Pour une société de réseaux solidaire

Christian PIERRET

Président fondateur du Festival International de Géographie Maire de Saint-Dié-des-Vosges

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Introduction

Nous avions évoqué la « planète nomade » lors d'un précédent FIG : une planète où tout se noue, s'échange, se conserve, se jette, passe de mains en mains, de tête en tête, d'ordinateur en ordinateur, de portable en portable. Nous sommes les acteurs de ce changement historique radical qui nous fait passer de l'échange de biens matériels, à des relations de service entre les hommes fondées sur la notion d'accès à des réseaux. L'accès aux réseaux est le nouveau signe de la richesse ou du pouvoir. « L'accès » est aussi puissant dans la société « post-industrielle » que l'était la propriété au début du capitalisme. La dynamique du monde contemporain repose sur des réseaux bien plus souples et informels qui tissent des liens invisibles d'une extraordinaire densité et complexité.

Mais qu'est-ce qu'un réseau ?

Un système de transport déployé à travers l'espace selon des itinéraires arborescents. Le réseau crée une sorte de maillage de l'espace géographique comme le montre l'affiche du FIG 2005. Il peut servir à un transport matériel aussi bien qu'immatériel : les transports ferroviaires ou routiers tissent leur toile d'araignée, autour des grandes métropoles mondiales elles-mêmes organisées en réseaux, les réseaux d'échange de gaz, d'électricité, d'eau, tracent leurs flèches plus ou moins épaisses suivant le trafic qu'elles indiquent au lecteur de la carte. Le réseau des bourses de valeurs transfère des milliards de dollars ou d'euros en quelques millièmes de seconde chaque jour vers les nœuds du pouvoir financier : « la main invisible du marché » n'a jamais été aussi présente et puissante.

Les fonctions du réseau sont multiples :

  • il informe : réseau des médias, des abonnés d'un journal, d'une revue

  • il influence : réseau d'idées, de croyances, de religions, des grandes Ecoles,

  • il anticipe : réseau des entreprises / Université (CIRTES à Saint-Dié-des-Vosges)

  • il innove : réseau des scientifiques (l'Union Géographique Internationale), des entreprises comme le réseau Biotech

  • il responsabilise : ce sont les réseaux associatifs notamment les ONG

  • il défend : les grandes organisations mondiales politiques (Internationale socialiste par exemple) ou syndicales (C.E.S.)

  • il organise : avec le rôle de régulation de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC)

  • il égalise : comme le montrent, en France, les grands services publics (santé, école, transports, énergie, poste, télécoms)

1) L'émergence d'une « société de réseaux » tient à l'effet de trois grands changements …

La dématérialisation de l'économie et de la vie sociale. La généralisation mondiale de l'usage des technologies et des réseaux de l'information et de la communication (NTIC) est désormais une réalité qui traduit de manière concrète ce concept de « société de réseaux ».

La numérisation de l'information, l'automatisation de la production (par les robots programmés à grande distance), l'informatisation des modes de production et d'échanges, la croissance de la part immatérielle de la richesse produite et le développement de l'Internet ont de fortes répercussions économiques, mais aussi sociales et culturelles. Il est aussi important de maîtriser l'électron que de posséder des mines de charbon ou des puits de pétrole.

l'instantanéité : la vitesse de transmission des informations s'impose comme une caractéristique structurante de la société des réseaux. On peut connaître tout -ou presque- d'une question en une nanoseconde sur notre écran : euphorie d'une diffusion instantanée du savoir et des éléments de la richesse mais aussi risque systémique des conséquences cumulatives de la diffusion à la vitesse de l'éclair des erreurs ou des fraudes. Ainsi, en 2001, un seul câble sous-marin de nouvelle génération transporte en une seule seconde davantage de données que tout le réseau mondial d'Internet en un mois de l'année 1997 ! Plus de pouvoir à chaque individu, plus de liberté peut-être, plus d'illusions souvent mais aussi plus de risques pour toute la société comme l'ont montré les récentes « affaires » mondiales (comme Enron), ou comme semble le démontrer le pouvoir de mort, qui se dissimule et s'esquive dès que l'on approche d'une de ses tentacules (Al Quaïda).

délocalisation et polarisation : Les nouveaux réseaux ne connaissent plus de frontière. Les services sont découplés du réseau et l'intelligence des applications a tendance à être rejetée aux extrémités du réseau dans des serveurs et des terminaux comme par exemple dans les télécommunications. Le déplacement du centre de gravité industriel et du poids stratégique économique (c'est le problème de l'Europe face à la Chine et à l'Inde) entraîne des délocalisations massives des activités. Cela pose bien des questions et prépare une mutation, plus rapide dans ses effets et plus profonde dans son ampleur, que toutes les crises des cinquante dernières années.

Le tout dessine une architecture complexe et mouvante qui met en relation –parfois sur des distances très vastes- des concentrations très massives (grandes métropoles urbaines, ports maritimes, hubs aéroportuaires) entre lesquelles se tissent des liens invisibles plus ou moins denses qui témoignent de leurs proximités fonctionnelles.

Ainsi - dans le transport maritime, dix ports polarisent un tiers des flux mondiaux :

- dans le transport aérien, vingt-trois aéroports accueillent 83 % du trafic mondial de passagers,

- dans la finance, vingt places financières gèrent 85 % des flux financiers mondiaux.

Pour les Etats, habitués jusqu'ici à intervenir, seuls, dans un cadre national étroit, un défi considérable s'avance inexorable : le développement numérique accéléré des territoires, la coopération européenne, la mise en réseaux des entreprises, des universités, des laboratoires de recherche suffiront-ils à contenir la déferlante concurrentielle qui nous vient déjà d'Extrême Orient ?

Car ces changements…

2)… dessinent une véritable mutation du Monde…

l'enjeu économique de cette triple évolution (dématérialisation, instantanéïsation, délocalisation) est évident. L'industrie du multimédia, où se retrouvent informatique, télécommunications et audiovisuel, constitue désormais l'un des moteurs de la croissance et un gisement d'emplois. La diversification des innovations technologiques est spectaculaire : intégration du MP3 avec mini disques durs, capteurs CCD photos et écrans à haute définition, en attendant les cartes de paiement sans contact ou les audio cartes intelligentes ou le porte-monnaie électronique. Aujourd'hui, la part des technologies de l'information dans l'économie mondiale est plus importante que celle du secteur automobile. Là où il a fallu dix ans pour qu'émergent 25 000 serveurs Minitel en France, il se crée près de 100 000 sites Internet par mois dans le monde.

Depuis l'apparition d'Internet en 1995, près d'1 milliard d'internautes, soit 14,6% de la population mondiale, sont connectés à la Toile.

La possession de l'information devient stratégique, une des conditions de la compétitivité. Les produits issus de l'activité intellectuelle qui, elle-même, n'existe aujourd'hui qu'en « réseaux » représentent déjà, une part déterminante de la richesse collective : la compétition internationale du 21ième siècle devient la bataille de l'intelligence et de la maîtrise des savoirs. L'effort de formation et de R&D indispensables pour la France et l'Europe n'est pas une option pour être « dans le coup » et faire « moderne » mais bien une condition vitale de notre survie. Dans notre région, ici, le rebond économique pour l'emploi, passe par le développement de ces services, par celui de la convergence des efforts locaux comme dans les fameux « districts industriels » italiens, pour mettre en réseaux, les collectivités publiques, les entreprises, les institutions de recherche.

Les bouleversements introduits par la société des réseaux sont aussi d'ordre social, culturel, et en définitive, politique.

La transformation du rapport à l'espace et au temps qu'induisent les réseaux suscite des espoirs démocratiques multiples : ceux d'une société plus conviviale, plus participative, tournée vers l'autre par le savoir partagé, par une culture de la rencontre et de la diversité. Un autre aménagement du territoire est possible ; on le sent bien avec l'arrivée du TGV à Saint-Dié-des-Vosges en 2007. Cette transformation technologique fonde notre optimisme sur un accès plus ouvert de citoyens mieux informés à la vie publique, en particulier locale.

Mais cette mutation ne peut être subie. Il faut l'orienter et la réguler, avec volonté et responsabilité…

3) …pour en maîtriser les excès et les contradictions et pour la rendre accessible au plus grand nombre.

Les appréhensions soulevées par ces bouleversements sont naturelles. Elles sont une donnée récurrente de l'Histoire (que l'on se souvienne de l'apparition et du développement du chemin de fer au XIXème siècle !).

Toute révolution technique et sociale –et le bouleversement des réseaux est une révolution- contient sa part d'ambiguïté, d'obscurité et de contradiction.

Il faut dépasser ces craintes en évitant :

- de stigmatiser les évolutions en cours, de diaboliser les nouveaux réseaux technologiques, ou, à l'inverse, de feindre d'ignorer l'ampleur des transformations et des risques. Autant d'attitudes qui traduiraient un aveu d'impuissance.

- mais aussi de céder aux visions iréniques qui nous annoncent un avenir radieux dans une société de réseaux consensuelle, pacifiée et débarrassée de tous ses maux et conflits. Le « village planétaire » de Noam Chomsky n'est pas pour demain !

Car, en effet, la société des réseaux ouvre la voie à des excès :

Les réseaux ont leur part d'ombre. Le développement de pratiques inacceptables et de comportements illicites, facilités par les spécificités techniques et la dimension mondiale du réseau nous oblige à trouver des modes de régulation collectifs. Il faut nous garder d'une vision trop optimiste –c'était celle du célèbre discours sur le Net du Président Clinton en 1997-, telle qu'elle a existé au moment du développement du Web, d'une société s'organisant spontanément pour assurer la protection des droits de tous, en particulier des plus faibles.

J'en veux pour illustrations : que le chiffre d'affaires annuel réalisé par la mafia calabraise atteindrait 35 milliards d'euros, soit davantage que le produit intérieur brut officiel de la Calabre ;

que les réseaux opposent groupe de pays à groupe de pays. Le groupe de Cairns dont font partie l'Australie et la Nouvelle Zélande s'oppose à l'Union Européenne dans le domaine des échanges de produits agricoles, les pays émergents -comme l'Inde, le Brésil, la Chine- ont créé un G20 lors de la conférence de Cancun en 2003, sans oublier les réseaux de l'OPEP et ceux de l'Euro Méditerranée… De véritables « plaques tectoniques», structurées, s'entrechoquent dans la guerre économique mondiale engagée au nom d'une ouverture à la concurrence sans limite.

L'accès à la société de réseaux est encore virtuel pour une grande majorité de la population mondiale  (90 % de celle-ci n'a pas accès à Internet) : l'inégalité est la loi d'airain des réseaux.

- La fracture numérique est d'abord le fruit d'une inégalité d'accès au matériel :

- alors que 80 % des ménages coréens possèdent un PC plus d'un Français sur deux ne dispose pas d'ordinateur à son domicile, et, même si l'ordinateur existe, il n'est pas toujours assez puissant pour restituer films ou musique. La technologie du Pentium est un discriminant… social !

- la fracture est géographique. Le haut débit, qui signifie aussi connexion illimitée en temps, n'est utilisé que par 7% de la population (15% du territoire ne sont pas couverts par le haut débit et beaucoup d'internautes hésitent à abandonner la connexion téléphonique directe pour des raisons de coût, même si cela change avec l'offre « triple play » : Internet+téléphone+télévision.

- La fracture est aussi culturelle. La majorité des internautes sont des cadres, contre 23% seulement d'ouvriers. Les jeunes ont aussi plus d'agilité et moins de réticences, que les seniors, à fréquenter le Toile et à pianoter sur un clavier qu'ils n'ont pas connu dans leur activité professionnelle.

Cela confère un rôle nouveau à l'Ecole, dans l'esprit de Jules Ferry et de la laïcité, et porte en exigence républicaine la nécessité d'engager de forts investissements dans les 10 ans, en formation, en recherche-développement, en répartition sur tout le territoire, des moyens du savoir et des outils de la croissance. Le montant de ces investissements est tel qu'on ne peut pas les concevoir sans tisser une toile, beaucoup plus resserrée qu'aujourd'hui, de coopération internationale à l'échelle de la planète, sous peine d'être déclassés par trois hyper puissances : celle d'aujourd'hui, les Etats-Unis, comme les deux de demain, la Chine et l'Inde.

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Je conclue :

Le développement des nouveaux réseaux débouche sur de dramatiques logiques de surintégration et de surexclusion à toutes les échelles géographiques : locale, régionale, nationale, continentale et mondiale. Face à cette planète en réseaux, cette 16ème édition du FIG de Saint-Dié-des-Vosges va s'interroger sur les logiques à l'œuvre, les intérêts en jeux, les espaces intégrés ou délaissés. La fracture numérique ou les délocalisations sont-elles fatales ? Face aux marchés et aux territoires, quel avenir pour les services publics ? Face au poids croissant des lobbyings, les réseaux d'influence sont-ils partis à la conquête du pouvoir ou font-ils partie du fonctionnement démocratique ? Souvent fantasmés, les réseaux d'idées et d'influence façonnent-ils le monde ? Déstabilisants ou inquiétants, les réseaux clandestins menacent-ils le monde ?

Comme souvent lorsque le géographe questionne le monde, nombre de solutions sont apportées par le citoyen : à l'expansion planétaire des techniques et à la prégnance de l'économie-monde doivent répondre la dynamique des valeurs d'égalité, de solidarité, de coopération internationale.

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Actes 2005