La mer en réseau, de nouvelles voies pour la mise en mouvement des territoires

Vivre en archipel : le service public de transport aux Açores

Louis Marrou

J. E. Otelo-Université de La Rochelle

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La question de la desserte interne des archipels maritimes est primordiale pour le fonctionnement et le devenir d'îles parfois fortement isolées et à l'écart des fortes densités et des grands foyers de peuplement du monde. L'archipel des Açores dans l'océan Atlantique ne déroge pas à la règle. Composé de neuf îles (Santa Maria, São Miguel, Terceira, Graciosa, São Jorge, Pico, Faial, Flores, Corvo), il s'étale sur 600 km de long, au large des côtes européennes.

Depuis l'époque moderne, l'archipel des Açores est placé entre deux des principaux foyers de peuplement et de civilisations du monde, l'Europe et l'Amérique. Cette position lui a conféré de longue date une situation stratégique remarquable que ce soit à l'heure des « grandes découvertes » européennes, au temps de la navigation à vapeur (dépôt de charbon) ou lors de la seconde guerre mondiale (guerre sous-marine) et des débuts de l'aviation transatlantique commerciale (aéroport escale au milieu de l'océan).

Être bien relié au monde est une chose, pouvoir se rendre facilement d'une île à l'autre en est une autre. C'est ce qu'a longtemps vécu la population açorienne, parfois plus prompte à s'exiler au Brésil, en Californie ou au Canada qu'à passer de l'île de São Miguel à l'île Terceira ou de Flores à Santa Maria. Si les données géographiques tiennent une place importante dans cet état de fait, la volonté qui prévaut depuis le milieu des années 1970 est allée dans le sens d'une nette amélioration des réseaux de transport internes de l'archipel. L'amélioration de l'accessibilité des îles s'est faite dans un contexte d'autonomie régionale et d'intégration européenne.

I-La possibilité d'un archipel

Les neuf îles des Açores offrent toutes les caractéristiques d'un archipel océanique (liens géographiques, historiques, économiques ou culturels, etc.) qui les distinguent des simples rassemblements d'îles, sans identité commune, que nous avons proposé d'appeler des conîlats.

Les îles des Açores sont éloignées d'autres terres tout en étant relativement proches les unes des autres. Les îles les plus proches sont celles de Madère, au sud à environ 800 km. Le continent européen, en l'occurrence le Portugal, est à environ 1 200 km alors que les côtes américaines sont à 3 400 km. Les neuf îles sont donc relativement isolées même si cet isolement est relativisé par le fait que chacune des îles peut voir au moins une autre île de l'ensemble insulaire. Les Açores s'allongent d'est en ouest, de Santa Maria (l'île la plus proche de l'Europe) à Corvo et Flores, les deux îles les plus occidentales. L'archipel comprend trois groupes d'îles. L'ensemble oriental est composé des îles de Santa Maria et São Miguel (la plus grande et la plus peuplée), séparées par 80 km. Le groupe central est numériquement le plus important. Il compte cinq îles qui sont toutes à vue entre elles. Terceira se situe à 120 km environ de São Miguel alors que 220 km séparent l'île de Faial de celle de Flores.

Si les îles ne sont pas très éloignées les unes des autres, elles offrent des profils insulaires marqués. Avec 241 000 habitants pour 2 330 km2, l'archipel présente une densité moyenne de population de 104 hab/km2. Mais l'île de São Miguel représente à elle seule 54,4% de la population en 2001 sur 746 km2 alors que Corvo avec ses 17 km2 ne retient que 425 habitants. On a donc des îles moyennes ou grandes, densément peuplées (São Miguel, Terceira) qui s'opposent à de petites îles, peu peuplées (Corvo, Graciosa, Santa Maria). La population du début du XXIe siècle est similaire à celle d'un siècle plus tôt. En 1960, l'archipel comptait 85 000 habitants de plus qu'aujourd'hui, la baisse de la population s'expliquant par l'accélération de migrations qui sont traditionnelles.

Les neuf îles ont depuis la première moitié du XVe siècle une histoire commune, dépendante du royaume puis de la république portugaise. C'est dans la relation avec la métropole que s'est forgée l'identité açorienne. Ces relations ont souvent été distantes et malaisées et l'archipel a aussi tissé des liens avec d'autres territoires sur le pourtour atlantique : le Brésil (migrations), l'Angleterre (échanges commerciaux), le Canada et les États-Unis d'Amérique (migrations).

II-Mise en réseau de l'archipel et hiérarchie insulaire

Dans le domaine des transports, l'originalité de l'archipel des Açores tient au fait qu'il a été tôt intégré dans un réseau mondial de flux et d'échanges alors que les relations entre les îles sont longtemps restées problématiques.

La difficulté de circulation entre les neuf îles des Açores tient à la situation géographique de l'archipel au milieu de l'Atlantique et à la configuration topographique des îles. Situées aux latitudes moyennes, les Açores connaissent d'octobre à avril des conditions météorologiques difficiles, associant vents forts à des précipitations abondantes. La navigation maritime et l'approche des ports en particulier sont délicates. Les bons sites de ports sont en effet rares, se limitant à ceux de Ponta Delgada (São Miguel), Horta (Faial), Praia da Vitoria et historiquement Angra do Heroísmo (Terceira).

Les îles se sont donc développées sur des schémas relativement proches où l'autarcie se combinait avec quelques rares spécialisations, permettant des flux d'exportation vers l'extérieur (vins de Pico, oranges et ananas de São Miguel et aujourd'hui produits laitiers pour l'ensemble de l'archipel). Ce sont les îles disposant des bonnes infrastructures portuaires qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu. Ce sont elles qui organisent l'espace açorien. São Miguel domine Santa Maria, Terceira « régente » Graciosa et Flores, Corvo. Plus étonnant, la petite île de Faial et son port d'Horta ont mis en coupe réglée la grande île de Pico (deuxième plus grande île de l'archipel).

La principale concurrence voit le jour entre les îles de São Miguel et de Terceira et donc entre les villes-ports de Ponta Delgada et de Angra do Heroísmo. Historiquement, la préminence de Angra repose sur la qualité de son port et sur la concentration des pouvoirs. Ceux-ci sont contestés tout au long du XIXe siècle par Ponta Delgada, qui obtient la partition de l'archipel en trois districts. Chaque ensemble se replie sur lui-même : São Miguel et Santa Maria, Terceira, Graciosa et São Jorge ; Faial, Pico, Flores et Corvo. L'archipel est dans la dépendance du vapeur de Lisbonne qui unit la capitale aux deux archipels de Madère et des Açores. Deux fois par mois, le navire relie les îles entre elles et avec le continent. Les relations au sein de l'archipel ne sont satisfaisantes qu'au sein du groupe central et en particulier entre les îles de Faial et de Pico qui ne sont séparées que par un bras de mer de 6 km. Un service régulier est très tôt mis en place. La montée en puissance de la navigation à vapeur au détriment de la navigation à voile n'a pas fondamentalement modifié la géographie des réseaux à l'intérieur de l'archipel en raison de la faiblesse persistante des infrastructures portuaires.

C'est l'avion qui va profondément modifer les circulations au sein de l'archipel. Les Açores sont associées à l'histoire de l'aviation transatlantique en raison de leur rôle d'escale sur ce qui a longtemps été la plus importante route aérienne mondiale : EuropeðóNew York. Les îles Terceira et de Santa Maria disposent à la fin de la seconde guerre mondiale de deux gros aéroports où se croisent les avions du monde entier. L'effet d'entraînement va être important pour l'aviation régionale avec l'ouverture rapide d'un troisième gros aéroport sur l'île de São Miguel. À; partir du milieu des années 1970, avec l'accession à l'autonomie et la régionalisation, la revendication d'un aéroport pour chaque île va être le credo de tous les ingénieurs et politiciens de l'archipel. La demande repose sur une vision politique de l'aménagement du territoire, les flux de circulation ne permettant pas une rentabilité économique pour la majorité des relations inter-îles. Au milieu des années 1990, chaque île des Açores est dotée d'un aéroport. Ceux de Graciosa, São Jorge et Corvo sont les plus petits en raison des considérations topographiques et du potentiel des îles. À; Corvo, la piste de 800 m barre toute la largeur de l'extrémité méridionale de l'île et permet de recevoir des avions de 25 places.

À; la fin du XXe siècle, les îles des Açores connaissent une accessibilité aérienne de qualité. Trois îles sont en relation directe avec le Portugal continental : São Miguel, Terceira et Faial. La compagnie régionale, la SATA, dispose de deux bases à Ponta Delgada et Lajes qui lui permettent de rayonner sur la totalité de l'archipel. Le succès de l'avion ne se dément pas et le cabotage maritime de passagers se réduit à la liaison Horta-Madalena de part et d'autre du Canal de Pico (180 000 passagers annuels).


III-Le service public de transport aux Açores en 2005

Les Açores, en tant que partie intégrante du Portugal, font partie de l'Union Européenne depuis 1985. La libéralisation des transports entreprise dans l'Union s'applique dans les archipels mais avec des précautions importantes, en particulier dans le domaine aérien.

La reconnaissance d'une spécificité dans le cadre européen

L'archipel est dans une situation de libéralisation contrôlée avec obligation d'un service public en raison de sa position périphérique, de son médiocre développement et de l'étroitesse du marché du fait de la faiblesse des densités de population. Le marché est donc protégé et réglementé et cela tant pour le cabotage maritime que pour la desserte aérienne. On retiendra trois traits principaux :

- une participation financière du gouvernement régional dans les entreprises de transport assurant la desserte des îles ;

- des obligations de service public avec l'engagement par les compagnies de desservir ports et aéroports avec une fréquence minimum ;

- le principe d'une compensation financière pour remédier au déficit chronique des lignes de transport.

L'enjeu des « portes d'entrée » aériennes


Photo n° 1 : L'Airbus « Autonomia » de la SATA-Cliché L. Marrou

Avoir une ligne directe entre le continent et son île est pour chaque responsable insulaire un enjeu politique, économique et d'image. Historiquement, trois îles seulement avaient ce privilège. En 2005, la mise en place du nouveau modèle de transport a été précédé d'âpres négociations et deux îles supplémentaires disposent d'un vol « direct » avec Lisbonne ou Porto. Santa Maria a fait valoir la qualité de ses infrastructures aéroportuaires et sa dimension touristique alors que Pico s'est appuyé sur son statut de seconde île de l'archipel par la taille. Il ne s'agit pour l'heure, pour chacune, que d'un vol hebdomadaire et qui fait escale soit à Terceira soit à São Miguel.

La qualité de la desserte intérieure par avion

L'obligation de service public au profit de la totalité des neuf îles de l'archipel permet une desserte intérieure de qualité très satisfaisante. Toutes les îles sont desservies, y compris Corvo et ses 425 habitants et cela plusieurs fois par semaine. S'il existe des différences notables entre la saison estivale et hivernale, le pourcentage du reste de la population de l'archipel que la population d'une île peut atteindre quotidiennement, et que nous nous proposons d'appeler le «taux d'archipélarité », atteint des sommets. Il est de l'ordre de 98,5%. Lorsque le taux d'archipélarité de Terceira atteint 99,2%, cela signifie qu'en moyenne, par jour, un habitant de Terceira peut atteindre la quasi-totalité des autres îles de l'archipel par avion (en vol direct ou avec correspondance).

Seules les deux îles occidentales de Flores et de Corvo connaissent durant la saison hivernale des journées sans relations aériennes avec le reste de l'archipel. Leur poids minime dans l'archipel (moins de 2% de la population) illustre leur peu d'incidence sur la desserte globale même si elle complique parfois la vie des insulaires. La géographie aérienne de l'archipel souligne la tripolarité de l'organisation territoriale açorienne. Les trois principales villes des Açores : Ponta Delgada, Angra do Heroísmo et Horta, à la tête des îles les plus peuplées, concentrent les pouvoirs et les activités. Les relations sont donc fréquentes et quotidiennes.

Le renouveau du cabotage maritime

Comme pour l'avion, le modèle de transport maritime porte sur la desserte de l'archipel depuis le continent, pour les marchandises, mais aussi pour le transport de passagers entre les îles. Le transport par conteneurs ou en vrac n'est pas simple à organiser. Le trafic est relativement étroit et pulvérisé entre de nombreuses îles (le nouveau règlement de 2005 impose la desserte de chacune des îles par l'entreprise qui gère la liaison PortugalðóAçores.) et surtout il est très déséquilibré. En caricaturant, on peut dire que 2 bateaux sur 3 repartent à vide en direction de Lisbonne ou de Leixoes, le port de Porto. L'obligation de service public a donc un coût qui est supporté par la solidarité nationale.


Photo n° 2 : Le port de commerce de Ponta Delgada (île de São Miguel)-Cliché L. Marrou


Photo n° 3 : Le Golfinho Azul dans le port de Praia da Vitoria (île Terceira)-Cliché L. Marrou


Le gouvernement régional, grâce aux aides européennes, a décidé de réinvestir puissamment dans le transport de passagers à l'intérieur de l'archipel. Depuis 1997, la période estivale a vu renaître une desserte maritime de 8 des 9 îles des Açores, Corvo ne disposant pas d'un port apte à recevoir les bateaux assurant la liaison. À; partir de 2007, ce seront 4 navires qui viendront prendre le relais du Golfinho Azul et du Lady of Mann qui font la joie des adolescents açoriens (1 euro par trajet avec une carte jeune de 45 euros), des migrants et des touristes. C'est bien la desserte tout au long de l'année qui est envisagée pour permettre une véritable concurrence et complémentarité entre les modes de transport aérien et maritime.

Conclusion

La combinaison des aides européennes et de l'obligation de service public dans le cadre de la libéralisation des transports permet à l'archipel des Açores de connaître une accessibilité de qualité. Les capacités d'investissement offrent la possibilité de la construction d'un véritable réseau d'infrastructures aériennes et maritimes efficaces. La volonté politique du choix d'une mobilité choisie, et non contrainte, pour la population açorienne rend possible un service de transport aidé qui joue un rôle important dans la cohésion de l'archipel.

Le retour annoncé d'une desserte maritime tout au long de l'année aura un impact sur la baisse des tarifs de transport entre les îles. En dépit des subventions et des aides, le prix du transport aérien dans l'archipel reste élevé et nombreux sont les Açoriens qui ne prennent l'avion qu'à l'occasion d'un voyage subventionné (carte jeune ; déplacements pour des raisons médicales ou culturelles). La densité du réseau de fanfares aux Açores s'explique sans doute autant par la fibre musicale des participants que par le nombre de voyages « pris en charge » dans l'archipel que permet le fait d'être titulaire d'un pupitre de cornet ou de saxo…

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