L’Arc méditerranéen, un « objet européen » à la recherche de son identité

Dominique Rivière

Professeure de géographie à l’Université Paris-XIII (Paris-Nord)

Résumé Article complet

La notion d'arc méditerranéen connaît un certain succès depuis quelques années. Ainsi, dans l'étude de la Méditerranée (qui a été ces dernières années l'une des questions des concours de recrutement de l'enseignement secondaire en France1), le constat s'impose, semble-t-il, de l'existence d'un « arc » de régions approchant les moyennes européennes de PIB par habitant –pour les régions de Valence, la Catalogne et le Languedoc-Roussillon- voire les dépassant –pour Provence Côte d'Azur et les régions italiennes du Centre Nord. Par-delà sa richesse relative, qui contraste avec son environnement immédiat et plus encore avec les rives sud méditerranéennes, cette « ceinture dorée » solidement rattachée à l'Europe « aisée » est aussi celle de métropoles millénaires (Rome, Marseille…), Celle des plus anciennes rivieras touristiques, en somme, une quintessence de la Méditerranée telle qu'on peut la rêver.

Fig 1. L'interface méditerranéenne, d'importants contrastes spatiaux

Fig 2. Manuel de terminale Magnard, 2004, p 313

Fig 3. L'Italie en Europe, les contrastes de richesse

Fig 4. Rivière, 2004.

Le succès de l'Arc méditerranéen est patent bien au-delà des cénacles universitaires. Si on entre cette expression dans un moteur de recherche sur Internet, on trouve pêle-mêle dans les premières pages : des sites liés à la discipline géographique, émanant de l'Europe (programmes d'initiative communautaire INTEREG), de collectivités territoriales ou d'organismes liés à elles (Région PACA, Province de Savone, etc.), d'associations interrégionales et interdépartementales... On relève des documents directement liés à un lobbying (« la LGV et l'arc méditerranéen »), et diverses organisations de loisir, privées ou publiques, utilisent le terme (« l'équitation dans l'arc méditerranéen », « les monuments nationaux de l'arc méditerranéen », « l'art rupestre », etc.)… ainsi que quelques promoteurs immobiliers (« Costa blanca south, arco mediterraneo »).

Fig 5. Relevé de deux pages internet

Fig 6. Google, septembre 2005

Entre ces diverses scènes, celle de la discipline géographique, celle des acteurs publics et des intérêts privés, des passerelles se font jour et des processus de légitimation en boucle émergent. En somme l'arc fait recette, il s'avère  commode  pour meubler une carte, voire vendeur  pour promouvoir une ville, un territoire.

Toutefois, et cela a été vrai dès ses origines (Scheibling, 1994), la notion d'Arc méditerranéen reste à de nombreux égards ambiguë : où commence et où finit l'Arc, comment faut-il entendre les liens entre ses composantes ? L'hypothèse de l'Arc est fondée sur l'interprétation de dynamiques et de potentialités de développement plus que sur celle de réseaux de relations déjà bien constitués. Faut-il appeler cette zone « arc méditerranéen », « arc latin » ou « Méditerranée occidentale » (terme utilisé par le programme INTERREG) et quelles sont les implications de ces glissements sémantiques ? Enfin, l'idée même d'un Arc n'est-elle pas en contradiction avec les réalités d'un monde globalisé, davantage fondé sur un « archipel métropolitain » que sur la continuité territoriale ? On retrouve au demeurant ces mêmes questions pour d'autres Arcs comme l'Arc atlantique.

La construction européenne participe à ces questionnements, car paradoxalement, l'Union européenne est à la fois l'une des références majeures de l'émergence de l'Arc méditerranéen et un élément de brouillage, peut être même de marginalisation, de cette notion.

1. La construction européenne, un des moteurs de l'idée d'arc transfrontalier

Aujourd'hui, nous sommes dans une phase d'hésitation, voire de recul du projet européen (« Non » au Traité de Constitution, incertitudes budgétaires à l'horizon 2006, acrimonies entre Etats…). Pour saisir l'émergence de la notion d'arc méditerranéen, il faut au contraire se rapporter à la notable accélération de la construction européenne qui s'est opéré au milieu des années 1980, avec l'Acte Unique de 1986, sur fond de l'entrée de la Grèce, l'Espagne et le Portugal dans la Communauté.

Avec la perspective du Marché Unique, la vision de la frontière, que ce soit par les politiques ou par les sciences humaines, enregistre une mutation : de la frontière expression du primat de l'échelle nationale _ vision sérieusement écornée dès l'après-guerre et la formation du Marché commun _, on passe à la frontière charnière, lieu d'articulation, de genèse de réalités transnationales. C'est net par exemple dans les travaux préparatoires du Schéma de l'espace communautaire (le SDEC) au début des années 1990, dans lesquelles l'Arc méditerranéen –ici qualifié de latin- connaît une consécration officielle. Le rapport Europe 2000 part du constat que « la création d'une Europe sans frontière va accélérer les transformations des systèmes économiques régionaux et intensifier les relations entre des régions appartenant à des Etats membres différents. Un processus est en œuvre » qu'il s'agit d'anticiper « en constituant des réseaux de coopération et en inscrivant l'aménagement du territoire (des Etats) dans un cadre géographique plus vaste » (Union européenne, 1995).

L'arc méditerranéen, de même que la « zone alpine » ou encore la « Méditerranée centrale » seraient donc des territoires trans-frontaliers en gestation, tout au moins des territoires possibles, basés sur « des « solidarités » supposées, de caractère « géographique » » (Guermont, 2001), et dont il importerait de faciliter l'émergence.

La France, du fait de sa situation, est largement concernée par cette problématique trans-frontalière : bien avant les années 1980, elle a été partie prenante de la genèse des premières « euro régions » : Saar-Lor-Lux, etc. (Labasse, 1991). Ses régions méridionales (PACA, Languedoc-Roussillon) connaissent une dynamique de développement certes lacunaire, mais qui alimente alors bien des espoirs : Le Nouveau Sud, La France inverse, voire La revanche du Sud sont autant d'expressions, nées d'une problématique nationale (la crise des vieilles régions industrielles et le constat du potentiel « technopolitain » du Sud »), qui viennent nourrir la problématique d'une dynamique d'envergure européenne, d'un Nord du Sud appelé à devenir la Sun belt de l'Europe (Brunet, 1989).

En revanche, pour l'Italie (de même que pour l'Espagne), la problématique de l'ouverture des frontières ne participe guère d'un bouleversement des dynamiques régionales, elle vient plutôt confirmer des avantages acquis : pour cette péninsule qu'est l'Italie, la problématique frontalière continentale est par définition ancrée au nord du pays, de la Ligurie à Trieste. Or la zone nord tyrrhénienne, même si elle n'est pas la plus dynamique (les années 1980 et 1990 voient plutôt l'affirmation du Nord-Est padan, pilier de la Troisième Italie des districts) se trouve dotée d'une sorte de primauté par défaut. En effet, le potentiel triestin va se réveiller avec la chute du mur… mais pour être immédiatement gelé par la guerre dans les Balkans, et ce n'est qu'avec la perspective de l'adhésion de la Slovénie que la dynamique transfrontalière a repris dans cette zone. Quant à l'aire alpine, elle est vitale pour l'Italie (cols du Brenner, du Simplon, du Mont-Blanc, du Fréjus…), et la Suisse va être partie prenante de la dynamique transfrontalière, mais cela a moins de retentissement et de visibilité, que si la Suisse était pleinement « européenne », c'est-à-dire membre de l'Union.

L'Europe joue donc en tant que nouvelle référence (le Marché unique) dans l'émergence de l'Arc méditerranéen, et en tant qu'acteur (la Direction régionale de la Commission européenne soutient l'idée de régions transfrontalières). Mais elle-même vient surtout prendre le relais d'initiatives émanant d'autres instances. En l'occurrence, pour l'Arc méditerranéen, les villes et régions françaises et espagnoles (PACA, la Catalogne, Marseille, Montpellier, Barcelone…) en sont largement à l'origine. Certes, par définition la décentralisation en cours dans les divers pays européens –dont l'Espagne, la France et l'Italie - donne avant tout un nouveau relief aux mailles communales et régionales, mais pour ces mêmes acteurs, le besoin d'« inter territorialité » se développe (Vanier, 2004), car la décentralisation les pousse à rechercher des accords nationaux ou internationaux, que ce soit pour partager des expériences, ou pour acquérir une meilleure visibilité. Par exemple, dans le cas de la Catalogne, qui est un des piliers de l'Arc méditerranéen (Rodriguez-Malta, 1999, Voiron-Caniccio, 2003), son engagement participe de son affirmation à la fois identitaire et institutionnelle en tant qu'euro région (dimension qu'on retrouve en Bretagne vis-à-vis de l'Arc atlantique). Outre les villes et les régions, d'autres niveaux de l'action publique ne sont pas en reste : ainsi la Province de Savone s'est associée à diverses consoeurs dans un « Arc latin ».

En somme, la Direction de la politique régionale de Bruxelles donne une reconnaissance officielle et un cadre, en l'occurrence le programme d'initiative communautaire (PIC) INTERREG, à une dynamique associative, dans une logique de type bottom up. Il faut noter enfin que, dans ce bouillonnement associatif, l'idée d'Arc n'est nullement une référence exclusive : par exemple, dans le cadre du projet de « pôles d'excellence » piloté en 2004-05 par la Datar, la région PACA s'est associée… à la Bretagne. On peut aussi mentionner des associations méditerranéennes de plus vaste portée que l'Arc, comme la Charte du Bassin Méditerranéen2. En bref, les régions et les villes « jouent  tout terrain » !

On peut aussi se demander dans quelle mesure l'Europe, et plus particulièrement la politique régionale européenne, ne joue pas en négatif dans l'émergence de la notion d'Arc méditerranéen. Le programme INTERREG est doté pour 2000-2006 de quelque 5 milliards  d'euros tous programmes confondus, ce qui est à comparer aux 127 milliards qui vont à l'Objectif 1, priorité absolue de la politique européenne (figure). Certes, l'idée d'Arc relève d'une ambition différente de celles des Objectifs 1 et 2 : il ne s'agit pas ici d'aider les régions en difficulté –ce que l'Europe fait pour les Objectifs 1 et 2 . Il s'agit d'accompagner symboliquement, par une « labellisation » européenne, et sur le plan organisationnel, les nouvelles dynamiques des territoires, d'aider à la prise de conscience d'intérêts communs (ou supposés tels). Les fonds affectés aux Objectifs 2 ou 1 doivent par ailleurs tenir compte d'INTERREG, mais fondamentalement, ce sont des logiques nationales et régionales qui structurent leur affectation. Dans ce contexte, la présence de Régions comme PACA ou Catalogne sur le front de l'Arc méditerranéen –tout comme celle de la Bretagne ou de Pays de Loire sur celui de l'Arc Atlantique- peut donc aussi s'interpréter, en partie au moins, comme une revendication latente3 vis-à-vis de l'Europe, comme l'expression d'une volonté de « ne pas être oublié ». À; l'inverse, les régions d'Italie méridionales, dont les problèmes sont « reconnus » par l'Objectif 1, se sont moins impliquées et plus tard, dans cette logique des Arcs.

Fig 7. Les priorités de la politique européenne de 2000 à 2006
Disponible sur le site de l'Union européenne : europa.eu.int

2. Un arc ou des associations à géométrie variable ?

Dans ce double mouvement en provenance de l'Europe et des acteurs locaux, régionaux et nationaux, une nouvelle représentation du territoire vient sinon se substituer, tout au moins se surimposer à des représentations plus traditionnelles:

Fig 8. Une vision « classique » de l'interface centrée sur un lieu : « Marseille-Fos, la plaque tournante pour l'ensemble de la Méditerranée, le Moyen-Orient et l'Afrique », Port autonome de Marseille, 1989

Fig 9. Une représentation de l' « arc latin » dans les travaux du SDEC

Fig 10. Union européenne, 1994

Toutefois,  force est de constater qu'il s'avère difficile de s'y retrouver  ! En effet, deux options de lecture des dynamiques en œuvre dans l'Arc méditerranéen  sont possibles :

La première option voudrait que, à travers ces diverses associations et programmes européens, on aille vers l'émergence, la reconnaissance, d'un Arc, clairement défini. C'est l'option privilégiée initialement par les études de prospectives de l'Union européenne  (Europe 2000, 1991, et Europe 2000+,1994),  dans le cadre de la préparation du SDEC4. Le rapport sur l'Arc latin introduit ainsi cet espace, qui irait de l'Andalousie au Latium : « Nouveau Sun belt de l'Europe, terre d'élection d'un modèle de développement postindustriel et des hautes technologies, ou, au contraire, espace récréatif (....) ; cet espace complexe, traversé de fractures multiples, mérite bien son qualificatif de latin, dans le sens où il est tout sauf tranquille ou assagi, mais où il s'agit, au contraire, d'espaces en devenir, agités de mouvements divers, excessifs dans leur vitalité et leurs contrastes et volontiers inorganisés » (Union européenne, 1995, p 7).

Tab 1. Les grands ensembles d'Europe 2000 concernant la France et l'Italie (Europe des douze)


Arc latin

Méditerranée centrale

Arc alpin

Centre des capitales

Arc atlantique

Diagonale continentale

Europe

(12)

Superficie (% )

12,9

9,8

12,6

11,2

21,1

18,8

100

Densité

125

126

184

337

94

47

153

PIB/REG. (1991)

91

62

122

116

80

87

100

Emplois

agricoles (%), 91)

7,9

15,9

5,6

2,7

16,0

10,1

6,4

Emplois industriels

( %, 91)

28,3

21,9

39,2

32,4

30,4

30,1

33,2

Source : Union européenne, 1994.

Cette vision de l'Arc, surtout dans cette configuration initiale, n'est pas sans forcer le trait pour les régions concernées. L'Andalousie par exemple entretient-elle des liens patents avec la Toscane ou le Latium ? N'a-t-elle pas autant de points communs avec l'Estrémadure qu'avec la Catalogne ? etc. Cette vision comporte aussi des inconvénients pour les « exclus » de l'Arc, Naples par exemple. Le problème n'est pas tant financier (au seul titre de l'Objectif 1, la Campanie touche plus de l'Europe que tout le programme INTERREG !) que symbolique… Or la symbolique n'est pas sans incidence, dans une économie globalisée où le marketing territorial, l'image de marque, sont devenus une donne à part entière de la concurrence entre les territoires. En somme, une vision par trop  exclusive et rigide de l'Arc _ alors qu'il n'est lui-même qu'une option fondée sur un potentiel plus que sur des logiques de co-développement avérées _ risque d'induire des représentations pénalisantes pour les régions exclues, en radicalisant les clivages de développement et/ou de rayonnement urbain. Le Sud italien est ici littéralement scindé du reste du pays… et par la même occasion, il se voit dénié d'un trait de plume son héritage « latin »5, alors même que Naples, Palerme ou d'autres villes se lancent, à l'époque de la parution des études Europe 2000+, dans des opérations de renouvellement urbain fondées sur la valorisation du patrimoine ! Certes, le Sud est associé à la Grèce dans une « Méditerranée centrale », mais celle-ci cumule les indicateurs négatifs (tableau 1). Or si déjà, au sein même de l'Arc, la proximité et la contiguïté de régions aisées ne suffisent pas à garantir des relations privilégiées6, a fortiori on peut se demander quel peut bien être le contenu d'une hypothétique « Méditerranée orientale », qui s'avère être un bien maigre « lot de consolation ».

La version retenue comme base opérationnelle par l'Union va éluder la difficulté, en définissant un espace de la « Méditerranée occidentale », qui recoupe l'Arc latin, mais élargi jusqu'à la Sicile, à la Lombardie et l'Emilie-Romagne. Le programme INTERREG l'utilise dans son volet B, consacré à la coopération trans-nationale, qui vise à « promouvoir un plus haut degré d'intégration territoriale au sein de vastes groupements de régions européennes »7 et rassemble 14% du budget du programme.

Fig 10. Groupements de régions transnationaux concernant la France (INTERREG B 2000-2006)

Fig 11. Guermont dir, Atlas de France, volume 14, Territoire et aménagement, p 127, d'après Union européenne

C'est donc une vision souple –et moins en prise sur les clivages de richesse- qui l'emporte. En outre, dans les programmes de type INTEREG B, différents espaces trans-frontaliers s'imbriquent. Par exemple l'Italie du Nord (figure 7) voit s'imbriquer l'Arc méditerranéen et l'Espace alpin (qui va de Provence Côte d'Azur à l'Ouest autrichien). Il faut leur ajouter l'Euro région Cadses, produit dérivé de l'élargissement, qui descend à partir de Trieste le long des côtes adriatiques jusqu'au talon de la botte et s'étend, par-delà les Balkans, jusqu'à la Pologne et la Mer noire (les financements associés à ce programme sont plus maigres que ceux d'INTERRREG)8… Enfin, les programmes européens s'accommodent de couplages, en particulier entre la zone alpine et la zone méditerranéenne. Par exemple, dans INTERREG II C 1997-99, les zones « Méditerranée occidentale » et « Alpes latines » sont associées dans un même programme qui vise « la consolidation de l'aire méridionale de l'Union européenne »9, à laquelle la Suisse participe, sur des axes comme la métropolisation ou l'environnement (tableau 2).

Tab 2. Les partenaires de la Suisse pour INTEREG-C : « Méditerranée occidentale » et « Alpes latines » associées sur l'axe métropolisation 


Italie

France

Suisse


Projet « métropolisation »

Ligurie

Piémont

Sicile

Provence Côte d'Azur

Rhône-Alpes


Canton de Genève

Canton de Vaud

Relevé sur le site internet de la Confédération helvétique : intereg.ch

Dès lors,  la notion d'Arc a considérablement gagné en taille et sans doute perdu en cohérence interne. C'est une seconde option de lecture de l'Arc qui se dégage, celle de réseaux associatifs à géométrie variable. Ce constat se précise si on superpose (sans chercher l'exhaustivité) aux propositions européennes, celles émanant de diverses associations. Plutôt qu'à un Arc à la délimitation claire, c'est à un faisceau d'arcs qu'on a affaire, arcs à géométrie variable même si leur cœur se situe dans les régions situées autour des golfes du Lion et de Gênes, qui présentent des solutions de continuité : pour l' « arc latin » de la Province de Savone, on saute de la Campanie à l'Andalousie (tableau 3). A l'inverse de la première, cette seconde option est sans doute plus adaptée aux nécessités de programmes et d'alliances politiques fluctuants. Mais elle rend difficile la cartographie de l'Arc : plutôt qu'à un croissant fermement dessiné entre Rome et Barcelone ou Valence, ce sont des lignes mouvantes, flexibles, qui s'imposent à l'analyse, suivant des chemins parfois tortueux (Savone s'associe dans sa région à Novare, mais ignore les autres provinces, etc…).

Tab 3. Les provinces associées à la province de Savone dans l' « arc latin »

Action  en commun :

Espagne

Italie

France

Autres

Intereg IIIB « observatoire touristique de l'arc latin »

Malaga

Minorque

Barcelone

Jaén

Séville

Avellino

Salerne

Nuoro

Cagliari

Novare

Hérault


Relevé sur le site internet de la province de Savone, en septembre 2005 : provincia.savona.it


Enfin, si l'Europe est un vecteur d'émergence –et aussi de dilatation- de l'idée d'Arc, elle est aussi une puissante limite à son affirmation ! En particulier, l'idée d'Arc méditerranéen est fondée sur la valorisation d'un réseau de relations, potentiel ou avéré, longeant la Méditerranée. Or cette option a été marginalisée dans les logiques dominantes de la Politique des transports menée par l'Europe. Celle-ci est pourtant fondée, depuis les années 1980 et plus encore depuis Maastricht, sur la mise en relation des réseaux nationaux, donc sur une thématique proche de celle des Arcs. Il s'agit de «  faire du marché intérieur une réalité et renforcer la cohésion économique et sociale. À; cet égard, l'action de l'Union européenne vise à favoriser l'interconnexion et l'interopérabilité des réseaux nationaux ainsi que l'accès à ces réseaux dans le cadre de marchés ouverts et concurrentiels »10. De même que pour les Arcs, il s'agit ici pour l'Europe de coordonner et de labelliser des projets – le coût de l'ensemble des RTE est estimé à 600 milliards d'euros jusqu'en 2020,  ce que l'Europe n'a ni l'intention ni les moyens d'assumer (Union européenne, 2004). Mais, tout comme pour l'Arc méditerranéen, il ne faut pas négliger pour autant la portée de ces documents, car la labellisation d'un projet comme « RTE  » (réseau trans-européen) contribue à asseoir sa légitimité internationale et locale, facilite les prises de décisions.

Or dans ce réseau européen en projet, l'arc méditerranéen s'efface derrière des échelles de référence plus vastes, en l'occurrence un axe qui va de Lisbonne à Trieste (figure 8), prolongé à l'Est par le corridor 5, et qui passe au nord de Marseille ou Gênes  : un maillon majeur en est le tunnel ferroviaire Lyon Turin (qui a d'ailleurs pris un sérieux retard par rapport à d'autres tunnels alpins). En effet, la toile de fond dans laquelle s'inscrivent les RTE est une logique européenne historiquement structurée sur des logiques d'intégration nord-sud (c'est valable aussi pour les pays de l'Arc : certes l'Espagne est le troisième client de l'Italie et son cinquième fournisseur, mais elle arrive très loin derrière la France et surtout l'Allemagne). Cette logique nord-sud se déporte actuellement vers l'est sous l'impulsion de l'élargissement, mais cela conforte avant tout… l'avantage du Nord européen, où se réalisent les connections majeures. Comme le relève un rapport réaliste du Port de Rome (1999) : « un réseau de transport (européen)  est en train de se développer dans un sens essentiellement unidirectionnel nord-sud et les directrices transversales se développent par-delà les Alpes ». Ce constat n'exclut pas des potentialités méditerranéennes –en témoigne par exemple l'essor du port de Gioa Tauro, ou encore la réalisation en cours du TGV Barcelone-Lleida-Madrid, etc.- mais leur définit aussi un cadre dominant, dont il importe de tenir compte dans les choix d'investissements, sauf à développer une attitude très volontariste… qui ne semble guère être dans l'air du temps, que ce soit de ce coté ou de l'autre des Alpes, si l'on en croit les décisions budgétaires de la France et de l'Italie11! Diverses orientations de la politique italienne témoignent de la prégnance de cette logique nord-sud. Par exemple, en juillet 2005, Trenitalia annonce ainsi son entrée dans les capitaux de la société allemande Tx-Logistik,: « à partir d'aujourd'hui, nous sommes protagonistes de la directrice la plus importante du marché européen, la nord-sud, par laquelle passent 47% des marchandises,(…) Désormais le marché européen se développe sur trois directrices : ouest vers la France et l'Espagne, est vers les nouveaux marchés et nord, qui ne se limite pas à l'Allemagne. Pour nous Logistik était intéressante justement parce qu'elle a la licence pour voyager en Suisse, Autriche, Suède et qu'elle la négocie pour la Belgique et les Pays-Bas12  ». Incidemment, on voit ici que la libéralisation des marchés, composante de la Politique des transport mais surtout de la Politique de la Concurrence de l'Union européenne, est une toile de fond incontournable pour aborder aujourd'hui l'espace européen et ses dynamiques.

Fig 12. .L'arc méditerranéen absent des Projets de RTE (réseau transeuropéen de transport

Source : Union européenne, 2004, Troisième rapport sur la cohésion économique et sociale, Luxembourg, publications officielles des CE, disponible sur le site de l'Union européenne

Un élément potentiellement positif pour les ports riverains de l'Arc se dégage du réseau RTE : dans les versions les plus récentes de ce document (figure 8), la Méditerranée elle-même est appelée à jouer un rôle majeur dans l'avenir. Toutefois, il faut être prudent : l'idée d'« autoroute des mers » qui relanceraient le cabotage et délesterait les autoroutes italiennes –et au-delà européennes- d'une partie de leur trafic, est défendu au niveau européen et récurrente dans les programmes nationaux français ou italien … mais elle reste pour l'heure sur le papier. Dans le raccordement de l'Italie au reste de l'Europe, la mer, comme d'ailleurs le chemin de fer sont très loin derrière la route : selon un rapport du gouvernement italien (Ministero Delle attività produttive, 2004), 66% des marchandises (et 87% du trafic passager) circulent par la route, le cabotage maritime ne représentant que 4% du trafic routier !

Conclusion

Expression de fourmillement d'initiatives et de solidarités réelles ou affaire de marketing territorial, ou bien encore option réelle mais d'ordre secondaire dans la construction européenne : quel est le positionnement de l'Arc méditerranéen? Les données présentées ici sont trop fragmentaires pour trancher, elles incitent à tout le moins à la prudence quand on utilise cette notion, en particulier pour cartographier l'espace euro-méditerranéen !

Eléments de bibliographie et sources

Brunet R.-RECLUS, 1989, Les villes européennes, Paris, Documentation française

Guermond Y., dir., 2001, Territoire et aménagement, Atlas de France, volume 14, Paris, Documentation française

Labasse J., 1991, L'Europe des régions, Paris, Flammarion

Ministero delle attività produttive, Direzione Generale per le Politiche di internazionalizzazione, Intervento del direttore generale a Gioia Tauro, 22-03-04

Porto di Roman, Servizio di pianificazione e programmazione, 1999, Linee guide per la portualità italiana

Rivière, Le Sud italien et Naples, « bouts du monde » ou « ponts » méditerranéens ? dans Sevin O., Les Méditerranées dans le monde, Cahiers scientifiques de l'université d'Artois, 1999, pp 27-44

Rodriguez-Malta R., 1999, Villes d'Espagne en régénération urbaine, les exemples de Barcelone, Bilbao et Madrid, Annales de géographie, n°608

Scheibling J., 1994, Qu'est-ce que la géographie ? Paris, Carré-Hachette

Union européenne, 1993, Europe 2000. Evolution et prospective des régions de la Méditerranéen-Ouest, Luxembourg, publications officielles des CE

Union européenne, 2004, Troisième rapport sur la cohésion économique et sociale, Luxembourg, publications officielles des CE

Vanier M., 2004, L'interterritorialité : pistes pour hâter l'émancipation spatiale, Colloque de Rennes « Espace et sociétés aujourd'hui. La géographie sociale dans les sciences sociales et dans l'action », Rennes, les 21 et 22 octobre 2004, Atelier 7 : Les territoires du politique novembre 2004, actes disponibles sur le site  http://www.univ-lemans.fr/lettres/eso/site.html ou http://eso.cnrs.fr

Viganoni L. (a cura di), 1997, Tra il Tirreno e lo Ionio. Rapporto Campania, Basilicata, Calabria, Torino, Fondazione Giovanni Agnelli, , pp 59-89

Voiron-Caniccio 2003, L'Arc méditerranéen, Territoires 2020, Datar

1 La problématique de la Méditerranée comme interface Nord-Sud fait désormais partie des programmes de Terminale.

2 Fondée en 1992 à Séville, la Charte du Bassin méditerranéen forme un réseau de coopération associant le Marco et la Tunisie. Rivière, 1999.

3 Cette dimension se retrouve aujourd'hui à l'arrière-plan sous un autre angle, dans les demandes d'un « rééquilibrage » du budget européen en faveur de la recherche en particulier.

4 Prévu dès la réforme des fonds structurels de 1988, mais mis en œuvre récemment, le SDEC a été conçu par les Etats et la Commission européenne comme un outil de rapprochement des politiques nationales d'aménagement du territoire.

5 Ce qualificatif de latin est banal en soi pour décrire la partie ouest de la Méditerranée européenne et dans l'expression générique d »Europe latine », le Sud italien est de facto englobé avec le reste de l'Italie. Dans la typologie d'Europe 2000, fondée sur l'échelle régionale, il en est revanche exclu. Or le terme « latin » appelle, même si ce n'est pas explicite, bien d'autres références que la moderne technopolisation : le clivage très ancien orthodoxe/latin... voire la magna Grecia ! En somme, de glissement d'échelle (du national au régional) en glissement de sens (PIB par habitant ou taux de croissance d'un coté, racines culturelles linguistiques de l'autre), le Mezzogiorno se trouve écarté du territoire italien

6 Le rapport Europe 2000 reconnaît lui-même que pour l'heure ce sont des relations d'intégration nationale qui priment dans les régions de l'Arc.

7 « Les zones éligibles au titre de la coopération transnationale couvrent l'ensemble du territoire de l'Union. Elles comprennent 13 groupements de régions : Méditerranée occidentale, Espace alpin, Espace atlantique, Sud-Ouest Europe, Nord-Ouest Europe, Région de la Mer du Nord, Région de la Mer Baltique, Cadses, Périphérie Nord, Archimed, Espace Caraïbe, Espace Açores-Madeira-Canarias, Espace Océan Indien-Réunion. Ces groupements de régions ont été établis sur la base de zones couvertes par les programmes 1994-1999 d'INTERREG II C (aménagement du territoire) et par des actions pilotes menées en vertu de l'ancien Article 10 du FEDER pour la période 1994-1999 », Acte de la Commission, 2000.

8 A cela, il faudrait ajouter des euro-régions du Conseil de l'Europe, telle Euradria, créée à la fin des années 1970, ou encore, défini une échelle plus fine et pour l'heure hors-cadre programmatique européen, le projet Illy d'association entre Frioul-Vénétie Julienne et Slovénie. Spirir J., L'Intégration européenne de la Slovénie : enjeux identitaires et territoriaux pour la région trns-frontalière italo-slovène, mémoire de maitrise, Univeresité Paris-XIII, 2004.

9 y compris au sens propre d'ailleurs car parmi les 22 projets approuvés, il y a la « prévention de l'instabilité des parties rocheuses ». Source : WWW. Interreg.ch

10 Union européenne, 2004, p 121

11 Le gouvernement italien a toutefois annoncé à l'été 2005 une relance des « grands travaux ».

12 Roberto Testore, dans La Repubblica, 28 juillet 2005. Trenitalia a acquis 15% puis 51% de la société allemande, qui compte parmi ses clients Dhl ou Bmw.

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