ALEXANDRE DE HUMBOLDT

LA FRANCE, PARIS ET LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE1

Jean BASTIÉ

Président de la Société de Géographie

. Article complet

Mesdames, Messieurs, chers Collègues,

Humboldt fut autant citoyen du Monde, latino-américain et Français que Prussien. Cette affirmation sera mon fil conducteur. Je vais essayer de la démontrer et en même temps, je veux donner une explication de sa vie et de son oeuvre peut être de caractère psychanalytique. Comme chacun de nous, Humboldt fut le produit d'un ensemble de circonstances mais dans son cas vraiment hors du commun. A commencer par son époque. Et la chance toujours l'accompagna.

Sa mère Marie Elisabeth est d'origine française, mais elle avait aussi des ancêtres écossais. Ainsi, Humboldt réunit en sa personne trois pays et peuples parmi les plus importants de l'Europe occidentale : Allemagne, France, Grande Bretagne.

Mais en outre : il parcourut bien des pays durant sa vie, parla de nombreuses langues, connut et pratiqua de multiples sciences, depuis la minéralogie jusqu'à l'économie, rencontra les hommes les plus remarquables de son époque, écrivit une oeuvre monumentale en diverses langues, reçut d'innombrables distinctions et titres de nombreux états et souverains. Ce fut un vrai citoyen du monde et en même temps un géant de la pensée comme l'Humanité en connaît seulement trois ou quatre par siècle : par exemple Aristote, Léonard de Vinci, Einstein etc.

Je veux seulement parler du géographe, y compris de ses multiples compétences qui ne peuvent être séparées les unes des autres. Il fut véritablement le créateur de la géographie moderne basée sur la soif de savoir et une curiosité insatiable fondée sur l'observation directe et attentive, sur la précision comme avec l'utilisation des statistiques, avec la mise en relation de faits à la fois physiques et humains dans un contexte global. Géographie comparative aussi : chercher les similitudes et les spécificités. Le tout avec une grande sympathie pour les hommes observés, un véritable humanisme appliqué, jusqu'au goût intense des voyages à la recherche des paysages, mais aussi à la rencontre des hommes.

Au sujet de la précision, je livre à vos réflexions un fait que m'a appris récemment l'ambassadeur du Panama en France Aristides Royo. Humboldt n'est pas passé au Panama, mais il s'est fait communiquer les mesures sur la région, distances, altitudes, et pentes, faites par les explorateurs et ingénieurs. Il examina les différentes hypothèses et détermina un trajet pour le Canal. Il y crût dans le Canal près d'un siècle avant sa réalisation. Il se trompa de peu, par exemple sur l'altitude de quelques mètres à peine. Un auteur l'appelle même « le père spirituel du Canal ». C'est en effet le trajet préconisé par Humboldt qui fut adopté par de Lesseps. Permettez-moi de rappeler que tous deux furent Présidents de notre Société de Géographie.

Humboldt naquit à Berlin en 1769. Sa mère descendait d'une famille française qui s'appelait Colomb, comme le découvreur de l'Amérique. Signe du destin ? Ses ancêtres étaient originaires de Blauzac, bourg du département du Gard, un affluent du Rhône sur la rive droite, au pied des Cévennes qui furent le centre de la résistance huguenote des Camisards. Leur sang révolté contre l'intolérance courait dans le coeur de Humboldt. En 1685, après la révocation de l'Edit de Nantes, moment honteux de notre histoire de France, les protestants persécutés durent fuir pour sauver leur vie et beaucoup se dirigèrent vers la Prusse.

Les Colomb fondèrent près de Postdam en Prusse, à proximité de Berlin, une fabrique de verres et miroirs qui devint très prospère. De là l'origine de la fortune de Humboldt. Sans elle, il n'y aurait eu ni voyages, ni publications. La mère de Humboldt naquit à Berlin en 1741 et fut mariée une première fois avec le baron von Hollewede, dont elle eut un premier fils Henrich. Elle fut veuve très jeune et se remaria à 25 ans en 1766 avec le major von Humboldt.

Alexandre eut un frère aîné qui naquit deux ans avant lui en 1767, mais mourut 30 ans avant lui en 1829. Celui-ci fut le très réputé linguiste fondateur de l'Université de Berlin qui porte aujourd'hui encore son nom. Il eut huit enfants, tandis qu'Alexandre ne se maria pas et n'eut pas de descendance. Le père, le major von Humboldt, de noblesse récente, bien qu'il fut militaire et courtisan, fut un esprit très ouvert, disciple des lumières et des philosophes du 18ème siècle, sans doute franc-maçon. Il porta beaucoup d'attention au choix des précepteurs à domicile des trois frères : Henrich qui avait six ans de plus qu'Alexandre et Guillaume qui en avait deux de plus. Une émulation s'établit entre eux trois et Alexandre, le plus jeune, en fut le premier bénéficiaire.

Ces précepteurs furent excellents et en outre, surent rechercher pour leurs élèves des fréquentations bénéfiques comme celle des milieux intellectuels cosmopolites berlinois, notamment israélites. Durant les années 1780, Berlin fut une sorte de « melting pot », un foyer de la pensée européenne. Un quart de sa population était d'origine française.

Alexandre voyagea tôt et jeune. Il fut d'abord à Londres et à son retour, passa pour la première fois à Paris, quelques semaines durant le premier semestre de 1790, peu de temps avant la fête de la Fédération, un moment idyllique mais bref, de la Révolution française, où l'on voulait réconcilier le Roi et la Nation, Paris et la province. Alexandre avait à peine 21 ans, et fut très impressionné. Depuis ce moment-là, il resta amoureux de Paris.

De 1790 à 1796, il fit ses études d'ingénieur des mines dans la fameuse école de Freiberg, où il reçut une formation pluridisciplinaire fondée sur la géologie et les mathématiques. Ensuite, il gravit rapidement les échelons de sa profession, tout en secouant le formalisme de l'administration. En même temps, il voyageait en Prusse, Allemagne, Autriche etc.

Mais en 1796, sa mère mourut à 55 ans. Elle lui laissa une fortune importante qui lui permit d'abandonner toute activité rémunérée et de se consacrer uniquement aux voyages et à la science. Il pourra ainsi financer la publication de ses oeuvres. Mais il mourut ruiné. Ne s'étant pas marié, on peut dire en quelque sorte qu'il épousa la science.

En 1798, Humboldt est de nouveau à Paris jusqu'en octobre. Il loge à l'hôtel Boston, rue Jacob, dans le quartier Saint-Germain-des-Près. Il y fait la connaissance d'Aimé Goujond dit Bonpland, chirurgien de marine, naturaliste amateur, un peu plus jeune que lui de quatre ans, né à la Rochelle, port important à l'époque, et ville protestante. Sans cette rencontre avec Bonpland, il n'y aurait pas eu de voyage en Amérique. Humboldt fait la connaissance aussi de Bougainville, le navigateur. Il hésite entre divers projets : un tour du monde avec Bougainville, un voyage en Egypte pour rejoindre l'expédition de Bonaparte, un voyage en Amérique. Il y avait en Europe, en cette fin du XVIIIe, un mirage de l'Orient dont l'expédition d'Egypte fut un signe concret.

Avec Bonpland, il part de Paris le 20 octobre 1798, ils gagnent Marseille, d'où ils cheminent le long de la côte jusqu'en Espagne, parce qu'ils n'ont pas abandonné le projet d'aller en Egypte. Mais ils atteignent Madrid. Ils y sont bien reçus à la cour grâce, il faut le dire au titre nobeliaire de Humboldt, mais aussi à l'entremise du premier Ministre Francisco Urquijo, et ils purent obtenir du roi Charles IV un passeport pour l'Amérique. Le 5 juin 1799, ils embarquent à la Corogne sur la corvette « Le Pizarro » a destination du Venezuela, et après une escale aux Canaries, ils arrivent le 6 juillet à Cumana au Venezuela à l'est de Caracas.

Ils reviendront à Bordeaux le 1er août 1804, plus de 5 ans après. Ils ont parcouru 15.000 km, dont 2500 de navigation fluviale, la plus difficile sur l'Orénoque et le Cassiquiare. Ils sont montés jusqu'à 5 878 mètres sur les pentes du Chimborazo qui culmine à 6 267. Ils furent ainsi durant quelque temps les hommes les plus hauts du monde, avec Gay-Lussac, leur ami qui monta ensuite un peu plus haut, mais en ballon.

A son retour, de 1804 à 1827, Humboldt vécut constamment à Paris. Si on y ajoute les nombreux et longs séjours qu'il y fit ensuite jusqu'à sa mort, cela fait au total plus de 30 ans qu'il a vécu à Paris, le tiers de sa vie. C'est au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris que Bonpland et lui offrirent l'herbier, de plus de 6000 échantillons de plantes observées et recueillies durant leur voyage. C'est en français qu'Humboldt publia la monumentale relation de son voyage en 30 volumes in-cuarto. Récemment, à l'occasion d'une exposition de notre Société à Paris, j'ai vu et tenu dans mes mains quelques unes des feuilles de cet herbier admirablement conservées.

A Paris, Humboldt habite rue des Augustins à Saint-Germain des Près, un quartier qu'il aime et qui fut aussi toujours celui de la Société de Géographie. Ensuite, il résida successivement rue de l'Estrapade, rue de l'Enfer, toutes au Quartier latin. En 1821, il passe sur la rive droite au bord de la Seine, face au dôme de l'Institut et à la Monnaie « quai de l'Ecole » une partie du quai du Louvre actuel.

Humboldt fréquente à Paris les plus grands savants de toutes les sciences et de toutes les nationalités. C'est avec eux qu'il fonde en 1821 la Société de Géographie. La réunion inaugurale se tint à l'Hôtel de Ville de Paris le 15 décembre 1821. Humboldt figure à son ordre alphabétique parmi les 217 fondateurs sur la liste qui fut publiée dans le premier numéro de notre revue paru en mars 1822.

Il y avait parmi eux des mathématiciens comme Laplace (1er Président de la Société) Monge, Fourier; des physiciens et chimistes : Gay-Lussac, Arago, Berthollet; des naturalistes : Cuvier, Lamark, Jussieu; des égyptologues : Champollion; des écrivains : Chateaubriand; d'anciens membres de l'expédition d'Egypte comme Edme Charles Jomard, longtemps l'un des piliers de notre Société, des étrangers comme le danois Conrad Malte-Brun qui fut notre premier Secrétaire Général. Tous sont bien connus de Humboldt et en grande majorité ses amis. En outre, il fréquente les salons littéraires comme celui de Juliette Recamier.

Les fondateurs de la Société ne l'appellent ni de France, ni de Paris, parce qu'ils la veulent internationale et ils l'appellent tout simplement « de géographie » car ils sont partisans d'un monde sans frontières. Mais très vite, les autres pays et capitales comprennent l'intérêt d'en avoir une aussi et se créent successivement celles en 1828 de Berlin, en 1830 de Londres, en 1833 de Mexico, la 1ère hors d'Europe, la 4ème du Monde, en 1836 de Francfort sur le Main, en 1845 de Saint-Pétersbourg, en 1852 de New York, et en 1922 de Buenos Aires. Depuis, ce mouvement a continué et actuellement il y en a plus d'une centaine dans le Monde, mais celle de Paris reste la doyenne.

L'appartenance de Humboldt à la Société de Géographie n'a pas été purement formelle, même si en 1827 il cesse de résider constamment à Paris. Il participe activement à ses travaux. Nous conservons dans la collection complète de notre revue, mensuelle durant tout le XIXe siècle et jusqu'à la guerre de 1914, puis trimestrielle depuis, les relations de nos assemblées, conférences, remises des prix, réunions diverses de commissions, qui renferment les nombreuses interventions de Humboldt qui sont toujours pertinentes et d'un haut niveau scientifique.

En même temps, il voyage beaucoup dans toute l'Europe : Italie, Allemagne, Grande Bretagne etc. Un moment, il pense même aller résider à Mexico où on lui a attribué en 1827 le titre de citoyen d'honneur.

Mais en 1828, son frère Guillaume et le roi de Prusse font pression sur lui pour qu'il revienne résider à Berlin. Tandis que la France, dont le roi est Charles X, connaît une restriction de ses libertés, ce qui va provoquer la Révolution de 1830. Je crois que sans Charles X, Humboldt ne serait pas revenu habiter Berlin. Mais il pose une condition, celle de pouvoir venir vivre à Paris au moins quatre mois par an. L'année suivante, en 1829, il effectue un grand voyage en Russie et Sibérie jusqu'aux confins de la Chine. En six mois, il parcourut plus de 15000 kilomètres, plus de 2000 par mois, près de 70 par jour en moyenne.

Humboldt continua donc à venir fréquemment et longuement à Paris : presque deux ans au total entre 1842 et 1843, encore en 1844, encore en 1847. Durant ses nombreux et longs séjours, il participe activement aux travaux de la Société et à ses réunions. Il préside en particulier la Commission qui reçoit et examine les rapports des nombreux explorateurs et qui attribue les prix et les médailles. Cette fonction constitue un merveilleux poste d'observation et d'information pour la connaissance du Monde à l'époque.

En 1845, membre d'honneur depuis 1827, il est élu Président de la Société pour un an. C'est le premier étranger et il reste encore aujourd'hui un cas unique. Il fut de nos membres jusqu'à sa mort en 1859 à 90 ans. En conséquence, il le fut durant 38 ans. Parmi les 66 Présidents qui m'ont précédé, il est le 24e. Dans cette liste, il est en bonne compagnie avec de Laplace, qui fut le 1er, Guizot, Ferdinand de Lesseps, Elie de Beaumont, le prince Roland Bonaparte, Emmanuel de Martonne etc.

Son éloge funèbre fut prononcé par notre Président à l'époque : Elie de Beaumont, le fameux géologue mondialement connu, Secrétaire Perpétuel de l'Académie des Sciences. Il déclara que Humboldt avait conservé jusqu'à sa mort, à 90 ans, une extraordinaire santé et force de travail, puisqu'il travaillait jusqu'à 3 heures du matin. Lui-même disait qu'il bénéficia toujours d'une « mauvaise santé de fer ». Il recevait une abondante correspondance du monde entier et tenait à répondre à tous. Si en certaines circontances son comportement fut qualifié d'ambigu, jamais ne le furent ses sentiments envers la France, Paris et la Société de Géographie.

Sa nièce Gabriela, fille de Guillaume, fut présente à ses derniers instants le 6 mai 1859 et recueillit son dernier soupir. Or, une de ses arrières petites nièces qui s'appelle aussi Gabriela, est membre de notre Société : Gabriela Jimenez von Humboldt et réside à Paris. Son nom me fait supposer qu'elle a épousé un latino-américain. Le Professeur Charles Minguet, aujourd'hui disparu, Christophe Cordonnier et Alain Kerjean, spécialistes eux aussi de Humboldt, furent ou sont membres de notre Société. Ainsi se perpétuent les liens très forts qui ont existé entre Humboldt et notre Société, Paris et la France. Les 5 et 6 juin dernier, nous l'avons honoré à Paris avec un grand colloque international et une exposition à sa mémoire à la Maison d'Amérique latine organisée en association avec l'Ambassade d'Allemagne et celles des pays d'Amérique latine.

Je vous remercie de m'avoir écouté et les organisateurs de ce colloque pour m'avoir invité à parler de lui devant une assistance si distinguée. Vive l'amitié latino-américaine et française !

1 Allocution traduite par l'auteur prononcée en espagnol aux colloques commémoratifs Humboldt le 18 août à Mexico : Alexandre de Humboldt et la Science américaine et le 1er novembre à Buenos Aires : Première rencontre internationale Humboldt.

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