L'AMÉRIQUE ET LES AMÉRIQUES :
UN CONTINENT, DEUX MONDES ?

Bernard BRET

Université Jean Moulin Lyon 3

. Article complet

NB : on trouvera ci-après le plan, et non pas un texte rédigé, de la conférence programmée le vendredi 29 septembre 2006 au Festival International de Géographie de Saint Dié des Vosges.

oOo

Plan

Introduction

1 L'Amérique, c'est le Nouveau Monde

11 L'Amérique, une projection de l'Ancien Monde ?

12 L'Amérique, c'est d'abord le Nouveau Monde

13 L'Amérique, c'est aussi les Indiens

2 Les Amériques, ce sont pourtant deux mondes

21 Le développement inégal du continent américain

22 Une Amérique dominante, une Amérique dominée

3 L'Amérique et le monde

31 Isolationnisme et interventionnisme des Etats-Unis

32 Les Etats-Unis et la mondialisation

33 Les Amériques et la mondialisation

Conclusion

oOo

Introduction

Parler de l'Amérique et des Amériques, c'est poser le problème de l'unité du continent et de ses contrastes internes. Si unité il y a, est-ce par cohésion propre ou par opposition à l'extérieur ? Quant aux contrastes, même s'ils touchent aussi aux civilisations et à la sphère culturelle, la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique suffirait à montrer leur dimension économique. Le rôle prépondérant des Etats-Unis dans le continent entraîne même cet usage étrange, sans équivalent ailleurs dans le monde, qui fait dire l'Amériaue pour désigner les seuls Etats-Unis et les Américains pour les citoyens des Etats-Unis, comme si les autres Américains, bien plus nombreux, étaient quantité négligeable !

La source de cet abus de langage, c'est évidemment un rapport de forces qui désigne les Etats-Unis comme le pays dominant : on se souvient de l'ouvrage de Claude Julien, L'Empire américain, dont le titre disait explicitement la puissance extérieure de Washington. Mais, après les attentats du 11 septembre 2001, un autre ouvrage peut venir à l'esprit, celui de l'historien Jean Baptiste Duroselle intitulé Tout Empire périra. Le mythe de l'invincibilité des Etats-Unis a pris fin dans les décombres du World Trade Center, ce qui ne rassure d'ailleurs nullement sur la nouvelle configuration géopolitique en train de se mettre en place.

C'est en tous les cas dans ce contexte qu'il faut repenser les Amériques, dans leur cohésion ou fragmentation interne comme dans leurs relations avec le reste du monde.

1. L'Amérique, c'est le Nouveau Monde

11. L'Amérique, une projection de l'Ancien Monde ?

- la toponymie

* rappelle l'Europe et les découvreurs européens :

Amérique, Colombie, Nouvelle Angleterre, Nouvelle France, New York (ex Nouvelle Amsterdam), Nouvelle Orléans.et aussi parfois l'origine européenne des habitants : Garibaldi, Novo Hamburgo, Nova Odessa (Brésil du Sud).

* ou le produit d'exportation initial : Brasil

* ou encore l'évangélisation qui faisait partie de la colonisation : Santa Cruz, Vera Cruz, Asuncion, Sao Paulo.

* mais fait référence aussi aux hommes qui ont fait l'Amérique indépendante : Washington, Bolivie

* et ne comporte pas beaucoup de termes issus des langues indiennes : Mexique, Chili (là où se termine la terre en langue aymara), Saskatchewan.

- les paysages urbains : la ville espagnole, construite sur le même modèle imposé par Madrid, du Rio Grande à la Terre de Feu.

- ce qui renvoie aux vagues de peuplement

* venues du Vieux Monde européen : Espagnols, Portugais d'abord, mais ensuite Anglais, Irlandais, Italiens, pour ne citer que les groupes principaux

* venues d'Afrique noire : la Traite atlantique, et son héritage dans les Amériques noires décrites par Roger Bastide, c'est-à-dire les Antilles du sucre, le Vieux Sud cotonnier des Etats-Unis, le Nordeste brésilien et la ville de Salvador de Bahia.

Cela pose la question du melting pot et de ses limites : y a-t-il eu mélange des groupes humains et synthèse de leurs cultures respectives ou juxtaposition de ces cultures venues d'ailleurs, que ce soit dans les grandes villes les quartiers italiens, les petites Italies, ou les quartiers chinois, les china towns ou la conscience de son identité par la communauté noire.

12. L'Amérique, c'est d'abord le Nouveau Monde

L'identité américaine s'est aussi forgée par opposition à l'Europe, d'autant plus que les anciennes colonies ont dépassé en population et en puissance les anciennes métropoles (les Etats-Unis face à l'Angleterre, le Brésil face au Portugal).

- l'idée de nouveauté comporte une dimension religieuse ou utopique : vivre ailleurs pour vivre autrement, c'est-à-dire trouver une terre indemne des pesanteurs européennes pour y vivre sa foi ou y faire des expérimentations sociales :

* les Puritains du Mayflower en 1620. L'empreinte religieuse est encore d'actualité (God bless América, Dieu est brésilien…)

* les utopistes au XIXème siècle : saint-simoniens, fouriéristes et anarchistes

- cela a alimenté le rêve américain, même s'il a beaucoup changé de contenu et fait référence aux Etats-Unis principalement : esprit pionnier, goût de l'initiative, image du self made man, réussite matérielle, bien-être et richesse.

- cette confiance a été renforcée par la générosité apparente d'une nature aux dimensions insolites pour les européens : aux grandes plaines de l'époque de la frontière semble répondre aujourd'hui l'immensité de l'Amazonie, même si l'on a pris conscience des problèmes environnementaux.

- sur le plan politique, ce rejet de l'Europe a été une décolonisation relativement précoce (les Etats-Unis, mais aussi l'Amérique latine : le décalage chronologique est ici saisissant avec l'Afrique noire ou l'Asie, dans leurs rapports avec l'Europe) et la formule de Monroe dès 1823 : l'Amérique aux Américains. A noter que, symboliquement, le cordon ombilical n'est pas complètement coupé avec l'Europe : la reine d'Angleterre est le chef de l'Etat au Canada.

- une des marques géographiques de cette ancienne dépendance à l'égard de l'Europe et de cette rupture d'avec le modèle européen est le découpage politico-administratif :

* les limites perpendiculaires aux côtes sont dans la tradition des voies de pénétration faites pour ouvrir les arrière-pays au peuplement et les intégrer à l'économie coloniale : frontière entre le Canada et les Etats-Unis, frontières des Guyanes, limites des Etats du Nordeste brésilien héritées des anciennes capitaineries portugaises.

* le maillage géométrique que l'on retrouve du Canada à l'Argentine en passant bien entendu par les Etats-Unis est caractéristique des pays neufs.

* l'Homestead Act qui, en 1862 aux Etats-Unis, crée le carroyage des terres instaure surtout l'accès à la terre pour les migrants et rend possible l'émergence d'une société fondée sur une classe moyenne importante.

13. L'Amérique, c'est aussi les Indiens

Quelle est la place tenue par le monde amérindien dans la constitution de l'identité américaine ?

- il faut partir d'un constat : l'émergence d'un mouvement indianiste dans la seconde moitié du XXème siècle, ravivé en 1992 par la célébration du cinquième centenaire de la découverte du continent, occasion pour les Indiens de rappeler que, pour eux, ce fut un triste événement que l'arrivée des Européens. Après des siècles pendant lesquels les cultures indiennes ont été niées et les Indiens eux-mêmes exterminés (bien avant les massacres qui ont marqué l'avancée de la frontière aux Etats-Unis et l'occupation de la Pampa en Argentine, la colonisation espagnole a provoqué une véritable catastrophe démographique chez les Indiens), une prise de conscience s'est produite en faveur des Indiens (le mouvement indigéniste) et chez les Indiens eux-mêmes (le mouvement indianiste).

- qui est indien ? Cette question appelle une réponse fondée moins sur des faits biologiques (le métissage a été intense dans certains pays) que sur les pratiques sociales, les langues, les données anthropologiques et l'auto-identification des intéressés. Le comptage en est singulièrement compliqué, d'autant plus que le métissage culturel, c'est-à-dire l'acculturation de certaines populations autochtones, existe aussi. On rappellera la proportion des Indiens dans les populations totales des pays américains, et on constatera que la visibilité des Indiens dans la vie sociale et politique n'est pas directement liée à leur effectif. Un constat encourageant : le nombre des Indiens augmente, ce qui représente une inversion par rapport à la tendance de longue durée antérieure.

- les politiques conduites à l'égard des Indiens.

* reconnaître le droit des Indiens peut aller dans le sens de leur assimilation, mais alors, on risque de tomber dans l'ethnocide : l'Indien se sauve en niant son indianité.

* ou dans le sens de la reconnaissance des cultures indiennes, avec tous les problèmes liés au multiculturalisme. La reconnaissance des langues indiennes (le quechua et l'aymara au Pérou, l'aymara en Bolivie, le guarani au Paraguay) est un progrès important sur ce point, mais demeure souvent le problème agraire lié aux spoliations passées. L'ambiguïté des politiques des réserves apparaît ici clairement.

- les résistances indiennes, tant en Amérique du Nord qu'en Amérique latine et leurs interférences avec les revendications des plus pauvres : le mouvement néo-zapatiste du sous-commandant Marcos, dans le Sud du Mexique.

Si les Indiens ont longtemps été les grands perdants et ont été tenus pour des étrangers dans leurs propres pays, force est de constater que l'époque actuelle est autre. Au Canada, les Inuits se sont vu reconnaître leur territoire. En Bolivie, l'élection d'Evo Moralès a été non seulement la victoire d'un homme du peuple, comme l'avait été celle de Lula au Brésil, mais aussi celle d'un Indien, et à travers lui de tous les Indiens.

L'Amérique est donc multiculturelle, ainsi que le montre, au Mexique, la Place des Trois Cultures : la culture indienne, en l'occurrence aztèque, la culture européenne, en l'occurrence espagnole, la culture nord-américaine, c'est-à-dire anglo-saxonne. La géographie se doit d'intégrer ces faits de culture dans ses analyses pour comprendre les territoires.

2. Les Amériques, ce sont pourtant deux mondes

Après avoir souligné l'hétérogénéité culturelle du continent américain, il convient de s'interroger sur ses inégalités socio-économiques.

21. Le développement inégal du continent américain

Evidence, mais qu'il est indispensable de rappeler: l'opposition entre d'une part l'Amérique du Nord, anglo-saxonne et riche, et d'autre part l'Amérique latine, pauvre. Sans tomber dans l'erreur grossière qui ignorerait l'existence de classes déshéritées en Amérique du Nord et de classes aisées et riches en Amérique latine, force est de reconnaître aux valeurs moyennes une certaine signification.

On rappellera donc quelques chiffres, mais seulement pour souligner la non-correspondance entre les indicateurs économiques de la croissance (le PIB par tête) et les indicateurs sociaux de développement (l'IDH) et pour introduire une réflexion sur les racines de ces disparités :

- les parties les plus développées du continent sont celles où furent créées des Europes hors d'Europe, c'est-à-dire des sociétés construites sur le modèle européen, comportant des classes moyennes en nombre significatif susceptibles de constituer un marché solvable pour l'économie, et surtout l'industrie, et de former la base d'une tradition démocratique.

- à l'inverse, les formations sociales très inégalitaires, et en tout premier lieu les sociétés esclavagistes, ont fait le lit du sous-développement, faute que les élites de la fortune y trouvent des perspectives crédibles pour un investissement jouant la carte du développement sur place.

- ce constat plaide pour la thèse selon laquelle il existe une efficacité économique de la justice sociale. Il trouve ses illustrations les plus nettes avec le Vieux Sud des Etats-Unis, poche de sous-développement relatif là même où l'héritage de l'esclavage est maximum, et, a contrario, avec la région de Sao Paulo, région la plus développée du Brésil,là même où ont existé le travail libre et l'accès à la terre, à l'inverse du Nordeste des plantations de canne et du travail servile.

- une mention particulière doit être faite de l'Argentine, pays neuf certes, mais handicapé par l'inégalité foncière héritée de la main-mise faite sur les terres pampéennes par une minorité à la fin du XIXème siècle, et par l'absence de projet national chez cette oligarchie de grands propriétaires.

22. Une Amérique dominante, une Amérique dominée

La formule de Monroe (L'Amérique aux Américains) a trouvé une application éclatante avec l'échec de l'expédition française au Mexique : l'idée de Napoléon III d'installer Maximilien d'Autriche au pouvoir à Mexico de façon qu'un Empire latin lié aux monarchies européennes fasse contre-poids aux Etats-Unis était déjà anachronique quand elle fut lancée. On sait qu'elle s'est bien mal terminée. Mais si la présence de l'Europe dans le Nouveau Monde avait fait son temps, même si quelques territoires demeurent aujourd'hui encore sous la souveraineté d'Etats européens, le déséquilibre des forces en Amérique même allait donner aux Etats-Unis le rôle d'une puissance impériale : L'Amérique aux Américains, cela devait devenir, en forçant quelque peu le trait, L'Amérique du Sud aux Américains du Nord ! Les Etats-Unis pratiquent la politique du gros bâton (big stick) dans les Caraïbes qu'ils considèrent comme leur arrière-cour, et au delà. C'est hors des Etats-Unis la poursuite de la frontière depuis que, dans la décennie 1880, la dynamique de celle-ci s'est achevée sur le territoire de l'Union. C'est aussi l'application de la doctrine de Mahan sur la nécessité de la puissance navale.

Les faits les plus marquants en sont (liste non exhaustive) :

- l'annexion de Puerto Rico en 1898 et, la même année, la mise en place d'un protectorat sur Cuba : la défaite de l'Espagne (elle perd aussi les Philippines) marque le glas de la présence hispanique dans les Amériques.

- la création de la République de Panama aux dépens de la Colombie, en 1903, et immédiatement après, la cession par le nouvel Etat de la zone du futur canal interocéanique. Cette situation durera un siècle : c'est seulement en 2000 que le Panama retrouvera sa souveraineté sur la zone du canal.

Puis, plus tard (là encore, des exemples, et non pas une liste complète):

- en 1954, au Guatemala, le renversement du colonel Arbenz coupable d'avoir porté atteinte aux intérêts des firmes étatsuniennes (la United Fruit, aujourd'hui Bananera).

- l'invasion de la Grenade soupçonnée de sympathie pour le régime castriste.

- la déstabilisation du gouvernement du Président Salvador Allende, au Chili.

- le soutien apporté aux contras en lutte contre le régime sandiniste au Nicaragua.

L'échec rencontré par les Etats-Unis pour renverser Fidel Castro à Cuba montre néanmoins les limites de cette politique.

3. L'Amérique et le monde

31. Isolationnisme ou interventionnisme des Etats-Unis

Il peut apparaître paradoxal d'évoquer l'isolationnisme des Etats-Unis après avoir mentionné leurs interventions multiples au-delà de leurs frontières. Et pourtant, une tradition isolationniste y existe, enracinée dans l'histoire. Une des manifestations les plus éclatantes de cette posture a été le refus du Sénat de suivre les orientations du Président Wilson au sortir de la Première Guerre mondiale et d'adhérer à la Société des Nations.

Mais, ce choix isolationniste était intenable à un moment où les Etats-Unis pèsent d'un poids décisif dans les affaires du monde. L'interventionnisme voulu par les Etats-Unis ou à eux imposé par le principe de réalité prend un nouveau sens aujourdhui :

- pendant la Guerre froide,il s'agissait de défendre le monde libre face à la menace de Moscou. La chute du Mur de Berlin en 1989 et l'écroulement du système soviétique font que cet objectif n'a plus de sens. On est passé d'un système bipolaire (les deux grands se partagent le monde et se surveillent) à une alternative entre un monde unipolaire (les Etats-Unis, puissance mondiale, contrôlent tout) et un monde multipolaire (plusieurs pays exercent des responsabilités mondiales).

- depuis les attentats du 11 septembre 2001, il s'agit de la lutte contre le terrorisme, lutte évidemment nécessaire mais conduite d'une façon qui risque de valider la thèse du Choc des Civilisations : l'idée d'une croisade contre l'axe du Mal et l'illusion qu'il est possible de faire la bonheur des peuples malgré eux en leur imposant la démocratie clé en mains, c'est une idée qui alimente les intégrismes et les fanatismes anti-américains !

- cet interventionnisme est donc aussi la volonté d'étendre au monde les valeurs américaines après que s'y sont diffusés déjà maints usages de la vie quotidienne et maintes pratiques sociales et culturelles. Bien loin d'être en rupture avec la tradition isolationniste, il en est plutôt le prolongement dans l'esprit de ceux qui voient pour le monde un avenir unipolaire, c'est-à-dire une configuration où les affaires du monde sont assimilées par les Etats-Unis à des affaires internes.

32. Les Etats-Unis et la mondialisation

On sait que les Etats-Unis forment un des pôles de la Triade : ils sont, avec l'Europe occidentale et le Japon, mais avant ces derniers, un des centres qui organisent et commandent le système-monde. On pourra rappeler le concept braudelien d'économie-monde pour dire qu'il se vérifie aujourd'hui à l'échelle de la planète, ce qui n'était pas le cas originellement. On pourra rapprocher ce concept du modèle centre-périphérie pour constater qu'un centre ne peut se concevoir sans une périphérie. On s'efforcera de comprendre la signification du modèle en soulignant le caractère asymétrique des flux qui relient le centre et la périphérie.

Ces quelques remarques doivent aider à comprendre le rôle des Etats-Unis dans la mondialisation. On insistera sur :

- le consensus de Washington : le terme désigne les quelques principes de base sur lesquels semble exister un consensus (un accord implicite, non formulé d'une façon explicite et, bien entendu, non validé par quelque vote que ce soit) sur la façon de gérer l'économie mondiale et sur les choix sociaux qui en résultent. Ce consensus est dit de Washington car il est issu des pouvoirs qui y sont concentrés : celui des Etats-Unis, celui du Fonds Monétaire International et celui de la Banque Mondiale. Ce consensus s'inscrit dans la vague libérale actuelle qu'il contribue puissamment à alimenter et à laquelle la faillite sans appel du système collectiviste centralisé a conféré un certain crédit dans l'opinion. Il peut être résumé par quelques mots-clés : libéralisation des échanges commerciaux et financiers, privatisation, réduction du rôle de l'Etat, confiance dans l'initiative privée. Son application dans les pays du Sud prend le visage de l'austérité avec les plans d'ajustement structurel, c'est-à-dire les conditions d'assainissement des finances publiques qu'impose le FMI comme conditions de nouveaux financements. Que le surendettement ne soit pas une solution durable et que les finances publiques aient besoin d'être remises au clair dans nombre de pays du Sud n'est pas douteux, mais le problème est de savoir sur qui faire peser l'effort : le consensus de Washington signifie trop souvent hors des Etats-Unis austérité pour les plus pauvres par réduction des budgets sociaux. A noter, toutefois, que le très fort endettement donne paradoxalement un certain pouvoir du débiteur sur le créancier : la menace d'une banqueroute qui atteindrait l'ensemble du système financier international.

- analyser le rôle des Etats-Unis dans la mondialisation ne saurait donc se dispenser de souligner la violente inégalité du système-monde. Que cela n'exonère pas de leurs responsabilités les autres pôles de la Triade, ni, dans les pays du Sud, les catégories sociales privilégiées qui consolident leurs positions en contrôlant l'ancrage de leurs pays respectifs dans le système, c'est une évidence qui mériterait d'être analysée, mais qui, dans le cas présent, ferait sortir du sujet. Qu'il soit dans la définition du système-monde de fonctionner d'une façon asymétrique entre un centre dominant et une périphérie dominée est une autre vérité à garder à l'esprit. S'agissant des seuls Etats-Unis, on doit tout de même rappeler le niveau exagéré de consommation des ressources non-renouvelables, l'empreinte écologique excessive et l'égoïsme environnemental conduisant à refuser le Protocole de Kyoto au motif que le niveau de vie des Nord-Américains ne serait pas négociable alors que, on le sait, il est matériellement impossible de l'étendre à tous les habitants de la planète.

- sans porter ici de jugement et en restant sur le registre de l'analyse, force est de constater que l'action des Etats-Unis hors de leurs frontières constitue une sorte de perversion des valeurs fondatrices de l'Union et que cela peut se retourner contre eux en donnant des arguments à l'antiaméricanisme. Avant eux, des démocraties prétendaient diffuser la civilisation et, refusant à leurs colonies les valeurs dont elles s'estimaient porteuses, ont finalement été vaincues par les peuples colonisés engagés dans la lutte anti-colonialiste au nom de ces mêmes principes. La puissance impériale ne prend-elle pas aujourd'hui le même risque ? Mais, version géographique de la dialectique du maître et de l'esclave, n'est-ce pas dans la nature de la configuration centre-périphérie que d'évoluer avec le temps, d'accompagner l'histoire, d'influencer le comportement des acteurs sociaux et donc d'orienter l'histoire. Parce que des Etats ou des hommes contestent l'ordre existant, vient un moment où le système centre-périphérie produit des rétroactions négatives qui ébranlent sa cohésion, modifient ses hiérarchies et peuvent renverser les flux qui le parcouraient et le faisaient exister. Les Etats-Unis s'étaient libérés du joug colonial avant de devenir une puissance impériale. New York a détrôné Londres comme principal centre du monde. Rien ne permet de penser que l'histoire devrait s'arrêter et que devrait se figer l'état présent des forces de la planète.

33. Les Amériques et la mondialisation

Il faut maintenant reprendre l'analyse dans les limites des Amériques pour comprendre les postures adoptées par les différents pays dans la mondialisation et pour voir si les politiques étatiques renforcent la cohésion et l'intégration du continent ou conduisent à sa fragmentation.

On distinguera alors les positions des Etats-Unis, le Canada s'alignant dans les grandes lignes sur son voisin, et les positions des pays latino-américains :

- le projet des Etats-Unis : créer une Zone de Libre Echange des Amériques, de l'Alaska à la Terre de Feu. Si le principe en a été retenu, les Etats latino-américains freinent autant qu'il est possible la mise en œuvre de ce projet initialement prévu pour 2005. Le 4ème Sommet des Amériques tenu à Mar del Plata en novembre 2005 et où étaient 34 Etats du continent, c'est-à-dire tous sauf Cuba, l'a confirmé : prenant argument de leur opposition aux subventions agricoles consenties aux producteurs nord-américains, les quatre pays fondateurs du Mercosul (Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay) ont bloqué la négociation. Le refus de ce vaste marché est en réalité bien plus profond. Beaucoup de gouvernements latino-américains, soutenus en la matière par leurs opinions publiques respectives, ne veulent pas d'une intégration continentale qui renforcerait, craignent-ils, leur dépendance à l'égard de l'Oncle Sam.

- les positions des pays latino-américains sont au nombre de trois :

* le Mexique : A travers son adhésion à l'Alena – Accord de Libre Echange Nord-Américain (NAFTA en anglais), le Mexique a lié son sort à celui de ses puissants voisins, Etats-Unis et Mexique. Avait-il un autre choix possible, compte tenu de sa localisation (Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis, disait déjà Porfirio Diaz à la fin du XIXème siècle) ? Toujours est-il que cette volonté de jouer dans la cour des grands revient pour le Mexique à tourner le dos à son aire culturelle et à prendre le risque de la fragmentation interne de son territoire entre le Nord, partie de la Mexamerica, et le Sud, pauvre, paysan et indien.

* certains Etats avaient plus tôt expérimenté des intégrations, mais qui n'ont pas donné tous les résultats escomptés à cause de la faiblesse économique des partenaires : le MCCA (Marché Commun Centre-Américain), la CAN (Communauté Andine des Nations, ex Pacte Andin) et le CARICOM (Marché Commun des Caraïbes demeurent fragiles. La CAN, en particulier, ne résiste pas à la tendance centrifuge qui conduit certains de ses membres à rejoindre le Mercosul.

* Créé par le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay, le Mercosul en langue portugaise et Mercosur en langue espagnole (Marché Commun du Sud) apparaît aujourd'hui comme l'alternative la plus crédible au projet nord-américain. On signalera ses atouts, le principal étant d'avoir avec le Brésil, en réalité le Sudeste et le Sud du Brésil, une locomotive économique : Sao Paulo et sa région jouent le rôle d'un Nord interne au Mercosul, créant des complémentarités qui donnent un sens à l'intégration des économies partenaires. Le fait est que le Mercosul fait preuve d'une dynamique interne qui exerce une influence centripète sur ces voisins. Après l'association du Chili et de la Bolivie, ce sont le Vénézuela et le Pérou qui s'en sont rapprochés. Le Mercosul, c'est la volonté de créer un pôle qui rééquilibre le continent du côté du Sud et qui puisse tisser de solides liens économiques internationaux avec d'autres partenaires que les Etats-Unis : bien que freinés par la question agricole, les liens avec l'Europe se mettent en place. Dans ce sens, le Mercosul est donc aussi une stratégie pour s'insérer dans la mondialisation en position d'indépendance et de relative force.

Conclusion

Cette réflexion montre donc un continent où les Etats, compte tenu des rapports de forces, semblent hésiter entre l'intégration et la fragmentation. Faut-il parler d'Amérique, au singulier, ou des Amériques, au pluriel ? Problème récurrent et toujours sans réponse, éclairé toutefois par les changements d'échelles. C'est en pensant les terres américaines dans le contexte de la mondialisation que l'on comprend mieux les choix des Etats ainsi que les craintes et les revendications des groupes sociaux : démarche qui valide la géographie comme science sociale des territoires, ouvrant à la compréhension des hommes par la compréhension des lieux.

oOo

Haut de la page

Retour au menu général

Actes 2006