L'islam en ses réseaux :
des nouvelles représentations aux nouvelles solidarités

Marc Lavergne

Directeur de recherches, CNRS

Résumé

Le monde musulman s'est tissé le long d'axes commerciaux, au sein du monde arabe d'abord, où la conquête a été avant tout une conquête de centres urbains dont la vocation commerçante était prééminente. L'islam s'est ainsi répandu à partir de ces pôles du commerce à longue distance,  le long d'axes maritimes (Afrique orientale, Insulinde) ou terrestres (route de la soie, pistes caravanières transsahariennes), tandis que les campagnes du monde arabe demeuraient à l'écart de ces flux et des changements culturels qui en ont résulté. Ceux-ci ont survécu aux conditions de leur apparition et à la colonisation qui en a interrompu les itinéraires : si les échanges commerciaux se sont éteints sous l'effet des changements techniques et des nouvelles polarisations induites par la domination occidentale sur les pays du Sud, ces réseaux subsistent sous la forme des souvenirs, parfois mythiques, des origines et des liens confrériques. Ceux-ci sont organisés autour de pôles de formation religieuse qui exercent une attraction transnationale, voire intercontinentale au sein de l'Oumma. Mais les pouvoirs centralisés et d'orientation laïcisante, qui sont à la tête des Etats-nations fondés au XXè siècle, se sont efforcés de contrôler et de remodeler les espaces sur lesquels ils exercent leur souveraineté, en anéantissant les réseaux qui les transcendaient.

Sous l'idéologie de ces Etats-nations, le monde arabe a développé un sentiment de solidarité, où l'appartenance à l'Oumma islamique ne trouvait plus de traduction concrète que dans ces confréries considérées comme un héritage du passé et dans le pèlerinage annuel à La Mecque.

Mais ces solidarités connaissent aujourd'hui un regain qui se traduit par une réactivation d'axes ancestraux, alimentés par de nouveaux réseaux de solidarité et de militantisme. Plusieurs facteurs concourent à cette réémergence d'un monde musulman identifiable par ses réseaux, estompant les différences historiques et culturelles entre ces deux ensembles « emboîtés » :

  • l'échec des nationalismes arabes et le démantèlement de l'URSS ont permis à l'islam de reprendre une place structurante au sein des sociétés concernées et a permis la levée des barrières qui enfermaient l'islam balkanique, caucasien, russe ou d'Asie centrale, voire même chinois. De nouvelles solidarités militantes ont pris le dessus de la cause palestinienne, qui était limitée au monde arabe et qui a subi le contrecoup de ses divisions : les nouveaux terrains où s'affirment la solidarité islamique sont situés hors du monde arabe : Afghanistan, Cachemire, Tchétchénie, Bosnie et Kossovo, Philippines... ;

  • cette solidarité est portée par de nouvelles technologies qui abolissent les distances et les contraintes des différences culturelles : Internet a succédé à la circulation des cassettes audio des années 70, la télévision par satellite (Al-Jazeera) s'affranchit des frontières. Ces média ne font pas que véhiculer des messages et des injonctions, mais ouvrent des forums permanents où se brassent et se nouent les nouvelles solidarités. La généralisation de l'instruction, le poids des migrations internationales sont le support de ces échanges d'idées, dont la langue arabe n'est plus le seul vecteur. Ils intègrent en effet une nouvelle dimension, celle de l'islam d'Amérique du Nord et d'Europe occidentale, qui y prend part sur fond d'exclusion et de chômage, conduisant à l'apparition de territoires virtuels qui sont d'abord des nœuds de réseaux, comme le « Londonistan », ou les « banlieues », espaces où le contrôle des esprits l'emporte sur celui de l'espace. Ces nouveaux réseaux nés de l'immigration et des héritages de la colonisation transcendent les frontières Nord-Sud, entre « l'Empire et les nouveaux Barbares » et peuvent se révéler facteurs ou démentis du « Choc des civilisations ».

Les pôles de ces réseaux au Sud peuvent être les lieux de conflits où s'exerce la solidarité militante d'une Internationale islamiste multiforme (Afghanistan, Tchétchénie…), et des lieux ou des zones de non-droit où un ordre/désordre nouveau s'impose, revêtu parfois d'attributs de souveraineté. Doubaï, Beyrouth et la Békaa libanaise, la Somalie… sont à des degrés, à des moments et sous des formes diverses les nœuds de réseaux financiers, mafieux, politiques et idéologiques qui relient entre eux les réseaux Sud-Sud ou Nord-Sud.

Cette multipolarisation mouvante et décentralisée tend à rejeter dans l'ombre les centres traditionnels de la fonction religieuse, comme La Mecque, Le Caire, Qom ou Nadjaf. Les prédicateurs et les docteurs de la foi souvent stipendiés et contrôlés par les Etats, cèdent le pas à des mentors autoproclamés, rompus aux techniques de communication modernes, et souvent basés hors du monde arabe, et même musulman.

Ces nouvelles solidarités sont assises sur de nouveaux réseaux économiques et politiques interétatiques :

  • Face à une Ligue arabe impuissante et divisée idéologiquement, l'Organisation de la Conférence Islamique est un lieu de débats ouverts et animés : au-delà de l'antagonisme récurrent entre l'Arabie Saoudite et l'Iran s'y traitent les dossiers communs de l'Oumma ;

  • Face à une OPAEP qui n'a jamais trouvé son rôle, l'OPEP réunit les poids lourds de la production pétrolière, avec l'Iran, l'Indonésie, en collaboration étroite avec le Nigéria, etc. ;

  • Les échanges humains et commerciaux, en s'intensifiant, entraînent la découverte mutuelle et le rapprochement de communautés musulmanes éloignées : entre le Golfe et l'Asie du Sud et du Sud-Est en partie musulmane (Inde, Pakistan, Bangla Desh, Indonésie, Malaisie, etc.), les migrations de travail revivifient des liens séculaires, comme les contacts commerciaux entre l'emporium de Dubaï, la Somalie et l'Afrique noire ou l'Asie centrale.

  • Les flux financiers qui irriguent ces réseaux sont eux-mêmes liés à l'existence de supports technologiques immatériels et de paradis fiscaux ou de zones franches, échappant au moins pour une part au contrôle des Etats : transfert des remises des émigrés, contrebandes, trafics de produits illicites sont tous favorisés par et facilitent en retour le fonctionnement de ces réseaux de solidarité.

Dans la présentation de cet « islam en ses réseaux », on voit que la part accordée à l'Islam en tant que religion, c'est-à-dire à la foi et à ses dogmes, est restreinte. Certes, l'Islam est affirmé aujourd'hui par les animateurs de ces réseaux avec une vigueur inouïe comme ciment des communautés concernées, comme élément déterminant de leur existence même. Mais il s‘agit d'un islam a-historique, réduit à sa plus simple expression, par des prédicateurs peu formés aux sciences religieuses traditionnelles enseignées dans les Universités d'Al-Azhar ou de Nadjaf : cet islam « fast-food », affirmant sa volonté de dépasser les clivages hérités de l'histoire, est formaté pour toucher un public large. Aux dissensions entre sunnites et chiites ou entre différentes écoles de pensée et différentes écoles juridiques, doit se substituer, chez les plus avant-gardistes et les plus conscients, la version la plus fondamentaliste, c'est-à-dire la plus simpliste et la plus réductrice, mais en même temps, paradoxalement, la plus moderne, car la plus adaptée à l'ère de la vitesse et de la communication de masse. Celle-ci est en effet censée répondre à la demande de supplément d'âme de ces sociétés et à leur situation propre d'infériorité et de soumission aux valeurs et aux modèles occidentaux : hanbalisme d'Ibn Taïmiyya d'un côté, khomeynisme de l'autre, les deux pouvant se rejoindre, dans l'optique d'un Hassan el-Tourabi, dans un Islam réunifié par le combat contre le matérialisme occidental.

En cela, les réseaux de l'islam sont ceux de la mondialisation, épousant les contours d'un marché qu'il s'agir d'élargir, de conquérir ou de reconquérir en utilisant les moyens, mais aussi les discours répondant à ses besoins actuels. Ceux-ci ne sont pas cantonnés au champ spirituel, celui-ci servant de cadre culturel à une revendication de partage des ressources au sein des Etats (soutien aux mouvements de « déshérités ») comme entre Nord et Sud (soutien aux nouveaux avatars du Tiers-mondisme comme l'altermondialisme).

La configuration et la mise en œuvre des nouveaux réseaux de l'islam sont le produit de la mondialisation technologique, économique et politique, mais elles en sont en même temps une des figures majeures, injectant du sens dans cette reconfiguration des relations humaines et sociales à l'échelle de la planète.

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