Les nouveaux réseaux chiites en Iran

Bernard HOURCADE

Directeur de recherche au CNRS, Mondes Iranien et Indien,Paris
hourcade@ivry.cnrs.fr, http://www.ivry.cnrs.fr/iran

Résumé Article complet

Certains analystes pensent que l'islam qui contrôle l'Iran depuis 25 ans est de plus en plus marginalisé dans ce pays où les nouvelles forces sociales, les jeunes et les femmes, se tournent vers les dynamiques internationales. C'est peut être aller dans une mauvaise direction, car l'identité iranienne est comprend trois composantes qui sont indissociables, même si la place de chacune varie selon le temps : Iran, islam et international. On constate au contraire que le composante islamique, chiite, est loin d'être éradiquée, mais qu'elle s'est adaptée, transformée. Le clergé chiite a su créer de nouveaux réseaux pour assurer la continuité de son pouvoir.

A la différence de l'islam sunnite, les chiites ont traditionnellement un clergé organisé de façon hiérarchique avec,à la base, les simples mollahs et en haut les ayatollahs. Cette hiérarchie n'est pas centralisée, car il existe plusieurs dizaines d'ayatollahs, et souvent plusieurs « Grand ayatollahs », mais elle permet la structuration de réseaux qui sont religieux, mais aussi financiers, car les impôts religieux collectés à la base parmi les simples fidèles, mais surtout parmi les commerçants du bazar et les grands propriétaires fonciers, arrivent au sommet de la hiérarchie. L'autorité morale de chaque ayatollah est donc proportionnelle à sa richesse.

Les chiites donnent également un rôle capital aux douze imams descendant directs du Prophète et à leur famille. Il existe donc un culte des saints, et d'innombrables pèlerinages sur leurs tombeaux qui sont entretenus par les donations des fidèles. L'accumulation des dons depuis des siècles a permis à certaines fondations religieuses (vaqf) d'accumuler des fortunes colossales, comme celle du tombeau de l'Imam Réza à Mashhad, qui est devenue la plus importante société privée d'Iran.

Ces deux réseaux traditionnels expliquent l'autonomie traditionnelle du clergé chiite iranien et leur pouvoir moral, économique donc politique. Cette force, mise au service de la révolution de 1978 a permis de renverser le chah puis de prendre le contrôle de l'État iranien.

L'expérience de la gestion pendant 25 années d'un pays de 70 millions d'habitants a profondément transformé leurs réseaux religieux et financiers. Désormais la richesse des religieux vient de leur accès direct aux ressources pétrolières et leur pouvoir moral du système politique qu'ils contrôlent. Jadis le mollah était l'avocat des pauvres gens face au pouvoir, il est devenu procureur et chef de la police. De nouveaux réseaux de pouvoir et d'argent se sont constitués et diversifiés, mélangeant coutumes traditionnelles et pragmatisme. Aujourd'hui, le clergé chiite d'Iran – au moins une partie - n'est plus du tout confiné dans la « tradition » mais maîtrise parfaitement la « modernité ». Religion ne rime plus avec tradition. Est-ce un bien ou un mal ? C'est dans tous les cas un fait.

1. La survivance des réseaux chiites traditionnels ; existe-t-il un « arc chiite' » ?

La sociologie religieuse du chiisme iranien a été profondément transformée par la révolution islamique de 1979, mais elle reste une base de référence et c'est autour d'elle que se recomposent les rapports de force nouveaux.

Chaque musulman chiite se doit de choisir son guide spirituel, son marjah, dont il suit les prescriptions religieuses et morales. Ce marjah est un Grand ayatollah, un « signe de Dieu » qui dirige une école religieuse: à Qom, Mashhad, Téhéran, Tabriz et surtout Nadjaf en Irak, du moins quand les relations politiques le permettaient. Les clercs formés deviennent des mollahs qui sont envoyés dans les villes et villages où ils servent de relais aux conseils du marjah et reçoivent en retour l'argent nécessaire à ses œuvres. L'attribution des titres ne résulte pas d'un diplôme, mais de la reconnaissance de la communauté, du consensus, du réseau.

Chaque marjah, chaque ayatollah, est donc par définition autonome il a son propre réseau et se trouve souvent concurrent de ses collègues. Leur jalousie est proverbiale, même si la discussion, le dialogue, la recherche du consensus pour éviter les divisions qui fragiliseraient les chiites face à la majorité sunnite. Dans chaque ville, en particulier à Qom, les ayatollahs s'entendent pour désigner le chef de leur communauté savante (Howzeh 'elmieh). Depuis un siècle, quelques grands ayatollahs sont reconnus comme particulièrement éminents (ayatollah ol-ozma) et l'un d'entre eux est même reconnu comme le principal marjah (marjah-e taqlid). Saddam Hussein en Irak, puis la République islamique en Iran ont bloqué ce processus, si bien que depuis la mort des derniers grands ayatollahs (Kho'i, Golpayegani), aucun n'a été autorisé à s'imposer. En Iran, Khomeyni, puis Khamene'i se sont auto-proclamés Grand ayatollah, « Guide » par la révolution puis des élections et non pas par le consensus de la communauté des religieux ; en Irak après le massacre ou l'élimination de tous les anciens ayatollahs par Saddam Husein, l'ayatollah Seistani, un des derniers survivants de l'ancien système et tente de s'imposer comme le meilleur représentant de la tradition autonome des religieux chiites.

Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, les religieux iraniens peuvent retourner à Nadjaf qui redevient le cœur du monde chiite qu'il était avant 1921 et l'indépendance de l'Irak qui avait provoqué le développement de Qom. Les religieux de Qom peuvent tenter de retrouver une liberté en se coupant discrètement de la république islamique. Ils reconnaissent Sistani comme marjah, lui donnent leurs impôts (Khoms et Zakat), alors qu'auparavant ils avaient obligation de reconnaître le Guide la République islamique comme guide suprême sur le plan politique mais aussi religieux.

La fin de la guerre au Liban, la chute de Saddam Hussein, et le déclin de l'autorité du Guide en Iran permettent depuis quelques années un regain de la rivalité entre écoles religieuses et la reconstitution des réseaux traditionnels très multipolaires.

En Iran, Qom qui reste de très loin le centre le plus important avec les ayatollahs Marashi ou Amoli, s'est modernisé et ouvert. C'est le centre de l'opposition au chiite politIque de Téhéran ; Mashhad s'est rapidement développé depuis 20 ans grâce à la fondation de l'Astaneh Qods Razavi. Son leader, l'ayatollah Vaezi-Tabassi est la seule personnalité nommée par Khomeyni et qui soit toujours en fonction. C'est le cœur du réseau traditionaliste. En Irak, les choses se remettent en place avec difficulté. Le vieux leader traditionnel Sistani se heurte au clergé militant politique qui voudrait suivre l'exemple iranien et le jeune leader « révolutionnaire » Moqtada Sadr. Au Liban, le Hezbollah qui a été développé avec l'aide iranienne est maintenant autonome. Son leader, Nasrollah, est bien implanté de façon indépendante de Téhéran.

Le nouveau leadership entre ces communautés – sans compter celles de Bahreïn et surtout du Pakistan, est loin d'être structuré, mais les liens sont nombreux, tout d'abord par les mariages et les liens de famille. On continue de se marier entre grandes familles religieuses si bien que tous sont cousins, neveux, beaux-pères ou gendres… Cela explique à la fois les rivalités et leurs limites. Un proverbe dit que les « mollahs se déchirent les chairs mais ne se rompent pas les os » . Dans tous les cas ce retour au fonctionnement du réseau chiite traditionnel, transformé par les 30 dernières années, ne constitue pas un « arc chiite » redouté par les monarchies sunnites de la région. C'est simplement la recomposition d'une réalité socio-religieuse profonde et ancienne, un signe de reconstruction d'une société civile. C'et un réseau traditionnel qui se dynamise.

Les réseaux de liens économiques, de migrations, de diffusion des idées liée aux pèlerinages. Mashhad reste le premier pèlerinage mondial avec plus de 12 millions de pèlerins par an, loin devant La Mecque. Par les dons qu'il reçoit depuis des siècles, la fondation religieuse (vaqf) qui gère le sanctuaire, l'Astaneh Qods Razavi, est devenue une des entreprises les plus riches du pays. Elle peut entretenir un clergé nombreux et de plus en plus présent dans tout le pays, concurrent de Qom. Il faut noter que le Guide Ali Khamene'i est lui même originaire de Mashhad et demeure un très fidèle de Va'ezi Tabassi. L'ayatollah Khomeyni avait dit : «L'Astaneh Qods est le centre de l'Iran ». Une phrase devenue presque devenue la devise de cette fondation, et inscrite sur tous les bâtiments de cette institution dont l'influence dépasse souvent celle de l'État iranien, notamment dans la province orientale du Khorasan. Un réseau local qui a su prendre une dimension nationale grâce à la République islamique. Son influence commence à se développer vers l'Asie centrale (Ouzbekistan) pourtant sunnite, et bien sûr en Afghanistan. C'est à partir de ce réseau religieux que l'Iran conserve une influence forte et stable en Afghanistan. On verra plus loin comment cette Fondation a construit un nouvel empire financier.

Ce système traditionnel a cependant été gravement démantelé par la Révolution islamique elle-même et par l'ayatollah Khomeyni qui ont pris le contrôle de l'État, des pouvoirs, en donnant au clergé un rôle d'autorité et non plus de critique. Les divisions politiques sont devenues claires et ouvertes entre le clergé de Téhéran ancré dans la gestion du pays, fidèle au principe du velayat-e faghi, du Guide, et celui de Qom et des écoles de théologie fidèle à la tradition quiétiste. Le plus grave et durable concerne l'autonomie financière du clergé dont les revenus venant des fidèles et des impôts religieux volontaires sont désormais minimisés par l'argent public auquel le clergé a un accès direct. La rente pétrolière est plus rémunératrice que les contributions volontaires sur les bénéfices sur la vente des tapis ou la production de seigle… Le système traditionnel se maintient, mais a été corrompu par la facilité.

Ce n'est plus le lien entre le clergé et les commerçants ou les grands propriétaires qui assure la cohésion et donne de l'énergie au réseau traditionnel chiite, mais son ancrage dans la société moderne actuelle. Les entreprises ont remplacé les bazaris. Ces réseaux traditionnels continuent donc d'exister et de constituer un référentiel culturel et social, dont le contenu a changé, mais qui montre à quel point le clergé chiite a su s'adapter. Leur succès en politique le prouve.

2. Les réseaux politiques : de l'école coranique aux débats internationaux

La prise du pouvoir par le clergé est contraire à la tradition quiétiste du chiisme, et c'est d'ailleurs un débat toujours brûlant au sein de la classe politique iranienne et parmi le clergé que de savoir si le « gouvernement du Guide » (velayat e faqih) est légitime. On s'accorde sur un magistère moral, mais pas sur la gestion directe des affaires. Ces débats politico-théologiques n'ont pas empêché, dans la pratique, à une partie importante du clergé chiite iranien de participer activement à la gestion d'un État aussi important e complexe que l'Iran. Cette expérience est unique. Aucun clergé au monde, et particulièrement aucun clergé musulman, n'a une telle expérience, ce qui fait du clergé chiite iranien le plus le plus « moderne » et expérimenté du monde. Il a intégré un système de pouvoir qu'il n'avait pas et dispose désormais d'un nouveau réseau unique et dont on ne mesure pas encore les conséquences.

Ces religieux ont en général fait assez peu d'études religieuses, mais ils ont intégré les tribunaux islamiques, les fondations, les services de renseignement, l'armée, comme fonctionnaires, comme commissaire politique envoyé spécial du Guide dans les administrations. Ils sont en général réussi avec une rare efficacité non pas pour gérer techniquement un dossier mais pour avoir une pratique efficace du pouvoir. Ils ont réussi à s'imposer, faisant de l'Iran « l'Iran des mollahs », quitte à se faire détester ou contester. Certains ont particulièrement réussi, comme Hassan Rouhani qui a dirigé les négociations sur le nucléaire avec l'Union européenne, qui a fait des études de physique à Oxford, avant de faire de la théologie puis de la politique. Il n'est pas isolé.

Ce « clergé juré » qui a fait sa carrière dans les cercles du pouvoir et non dans les mosquées ou les écoles de théologie, est aussi nombreux que le clergé « réfractaire » qui cherche au contraire à rester dans ses fonctions religieuses. Certains sont à cheval entre les deux systèmes, mais cette situation donne au clergé iranien à la fois une fragilité, en cas de changement de gouvernement ou de changement de régime, mais aussi influence et une puissance durable dans un domaine nouveau, dans des cercles jusque là inconnus du clergé.

L'organisation de partis et organisations politiques ou culturelles laïques est encore plus remarquable. S'ils n'ont pas réussi à faire durer le « Parti de le république islamique » ils ont créé de multiples organisations et associations qui ne fonctionnent pas comme les écoles religieuse. Il y a donc eu une sécularisation des méthodes du clergé. Qui s'est ainsi « modernisé » de façon durable et profonde.

Tous les religieux n'ont pas été des procureurs chargés de la répression. Certains se sont fait apprécier, même dans la justice, ils sont acquis des relations internationales avec d'autres gouvernements, d'autres institutions, politiques, militaires, économiques. Le domaine du renseignement et de collectivités locales (préfecture, gouvernements locaux) est particulièrement sensible leur permettant de construire des réseaux d'influence, de renseignement, profond qu'aucun gouvernement ne pourra éradique rapidement. Cette expérience inclus les réseaux clandestins ayant des activités au besoin terroristes.

Ce nouveau réseau politique du clergé iranien est bien sûr ancré dans le réseau traditionnel et sur une modernisation intellectuelle. Certains religieux ayant une formation universitaire, souvent scientifique, ont développé leur activité dans la réflexion théologique, en relation avec cette expérience politique nouvelle. Leur conclusion est souvent une volonté de séparer le religieux du politique, ce qui leur vaut la prison, mais leur succès est très grand dans la population. Ces Sorush, Kadivar, Shabestari, sont peut être les Calvin et Luther de l'islam. Leurs écrits sont lus et appréciés même dans les pays sunnites (Liban), créant un nouveau réseau inter islamique tout à fait nouveau. Là encore l'expérience iranienne pourrait avoir des conséquences insolites. Ces religieux participent désormais aux think tanks et jouent un rôle dans les débats intellectuels internationaux. C'est nouveau. Le réseau chiite dépasse le territoire chiite.

Le régime politique iranien ne durera pas éternellement dans sa forme actuelle, mais il est certain que les réseaux politiques nouveau mis en place durant ces années par le clergé sont durables. Les rapports État-religion qui passaient jadis par le système du bazar et des féodaux, est maintenant bien plus complexe. Il ne s'agit pas d'un parti politique religieux, mais d'un système complexe, rejeté par une majorité de la population pour son action répressive, mais qui a donné au clergé chiite les moyens de résister à toute tempête politique.

3. Les réseaux financiers : la garantie de durer.

L'autonomie financière du clergé chiite a été une des bases du succès de la révolution islamique et surtout de la prise du pouvoir par cette fraction des forces qui ont renverse le chah. Comme on l'a vu, ce système ancien des impôts religieux, des pèlerinages et gestion des biens vaqf continue, même si l'argent public s'est ajouté à celui des fidèles en changeant, de ce fait, les rapports de force et en fragilisant l'indépendance du clergé.

Pourtant le caractère durable de l'influence cléricale en Iran semble assuré grâce à la mise en place d'un nouveau réseau financier, fondé sur les entreprises et l'économie moderne nationale ou internationale.

Dans les premiers temps, le clergé, comme toutes les forces ayant accès à l'argent public et à la rente pétrolière, a bénéficié de cette manne qui était auparavant réservée à la bourgeoisie de la cour. Par les emplois dans l'administration, et surtout dans la politique à tous les niveaux, et tous les domaines, les religieux chiites ont bénéficié de salaires et d'indemnités auxquelles ils n'étaient pas habitués. Ces avantages perdurent, mais l'évolution politique du pays est telle que les plus clairvoyants se sont efforces de prendre leurs distances avec ces avantages trop directs du pouvoir, afin d'éviter les conséquences d'un changement politique brutal qui les priverait à la fois de leur influence et de leurs sources de financement donc de leur autonomie.

Une première solution a consisté, notamment par le biais des Fondations religieuses, de placer à l'étranger des sommes destinées aux « actions charitables » mais aussi utilisables, le moment venu en cas de besoin, dans un but politique. Les actions vers les populations chiites du Liban ou les Palestiniens sont les plus connues. Cette pratique n'a rien de nouveau ni d'original de la part d'une force politique de dimension internationale, mais désormais, le clergé chiite iranien, est devenu un acteur durable de ces réseaux, par le nombre de personnes concernées – chaque faction religieuse a cherché sa place, dans la tradition d'indépendance de chaque ayatollah, - mais surtout par le montant des sommes concernées qui n'a rien à voir avec celles des fondations religieuses charitables traditionnelles. Il y a donc une sorte de « normalisation » du clergé chiite qui dispose désormais des moyens « classiques » des divers lobbies internationaux. Leur implantation et leur ampleur restent cependant très en retrait par rapport à ce que les réseaux saoudiens ont mis en place depuis très longtemps avec l'efficacité que l'on connaît du Pakistan à l'Afrique sahélienne, de Londres à New York.

Le changement le plus original et profond dans le financement autonome du clergé n'est pas dans ce réseau international de structure « classique » fondé sur des lobbies et les fonds de l'État, mais dans les investissements du clergé et de ses alliés dans les entreprises et l'économie iranienne moderne, avec le secteur privé.

Alors que l'économie iranienne était à la mort de l'ayatollah Khomeyni en 1989, une des plus « soviétisée » du monde, une politique de privatisation, pragmatiste, a été mise en œuvre par le nouveau gouvernement animé par Hashemi Rafsandjani. La plupart des entreprises confisquée ou nationalisées à la Révolution ont été vendues par l'État. La création de la Bourse de Téhéran permettait au grand public d'acheter des actions, mais en fait les appels d'offre étaient restreints et les prix sous-évalués, permettant aux seuls initiés d'acquérir, avec l'aide des banques nationalisées, les meilleures entreprises iraniennes. Aujourd'hui l'État contrôle toujours largement l'économie iranienne, comme à l'époque du chah, mais le secteur privé s'est rapidement développé et devient rentable et concurrentiel. Cette économie aux profits protégés par des droits de douanes, par un marché intérieur dynamique et par une rente pétrolière tous les jours plus abondante, est en progrès rapide depuis 2002 avec l'ouverture aux capitaux et aux associations avec les entreprises étrangères.

Le clergé n'a pas participé directement à ces opérations financières. Car dans la quasi totalité des cas les bénéficiaires ont été leurs enfants, leurs conjoints, parents, ou des prête-noms. Le réseau familial s'est élargi. Depuis les privatisations, les entreprises ont été vendues, restructurées, si bien qu'il est aujourd'hui impossible de dire clairement à qui elles appartiennent. Des scandales ont été dénoncés et les coupables condamnés des 1995, en particulier le frère de Mohsen Rafiqdoust, ministre des Gardiens de la révolution et président de la Fondation des Déshérités. Dans les années 2000 ce sont les « fils à papa » (les « aghazadeh ») qui ont été dénoncés dans la presse pour avoir abusé de l'influence politique de leurs parents. Ces nouveaux riches, fils de dignitaires religieux ou de personnalités influentes, souvent formés en Europe ou en Amérique du Nord, s'étaient laissés allés à des écarts vite corrigés. Ils sont intégrés dans les réseaux de l‘économie internationale, sont les partenaires des grands groupes financiers ou industriels. La meilleure défense contre une attaque interne.

Alors que dans les années 1970 les élites iraniennes de la politique avaient leurs relais dans l'économie internationale, les élites religieuses en étaient exclues. Cette marginalisation n'existe plus. Désormais le clergé, qui est une des composantes de la société et de la vie politique et sociale iranienne, dispose, en plus des moyens traditionnels liés à son institution, de moyens financiers propres, personnels. Certes ces richesses ne sont pas liées aux fonctions religieuses du clergé, mais désormais ce sont les familles religieuses qui détiennent la richesse, alors que jadis les religieux devaient demander leurs moyens aux riches féodaux ou bazaris. Ils sont devenus eux-mêmes détenteurs du capital et disposent ainsi d'une autonomie encore plus renforcée et durable. Aucun changement de régime politique n'est actuellement en mesure de démanteler un système économique aussi complexe sans provoquer une crise économique de grande ampleur.

Cette modernisation a par ailleurs été systématique concernant les grands vaqf, comme celui de l' Astaneh Qods Razavi de Mashhad qui a investi dans les industries et activités les plus diverses et est devenu un acteur financier majeur de l'économie iranienne moderne. La rente foncière liée aux loyers des terrains et bâtiments urbains ou des immenses terres agricoles est dépassée. La fondation est devenue un acteur durable de l'économie.

Conclusion

Le clergé chiite iranien a réussi à dépasser les avantages qu'il a acquis en prenant le pouvoir et donc le contrôle de la rente pétrolière iranienne. Certes les abus et errements dans ce domaine ont été évidents, mais pas originaux dans leur nature, car tout groupe au pouvoir en fait bénéficier ses partisans. Les blocages restent encore graves dans ce domaine, comme le confirme le succès électoral de Mahmoud Ahmadinejad, le nouveau président iranien, est d'avoir promis de lutter contre la corruption et les abus de ceux qui ont profité de leur pouvoir politiques à des fins personnelles. La défaite de Hashemi-Rafsandjani, symbole du nouveau réseau économico-politique du clergé montre à quel point les données sont changé et combien le clergé chiite actuel n'est plus le même que celui de 1979. Parmi les chiites, certains approuvent cette évolution du clergé, d'autres non.

Le plus original est le fait que le clergé a réussi, tant dans les domaine intellectuel et religieux, que politique ou économique, de tirer les leçons de 25 ans de gestion d'un grand État, pour se renforcer, s'adapter et être capable de continue de jouer un rôle dans la vie iranienne, selon les aléas de l'histoire, à une autre place, avec d'autres moyens, mais en restant toujours présent.

La culture, la société, la politique iraniennes sont partagés entre l'Iran, l'islam et l'internationale. Certains pensent que la composante islamique disparaîtra en cas de changement de régime en Iran. C'est une erreur évidente. Un réseau ne meurt pas, il s'adapte. L'exemple des anciens réseaux religieux chiites est en train de le confirmer.

Ce texte sera complété par des cartes et illustrations (fichier PowerPoint)

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