"Les quartiers sensibles, entre disqualification visible et réseaux invisibles"

Hervé VIEILLARD-BARON,

Professeur des Universités- Paris VIII

Tel/Fax : 01 46 44 31 73 e mail : herve.vieillard-baron @wanadoo.fr

Résumé Article complet

Les dernières émeutes urbaines françaises d'octobre 2005 ont montré combien la ville était inquiète de ses banlieues, et, par la mondialisation de l'information, combien le monde avait peur de ses marges urbaines. Sans doute la crise des quartiers sensibles a-t-elle de multiples aspects, les uns très visibles : dégradation des bâtiments et des espaces communs, enclavement physique, voitures brûlées par exemple, les autres discrets ou confidentiels : précarité des ménages, fragilisation du lien social, faiblesse de la représentation politique, déperdition associative… On n'a jamais fini de répertorier les origines et les manifestations de la crise urbaine dans un système où causes et conséquences ne cessent de se répondre : un urbanisme fonctionnel inadapté aux besoins actuels, une "architecture d'enclos" créant des quartiers introvertis, un cadre bâti de qualité médiocre, des représentations négatives relayées par la rumeur, une médiatisation outrancière des événements, le chômage, la perte de l'identité populaire, l'épuisement des structures d'encadrement du monde ouvrier, l'effritement des structures familiales, le racisme rampant, la déviance des jeunes, les trafics locaux…

Tous ces aspects et toutes ces raisons rendent compte de ce que l'on appelle par globalisation hâtive "le malaise des banlieues", ou par extension "la fracture sociale". L'aboutissement du scénario-catastrophe serait "la sécession" des quartiers sensibles, celle-ci faisant écho au repliement des catégories les plus favorisées dans des secteurs réservés, quartiers indirectement protégés par le renchérissement du foncier, communautés fermées ou autres. S'il a quelque validité aux Etats-Unis ou en Amérique latine, on pourrait croire qu'il s'agit d'une construction fantasmatique dans un pays comme la France où les valeurs de la République et le principe de solidarité mis en œuvre par le biais de l'impôt ne sont pas vraiment contestés. Mais les troubles de la fin de l'année 2005 nous rappellent avec force que la question se pose vraiment.

Épicentre du problème social, les quartiers sensibles portent une charge qui les dépasse et servent de prétexte pour évoquer la crise qui touche l'ensemble du pays. Tout se passe comme s'ils concentraient les contradictions d'une société finissante et les incertitudes d'un contrat social en émergence.

1- Les multiples facettes de la crise : entre visibilité et invisibilité

1-1 La disqualification par la rumeur et les représentations négatives

Les grands ensembles inquiètent souvent les individus qui ne les connaissent pas parce qu'ils ont des ressources suffisantes pour éviter le parc social, ou encore ceux qui les voient de loin, mais qui seraient susceptibles d'y loger un jour. Par effet rétroactif, ces ensembles font peur à ceux qui les ont déjà quittés, comme s'il s'agissait pour eux de se justifier. En revanche, toutes les enquêtes de satisfaction montrent que ces cités sont appréciées par plus de la moitié de leurs habitants. Elles soulignent la diversité des modes d'appropriation et la spécificité de chacune d'entre elles.

Invisible et portée par l'incertitude créée par l'écart entre le perçu et le vécu, la rumeur n'est pas innocente dans la disqualification des secteurs sensibles et de leurs habitants. Par exemple, la perspective du relogement de travailleurs célibataires africains de l'ancien îlot Châlon (situé à proximité de la gare de Lyon à Paris) dans un foyer de Poissy a contribué à la poussée du racisme dans les usines Talbot, puis dans la ville tout entière en 1983. De même, la fausse rumeur qui a couru, en 1987, au moment de la réhabilitation de La Courneuve dans la petite ville de Domont, au nord-ouest de Sarcelles, selon laquelle plusieurs ménages des "4000" allaient y être installés, a dévalué temporairement les immeubles sociaux qui venaient d'être terminés dans une nouvelle ZAC. Certains habitants ont été jusqu'à revendre leur logement ! Plusieurs locataires d'une cité H.L.M.de la ville ont anticipé le "risque" en déménageant pour ne pas être au contact des populations dangereuses ! On affirmait à l'époque que la ZAC allait devenir un "foyer pour immigrés" et un "rassemblement de drogués"… Mais les populations "maudites" ne sont jamais arrivées. Trente années plus tôt, la cité "Beauregard" de la Celle Saint-Cloud construite par une société mixte associée à la Ville de Paris pour reloger, entre autres, les habitants de "l'îlot Jeanne d'Arc" de sinistre réputation, avait été discréditée selon un processus identique. Ce grand ensemble qui ne fait plus jamais parler de lui a été "reconquis" non seulement du fait de sa situation dans une commune riche de l'Ouest parisien, mais aussi de l'intérieur, par une réhabilitation poussée associée à une augmentation des loyers qui a conduit les habitants les plus modestes à s'éloigner vers la grande couronne.

À; n'en pas douter, ces rumeurs qui alimentent les légendes urbaines constituent une des manifestations contemporaines de la pensée symbolique. Elles s'appuient sur des objets concrets et fonctionnent par raisonnement analogique, et non selon une logique formelle. Même si elles sont fausses, elles révèlent les peurs et les désirs de ceux qui les racontent. On ne saurait donc les prendre à la légère.

1-2- Les effets pervers d'une médiatisation en boucle

Dans tous les cas, la médiatisation immédiate d'événements ponctuels modifie les ressorts de la communication notamment dans les secteurs les plus défavorisés parce qu'elle diffuse conjointement les catégories générales de la stigmatisation. Les images télévisuelles sont réductrices ; elles conduisent à des déformations et à des généralisations dangereuses. Les troubles d'octobre et de novembre 2005 ont mis en évidence les effets mondiaux de la dramatisation. Américains, Canadiens, Coréens, Japonais ont cru que la France était au bord de la guerre civile et que les troubles français étaient comparables aux émeutes de Los Angeles d'avril 1992! Dès 1998, la présentation d'une cité de la banlieue parisienne à partir d'une interview d'un ancien habitant faisait froid dans le dos : "J'ai vécu dans la cité qui fait peur. À; nos portes commence une jungle. Une jungle en béton où les fauves sont des chiens et où la force fait loi. Ce n'est pas du roman noir" (Paris-Match, 1eroctobre 1998).

Les quartiers sensibles sont intéressants pour les médias parce qu'ils sont un argument de vente en mettant en avant des faits spectaculaires : voitures brûlées, attaques de véhicules de police, luttes de gangs. Ils désignent les zones de "non-droit" et les populations potentiellement délinquantes. De plus, la diffusion des images encourage les conduites spectaculaires et les jeux d'imitation. D'une certaine façon, les événements et les médias s'alimentent en boucle : les événements nourrissent les médias et ces derniers alimentent les événements avec des phénomènes d'amplification selon une logique de défi. Outre les violences, les accents de ceux qui sont interviewés sont imités dans toutes les cités de l'hexagone, construisant ainsi un mode de reconnaissance juvénile et une catégorie à part, celle du « jeune de banlieue ».

Dès 1999, des études avaient montré une corrélation entre la médiatisation d'un phénomène dans un quartier et l'augmentation de la délinquance (Les médias s'interrogent., M.P. Subtil, Le Monde, 2 janvier 1999) en prenant pour exemple le cas des voitures brûlées dans les quartiers de Strasbourg à la Saint Sylvestre. Ce faisant, les journalistes ne font souvent que reprendre une attente de l'opinion et une construction sociale de l'événement qui existe indépendamment d'eux. Il n'en reste pas moins que les règles déontologiques qui s'étaient progressivement imposées dans la profession au milieu des années 1990 (travail en amont, recoupement des informations, initiatives laissées aux habitants des quartiers, choix d'images positives sur les réalisations des associations, refus de la polarisation systématique sur la violence) semblent avoir été quelque peu oubliées en 2005 dans le traitement des dernières émeutes....

1-3- Une fragmentation urbaine et une "architecture d'enclos"

Dans la crise des quartiers, les entraves à la mobilité – même si elles ne sont pas toujours visibles - contribuent au regard négatif que les habitants portent sur leur lieu de vie. Un des premiers problèmes auxquels ils se heurtent est celui de la circulation. La question devient cruciale quand s'ajoutent à la rupture provoquée par les voies de communication celle des terrains vagues (anciens terrains de vidange, anciennes décharges, etc…) et celle des territoires affectés aux services de la collectivité et aux nécessités sociales (ports, aéroports, héliports, zones industrielles, casernes, cimetières, hôpitaux psychiatriques, asiles, prisons, etc…). La commune de Gennevilliers en est une illustration frappante. Le port et ses entrepôts, les terrains vagues, les autoroutes, les nationales et les voies ferrées qui quadrillent la ville, les grandes cités d'habitat social, les usines, les ateliers installés sans ordre apparent rendent caduque toute expression dynamique de la centralité. On observe une dispersion des espaces densifiés, des pôles secondaires sans attractivité forte et des formes d'enclavement qui semblent presque irrémédiables. La conception de certains quartiers dans ce contexte les prédisposait à l'enfermement et à la marginalisation..

À; partir de 1959, les plans des urbanistes qui ont donné naissance aux ZUP sur de vastes parcelles obtenues en général à des prix avantageux, mais fort éloignées de la centralité villageoise, produisent souvent une impression identique. En rupture totale avec le tissu villageois, les barres disposées en redans ou en U, les tours en X, les coursives qui s'allongent à chaque niveau le long des immeubles dessinent une "véritable architecture d'enclos" (J.-M. Delarue, La relégation, Syros, 1991).

La fréquence des bus et des trains - quand ils existent - reste insuffisante, même si elle a été nettement améliorée depuis quelques années dans la plupart des agglomérations. L'éloignement du centre entraîne des coûts de transport élevés pour les usagers et les horaires ne sont pas toujours adaptés au rythme des ouvriers et des employés, qui, pour certains, partent très tôt le matin et reviennent tard le soir en particulier.

Ces ruptures physiques et ces difficultés de transport sont particulièrement ressenties par les ménages les plus modestes, c'est-à-dire par ceux qui n'ont pas les moyens de vivre une "centralité sociale", même largement délocalisée. La coupure physique devient rapidement une coupure mentale.

1-4- La stabilisation des ménages précarisés dans les quartiers

Les redistributions de populations liées à l'évolution du marché dans les années 1970 et la désertion du logement social par les classes moyennes, encouragée par les facilités accordées en matière d'accession à la propriété, ont fortement oblitéré le devenir des grandes cités. Alors que l'on espérait établir dans les grands ensembles une communauté idéale fondée sur non seulement sur la mixité, mais sur la disparition des classes sociales, on observe au contraire un renforcement des mécanismes de discrimination. L'habitat prévu théoriquement pour "mixer" les ménages de ressources et d'origines diverses est devenu, pour beaucoup, un habitat de relégation.

La paupérisation des habitants résidant dans le secteur locatif social est confirmée par les enquêtes "logement" effectuées par l'INSEE depuis 1984. Déjà, entre 1978 et 1984, le pouvoir d'achat des ménages concernés avait baissé de 1,4 % alors que celui de l'ensemble des ménages français avait augmenté de 5,8 %. À; l'époque, dans les offices publics HLM du Calvados et des Vosges par exemple, la moitié des revenus était même en dessous du SMIC. En 1984, l'INSEE soulignait que les deux tiers des locataires HLM avaient un revenu inférieur au revenu médian de l'ensemble des ménages. Les choses se sont aggravées depuis. Aujourd'hui, environ le tiers des locataires du logement social ont des revenus inférieurs au SMIC. On observe aussi que près d'un tiers des bénéficiaires du RMI et des familles monoparentales, dont les ressources sont souvent précaires, sont logés dans le parc social. Il est évident cependant que les moyennes doivent être regardées avec précaution. Tous les sites sont loin d'être identiques et l'accumulation de populations défavorisées dans un même lieu ne correspond pas forcément à un quartier de relégation.

Parallèlement, on constate, notamment dans la région Ile-de-France, une stabilisation des ménages dans les cités HLM les plus anciennes, qui sont souvent les plus proches du centre. Dans les 150 000 logements sociaux construits par la SCIC, filiale de la Caisse des Dépôts, pour la plupart entre 1955 et 1970, le taux de rotation des ménages a baissé de moitié en dix ans, passant de 10% à 5% à peine de 1988 à 1998.Il n'en reste pas moins que le turn over reste important dans les cités les plus difficiles (6% à 8 % des ménages, chaque année), mais cela ne doit pas faire illusion. Il existe une masse de locataires, jeunes le plus souvent, qui déménagent régulièrement, et un noyau de populations étrangères ou françaises en situation de fragilité (familles nombreuses, jeunes couples peu qualifiés, chômeurs, retraités, ménages en difficultés sociales chroniques, etc…) pour lesquelles le quartier constitue un lieu d'ancrage, si ce n'est d'enracinement. Dans les grandes agglomérations, les zones désignées comme très sensibles, sont composées presque exclusivement de ménages d'origine étrangère et de populations métropolitaines "fragiles". Les enquêtes « logement » montrent que les étrangers, quand ils se déplacent, restent le plus souvent dans les mêmes catégories de logement alors que la mobilité des Français les plus jeunes correspond généralement à une promotion résidentielle, par exemple à un accès à la propriété dans un pavillon, ou dans un appartement à l'intérieur d'un petit ensemble collectif privé, voire publique, mais en position plus centrale.

Parmi les grands ensembles sociaux, ceux de la grande couronne parisienne concentrent aujourd'hui la plus forte proportion d'étrangers. Ils ont été construits tardivement ; ils sont souvent plus aérés, et plus divers par les origines nationales représentées que les cités de petite couronne. On observe néanmoins la persistance de regroupements d'étrangers dans la petite couronne, notamment dans les cités qui ont été construites à l'emplacement des anciens bidonvilles (à Gennevilliers, Nanterre, Colombes, Saint-Denis, Pantin, Champigny, Vitry par exemple). Les conditions politiques qui ont conduit à leur implantation ne doivent pas être oubliées : beaucoup de municipalités communistes ont appelé de leurs vœux les populations modestes pour asseoir leur électorat et l'image ouvrière de la commune.


2- De l'émeute hyper-médiatisée à la délinquance invisible

L'aspect le plus médiatisé de la crise des quartiers concerne l'augmentation de la délinquance et des incivilités. Globalement, pour la France entière, le nombre des crimes et délits répertoriés par le ministère de l'Intérieur a été multiplié par quatre en 50 ans. Mais ce sont les marges urbaines qui sont créditées les premières d'une charge violente dans les faits comme dans l'imagerie collective, surtout depuis les émeutes qui ont enflammé les quartiers de la périphérie lyonnaise en 1981 et en 1990, quand le centre commercial du Mas du Taureau a été incendié, et de la périphérie parisienne avec la course- poursuite qui a abouti à la mort de deux jeunes hommes électrocutés à Clichy-sous-Bois en octobre 2005. Tout se passe comme s'il y avait "une haleine des banlieues", au sens où l'on parlait de "l'haleine des faubourgs" au 19ème siècle, c'est-à-dire des lieux qui associent insuffisances sanitaires, carences en matière d'équipements, péril social et danger politique.

S'agit-il d'une résurgence de la violence après un lent recul au cours des siècles derniers, ou plus simplement d'un nouveau regard sur les exactions des jeunes ? En tout cas, le glissement sémantique qui a conduit à passer en un siècle de la notion de "crime crapuleux" à celle de "violence urbaine" mérite qu'on s'y arrête. Le saut paraît non seulement qualitatif, mais aussi quantitatif ; il traduit l'ampleur de la crise du lien social, la résurgence de l'ostracisme vis-à-vis des marges urbaines, et surtout la transformation de la représentation de la ville longtemps considérée comme pourvoyeuse de civilisation.

2-1 Il est nécessaire de replacer la violence dans une perspective historique

Le mot "violence" a toujours prêté à confusion dans la mesure où il peut recouvrir aussi bien des faits individuels que des situations collectives. Le dictionnaire Robert le définit de manière restrictive comme "une disposition naturelle à l'expression brutale des sentiments" et les synonymes proposés sont "brutalité, colère, fureur, irascibilité". Cette disposition peut être mise en œuvre de telle sorte que faire violence à un individu, ce serait "agir sur quelqu'un ou le faire agir contre sa volonté, en employant la force ou l'intimidation", la violence étant entendue ici comme "l'acte par lequel s'exerce cette force". Une lecture historique, comme celle que proposent le sociologue allemand Norbert Elias et, à sa suite, l'historien Robert Muchembled, montre précisément comment les quatre derniers siècles ont construit la violence sous sa forme actuelle. Ces auteurs soulignent que la violence, et surtout la violence de sang, n'a cessé de régresser sur le long terme. Même si le sentiment d'insécurité est très fort dans les quartiers difficiles de France, le sang, toute proportion gardée, y coule peu. Il y a une sorte d'inversion structurelle : les crimes de sang ont considérablement diminué en trois siècles alors que les petits délits ont beaucoup augmenté.

Dans la société profondément inégalitaire du 16ème siècle, l'usage personnel de la violence apparaissait comme une relation sociale ordinaire réservée au domaine privé ; elle s'exerçait presque naturellement entre mari et femme, entre maître et serviteur, père et fils. En Provence, jusqu'au 18ème siècle, la coutume reconnaissait ouvertement à l'époux le droit de battre sa femme, tout en excluant la mise à mort. Ce n'est que lentement que s'est imposée l'idée que l'État pouvait intervenir en cas de "blessure à sang", c'est-à-dire de brutalité conduisant à l'écoulement du sang. Avec le temps, la violence va être recouverte de rituels multiples et son traitement monopolisé par la puissance publique. En Angleterre, la chasse au renard, les jeux de balles, puis le cricket et le tennis permettront de canaliser la violence des rapports sociaux. L'exercice parlementaire lui-même, en mettant en scène la parole, est censé réorienter la violence physique. Dans le cadre de "la civilisation des mœurs", le système social européen exprime à un idéal de politesse, mélangeant conventions, respect et mise à distance de l'autre, tout en visant la régulation politique par un encadrement très codé des élites. Ce système naît dans les Cours italiennes du 16ème siècle et il se propage, comme le montre Norbert Elias, à la Cour de France sous le règne de Louis XIV, avec la "sur-sacralisation" du roi et l'instauration de l'étiquette. L'intégration sociale et politique passe désormais par l'obéissance au roi, et l'exutoire de la violence n'est plus représenté que par la guerre et le champ de bataille.

Ce système de contraintes va s'affirmer au 19ème siècle et au 20ème siècle, et donner un semblant d'unité aux élites qui se diversifient avec la bourgeoisie, les professeurs, les membres de la haute administration et des grands Corps de l'État, aux côtés de l'ancienne aristocratie. Pour le peuple, ces contraintes sont vues de manière paradoxale ; elles représentent un idéal tout en étant contestée bruyamment par une culture verbale empreinte de brutalité, de jurons contre Dieu ou d'insultes à tonalité scatologique. L'ouvrier et le paysan doivent montrer avec force qu'ils ne sauraient se couler, sans réagir, dans le moule imposé d'en haut. Cependant, la brutalité ne cesse de régresser, y compris dans les couches populaires, et la violence, devenue a-normale, est de plus en plus associée à la criminalité et à la délinquance.

2-2 "Cartouches", "escarpes", "apaches" et autres "sauvageons"

Au 19èmesiècle et au 20ème siècle, les figures du délinquant s'enrichissent d'appellations diverses : après les "cartouches" de l'Ancien Régime et les "escarpes" de Provence à l'époque de Louis-Philippe (du verbe provençal "escarpi" qui signifie "mettre en pièce"), on voit apparaître les "sauvageons" en 1881, au moment de la préparation de la loi sur la relégation des récidivistes, puis "les apaches" autour de 1900. Chez eux persistent le goût du risque et du sang dans la tradition des bas-fonds. Certains laissent croire qu'ils veulent construire une contre-société alors qu'à la différence des anarchistes, la plupart en reviennent simplement aux formes archaïques des relations sociales qui étaient fondées sur la loi du plus fort. Ils seront d'ailleurs pourchassés avec férocité. La lecture des journaux populaires, du Petit Journal au Petit Parisien en passant par l'Illustration, souligne combien le regard sur la violence se fait plus incisif au début du 20ème siècle. La mise en scène journalistique de cette violence présente toujours un décor, des personnages interlopes, un soupçon, puis une accusation.

Face à la croissance de la criminalité, les premiers essais de chiens policiers ont lieu à Neuilly en 1907 (comme le montre le supplément littéraire illustré du Petit Parisien daté du 7 avril 1907), c'est-à-dire dans les beaux quartiers de la périphérie, alors que les apaches dépouillent plus volontiers les ivrognes et les miséreux de Belleville ou des environs. Le centre-ville (où le "guet", puis la police font leur ronde la nuit) ne fait pas peur - alors qu'objectivement, il est davantage touché par la délinquance que la périphérie. Aujourd'hui encore, les Champs-Élysées par exemple connaissent plus de délits que la plupart des cités de banlieue, mais, pour autant, ils ne génèrent guère de sentiment d'insécurité. Le décor, la situation et la reconnaissance de l'autorité apparaissent donc essentiels dans la fabrication de ce sentiment. Contrairement à une opinion répandue, la tendance générale va dans le sens de la pacification au cours du 20ème siècle, d'autant que l'idéal bourgeois, devenu l'idéal des classes moyennes, tend à être imité partout, au moins jusqu'à ces dernières années. Même si les possibilités d'accès sont inégales, l'aspiration au confort et à la sécurité dans une société paisible devient le lot commun.

2-3- La progression de la délinquance et du sentiment d'insécurité

La croissance du sentiment d'insécurité apparaît comme un symptôme majeur de la détérioration de la qualité de vie dans les quartiers. Un sondage réalisé par la SOFRES en mars 1999 montre que 74% des Français estiment que l'insécurité est "très préoccupante", voire "extrêmement préoccupante", mais ils ne sont pourtant que 13% à porter le même jugement sur leur quartier. L'effet de loupe produit par la médiatisation des faits incriminés peut sans doute expliquer le décalage entre l'insécurité ressentie et celle qui est subie localement. Il n'en reste pas moins que le quotidien des cités est parsemé d'incidents, de signes visibles d'agressivité, de manifestations d'incivilités et parfois d'actes de délinquance caractérisée. Si les crimes de sang n'ont cessé de régresser depuis un siècle, les "petites choses" ont augmenté. Toutes les statistiques montrent effectivement que la courbe de croissance de la délinquance a connu une inflexion très nette depuis le milieu des années 1960. À; partir de cette période, les vols (vols à la roulotte, vols à la tire, vols de véhicule, etc.) doublent pratiquement tous les dix ans. Les variations régionales sont importantes : Auvergne, Bretagne et Limousin conservent de faibles taux de criminalité tandis que les régions Provence-Alpes-Côte d'Azur, Languedoc-Roussillon, et l'Ile-de-France progressent le plus.

2-4 Des chiffres qui demandent à être interprétés

Cependant il importe de souligner que les statistiques officielles ne prennent en compte qu'une fraction de la criminalité et de la délinquance, celle qui parvient à la connaissance de la police ou de la gendarmerie, ou celle qui est repérée par ces instances. Ces statistiques officielles sont d'abord représentatives de l'activité des services et dépendent des procédures d'enregistrement. Il existe une partie cachée de la criminalité qui n'est pas connue du système pénal. C'est ce que les auteurs anglo-saxons Biederman et Reiss ont popularisé en 1967 sous les termes "the dark figure of crime", le "chiffre noir" de la criminalité.

Pour répondre à ces critiques, certains auteurs ont prôné, depuis les années 1950, une amélioration de l'instrument de mesure. Par exemple, l'Américain Sellin, ancien Président de la société internationale de Criminologie, a proposé en 1964, sous la présidence Johnson, des éléments standardisés d'objectivation pour établir les catégories dans lesquelles doivent être classés les crimes ; il a défini également des critères de pondération pour déterminer le degré de gravité du délit. Une deuxième option, soucieuse de mieux cerner le fossé apparemment infranchissable qui sépare la criminalité apparente de la criminalité cachée a conduit au développement d'instruments alternatifs pour estimer le taux de criminalité. C'est le cas des sondages de victimisation qui ont été institués aux États-Unis dès le milieu des années 1960 par la Commission Katzenbach (President's Commission on Law Enforcement and Administration of Justice) et reprises en France depuis une dizaine d'années par Philippe Robert sous le nom « d'enquêtes de victimation ». Il s'agit dans ce cas de traiter de la sécurité sous l'angle de la victime en procédant à des enquêtes directes auprès d'un panel d'individus (en posant par exemple la question suivante : « Avez-vous été victime d'une agression ou d'un acte de violence au cours de l'année dernière, y compris de la part de personne que vous connaissiez ? ».

Au final, tout chiffrage en matière de criminalité doit être soumis à la critique, ce qui n'interdit pas, pour autant, de discerner les grandes tendances.

2-5 Une délinquance juvénile en augmentation

En dépit de ces réserves, on observe que la délinquance des mineurs, après avoir augmenté faiblement jusqu'en 1990, a connu une forte progression entre 1990 et 2001. Selon les statistiques du ministère de l'Intérieur (États 4001), le nombre des mineurs mis en cause par la police est passé de 73 000 environ en 1975, à 98 300 en 1990, 154 000 en 1998 et plus de175 000 en 2001. Dans l'ensemble des mises en cause, la part des mineurs représentait, en 1998, 18% du total contre 10% environ en 1975. En ce qui concerne les destructions et dégradations de biens, le nombre des mineurs mis en cause s'élevait à 24 158 en 2001 : ces infractions concernent le tiers des mis en cause (contre le quart en 1992). Les taux de récidive ont également augmenté ; ils concernent aujourd'hui plus de 40% des mineurs mis en cause.

En revanche, le nombre de mineurs jugés a beaucoup baissé : il est passé selon le ministère de la Justice, de 58 600 en 1975 à 50 400 en 1990 et à 45 300 en 1998. Cet aspect cumulé avec la forte réduction des mineurs incarcérés a pu laisser croire jusqu'en 2001 que les mineurs bénéficiaient d'une certaine impunité, alors qu'ils s'inscrivent souvent dans d'autres circuits de réinsertion.

Il va de soi que ces sources n'appréhendent qu'une partie du phénomène, celle qui est enregistrée et traitée par la police à la suite d'un dépôt de plainte. Les enquêtes de "victimisation", effectuées en France par le CREDOC et l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure, et visant à estimer le nombre de personnes ayant réellement été victimes d'actes délictueux ou criminels, concluent que 80% de délits spécifiques (violences individuelles, petits vols ou "emprunts", par exemple) ne seraient pas signalés. Par ailleurs, il faut savoir que le champ statistique de la délinquance juvénile ne couvre pas les contraventions, les actes de police administrative (traitements des fugues de mineurs par exemple...), les infractions liées à la circulation routière et les délits constatés par les administrations spécialisées (impôts, douanes, travail).

Malgré les lacunes et incertitudes statistiques, on observe globalement un changement de nature de la délinquance des mineurs. D'abord, les délinquants apparaissent de plus en plus jeunes, comme on l'a vu au cours des émeutes de 2005 : il s'agissait souvent de mineurs âgés de 11 à 15 ans. En 2001 déjà, selon les chiffres fournis par la police nationale, les mineurs de moins de 16 ans représentaient 12% des personnes interpellées et 48% des mineurs mis en cause. Certains d'entre eux ne distinguent pas nettement le permis du défendu. Une partie des délits (graffitis, tags, bruits intempestifs, non respect du code de la route, vols à l'étalage ou à la caisse, etc…) sont banalisés à un point tel qu'ils ne sont pas perçus comme des infractions. A posteriori, toutes les justifications sont possibles de la part des plus grands - depuis la société qui "opprime", ou fait preuve de "racisme", jusqu'à l'entreprise qui "exploite". Le comportement des filles - qui représentent environ 10% des mineurs délinquants - s'aggrave, avec une implication plus fréquente dans les rackets et vols avec violence.

Les actes eux-mêmes ont tendance à évoluer. Entre 1995 et 1998, les coups et blessures ont progressé de 25%, les atteintes à la dignité de 60%, les mises en cause pour incendies, les destructions et dégradation de 20% environ. Les agressions dans les établissements scolaires à l'encontre des élèves ont augmenté de 35% et celles à l'encontre du personnel de l'Éducation nationale de 41,5%. En dépit de ces évolutions, les vols et les cambriolages représentent encore 50% des faits de délinquance. Les policiers ont constaté aussi qu'une criminalité de groupe « territorialisée », liée à un fort sentiment d'appartenance au quartier, se développait, sans reconstituer pour autant le problème des anciennes "bandes" enracinées dans un territoire.

2-6 Le flou des "incivilités" : entre visibilité et invisibilité

Au-delà des faits habituels, on constate partout une augmentation des "incivilités" qui apparaissent comme une menace pour la société dans la mesure où elles perturbent les rituels interpersonnels qui fondent l'interaction sociale. L'incivilité n'est pas clairement définie. Alain Bauer et Xavier Raufer la réduisent à "un comportement sans-gêne et provocateur, source de perturbations et d'exaspérations dans la vie des cités" (Que sais-je N°3421, PUF, 1999). Etymologiquement, le mot désigne l'inobservation des convenances en usage dans un groupe social, par exemple la politesse ou le respect des lieux. Mais on n'est plus au 18ème siècle : la gamme des faits et comportements désignés sous le vocable "incivilités" comprend des atteintes contre les personnes, contre des biens et des atteintes à la tranquillité publique, qui peuvent être ou non réprimées par le code pénal. Le mot recouvre ainsi les rassemblements gênants au pied des immeubles, les attitudes menaçantes, les nuisances sonores, les déplacements en bandes avec des chiens, les violences verbales, les dégradations d'équipements, les tags et graffitis, les dépôts d'ordures, etc.

Les incivilités, avec la part de provocation qu'elles comportent, rendent compte de l'interpénétration du social et du pénal. Pour y répondre adéquatement, il convient donc de trouver des solutions collectives et d'ajuster les rôles de chaque travailleur social : assistant social, éducateur, policier, enseignant.

3- La mesures et les formes de la violence urbaine

3-1 L'échelle des violences urbaines

La territorialisation relative de la délinquance et surtout la focalisation sur les jeunes de banlieue ont conduit à la création de la section "Villes et banlieues" de la Direction centrale des Renseignements Généraux. Celle-ci a été mise en place en 1991, à la suite des émeutes de Vaulx-en-Velin (octobre 1990) et de Sartrouville (mars 1991), pour observer une série de quartiers urbains repérés pour leurs difficultés économiques et sociales, et les risques de délinquance. Pour la police, il s'agissait d'évaluer localement la capacité de mobilisation anti-institutionnelle et d'avoir un outil aidant à la décision pour assurer la sécurité publique. La mise au point d'une échelle d'évaluation comprenant huit niveaux a permis de classer ces quartiers selon les formes d'insécurité qui les touchent :

- 1er degré : vandalisme et délinquance en bande

- 2ème degré : attaques furtives, verbales ou gestuelles contre l'autorité

- 3ème degré : agressions physiques contre les représentants de l'autorité

- 4ème degré : attroupements et caillassages à l'encontre de la police

- 5ème degré : agressions physiques contre les policiers

- 6ème degré : aggravation des agressions physiques et "jeux" meurtriers

- 7ème degré : la mini-émeute (saccage systématique, incendies, cocktails molotov)

- 8ème degré : l'émeute (souvent avec répétition deux ou trois nuits de suite)

En 1991, pour la première année d'expérimentation, les Renseignements Généraux (RG) ont classé 271 quartiers au premier degré de l'échelle. Mais ils en ont comptabilisé 486 en 1998. Le nombre de quartiers suivis, est passé de 800 en 1991, à 1200 en 1998 et à 1500 environ en 2000. Cependant, contrairement à ce que l'on croit souvent, la progression n'est pas linéaire. Chaque année, 50 à 100 quartiers sont délaissés par les RG parce qu'il ne s'y passe plus aucun fait délictueux majeur. Il y a donc incontestablement des situations qui s'améliorent. Malheureusement, celles-ci sont peu médiatisées.

En 1996, on comptait environ 130 quartiers qui étaient concernés par un degré de violence compris entre 3 et 6. Leur localisation montre que les incidents les plus graves ne se concentrent pas exclusivement dans les plus grandes agglomérations françaises. Les petites villes du tiers nord-est du territoire sont relativement touchées, tandis que l'Ouest et le Centre sont épargnés (Direction centrale des Renseignements Généraux, 1996). En se référant à l'échelle de l'insécurité, la progression des quartiers compris entre le troisième et le sixième degré a été à peu près continue entre 1991 (40 quartiers) et 1998 (174 quartiers). Selon des sources provisoires, on observerait un certain tassement en 1999 et pendant les premiers mois de l'année 2000.

La carte des quartiers sensibles en 1996, tous les degrés de violences juvéniles collectives étant confondus, est un peu différente. La part de l'Ile-de-France est plus importante (208 quartiers touchés pour 253 observés dans cette région). Sinon, une dizaine de départements de province sont spécialement concernés ; ils sont situés dans la vallée de la Seine, le couloir rhodanien, sur le littoral méditerranéen et dans quelques zones frontalières.

Cependant, à force de se focaliser sur les quartiers sensibles, on peut commettre des erreurs d'appréciation. Le classement des quartiers résulte d'une vision relativement rigide des problèmes alors que les trafics sont très volatiles d'un jour à l'autre et d'une cité à l'autre. Ensuite, il faut garder en mémoire que les taux de criminalité les plus élevés restent localisés dans les quartiers centraux des villes riches et les zones de grand passage. Paris intra muros connaît beaucoup plus de délits importants que les couronnes périphériques. Les centres de Nice et de Cannes ont des taux de délinquance plus élevés que les quartiers nord de Marseille.

Cette échelle des violences urbaines, jugée peu scientifique, a été finalement abandonnée en 2001 alors qu'elle avait un intérêt local évident en soulignant le poids des attaques anti-institutionnelles. On est revenu aujourd'hui à des décomptes plus traditionnels à partir d'un répertoire des délits.

3-2 Les causes multiples de la délinquance

La délinquance juvénile prend aujourd'hui des proportions telles qu'elle échappe aux explications traditionnelles fondées sur les provocations de l'enfant visant à éprouver l'autorité des adultes, ou sur la dislocation précoce de la famille engendrant des troubles de la personnalité. Les causes sont évidemment complexes, multiples et entremêlées. Le magistrat, Denis Salas, évoque l'émergence d'une "délinquance d'exclusion, fruit d'un décrochage des quartiers par rapport à la vie sociale, forme désespérée, chronique, autodestructrice et fortement territorialisée de survie avant tout collective" (Les Cahiers de la Sécurité intérieure, Doc. Française, N°29, IHESI, Paris, 1997). Cette délinquance serait en quelque sorte la contre partie du malaise social et économique qui affecte plus particulièrement les jeunes des cités les plus sensibles.

Si certains auteurs pensent que l'arrivée à l'adolescence dans des familles déstructurées, les défauts d'identification, les échecs scolaires cumulés, les difficultés d'insertion et le chômage prolongé développent une marginalité qui conduisent à des actes délictueux individuels, d'autres estiment que la délinquance correspond à un mode particulier de socialisation. Précisément, le sociologue Hugues Lagrange interprète le phénomène comme un "processus de socialisation délinquante", c'est-à-dire comme une délinquance d'intégration permettant à ses auteurs de trouver une place dans leur groupe et dans leur quartier, en quelque sorte dans une communauté intermédiaire servant de refuge, fondée sur un territoire clairement délimité et susceptible d'assurer une médiation entre l'individu et la ville (Revue « Esprit », 1999). Il s'agit d'une délinquance qui fonctionne sur la base d'une appropriation territoriale et qui se traduit par la participation à des modèles "alternatifs" de réussite sociale, par exemple par l'implication dans des trafics locaux ou des réseaux de distribution de drogue.

3-3 Une violence différée ?

On peut penser aussi que la délinquance des mineurs et les explosions sporadiques dans les quartiers rendent compte d'une violence antérieure refoulée et transmise inconsciemment, violence héritée des situations insupportables vécues par les parents ou grands-parents. On n'a certainement pas fini de "digérer" les conséquences des massacres engendrés par les guerres, ni celles des violences subies au travail. Le souvenir de la colonisation et des rapports sociaux inégaux qu'elle avait instaurés garde une acuité insoupçonnée dans les milieux maghrébins et subsahariens, comme chez les anciens rapatriés. Derrière la normalisation apparente des relations, il reste le souvenir très vivant des guerres coloniales (en particulier de la guerre d'Algérie) et d'un renversement de domination qui n'a pas encore été accepté par tous. Ce ressentiment historique se perpétue parfois, de manière insidieuse, dans les champs apparemment neutres de l'habitat et de l'entreprise, au moment de l'accès au logement, à l'emploi ou à la promotion professionnelle. Parallèlement, beaucoup de jeunes maghrébins dans les quartiers sensibles évoquent la nécessité de venger leur père et justifient leur actes délictueux par ce désir de revanche. De même, des jeunes rappeurs noirs rappellent, dans leurs textes, le souvenir de l'esclavage et l'oppression dont leurs ancêtres ont été victimes. Les peurs et les privations dramatiques subies par leurs parents au moment de la fermeture des usines et de la perte d'emploi peuvent se réactiver chez les enfants sous la forme d'actes incontrôlés. Ces souvenirs troubles alimentent de nombreuses mouvances, comme celle des « indigènes de la République ».

Sans doute, une part importante de la violence juvénile est-elle liée à l'absence de parole et à l'incompréhension. À; l'école, il n'est pas toujours simple de décoder les valeurs qui sous-tendent un règlement intérieur ou les appréciations d'un professeur. Une logique de l'honneur mal placée conduit à des comportements provocateurs. De peur de "la honte", un élève dont les parents sont convoqués par le principal peut envoyer à leur place un "grand frère" qui permettra d'éviter une sanction parfois violente. .De fait, les parents qui ont peur de ne pas bien comprendre renoncent souvent au dialogue direct avec l'école. Ainsi s'ouvre pour les enfants un espace de double contradiction dans lequel la famille réelle contredit l'image de la famille véhiculée par l'école, et dans lequel l'enseignant contredit l'image de l'école transmise par la famille. Cette situation presque insupportable à vivre peut expliquer l'investissement des jeunes dans des réseaux où la famille et l'école sont totalement absentes.

3-4 L'importance discutée des trafics locaux

Dans le domaine de l'invisible, les trafics locaux et l'économie souterraine de la drogue tiennent un place essentielle et contribuent à disqualifier les quartiers sensibles. Ils peuvent se substituer à l'espoir de promotion par l'école et parfois à la recherche d'un emploi régulier. On définira ici le trafic comme un acte d'échange clandestin, illégal par son objet (produits volés, drogue...) ou par ses conditions d'exercice (défaut de cotisations fiscales et sociales, absences de factures, etc.). Le travail dissimulé relève du trafic dès lors qu'il constitue un échange de services ou qu'il alimente, par les biens qu'il produit, un commerce illégal. En ce sens, le trafic ne représente qu'un sous-ensemble de l'économie souterraine : celle-ci comprend en plus les activités légales qui ne sont pas recensées par la comptabilité nationale, comme le travail domestique. Ce trafic est dit "local" quand il met en relation, sur un territoire nettement délimité, des acteurs liés entre eux par une proximité de voisinage. Si l'on n'y prend garde, ces trafics peuvent conduire à l'installation d'une société duale. Celle-ci est différente de l'opposition "inclus-exclus" mise en avant par Alain Touraine (Revue « Esprit », n°2, 1991) puisqu'elle met d'abord en jeu deux types de commerce et deux sources différentes de gain.

3-4-1 "Débrouille", "business" et trafics

Dans les quartiers repérés, trois activités principales peuvent recouvrir la notion de trafic local : d'abord la "débrouille", souvent assez éloignée de l'intention délinquante, marquée surtout par des petits trafics de survie, la vente sur les marchés ou le porte à porte, et diverses formes ponctuelles de travail au noir (ménages, réparations domestiques ou automobiles, etc.) ; ensuite le "business" qui repose sur des réseaux mieux organisés et procure des revenus plus importants (commerce d'objets volés, de vêtements, de téléphones portables, trafic de cannabis) ; enfin les « trafics » de grande ampleur qui témoignent d'une véritable économie parallèle sous-tendue par des rapports de force et de véritables réseaux mafieux (recel, vente de drogues dures, pillages d'entrepôts).

Il va de soi que les pouvoirs publics s'attachent à faire de la lutte contre ces trafics un axe important de leur politique de sécurité. Mais la connaissance même du phénomène demeure très imparfaite. Il n'existe aucune synthèse scientifique sur ce sujet. Les évaluations de la police, de la gendarmerie ou de douanes mesurent mieux l'efficacité des services que la réalité de la délinquance. Avec les bailleurs sociaux, les inspecteurs du travail et les gérants de fonds de commerce, la rumeur dans les quartiers constitue souvent la source d'information la plus explicite, avec tous les risques que cela comporte. Au milieu des années 1990, la section "Ville et banlieue" des RG qui utilisait non seulement les statistiques des services répressifs, mais aussi les témoignages des habitants, avait mis au point une échelle, différente de l'échelle des violences urbaines, pour rendre compte des types de manifestations de l'économie souterraine.

Comprenant six catégories, cette échelle a été élaborée à partir du trafic de drogue en 1993, puis étendue en 1998 aux autres formes d'économie souterraine (vols, recel, trafics de faux papiers, prostitution, etc.). Entre 1993 et 1998, on observe une stagnation, voire une régression, du nombre des quartiers où s'exercent des petits trafics locaux. Pour les catégories 1 et 2 confondues, on est passé de 315 quartiers concernés à 289 en 1998. En revanche, on a observé une augmentation notable des quartiers qui se situent dans les catégories 4, 5 et 6 (trafic organisé avec rabatteurs et guetteurs, lieu d'approvisionnement d'héroïnes) et un durcissement des formes locales de caïdat : alors que l'on dénombrait 105 quartiers dans ces catégories en 1993, ils sont 285 en 1998.

Le danger de cette échelle est de focaliser uniquement sur les trafics alors qu'à l'analyse, les recoupements entre économie légale et économie parallèle sont fréquents dans les quartiers, contredisant par là même le principe d'une société à deux vitesses. Le business est souvent associé à un stage ou un petit boulot régulier. Le travail au noir peut être un tremplin vers une réinsertion économique et sociale. Les revenus tirés des trafics peuvent constituer un appoint ou contribuer aux dépenses familiales quand il n'y a pas d'interdit à l'introduction de l'argent illicite.

3-4-2 Des flux financiers non négligeables

Le rapprochement des diverses évaluations souligne l'importance des masses financières engendrées par ces trafics locaux. Un rapport du CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales) examinant au niveau national les "coûts du crime" pour l'année 1996, aboutissait à un chiffre d'affaires compris entre 4,7 et 6,7 milliards de francs pour le cannabis, entre 8 et 12 milliards pour la cocaïne et entre 15 à 22 milliards pour l'héroïne. Au total, les flux financiers induits par la consommation de stupéfiants se situaient donc entre 28 et 41 milliards de francs. La même étude estimait à 17 milliards de francs le préjudice du travail dissimulé et de 13 à 18 milliards le préjudice des vols dans les magasins pour 1996..

Au niveau local, les recherches sont limitées et excluent les trafics liés au recel et à la revente d'objets volés. L'étude menée en 1993 par les équipes de Michel Schiray pour le CNRS estimait à 18 millions de francs la masse financière en circulation pour la consommation de cannabis et d'héroïne dans un quartier sensible de l'Ouest parisien. Pour importante que soit la somme, elle représente à peine la moitié des revenus salariaux mensuels sur le quartier.

De manière plus générale, il semble donc que l'ampleur des bénéfices réels réalisés par les trafiquants ne doit pas être surestimée. La grande irrégularité des flux de revenus et le caractère fractionné et aléatoire des réseaux réorientent une bonne partie des jeunes qui se sont essayés aux trafics vers les institutions classiques de recherche d'emploi, et même vers des stages d'insertion pourtant très mal rétribués. Les récits des agents de l'ANPE, des missions locales pour l'emploi et des centres de préformation sont éloquents sur le sujet. Si l'argent des trafics démotive les jeunes dans leur rapport aux institutions légales, ce n'est souvent que provisoire. Les activités de débrouille et de business qui sont relativement spontanées restent marquées à la fois par une large instabilité et une forte capacité de renouvellement dans un cadre étroitement localisé. Lorsque certains jeunes sont incarcérés, ils sont aussitôt remplacés dans le quartier lui-même selon une logique de reproduction qui fait "système" dans les secteurs les plus sensibles.

3-4-3 Deux cents quartiers à "potentiel mafieux"

Le cas des trafics organisés sur un modèle mafieux est beaucoup plus rare ; il concernerait une centaine de quartiers (catégorie 6 de l'échelle des manifestations de l'économie souterraine). Dans une note datée de 1998, les RG suggéraient l'existence de "potentiel mafieux" dans deux cents quartiers environ (catégorie 4 et 5 de l'échelle). En 2006, il est toujours difficile de dire si ces formes d'organisation réelles ou potentielles sont un simple épiphénomène voué à disparaître rapidement ou, au contraire, un stade annonciateur de dérives à l'américaine. Les variations locales et régionales sont importantes. Globalement cependant, les trafics suivent les densités de population et ils trouvent des points d'appui dans certains îlots sensibles. Les régions qui comptent le plus de quartiers touchés par l'économie souterraine sont les plus urbanisées : d'abord l'Ile-de-France avec 120 quartiers concernés en 1997, Provence-Alpes-Côte d'Azur ensuite avec 73 quartiers, enfin Rhône-Alpes (52 quartiers) et Nord-Pas-de-Calais (36 quartiers).

Dans les quartiers les plus touchés par exemple, l'instrumentalisation de la violence pour le contrôle des trafics de drogue balaye les pratiques communautaires de l'espace dans ce qu'elles ont pu avoir de dynamique et de convivial. Cependant, selon les RG, un tiers des quartiers où il existe un trafic de drogue sont dénués de violences urbaines. Une sorte de "paix sociale" ou plutôt de contrôle social peut s'instaurer, liée au degré d'organisation et à la rentabilité des trafics. Parmi les 127 quartiers où le taux de délinquance diminue entre 1993 et 1998, les trois quarts sont des sites où les RG ont observé des formes diverses d'économie souterraine. Mais passé l'apaisement initial nécessaire à l'installation du trafic, le développement des activités souterraines s'accompagne d'une recrudescence grave des violences urbaines. Sur le long terme, la corrélation entre trafics de drogues dures et violences urbaines est indéniable.

3-4-4 Prévenir, réprimer : l'impasse ?

On peut s'étonner aujourd'hui que les politiques de répression n'aient pas permis d'endiguer le développement de ces activités illégales. Il faut dire que les trafics locaux concernant les quartiers sensibles ont été longtemps considérés par les forces de police comme une délinquance secondaire. Sans doute, les brigades de recherches d'enquêtes et de coordination (BREC) complètent-elles à partir de 1991 l'action des services de Police judiciaire dans le domaine des violences urbaines, sous le contrôle du parquet. Elles ont un rôle essentiel dans la lutte contre ces trafics, mais elles sont amenées à cibler les réseaux les plus importants. Le sentiment d'impunité des jeunes est lié au taux élevé de classement sans suite des affaires : entre 60 et 85% selon les lieux. Ce taux s'explique autant par l'absence de fondement juridique des poursuites que pour des raisons d'opportunité. Les petits trafics de cannabis, les vols en deçà d'un seuil variant selon les départements ne font en général l'objet d'aucune poursuite.

Les juges pour enfants contribuent d'abord à la protection des jeunes délinquants et ils leur évitent autant que possible l'incarcération. Regardant la délinquance sous l'angle de l'enfance en danger, ils ont évidemment de grandes réticences à durcir la politique répressive. Les éducateurs de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) hésitent souvent à intervenir. Conformément à l'ordonnance du 2 février 1945, ils ont d'abord une mission éducative, à l'opposé du traitement carcéral d'avant-guerre. Mais cette mission initiale a été remise en cause par la création en 1998 des centres d'éducation renforcée (CER) qui relèvent d'une logique plus répressive, et surtout par l'instauration en décembre 2005 des « Établissements pour mineurs », véritable prison complétée d'une « action éducative » élargie avec la PJJ. En fait, une lutte efficace contre ces trafics devrait faire l'objet d'une politique publique impliquant l'ensemble des acteurs sociaux, économiques et culturels, et pas seulement les services de Police et de Justice.

Pour conclure, on ne peut exclure - même dans les quartiers qui apparaissent relativement protégés - la possibilité d'enchaînements dramatiques conduisant des petits trafics à des formes d'enkystements dans l'activité mafieuse. L'économie des trafics participe de la crise qui affecte les banlieues au sens le plus large ; elle structure progressivement la représentation des quartiers concernés. Pour les regards extérieurs, elle les inscrit dans une logique de ghettoïsation.

4- Pour conclure : vers une rupture du "processus de civilisation" ?

Même si ses formes ont considérablement changé en trois siècles, la question posée par le retour de la violence, est parfois réduite à celle de la fin de "la civilisation des mœurs". À; l'évidence, la politesse et le langage convenu qui ont façonné une société "policée" et construit un certain type de lien social ne concernent plus les jeunes "de banlieue". Autrement dit, vivons-nous aujourd'hui une rupture dans le processus de civilisation ? Les chaînes d'autorité qui s'articulaient traditionnellement de la famille à l'État, en passant par l'école, l'armée et le métier, ne fonctionnent plus. Les cadres qui donnaient à chaque individu un ensemble de sécurités et le moyen de répondre aux propositions des couches dominantes se sont très largement effondrés. Les apaches de la Belle Époque, les "blousons noirs" des années soixante assumaient provisoirement leur rupture avec la société, mais l'armée, la famille et le travail les remettaient rapidement dans le rang (F. Dubet, 1993). Le défi aujourd'hui est d'une autre ampleur pour l'appareil répressif et d'abord pour les jeunes qui se sont rendus coupables de délits : le service militaire a disparu, la famille se dilue, les identités professionnelles se sont fractionnées et le travail n'est plus disponible pour tous. L'adhésion aux pratiques du monde adulte ne va plus de soi.

À; partir des cités périphériques, il pourrait se créer une culture de la jeunesse "incivile", en dehors des règles de la civilité. Ce faisant, on ne peut pas faire abstraction du poids des jeunes issus de l'immigration dans la définition de cette nouvelle culture, et surtout du regard "ethnicisé" qui est porté sur cette jeunesse et sur sa capacité d'intégration. Après le sport, le hip hop, le rap et le graff constituent désormais des expressions culturelles admises. Celles-ci peuvent être considérées comme des exutoires à la violence, d'autant que leurs manifestations débordent des quartiers stigmatisés. Une géographie précise les encadre : parvis, esplanades, places, escaliers, lieux d'expression publique où les jeunes peuvent libérer leur voix et mettre en scène leur corps. Le monde du show-biz, symbole par excellence de la modernité, attire, mais les réussites sont très peu nombreuses. Au-delà du sport, de la musique et de la danse, le système est un piège. Beaucoup pensent sortir des images négatives qui courent sur la banlieue (autour de la drogue, des délits et de l'échec scolaire par exemple) en transformant leur espace en lieu de création à travers ce qu'ils appellent "la culture hip hop" - de to hop qu'on peut traduire par "danser", et de hip qui signifie "être affranchi" dans le parler des ghettos américains -. Mais, en réalité, ce n'est souvent qu'un pis aller. Le monde du travail se ferme pour cette catégorie de jeunes, comme il s'est fermé pour une partie des Noirs américains réduits au chômage ou au jazz. Ce lent processus de réduction des perspectives professionnelles est dramatique, surtout quand on le relie aux limitations qui sont imposées dans l'accès au logement. La racine des processus de ghettoïsation déjà relevée aux États-Unis se situe pour une très large part à ce niveau. Mais le raisonnement qui voudrait que l'Amérique anticipe le destin de la France procède d'une vision simplificatrice qui occulte la culture, l'histoire, le poids de la colonisation et la réalité des rapports sociaux.

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