LES RÉSEAUX DE LANGUES

Henriette Walter, Bertrand Lemartinel et Roland Breton

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Si les langues peuvent parfois apparaître figées par leurs grammaires, leurs dictionnaires et donc isolées par leurs normes, elles n'en sont pas moins des faits vivants attachées à l'histoire et à l'espace des hommes. Elles s'organisent en réseaux, parfois développés à partir de foyers remarquables, dont la tour de Babel est un symbole fort, même si elle n'est pas une vérité linguistique. Ces réseaux sont d'abord le reflet de l'expansion géographique des langues, avant d'être celle des écritures et des chiffres, comme en témoignent les reconstitutions du voyages des mots ou leur substrat géographique.


Il n'est évidemment pas possible de remonter dans un passé profond  pour dire l'origine des langues; le débat, que les spécialistes préfèrent s'interdire, serait aussi tendu que celui qui s'établit sur l'origine géographique des hommes. Mais il est néanmoins permis de retracer quelques généalogies : ainsi, nos familles de langues –à quelques exceptions près, comme le basque – se sont différenciées à partir d'un vieux fonds « indo-européen » (cf. rex en latin, rix dans Vercingétorix, roi, radjah) apporté au cours de longues migrations continentales. les déplacements ne sont pas seulement une vieille histoire ; la colonisation transcontinentale a depuis cinq siècles projeté l'espagnol, le portugais, l'anglais et le français vers les autres continents. Ils se sont attachés à des territoires auxquels ils se sont identifiés. Une dimension proprement géographique caractérise aussi la construction des réseaux de langues : la compacité, par exemple celle des pays arabophones, s'oppose à la dispersion, comme celle du français, parlé du Québec à la Polynésie.

Les faits géographiques s'expriment aussi dans les frontières linguistiques, moins bien dessinées que celles des États. Si les sabirs existent depuis longtemps, comme le prouve la turquerie du Bourgeois Gentilhomme, des interlangues, comme le melandjao franco-hispano-catalan ou le spanglish américain sont encore susceptibles de développer. D'une certaine façon, l'« anglais international » parlé dans les congrès scientifiques semble en faire partie, si l'on considère le baragouin qu'il est souvent devenu, fait de mots techniques et d'une vague syntaxe, le tout agrémenté d'une prononciation approximative. La mondialisation pourrait lui procurer un bel avenir. Mais il ne faut pas nécessairement imaginer que la fusion langagière accompagnera une éventuelle multiculturalité. Aux États-Unis, et contrairement à ce qui s'est jusqu'ici passé – le recul du français cajun au profit de l'anglais en Louisiane en est un bon exemple –on observe aujourd'hui une réelle poussée des hispanophones au détriment des anglo-saxons. Dans bien des villes du SW américain, les premiers sont devenus majoritaires, alors que continuent les migrations latinas

Certes, il existe également des langues sans territoire, comme le caló gitan et ses variantes européennes, mais celles-ci restent clairement minoritaires, comme les idiomes fabriqués, tels l'esperanto. L'expression géographique des réseaux de langues est donc bien un fait essentiel, qui s'est aussi manifestée au travers des systèmes d'écriture utilisés par le monde.


Il est, contrairement à l'origine des langues, aisé de reconnaître celle des signes, qui ont une très brève histoire. Ainsi, la lettre A de notre abécédaire a d'abord été un hiéroglyphe que l'on repère dans la Haute Antiquité moyen-orientale. Il a ensuite été réutilisé par les phéniciens pour constituer la première lettre de leur alphabet ( ðr ), puis par les grecs pour enfin aboutir dans l'alphabet romain ( A ). La plupart des signes des écritures alphabétiques ont ainsi parcouru de longues distances avant de parfois s'ancrer dans des logiques locales, soit en adaptant les lettres, comme le firent Cyrille et Méthode pour les langues slaves, soit en ajoutant des signes diacritiques – c'est le cas du turc ou du vietnamien – modifiant la prononciation. La diffusion de l'alphabet arabe a également dépassé les limites de la langue qu'il souhaitait transcrire, en atteignant par exemple la Perse et le monde indo-européen par l'intermédiaire des textes sacrés de la religion musulmane. Dans cette évolution et ces transits, on voit en filigrane, bien évidemment, les enjeux de pouvoirs, les logiques commerçantes et les processus de domination territoriale. Le maintien des très complexes écritures idéographiques répond aux mêmes processus, mais inversés. Ainsi, l'écriture du chinois – pratiquée par plus du cinquième de l'humanité, est-il besoin de le dire ?– répond à une réelle et durable volonté de fermeture d'un espace géographique très vaste : comment, ne serait-ce que s'orienter, dans un domaine ou les lieux sont d'abord affichés comme des idées plutôt que prononcés ?

La logique est cependant différente lorsqu'il s'agit d'écrire les nombres. Le besoin de simplicité dans le calcul mathématique a éliminé les chiffres romains, pourtant fondé, comme notre système décimal, sur les dix doigts de nos mains et tous les autres modes de numération qui avaient pu être employés dans notre vaste monde. Les écritures binaires ou hexadécimales, redécouvertes par les informaticiens, restent confidentielles. Mais si la nécessité arithmétique l'a emporté, c'est aussi pour faciliter les échanges commerciaux, qu'ils soient locaux ou globaux. ; ainsi les chiffres indiens ont-ils suivi le chemin des caravanes vers l'occident et gagné le monde arabe où ils sont encore employés. Quant à nos chiffres « arabes », ils diffèrent assez profondément de ceux dont on se sert du Machrek au Maghreb !

A l'occasion de ces voyages, les mots et les idées, et pas seulement les signes, ont fait de considérables périples. Le café, parti d'Éthiopie, a pris le nom de moka sur les côtes d'Arabie, avant de recevoir celui de cahué puis celui de café en Turquie, avant de gagner nos établissements parisiens, où le prix du petit noir s'explique peut-être par ce très long voyage… Le chocolat, comme la tomate, venus d'Amérique dans les galions espagnols, ont emprunté leur nom au nahuatl. Le mot thé a, depuis l'Assam et la Chine, transité par la Malaisie, parcouru les océans pour aboutir dans les ports hollandais. Parfois, les vocables sont rhabillés au gré des phonèmes disponibles dans les langues des pays de passage : les papouches persanes – comment peut-on être persan ? – sont devenues des babouches lors des échanges avec l'arabe qui ne dispose pas du son « p ». Le fruit venu d'Orient, que les romains ont appelé praecox (le précoce) a été renommé πραικÌκιον par les grecs ; confondu avec une prune par les arabes à l'Est de la Méditerranée, il devient al barqkq. Retrouvé sous ce nom par les espagnols de la Reconquête, il est baptisé albaricoque pour finir abricot sur nos tables ! Enfin, et entre beaucoup d'autres, l'esquisse italienne (schizzo), après un long détour par l'Europe du Nord, est revenue au Sud sous le nom de sketch. La trace de ces itinéraires trace à la surface du globe un entrelacs remarquable.

Combien de noms communs évoquent également des régions du monde ! Le bungalow nous vient du Bengale. La toile bleue des jeans, le denim, rappelle Nîmes la languedocienne, et le pantalon lui-même le port de Gênes, prononcé à l'anglaise. La faïence nous fait nous souvenir de l'italienne Faenza, même si les compatriotes de Verdi la nomment majolica. Les peu salubres galetas renvoient à la tour de Galatée, sise à Istanbul, la délicate mousseline à l'irakienne Mossoul, aujourd'hui bien agitée. Le parchemin, le satin, le tamarin sont aussi, sous des dehors familiers, des noms de villes et de régions.

Les langues, qui certes divisent le genre humain, sont aussi dans les réseaux qu'elles forment des traits d'union et des richesses qui fertilisent nos esprits. Elles ont aussi une évidente dimension spatiale qui mérite bien l'approche multidisciplinaire que nous avons voulu en faire au Festival International de Géographie de Saint-Dié.

Quelques sources :

Breton R. (2004) : Atlas des Langues, éditions Autrement

Walter H. (1993) : L'aventure des langues en Occident, éd. Robert Laffont

Walter H. (1999) : L'aventure des mots français venus d'ailleurs ", éd. Fixot

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