Les géographes parlent-ils tous du même monde ?
LES Réseaux intellectuels : hégémonie ANGLO-AMÉRICAINE et vision du monde

Olivier MILHAUD

Université Bordeaux III Michel de Montaigne

Résumé Article complet

Cette conférence porte sur les réseaux intellectuels, c'est-à-dire sur des réseaux difficiles à cerner : ils sont le plus souvent immatériels, fondés sur des contacts, des influences, des connaissances, des liens invisibles. Ils sont pourtant extrêmement puissants : ils soutiennent des hégémonies intellectuelles particulièrement efficaces qui définissent une pensée unique et qu'ils font d'ailleurs passer pour une pensée commune. Ils peuvent même proposer de véritables visions du monde à partir desquelles on pense et on agit.

L'un des exemples majeurs, et des plus tragiques pour les géographes, est celui du « choc des civilisations ». Cette idée du penseur américain Samuel Huntington, initialement publiée dans la revue américaine Foreign Affairs (1993), a ensuite été diffusée dans le monde entier de manière particulièrement efficace, grâce à des médias, des intellectuels et des décideurs politiques, qui pouvaient certes la critiquer mais la plaçaient inévitablement au cœur du débat. On n'avait pas affaire à un réseau organisé, sauf au départ celui des néo-conservateurs américains qui ont su exploiter l'idée. Puis, graduellement, les médias, les intellectuels et les politiques ont fait circuler cette idée, au point que c'est autant l'idée qui circule qui a créé le réseau, que le réseau médiatico-politique qui a assuré la diffusion de l'idée. Que l'on soit pour ou contre, on se positionne par rapport à cette idée, et plus encore par rapport à la formule « choc des civilisations ». Ces réseaux de communication efficaces ont surtout su diffuser le sous-entendu de la formule ; si les civilisations s'entrechoquent, c'est qu'elles sont des blocs solides, fixes et bornés, qui relèveraient de la logique du tiers exclu : on serait ou occidental ou musulman. Soit l'un, soit l'autre, mais certainement pas les deux. C'est-à-dire un monde où les identités seraient figées et univoques. Pourtant, tous les géographes savent qu'une civilisation n'est pas quelque chose de fixe, de strictement délimité, de cohérent et de solide au point d'imaginer tout contact avec l'autre comme un choc inévitable. Comment des choses aussi labiles, changeantes et mouvantes que des processus civilisationnels pourraient-ils s'entrechoquer ? On a pourtant déclaré des guerres pour cette idée et cru à la suite d'Huntington que le monde pouvait se partager en 7 ou 8 civilisations inévitablement antagonistes ! C'est que les réseaux intellectuels humanistes n'ont pas su proposer un autre imaginaire géographique ! Les réseaux intellectuels des géographes (eux qui sont pourtant censés penser un vivre ensemble fait certes de tiraillements mais aussi de fécondations réciproques) ont été inaptes à élaborer un autre discours, à le mettre en valeur, à le diffuser, à forcer les gens à se positionner par rapport à lui. Si on avait su montrer que les civilisations se recoupent, s'entrecroisent, se mélangent, se mêlent, bref si on avait su par exemple parler de civilisations liquides, il devenait impossible de penser un choc. Quand deux masses d'eau se rencontrent, cela fait des vagues tout au plus, et les courants se mélangent forcément. On le voit, une idée fausse, et éminemment discutable d'un point de vue éthique (« choc des civilisations »), est capable de s'imposer quand elle est efficacement relayée par des réseaux intellectuels qui font émerger cette idée, la diffusent, et la placent au centre du débat jusqu'à la caricature.

Cette conférence va se focaliser sur un réseau intellectuel particulier, celui des géographes anglo-américains1. On va voir comment des processus de sélection, d'exclusion, d'hégémonie arrivent à construire et à imposer une certaine vision du monde. On découvrira que les géographes anglo-américains ont su imposer leur hégémonie intellectuelle au plan mondial grâce à des réseaux très puissants, qu'ils ont su rendre des lieux visibles (ceux dont ils parlent) et d'autres totalement invisibles (ceux qu'ils négligent). En somme, et c'est un paradoxe, les géographes de la planète ne parlent pas tous du même monde !

Précisons que le but est de comprendre comment un réseau intellectuel se met en place et comment il fonctionne. L'idée n'est pas du tout de dénoncer les géographes anglo-américains, ni d'être aveugles sur les mêmes processus d'hégémonie et d'exclusion qui opèrent au sein de la géographie française, entre autres. Il s'agit de mettre en lumière un fonctionnement réticulaire de géographes, qui assure leur hégémonie à l'échelle mondiale, et pas seulement nationale.

Je vais dans un premier temps évoquer cette hégémonie anglo-américaine en géographie, dans une deuxième partie souligner ce qui fait la puissance de son réseau intellectuel, et enfin, montrer comment elle met en valeur une certaine vision anglo-américaine aux dépens de toutes les autres.

1. L'hégémonie anglo-américaine en géographie

De récents débats dans les revues anglo-saxonnes ont souligné l'écrasante hégémonie des Anglo-Américains dans la géographie dite internationale. Il s'agit d'une hégémonie tant quantitative que qualitative.

Les comptages bibliométriques sont éloquents : quand on considère les 19 revues géographiques dites « internationales », la proportion d'auteurs anglais ou américains publiés dans la décennie 1990-2000 est de 73,4%, les autres anglo-saxons (canadiens, australiens ou néo-zélandais) comptent pour 13,2%, et enfin tout le reste du monde, c'est-à-dire les Hispanophones, les Francophones, les Germanophones, les autres Européens, les Chinois, les Indiens, pour ne citer que les plus connus, se partagent les derniers 13,4% d'articles publiés. Au final, bien rares sont les géographes francophones, hispanophones, africains ou asiatiques, dont on entend la voix dans la géographie dite internationale.

Rappelons que les journaux qualifiés d'internationaux sont les plus prestigieux dans le monde académique planétaire, et ce sont ceux qui sont considérés comme les meilleurs. Grâce à l'informatique, on peut disséquer les bibliographies des divers articles parus, et on s'aperçoit que les articles les plus cités sur le plan mondial viennent toujours de ces quelques revues anglo-américaines dites internationales. Dans un contexte de marchandisation du savoir et de concurrence entre universités (avec tous ces palmarès pour savoir quelle université est la plus prestigieuse, quel chercheur est le plus productif, quelle revue fait référence), on utilise fatalement des données quantitatives, et l'usage de la bibliométrie s'avère ici crucial !

Dans les universités britanniques par exemple a lieu régulièrement le RAE (Research Assessment Exercise). Chaque enseignant-chercheur doit soumettre quatre articles qu'il a publiés ces dernières années. Les membres du comité d'évaluation regardent dans quelles revues scientifiques ces articles ont été publiés. Si c'est dans une revue prestigieuse, « internationale », et largement citée par les autres chercheurs, alors le chercheur gagne des points. On parle d'impact factor pour désigner le nombre de fois qu'une revue est citée dans les articles des autres revues. On peut ainsi connaître quelle revue importe du savoir ou quelle revue en exporte. Si au contraire, le chercheur a soumis son travail à une revue mineure, il ne gagne pas beaucoup de points. Puis on fait tourner les ordinateurs pour savoir combien de fois les quatre articles ont été cités par d'autres chercheurs, et dans quelles revues. Là encore, il vaut mieux être cité par des chercheurs publiant dans des revues prestigieuses que par des chercheurs publiant dans des revues mineures. Au final, chaque enseignant chercheur obtient un certain score, on totalise tous les scores de chaque université et on accorde des fonds en conséquence : plus vous publiez d'articles prestigieux, c'est-à-dire dans des revues largement citées, plus cela signifie que vous travaillez bien, donc plus vous méritez d'être soutenu financièrement, en récompense de votre travail.

Il existe alors inévitablement des tactiques éditoriales. Vous avez tout intérêt à être moult fois cité par d'autres chercheurs. Le plus simple est donc de citer vos collègues de travail largement, car ça rapportera de l'argent à votre université, mais aussi vos collègues au-delà de votre campus, pour que, flattés par votre attention, ils vous citent en retour, et augmentent ainsi votre score. Il est à ce sujet très révélateur de voir la longueur interminable de certaines bibliographies anglo-saxonnes, qui peuvent compter facilement 80 références, par rapport aux bibliographies françaises qui n'en comptent que 15-30. Avec la logique de comptage des bibliographies, on comprend pourquoi.

Pour qu'un article soit accepté, rappelons qu'il doit être positivement évalué par trois référés. Ces personnes anonymes sont sollicitées par le comité éditorial de la revue et sont (normalement) des spécialistes du sujet que vous abordez dans votre article. Si je vous dis que dans les 19 revues dites internationales, 78.8% des membres des comités éditoriaux sont anglais ou américains, que 9.1% sont les autres anglophones, canadiens, australiens et néo-zélandais, et que seuls 12.1% viennent du reste du monde (Gutiérrez & López-Nieva, 2001), vous pouvez mesurer l'hégémonie anglo-américaine ! En fin d'année, les revues les plus sérieuses publient la liste des référés auxquels ils ont fait appel au cours de l'année écoulée (sans préciser qui a évalué tel ou tel article). Et là, on constate encore une hégémonie écrasante de référés anglo-américains. Rien de plus normal à cela puisque les membres des comités de rédaction appellent en priorité les spécialistes de la question qu'ils connaissent. Or ils les connaissent soit parce qu'ils travaillent avec eux, comme collègues dans une même université britannique ou américaine, ou comme membre du même groupe de travail à l'Association of American Geographers, ou comme ancien collègue quand ils prenaient des années sabbatiques – les chercheurs anglophones prenant très souvent des années sabbatiques dans des universités prestigieuses, « donc » anglophones – soit qu'ils ont vu leurs articles qui font référence dans le champ considéré. Or, pour faire référence dans un champ considéré, il faut être lu et être cité, donc si possible avoir publié dans une revue prestigieuse et dite « internationale », donc in fine être bien inséré dans les réseaux anglo-américains…

C'est là où l'hégémonie anglo-américaine se fait aussi qualitative. Pour arriver à publier dans une revue prestigieuse, contrôlée par les Anglo-Américains à 78.8%, vous devez avoir le même imaginaire disciplinaire, c'est-à-dire vous appuyer sur les mêmes auteurs, les mêmes cadres théoriques, les mêmes exemples clés, et bien sûr les mêmes références bibliographiques. Si vous proposez un article sur la situation industrielle en France et en Italie, vous vous placez certainement dans un cadre théorique qui correspond à la situation franco-italienne et il y a de très fortes chances que vous citiez des auteurs italiens et français. Le référé, très souvent anglo-américain, pourra réagir en vous demandant de citer les spécialistes de la question que lui connaît – vous avez alors droit à une liste d'auteurs anglo-américains – et/ou en vous demandant d'aborder aussi des questions théoriques que lui connaît mieux – vous devez alors adapter votre discours au schéma théorique anglo-américain. En somme, vous devrez parler de la France et de l'Italie avec des idées anglo-américaines, des exemples anglo-américains et des références anglo-américaines. Pour preuve, le retentissant article de Berg et Kearns en 1998 intitulé « America Unlimited », où nos deux auteurs, néo-zélandais, dénonçaient un référé qui trouvait la situation néo-zélandaise qu'ils évoquaient dans l'article « peu représentative » et suggéraient plutôt d'aborder des exemples moins limités, c'est-à-dire anglo-américains…

Comme certains, sans doute, ne me croient pas quant à cette puissance des réseaux anglo-américains pour fixer les lignes des débats disciplinaires, lisons plutôt ce texte reproduit dans la très respectable revue britannique Area (Aalbers, 2004 : 319)

One perplexing problem was dealing with suggestions #13-28 by reviewer B. As you may recall (that is, if you even bother reading the reviews before doing your decision letter), that reviewer listed 16 works that he/she felt we should cite in this paper. These were on a variety of different topics, none of which had any relevance to our work that we could see. Indeed, one was an essay on the Spanish-American War from a high school literary magazine. The only common thread was that all 16 were by the same author, presumably someone reviewer B greatly admires and feels should be more widely cited. To handle this, we have modified the introduction and added, after the review of relevant literature, a subsection entitled ‘Review of Irrelevant Literature' that discusses these articles and also duly addresses some of the more asinine suggestions by other reviewers.

Ainsi, on doit publier dans les revues internationales pour être bien notés, mais celles-ci sont suffisamment contrôlées par les Anglo-Américains pour fixer des cadres théoriques selon la mode anglophone, exiger de citer les références obligées du monde anglo-saxon, et développer des idées essentiellement anglo-américaines.

today, perhaps for the first time in the history of our discipline, there is the undisputed hegemony of one single geography, Anglo-American geography, which sets the guidelines for intellectual debate in many parts of the world (Garcia-Ramon, 2003: 1).


2. Puissance des réseaux intellectuels anglo-américains

En fait, les géographes anglo-américains travaillent dans des réseaux scientifiques particulièrement efficaces, relayés par des revues prestigieuses et de grandes conférences internationales.

On a déjà décrit le rôle des pratiques éditoriales des revues scientifiques dites internationales, qui sont en fait contrôlées par les Anglo-Américains. Mais on peut aussi mentionner le rôle des grandes conférences internationales. Vous savez que le Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges travaille en partenariat avec l'Union Géographique Internationale, qui regroupe les géographes du monde… ou plutôt surtout les géographes du monde non anglophone. De fait, les congrès annuels de l'Association of American Geographers attirent bien souvent plus de monde que les congrès de l'UGI. Certes, en 2004 à Glasgow on comptait bon nombre d'Anglo-Américains au congrès de l'UGI, mais c'est que les Britanniques organisaient au même moment au même endroit leur réunion de l'Institute of British Geographers. De fait, pour avoir une audience internationale, donc être bien évalué dans votre université, vous avez tout intérêt à publier dans les revues internationales, c'est-à-dire en fait anglo-américaines, donc vous devez vous insérer dans les réseaux anglo-américains. Et il n'y a rien de mieux à faire pour cela que de fuir les réunions de l'Union Géographique Internationale et au contraire de vous précipiter aux congrès annuels de l'Association of American Geographers ou de l'Institute of British Geographers. C'est là où vous rencontrerez les éditeurs des revues dites internationales et surtout là où vous baignerez dans un schéma théorique bien anglo-américain, où vous entendrez les mêmes références bibliographiques circuler, et où, au lieu d'admirer Roger Brunet ou Yves Lacoste ou Philippe Pinchemel, vous vous familiariserez avec les noms de Nigel Thrift, Derek Gregory, Sarah Whatmore ou Trevor Barnes.

Les maisons d'édition anglo-américaines jouent naturellement aussi un rôle crucial. A la différence des maisons françaises, elles prisent particulièrement les recueils d'articles. Il faut dire que les chercheurs sortent gagnants du système : imaginez que vous dirigez un ouvrage collectif dont vous écrivez l'introduction et un chapitre, cela vous compte pour trois publications : 1- la coordination de l'ouvrage, 2- l'introduction, 3- le chapitre que vous écrivez. L'habileté consiste alors à rassembler des articles de chercheurs très prestigieux et de vous placer en coordinateur du livre. Vous apparaissez alors sur un pied d'égalité avec eux et surtout, surtout, votre nom apparaît dans les bibliographies : dès qu'on cite un chapitre rédigé par un chercheur prestigieux qui a publié chez vous, on précise en bibliographie Chapitre de Untel In Vous-même (2005).

Mais, au-delà des pratiques éditoriales, il y a un autre aspect qui soutient ce réseau intellectuel si efficace. Il s'agit du rôle de la langue anglaise. L'anglais est la langue du Social Science Citation Index, où on comptabilise dans combien d'articles – écrits en anglais donc – on cite vos articles. Naturellement il y a plus de chances si vous écrivez dans des revues francophones et italianophones d'être cité par des Francophones et des Italianophones. Logiquement, les scores des chercheurs non anglophones sont particulièrement faibles dans le Social Science Citation Index, dont la langue est l'anglais. Comme l'anglais devient la lingua franca de la géographie internationale, il renforce autant la position des maisons de publication anglophones que celle des chercheurs anglophones qui écrivent directement dans leur langue (Kitchin, à paraître). Certains auteurs ont même montré que plus vos articles sont connus internationalement mais hors de la sphère anglophone, moins ils ont un impact factor important (Leyshon et al., 2002) !

La diffusion de l'anglais comme langue internationale a une conséquence géographiquement intéressante : la géographie anglo-américaine, qui est pourtant éminemment inscrite dans un contexte géographique limité, strictement anglo-américain, circule à travers le monde comme la géographie internationale. La diffusion mondiale de l'anglais cache l'origine locale de la géographie anglo-américaine. Ce jeu d'échelles est renforcé par un autre phénomène géographique : une structuration centre/périphérie. Comme l'affirme le géographe grec Vaiou

these [hegemonic editorial] practices, linked to the allegedly descriptive neutrality of concepts and categories, tend to conceal the local dimensions of Anglophone theoretical production and reinforce its dominant position in, even its identification with, international discourse . . . thereby constructing other geographical traditions with long histories and geographies (for example, French or Spanish) as local (Vaiou, 2003: 134).


Et il ajoute :

dominant discourse is formulated, communicated, reproduced, and reinforced through . . . Anglophone journals and to a lesser extent through books, conferences, seminars, etc. In these writing and communication spaces, power relations take shape through well-established practices of regulation, selection, marginalization, and exclusion, which contribute to the construction of a ‘center-periphery' imaginary with regard to those placed outside the Anglophone world (Vaiou, 2003: 134).


En fait, les traditions géographiques qui ne sont pas made in USA ou made in Great Britain, qui sont donc périphériques, ont droit de cité dans les revues anglo-américaines seulement comme exemples locaux, jamais comme propositions théoriques centrales. Les frontières épistémologiques et les débats théoriques sont fixés par les Anglo-Américains et les autres ne peuvent apporter que des exemples ou des données corroborant ou nuançant ces schémas.

geography's ‘conceptual space' is thus constituted in highly ethnocentric terms. . . Geographies of the United Kingdom and America are unmarked by limits – they constitute the field of geography. . . . By contrast, geographies of other people and places become marked as Other – exotic, transgressive, extraordinary, and by no means representative (Berg, Kearns, 1998: 129).

En un mot, dans la géographie des loisirs, Disneyworld sera représentatif, le Parc Astérix ne le sera pas. Cette anglo-américanisation de la géographie dite internationale véhicule aussi l'idée pourtant discutable que les concepts et les catégories sont interchangeables d'une communauté de connaissance à une autre et parfaitement traduisibles d'une langue à l'autre. Prenons l'exemple du mot anglais place, que l'on traduit souvent par lieu, alors même qu'il signifie le plus souvent chez les géographes anglo-américains espace approprié, c'est-à-dire non pas lieu mais territoire en géographie française. Territory a un sens plus restrictif en anglais que le mot territoire. Rappelons aussi que le Glossaire Géographique International d'Emil Meynen (1985) proposait un appendice de 39 expressions géographiques japonaises intraduisibles de manière simple en anglais. Et mêmes les traductions vers l'anglais, quand elles existent, tendent à éliminer les traces de l'origine géographique particulière du texte de départ (Desbiens, 2002).

3. Liens visibles, lieux invisibles !

Ce qui se cache derrière tout ce débat, c'est qu'il existe une « géographie de la vérité » (Thrift et al., 1995) : les connaissances sont situées, elles prennent sens dans un contexte localisé, dans une culture précise, dans une langue particulière, elles font référence à une situation circonscrite (Geertz, 1983, Livingstone, 2000). Alors naturellement on peut dire que les géographes anglo-américains citent souvent Derrida et Foucault, qui sont des auteurs français. Certes, mais ils les citent selon des débats anglo-américains et non pas pour leur apport qui était une intervention post-structuraliste qui ne se comprend totalement que dans les pays qui avaient une forte école structuraliste, à l'image de la France des années 1960. Le contresens est à son comble avec un Michel Foucault constamment cité comme dénonciateur des pouvoirs et systèmes de souveraineté s'exerçant sur l'individu, alors même qu'il soulignait surtout la puissance des normes que chaque individu endosse et réactualise presque à son insu. Chivallon (L'espace géographique, 2004) a bien montré aussi les mauvaises interprétations de Soja lisant Henri Lefebvre. Quand les géographes anglo-américains étudient la géographie sociale de leurs villes selon des catégories raciales ou religieuses, nous ne pouvons pas les suivre, parce que depuis le régime de Vichy, on n'ose plus en France utiliser de schémas religieux ou ethniques, et on refuse de faire des statistiques sur le sujet.

Les réseaux intellectuels anglo-américains permettent aux géographes de ces deux pays de proposer une certaine vision du monde et de rendre certains lieux visibles…et de (trop) nombreux autres invisibles ! Les réseaux anglo-américains élaborent en effet une certaine approche de la géographie – que seuls les Anglo-Américains partagent – mais qui circule à travers le monde comme la géographie internationale. Pour prendre un exemple, et pour montrer que cette géographie anglo-américaine est passionnante bien qu'hégémonique, ils s'intéressent énormément à la théorie post-coloniale : voir comment le monde a été transformé par la colonisation, comment la géographie elle-même a participé à l'impérialisme occidental, comment les identités des colonisés ont été brimées et comment la métropole en retour a été transformée, comment la construction de la connaissance s'est faite selon des schémas occidentaux et a raté la pertinence des connaissances indigènes, etc. Cela donne lieu a des pages passionnantes de géographie historique mais aussi parfois sur la situation actuelle avec un Marcus Power n'hésitant pas à consacrer toute une page dans son livre Rethinking Development Geographies sur, je cite, « la vision colonialiste de Tony Blair sur l'Afrique ». On peut douter que des géographes français oseraient parler en ces termes de la continuité colonialiste de la francophonie par exemple. Cependant, le problème de cette géographie post-coloniale, c'est qu'elle mène à ignorer des zones entières qui n'ont pas été colonisées par l'Occident (l'Asie centrale par exemple) et des lieux où la problématique postcoloniale ne se pose pas.

Par ailleurs, certaines idées ou certaines approches non-anglo-américaines sont jugées inintéressantes dans la géographie dite internationale, mais particulièrement étudiées en France. Prenons le cas du paysage. En France on peut se passionner pour ses transformations, sa dimension environnementale, les interactions nature/société, les perceptions qu'on a de ce spectacle et de cette matérialité. Des géographes américains sautent le pas et ont tendance à définir le paysage directement comme une façon de voir le monde (Cosgrove, 1998) ! Si bien que l'approche française qui saisit le paysage surtout dans la matérialité de ses formes est jugée dépassée et trop traditionnelle dans la géographie anglo-américaine.

Inutile de préciser que notre vision du monde de géographes français n'est pas vierge non plus de zones d'ombre et de lieux rendus invisibles par nos pratiques académiques qui soutiennent nos réseaux intellectuels. Sont-ils nombreux les géographes français à mettre en lumière les lieux de l'homosexualité, ceux de la violence envers les femmes, les espaces de métissage culturel ? Comme se le demande Jean-François Staszak « le peu d'intérêt des géographes français pour les approches féministes, pour les approches post-coloniales et les gay and lesbian studies est-il indépendant du fait que ces géographes sont, le plus souvent, des hommes blancs hétérosexuels ? » (2001 : 18). Il ne faudrait pas donner l'impression d'un complot anglo-américain en géographie. A chaque niveau des réseaux intellectuels favorisent des hégémonies, l'exclusion de certaines géographies aux dépens d'autres. On s'est concentré ici seulement sur les réseaux anglo-américains dans la géographie internationale, mais on pourrait approfondir la réflexion en étudiant nos propres pratiques de géographes français.

Conclusion

En somme, et c'est vraiment une conclusion inattendue, les géographes de la planète ne parlent pas tous du même monde ! Nous ne voyons pas la même terre, nous n'étudions pas le même monde.

Les réseaux intellectuels anglo-américains soutiennent des hégémonies académiques qui fixent les débats théoriques et l'agenda intellectuel pour le reste de la planète. Grâce à des pratiques éditoriales, scientifiques et linguistiques, les Anglo-Américains dominent sans contestent la géographie internationale. En soi, ce n'est pas gênant puisqu'ils sont extrêmement travailleurs, productifs et intéressants dans leurs approches. Ce qui est plus grave, c'est qu'ils font passer leur vision du monde, qui est éminemment localisée dans deux pays, pour ce que doit être la géographie internationale. On assiste donc à une uniformisation du discours géographique international, parallèlement à un risque croissant de babélisation des communautés géographiques – chacun poursuivant ses recherches dans sa sphère nationale, refusant de se plier aux règles anglo-américaines et de comprendre tout l'intérêt de leurs géographies. Le rôle des géographes, qui est d'éduquer à l'ailleurs, s'avère ici essentiel.

Pour finir, soulignons que la puissance des réseaux anglo-américains ne se limite pas à la géographie. J'en veux pour preuve la parution en décembre 2004 d'un hors-série du Nouvel Observateur sur « 25 grands penseurs du monde entier ». Sur ces 25 penseurs, 6 sont américains ou britanniques (soit presque le quart) et 8 autres enseignent aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, donc a priori sont insérés dans les réseaux anglo-américains. Au total, plus de la moitié de ces 25 grands penseurs du monde entier sont en fait portés par les réseaux intellectuels anglo-américains. Est-ce étonnant ? La plupart des journalistes et des géographes parlent une seule langue en plus du français, et c'est bien souvent l'anglais… La circulation internationale des connaissances passe logiquement par la langue de Shakespeare.

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1 On appellera par la suite ces Anglais et ces Américains « Anglo-Américains », à l'image de la plupart des articles de la bibliographie qui utilisent la même terminologie. On pourrait à juste titre avancer que le terme d'Anglo-Américains ne fait pas justice de la diversité des géographes anglais et américains. Assurément, mais on rappellera que ceux qui dominent la géographie dite internationale semblent étonnamment homogènes dans leurs débats : ainsi ils peuvent être pour ou contre le post-modernisme, mais tous se positionnent par rapport à lui.

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