin des années 1980 la suppression des mesures limitant le nombre de stations qu’un réseau possède. Face à la concurrence du câble, les réseaux s’engagent dans un mouvement de concentration / consolidation capitalistique. En 1986, ABC est racheté par Capital Cities alors que RCA et NBC sont vendus à General Electrics. La même année, le magnat de la presse R.Murdoch rachète le groupement de stations indépendantes Metro-Media et le place sous l’autorité de la 20th Century Fox, créant le quatrième réseau national. En 1994, la dérégulation du secteur de l’audiovisuel permet aux studios d’Hollywood de créer leurs réseaux. Warner Bros crée son réseau en 1995, pendant qu’Universal s’associe à la Paramount pour créer le réseau UPN (United Paramount Network). En 1995, Westinghouse acquière CBS pendant qu’ABC est racheté par Disney. Viacom, nouveau conglomérat de l’audiovisuel8, devient en 1998 l’opérateur le plus puissant en possédant deux réseaux : CBS et UPN. Les montages financiers complexes et les partenariats croisés rendent difficile la lecture des réseaux de TV commerciale. La concentration des réseaux aux mains des conglomérats de l’audiovisuel, facilitée par les lois de 1996 et 20039, tend à structurer l’ensemble du secteur de l’audiovisuel et du divertissement en fonction des logiques des réseaux de TV commerciale : un opérateur unique à la tête de la filière, des pratiques d’affiliation pour une multitude de franchisés et une maîtrise complète de la filière (de l’offre télévisuelle, aux vidéos clubs, salles de cinéma en passant par les journaux et les parcs d’attraction). A partir des réseaux de TV, des conglomérats comme Viacom, Time Warner ou Disney dominent le secteur de l’audiovisuel et du divertissement, particulièrement dans les grands foyers urbains. A Philadelphie, Time Warner et Viacom possèdent trois des six stations de TV, près de la moitié des radios, deux quotidiens régionaux sur trois, l’essentiel des réseaux de salles de cinéma et de vidéo clubs. Cette concentration de type oligopolistique s’accompagne d’une disparition des stations indépendantes et d’une normalisation de l’offre télévisuelle à partir d’une gamme de programmes stéréotypés : Tv Réalité, soap-opera et Action News (format d’information locale marqué par le traitement prioritaire accordé à la criminalité et aux faits divers sensationnalistes).


Des logiques territoriales entre local et « glocal »

L’implantation géographique des réseaux relève à la fois d’héritages anciens (réseaux radiophoniques) et de stratégies commerciales de rachat / fusion. Ces dernières participent de logiques singulières et conjoncturelles propres à d’autres réseaux qui les ordonnent : stratégie de promotion du réseau de salles de cinéma de la Paramount lors du rachat de CBS (1953), acquisition de stations locales par des entrepreneurs régionaux à des fins marketing, ou encore stratégie financière des conglomérats. L’ensemble produit en 2005 une géographie plus complexe que complète des réseaux de TV hertzienne par enchevêtrement, superposition de divers types de réseaux : public, commercial, communautaire, religieux, linguistique… L’espace national saturé, car en position de maillage absolu, conduit les conglomérats à exporter programmes et pratiques de structuration des réseaux à l’étranger. En 1992, Viacom exporte le réseau thématique MTV en Europe puis en Asie, de même Time Warner lance le réseau CNN International en Europe, Asie et au Moyen Orient, pendant que Disney multiplie les partenariats avec les opérateurs de TV câblées européennes. La couverture de la première guerre du golf par CNN amorce la nouvelle dimension territoriale des réseaux américains de TV : globale.

Les réseaux de TV n’ont cessé de produire du territoire et de la territorialité : d’abord locale (TV noir et blanc), nationale (TV couleur) puis globale (TV satellite). La production de territoire par ces réseaux semble aujourd’hui se situer dans le télescopage complexe de différentes échelles, sorte de « glocal télévisuel » que ne renieraient pas certaines émissions de TV réalité.


Les conséquences spatiales : des réseaux discontinus, hypermaillé et duaux.

La densification des réseaux s’effectue par cercles concentriques des zones métropolitaines aux villes moyennes et petites villes de l’ombre urbaine jusqu’à toucher les zones rurales. Les années 1980 marquent une période de forte densification dans les Etats du Sud est et de l’ouest. Ce qui donne à lire l’image d’un réseau hyper dense mais néanmoins discontinu et dual. Discontinu car les réseaux sont particulièrement denses dans treize Etats, concentrant plus de 50% des stations locales. Les critères démographiques et de taille du bassin télévisuel ne sont pas exclusifs ni dominants. Dans nombre d’états, la densité s’explique autant par le poids démographique que par la diversité linguistique. La densité la plus élevée, celle du Texas (115 stations), s’explique par l’étendue de l’Etat construit sur un maillage dense et régulier d’agglomérations urbaines, sa puissance démographique mais aussi sa diversité culturelle. L’importance des réseaux en Californie (98 stations) tient à deux facteurs : le poids démographique et le maillage serré de petites et moyennes villes le long des vallées du Pacifique, loin des grandes métropoles (Los Angeles, San Francisco et San Diego). La densité en Floride (68 stations) relève de la diversité linguistique et de l’ancienneté de la communauté cubaine à l’origine des réseaux de TV hispanophones. A l’inverse, New York, état le plus peuplé de l’Union, dispose d’une densité moyenne (52 stations). L’état se singularise par une population très urbaine, concentrée dans quelques foyers métropolitains pour lesquels la concurrence acharnée limite le nombre de stations : New York (8 stations), Buffalo (7), Syracuse (6), Rochester (5).

« Bi-coastal » par l’implantation des stations, les réseaux le sont aussi par la localisation des centres de production et de commandement. L’étude des lieux de tournage tempère quelque peu cette géographie « bi-coastal ». Malgré la « hollywoodisation » des réseaux, leur cœur reste à New York, quatre y ont leur siège social : ABC, NBC, CBS et Fox. Si nombre de programmes sont tournés à Los Angeles, New York domine encore la production. A la différence de Los Angeles où studios et lieux de tournage sont concentrés, la géographie des studios new-yorkais est très dispersée. Elle distingue d’une part Manhattan, où se concentrent les sièges sociaux des réseaux (CBS et ABC à Time Square et NBC au Rockfeller Center) et le tournage des grandes émissions nationales (The Late show with David Letterman). D’autre part, les studios de tournage des séries TV se dispersent entre le Queens10, Brooklyn11 et Chelsea12. Depuis 1990, plusieurs métropoles émergent comme des centres importants de tournage pour une production typée à forte valeur imageante. C’est le cas de Las Vegas (CSI, Les Experts, imagerie postmoderne), Washington (X-Files, Murphy Brown), mais surtout Chicago (Urgences, The Jerry Springer Show, la série Les Incorruptibles), Boston (Ally Mc Beal) et San Francisco (Charmed). Autant de programmes qui utilisent une imagerie urbaine typée et renvoient des représentations nouvelles des espaces métropolitains.


III/ Les réseaux de TV ou le territoire en représentation

Les réseaux comme les stations de TV n’ont pas d’effets structurants sur le territoire, susceptibles de modifier durablement les dynamiques sociales et spatiales. En revanche, ils opèrent sur les territoires par des processus de représentation et d’identification territoriale. En tant que forme visuelle et narrative, les stations de TV conditionnent la perception et la représentation des lieux. Les réseaux, par le biais des programmes diffusés, s’approprient et fabriquent des représentations territoriales normatives qui, en retour, influencent comportements, représentations et idéologies territoriales des individus et des groupes.


Traitement de l’information et représentations territoriales : if it bleeds, it leads !13

En matière de représentations territoriales, les informations locales jouent un rôle déterminant. Dans la plupart des villes, les stations des réseaux ont adopté le format des Actions news. Ce format d’information locale, lancé par ABC à New York en 1995, se caractérise par une information centrée sur la criminalité14, la délinquance routière (par le biais des Freeway exploits) et un style journalistique rapide, simple, de terrain (les reportages sont presque tous en direct). Ce format repose sur un parti pris technologique, censé renforcé l’immédiateté et la proximité de l’information locale, par l’utilisation d’hélicoptères15, de motos et voitures rapides. Ce qui donne à voir une sur représentation du traitement de la délinquance qui stigmatise les quartiers pauvres des minorités ethniques. La médiatisation quotidienne du crime influence les perceptions territoriales. D’une part, les quartiers noirs et hispaniques sont caricaturés comme des hauts lieux criminels pour une couverture sociale (pauvreté = criminalité) et sanglante (Bronx = meurtres). D’autre part, dans les banlieues résidentielles blanches, le sensationnalisme à outrance démonte le mythe de la « small town America » de façon « trash »16. Une étude menée en 2000 à Baltimore a montré le décalage entre la réalité et la perception télévisuelle des crimes : 30% des crimes ont lieu dans les quartiers noirs et hispaniques et 61% dans les banlieues résidentielles blanches. Le mythe de l’insécurité portée quotidiennement par les Action news influence les comportements socio-spatiaux. Le crime est perçu comme une priorité politique, la banlieue comme un havre de paix alimentant depuis 1980 campagnes électorales et migrations résidentielles.

On relève ces dernières années une évolution des pratiques professionnelles en matière de couverture journalistique du crime territorial. Systématiquement couverts, les crimes des quartiers ethniques mobilisent une équipe réduite pour des reportages de deux minutes. Les crimes de banlieue bénéficient d’équipes trois fois plus importantes pour des reportages plus longs (5-6 minutes). De même, les rubriques quotidiennes « Freeway exploits » procurent une vision de « los angelisation » des espaces urbains : métropoles sans fin, vastes nœuds autoroutiers inhumains et jungle urbaine. Plusieurs études ont montré qu’entre 1991 et 2000, le nombre d’histoires criminelles relatées dans les action news avait doublé. En 1995, les trois grands réseaux ont diffusé 2574 reportages sur les crimes domestiques soit plus que le total des reportages sur la campagne présidentielle, la guerre en Bosnie et l’économie.


Fun TV, Fun City : les séries TV et l’imagerie de la ville américaine

Les séries TV, sitcoms17 et autres soap-operas fournissent un ensemble de représentations territoriales, notamment en matière d’imagerie urbaine. Trois périodes sont à distinguer.

Des années 1950 aux années 1970, les séries, réceptacles du rêve américain, relèvent de la « suburban middle class landscape comedy ». Les banlieues blanches, lieux exclusifs des sitcoms, reflètent les lieux d’habitat des classes moyennes blanches. Elles constituent l’archétype américain du voyage dans la nature c’est-à-dire vers la terre promise, le paradis terrestre. La banlieue est représentée comme un espace mythique pris entre deux frontières américaines : la nature sauvage et le chaos urbain. Lieu d’hygiène, du plein emploi, de la structure familiale traditionnelle, elle véhicule les valeurs sociales et chrétiennes dominantes pour des comportements normés. Des séries comme Les aventures d’Ozza et Harriet ou Father knows best portent les représentations d’une banlieue idéalisée18. De l’Atlantique au Pacifique, les sitcoms produisent un espace suburbain virtuel, égalitaire, aseptisé et national. L’humour bonhomme et tempéré des sitcoms communique les valeurs et normes comportementales de la classe moyenne. Des séries Western (Bonanza, The Virginian, The Big Valley), avec leur style architectural « ranch homes », influencent la production immobilière résidentielle suburbaine.

Les années 1970 introduisent les premiers éléments urbains de l’imagerie télévisuelle. Dans des sitcoms urbains, les personnages sont plus exotiques et le caractère ethnique s’affirme. Le décor urbain renvoie encore l’image chaotique d’espaces déshérités.

Programmes et séries Tv vont dès 1990 produire d’autres représentations de la ville. Les sitcoms investissent l’espace urbain avec des personnages branchés loin des stéréotypes familiaux : yuppies de Mad about you ou de Cybill. Dans Mad about you, l’espace urbain new-yorkais est scénarisé : plusieurs scènes incluent des lieux typiquement new-yorkais. Les raisons sont à chercher dans les changements en cours dans la société urbaine et suburbaine : déclin de la criminalité, amélioration des transports en commun, retour des baby boomers en centre-ville, rénovation des vieux quartiers. Pendant que les banlieues se ringardisent au rythme de leur prolétarisation et du développement de Malls aseptisés. Ces changements d’imagerie affectent d’abord New York, dont le visage est refaçonné par nombre de séries puis l’ensemble des grandes métropoles. La diversité ethnique et culturelle est mise en scène pendant que la ville devient un acteur central de plusieurs séries (NYPD Blue, FBI, Mad about you). Ces changements s’accompagnent d’une nouvelle géographie des lieux de tournage qui participe d’une autre image de la ville. En 1993, D.Letterman déménage son Late Show au Ed Sullivan Theater de Broadway, en plein Upper Time Square. Il scénarise le quartier en faisant intervenir des personnages hauts en couleur19 et met son émission en interaction avec les passants. Ce qui contribue à donner une image valorisante et plus sûre de Time Square. En 1995, NBC Today Show déplace ses studios au rez-de-chaussée du Rockefeller Center offrant une vue sur la ville ; pendant que les studios des informations de la Fox s’installent au cœur de la 59ème et de la 5ème avenue. Le générique de NBC Nightly News magnifie l’imagerie new-yorkaise, débutant par une vue du Rockfeller center (siège de NBC) et se terminant par celle de l’écran géant de NBC à Time Square, donnant l’impression que mid-town Manhattan est le centre du monde.

De même, les séries TV (policières et sentimentales) exploitent les potentialités des espaces urbains et des problèmes urbains (Urgences à Chicago, NYPD Blue). Alors que les représentations de la banlieue évoluent dans un sens ironique et transgressif. Des séries comme Married with children, Everybody loves Raymond ou Roseanne ridiculisent les modes de vie suburbains. Les critiques les plus virulentes viennent des dessins animés comme King of the Hill, satire des banlieues texanes ou Les Simpson et leur monde de vulgarité et de violence.

Cet « urban revival » télévisuel coïncide avec la Disneyfication de Times Square et la transformation similaire des centres-villes. Une autre culture urbaine a émergé dans les années 1990 plus complexe et plus diverse. Depuis quelques années, la nouvelle imagerie télévisuelle des espaces urbains est celle médiatisée par des séries de type Las Vegas. Las Vegas ou CSI Les experts renvoient clairement à d’autres normes sociales. Las Vegas, vue comme le prototype de la métropole américaine du XXIème siècle, est l’occasion de se libérer des valeurs morales puritaines, des conventions sociales des classes moyennes de banlieue pour produire une imagerie urbaine originale, inédite, où l’esthétique kitsch est revendiquée pour une métropole espace surréaliste, postmoderne, lieu d’une imagination et de paysages urbains débridés. Las Vegas ou l’archétype de la ville américaine libre et libérée ! A l’identique les réseaux câblés à travers les chaînes thématiques contribuent à refaçonner l’imagerie urbaine. C’est le cas des réseaux des grandes chaînes sportives dont les « superstations » de Chicago ou Atlanta20 retransmettent dans le monde entier les exploits des équipes locales ainsi que des reportages sur les projets de re-dynamisation urbaine. Dans un autre registre, le Nashville Network, réseau de chaîne de musique country, assure la promotion de la musique country de Nashville, de ses musées et de ses projets urbano-touristiques21. Grâce à ce type de chaînes thématiques, des villes comme Nashville ou Atlanta apparaissent comme de nouveaux centres de la culture populaire.


Conclusion : L’après fordisme et sa télé (et son espace)

Les réseaux de TV hertzienne ont connu un ensemble complexe de mutations économiques, technologiques et capitalistiques. De ces changements, il ressort que la structure réticulaire de l’offre hertzienne a su s’adapter au passage d’un capitalisme industriel à un capitalisme récréo-communicationnel. Ce dernier ordonne la structuration matérielle (géographique) et immatériel (représentations territoriales) de réseaux dont la nature spatiale reste omniprésente. Ce changement a facilité le maintien d’une dynamique réticulaire dont le moteur fonctionne sur un registre symbolique fort (celui des représentations) qui unifie localement les pratiques d’individus multiples et recycle de l’espace urbain en lien avec les besoins d’une économie cognitive et récréative (Disney et la requalification de Times Square ; Las Vegas et l’industrie récréo-touristique).


Bibliographie :
Boure, R, 1991, Une télévision locale en panne d’images, Télé-Toulouse, Revue Géographique des Pyrénées et du Sud Ouest, PUM, p. 321-342.
Cassé MC, 1995, Réseaux de communication et production du territoire, Sciences de la société, N°35, p.61-81.
Dupuy G, 1991, L’urbanisme des réseaux, Théories et méthodes, Paris, Armand Colin.
Entman R, Rojecki J, 2000, The black image in the white mind : media and race in America, Chicago, Chicago University Press.
Himmelstein H, 1994, Television myths and the american mind, 2nde édition, Westport, Ct, Praeger.
Klite P, Bardwell A, Salzmann J, 1997, Local news : getting away with murder, Harvard International Journal of press politics, 2, p.101-112.
Lussault M, 1995, L’usage, la communication et le géographe, Sciences de la société, N°35, p.149-162.
Marc D, 1997, Comic visions : television comedy and american culture, 2nde édition, Malden, Blackwell.
Mc Kenzie W, 1994, Virtual geography, Bloomington, Indiana University Press.
Morley D, Robbins K, 1995, Spaces of identity : Global media, electronic landscapes and cultural boundaries, London, Routeledge.
Raffestin Cl, 1980, Pour une géographie du pouvoir, Paris, LITEC.
Tueth M, 2002, Fun city : TV’s urban situation comedies of the 1990’s, Journal of popular film and television, Fall 2000, p.1-11.

1 En 2000, 98,2% des foyers disposaient au moins d’un téléviseur, le nombre moyen de téléviseurs par foyer s’élevant à 2,4.

2 70% des Américains sont abonnés au réseau TV câblée ou satellitaire.

3 Retransmission le 7 avril 1927 d’une image du secrétaire d’état au commerce Herbert Hoover entre Washington DC et New York.

4 Au motif que l’exclusivité technique de CBS induirait une position de monopole, la FCC reproche également à la technique de CBS de ne pas être compatibles avec les téléviseurs en noir et blanc.

5 Le premier programme diffusé en couleur sera la série Bonanza.

6 Christian Broadcasting Network (Evangéliste), le Trinity Broadcasting.

7 Notamment les réseaux hispanophones : Univision et Telemundo.

8 Viacom possède notamment : CBS, UPN, le réseau MTV, les studios Paramount, des maisons de productions (comme le Spelling Entertainment Group), des chaînes de magasins vidéo (Blockbuster Video Clubs).

9 Telecommunication Act (1996), Media ownership deregulation Act (2003).

10 Silvercups studios : Sex and the city, Les Soprano.

11 Brooklyn Navy Yards et les Steiner Studios.

12 Studios des Chelsea Piers : Law and Order.

13 « Si ça saigne, ça fait monter l’audimat ! »

14 2/3 des reportages, P.Klite (1997).

15 Utilisés aussi bien pour rapporter les conditions du trafic automobile que pour poursuivre un délinquant !

16 Dans le sens d’un traitement ordurier de l’information, P.Klite.

17 Pour situation comedy : comédies dans le registre familial et comique.

18 Le « suburban neverland of family sitcoms », G.Jones.

19 Comme le propriétaire du Hello Daily.

20 Chicago WGN et Atlanta WTBS.

21 Opération de requalification de front d’eau.


 

Haut de la page

Retour au menu général

Actes 2005