L'Amérique, le bout du monde ?

Jean-Marc PINET

Géographe

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S'il y avait eu quelqu'un, posté, au bout du monde, depuis qu'il est monde, à surveiller l'horizon et les mouvements des hommes, tout seul, là, comme un espèce de gardien de phare, il n'aurait, sans doute, pas arrêté, pendant des millénaires, de trimballer ses balises d'un endroit à un autre, selon les observations et les explorations, de plus en plus loin, au fur et à mesure que ses habitants donnaient à leur planète sa forme définitive.

Et où serait-il, aujourd'hui, que le monde est vraiment rond, et qu'il n'est plus au centre, et que l'univers n'a plus de bout du tout ? Plus nulle part ?… (1)

Le thème du FIG 2006 est l'occasion de poser la question du bout du monde. La découverte de l'Amérique est certes le moment fort de la quête du bout du monde, mais ce n'est qu'une étape : des argonautes aux astronautes, il stimule l'imaginaire des voyageurs, au point de rester aujourd'hui une expression commune ("ce n'est pas le bout du monde").

Mais la question concerne particulièrement les géographes : de Strabon à l'exo-géographie, la recherche du bout du monde est l'un des moteurs de la discipline. Pour définir et tracer objectivement les limites du monde connu, les chercheurs sont amenés à les dépasser et les repousser sans cesse, conjuguant ainsi savoir et imagination.

C'est donc à un parcours dans l'imaginaire des voyageurs et des géographes que conduit la question du bout du monde, dans un constant va-et-vient entre les limites balisées et l'au-delà imaginé du monde.

LE MYTHE DU BOUT DU MONDE

Jason et les Argonautes

Le bout du monde est d'abord un mythe : le roi Pélias, pour se débarrasser d'un rival, envoie Jason et ses 50 argonautes là où est tombée la Toison d'Or, en Colchide (l'actuelle Géorgie), au bout du monde connu des Grecs. Voyage impossible -sans l'aide des dieux- en raison de la distance à franchir à la rame et des dangers à affronter : les femmes -Atalante, Hypsipyle, Médée-, les éléments, les combats et le dragon final. Le retour improbable se serait fait par l'Océan et les colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar).

Le mythe a une double dimension, objective et imaginaire : une dimension géographique (les deux bouts connus de la Méditerranée, soit 4000 km) et une dimension cosmique (l'orient et l'occident, étymologiquement le lever et le coucher du soleil).

Les limites et le bout du monde antique

Les conquêtes d'Alexandre le Grand (IV° siècle avant JC) et l'extension de l'Empire Romain (décrit par Strabon au I° siècle après JC) repoussent les limites connues du monde : Méditerranée, Europe du Sud, Asie mineure, Afrique du Nord. Vers l'Est, l'empire perse fait écran, mais renseigne aussi, par les routes de la soie qu'il contrôle, sur une Asie inconnue mais réelle. Vers l'Ouest, rien, un mur d'eau. Les conquérants et les stratèges ne cherchent pas le bout du monde, mais seulement à reculer les limites territoriales de leur pouvoir.

Les savants, eux, découvrent que la Terre est une sphère : Pythagore le suppose (VI° s. avant JC), Aristote le démontre (IV° s.), Eratosthène calcule sa circonférence (III° s.), Strabon la décrit (-64 avant JC / + 24 après), Ptolémée la cartographie (II° s après JC). Pour tous, le globe est constitué d'une masse de terres de plus en plus vaste et précise située dans l'hémisphère nord et entourée par le fleuve Océan : un fleuve à une seule rive. Le bout du monde est sur l'autre rive, une anti-terre, l'antichton, qui équilibrerait le globe aux antipodes.

Les limites connues du monde ont reculé grâce aux conquérants, mais le bout du monde imaginé par les savants est au-delà d'un océan occidental proche et infranchissable et d'un océan oriental lointain et supposé. Entre un orient toujours plus accessible et un occident adossé à l'inconnu, le monde n'a pas changé : le bout du monde n'est pas atteint.

Le monde médiéval : retour au centre

La question même semble oblitérée au Moyen-Age : les données égyptiennes et grecques sont perdues, la terre est à nouveau un disque, ou un carré couvert d'une sorte de bol céleste. Circulaire ou carré, l'Océan est devenu l'Enfer ou le Paradis, et le bout du monde le Jugement dernier : non pas un au-delà inconnu à découvrir, mais un domaine sacré, séparé des hommes qui s'effacent devant sa transcendance.

Les Barbares viennent du bout du monde, mais les Occidentaux ne voyagent plus vers le bout, ils se tournent vers le centre : La Mecque ou Jérusalem. On rêve, sans chercher à l'atteindre, du royaume mythique du Prêtre Jean, quelque part en Afrique. Jusqu'au XIII° siècle, le bout du monde est occulté, l'horizon bouché.

Marco Polo (1254-1324)

Marco Polo repose la question du bout du monde. Plus qu'un simple commerçant vénitien à la recherche d'or et de soie, c'est un découvreur qui part vers l'Orient, vers la limite connue mais non atteinte du monde, un finisterre : Cathay, la Chine.

Comme celui de Jason, son voyage est long : 10000 km en 3,5 ans. Il atteint la Chine à pied, découvre l'océan oriental, revient en partie par mer en passant par le Tonkin, Sumatra, Ceylan et l'Inde, sans contourner l'Afrique.

L'Occident était alors la moitié ouest de l'Empire romain éclaté au IV° siècle. A la distinction entre l'Empire romain d'Occident et l'Empire Byzantin d'Orient succède celle de l'ensemble de l'Europe chrétienne par rapport à l'Orient incroyant. On est passé de Rome à la chrétienté.

Mais l'océan oriental, dont nul ne sait ce qu'il cache, est atteint sans être franchi ; et l'océan occidental est toujours inconnu. Les limites de la terre reculent vers l'Est, mais c'est seulement aux XV° et XVI° siècles que le monde sera, en moins de 200 ans, parcouru de bout en bout.

DE BOUT EN BOUT

Le bout du monde, une question universelle ?

Elle ne concerne pas, semble-t-il, tous les peuples de la terre. Les Arabes connaissent un monde plus vaste que les Chrétiens, mais ce sont des commerçants et des guerriers, et non des navigateurs et des découvreurs : même le savant Al-Idrissi, qui "aspire à parcourir le monde" dans ses Récréations (1154), n'en cherchent pas le bout. Les Vikings naviguent et vont en Amérique sans la chercher ni même s'en apercevoir. Les Chinois voyagent autour de la Chine, pour mieux montrer que la Chine est, au centre, l'Empire du Milieu (Tchoung Kuo).

La question est relancée dans l'Occident chrétien par le prince portugais Henri le Navigateur (1394-1460). Installé à Sagres au bout de la péninsule ibérique, il ne part pas lui-même mais finance et lance une quinzaine d'expéditions en moins de 10 ans, avec des moyens nouveaux (la caravelle) et des hommes nouveaux : pas des guerriers ou des commerçants, mais des savants, des ingénieurs, des astronomes ou des géographes, des humanistes.

Le bout du monde devient affaire d'états, avec la rivalité entre Portugal et Espagne, et de science : il s'agit de dépasser et redéfinir les limites connues du monde, de sortir des cartes et les redessiner, de refaire le monde de bout en bout.

Quels bouts au XV° siècle ?

Le littoral Ouest de l'Afrique est d'abord exploré : Zarco découvre Madère (1418), Velho les Açores (1432), Eannes double le cap Bajador (1440), Bartolomé Diaz atteint le cap de Bonne Espérance (1488). La route des Indes par l'Est est ouverte : le Portugais Vasco de Gama reprend l'itinéraire de Diaz, mais contourne l'Afrique (1497) et atteint les Indes (1498), où il fondera les comptoirs portugais (1502).

C'est le même bout que cherche Christophe Colomb, trompé par les cartes erronées de Ptolémée qui laissent croire que les Indes sont plus accessibles par l'Ouest : pour le compte de l'Espagne, il choisit la route de l'Atlantique, atteint en à peine trois mois seulement ce qu'il croit être les Indes et même le Japon et la Chine (1492) . Pour l'Angleterre, Cabot rejoint aussi l'autre rive de l'Atlantique sans l'identifier (1497), puis Cabral pour le Brésil (1500).

En dix ans, plus de découvertes ont été effectuées qu'en 1000 ans : l'image du monde s'étire de bout en bout, dans toutes les directions, au point qu'on croit avoir fait le tour du monde en atteignant le même bout par deux voies opposées. Paradoxe : le monde de Ptolémée s'effondre au moment où il vient tout juste d'être traduit en latin (1475 ).

Mais la confusion règne sur les exploits bien réels des navigateurs, ils ignorent le sens de leurs découvertes. Ils ont agrandi le monde sans en identifier le bout, ce sont des amplificatores mundi, mais du même monde.

Le sens du bout au XVI° siècle

Amerigo Vespucci (1454-1512), qui a déjà traversé l'Atlantique avec Colomb, publie en 1503 Mondus Novus, "pierre angulaire de la géographie moderne" (2) : c'est lui qui découvre vraiment un quatrième continent jusqu'alors inconnu entre Europe et Asie, un nouveau monde que le cartographe Waldseemüller, à son insu, nomme "Amérique" à Saint-Dié en 1507. Il donne un sens à la découverte de Colomb et son nom à un nouveau bout du monde : est-ce le bon bout ?

Le mot Amérique désigne en fait une série d'îles et de fragments de terre qui seront réunies, par Mercator en 1538, en un seul littoral d'un continent dont la partie Ouest est ignorée. Mais, en 1513, Balboa et Pizarre découvrent chacun de leur côté l'Océan Pacifique et, en 1521, Magellan le traverse pour faire le tour du monde et… mettre un terme à la question du bout : la terre est ronde.

La découverte de l'Amérique change la vision du monde des contemporains : à la distinction entre Occident et Orient se superpose désormais la distinction entre Ancien Monde et Nouveau Monde. On est passé du Moyen-Age à la Renaissance.

En un siècle, l'écart entre les limites géographiques enfin balisées et un au-delà jusqu'alors imaginaire disparaît puisque la terre est une boule : le monde serait-il sans bout ?

LE MONDE SANS BOUT ?

Le monde entre inventaire et fiction, du XVII° au XIX° siècles

Pendant trois siècles, explorateurs et géographes font l'inventaire du globe pour combler les lacunes des cartes : le continent américain et l'Arctique dès le XVI° siècle, l'Australie dès le XVII°, le Pacifique au XVIII° avec Cook, Bougainville ou La Pérouse. La Sibérie et la Chine occidentale sont explorées au XIX° siècle, l'Afrique vient presque en dernier avec la découverte des sources du Nil (1863), derrière l'Antarctique où le Pôle sud est atteint en 1911. "Le temps du monde fini commence" écrit Paul Valéry en 1931 dans Regards sur le monde actuel.

On tourne en rond sur terre, mais l'idée du bout du monde subsiste et la fiction s'en empare. Cyrano de Bergerac rêve déjà de la lune au XVII° siècle, Fontenelle puis Voltaire au XVIII° imaginent des mondes nouveaux, Jules Verne écrit au XIX° de nouveaux bouts du monde comme le phare, la lune, le centre de la terre ou le fond des océans à 20000 lieues sous les mers. Et Tintin alunit au siècle dernier…

Plus la géographie s'affirme en tant que discipline scientifique qui définit les limites et étudie le contenu du monde, plus le bout du monde bascule dans l'imaginaire : les confins de la terre ne changeraient-ils plus hors de la fiction ?

Astronautes et astronefs du XX° siècle

L'Univers aurait-il un bout ? Mars ou Venus intéressent les savants qui cherchent des similitudes avec la Terre plutôt que le bout du monde. Et les quelques sondes envoyées dans le cosmos visent non le bout mais l'origine du monde : c'est le retour à un mythe cosmique.

La lune serait-elle le dernier bout du monde ? Morceau de terre depuis longtemps repéré mais non atteint, objectif maintenant accessible grâce aux fusées au prix d'un voyage digne de ceux de Jason ou de Marco Polo, la lune est atteinte en 1960 par un engin soviétique non habité, et n'a été visitée qu'une fois en 1969 par un Américain, Neill Armstrong. Puis plus rien depuis près de 40 ans : à peine rejoint, le dernier bout du monde est délaissé.

Préférée à l'orbite de la lune, celle des satellites serait-elle aujourd'hui la nouvelle balise du monde ? La grande majorité des satellites, habités ou non, qui gravitent autour de la Terre servent à la décrypter et non à repousser les limites du monde. Télécommunication ou télédétection nous signifient que le monde est désormais vu d'un autre bout, plus éloigné que les précédents, et que seule à nouveau la fiction dépasse.

Le monde aujourd'hui

Google Earth couvre d'images la M@ppemonde. Ces images du globe terrestre et le concept de mondialisation apparaissent en même temps dans les années 1970.

Les premiers globes du XV° siècle étaient réservés aux savants : celui de Martin Behaim (Nuremberg, 1492) est le plus ancien d'Occident. Les globes scolaires sont destinés aux enfants depuis le XIX° siècle. Mais aujourd'hui, avec les images satellites, le globe est devenu une icône omniprésente dans les logos de l'information et du tourisme, de la publicité… et du FIG survolé pendant quatre jours par trois ballons représentant la Terre !

Cette image du monde donne corps à la mondialisation. A l'opposition, héritée de la Renaissance, de deux entités, l'Ancien et le Nouveau Mondes, succède le Monde unique comme entité globale. Le Monde est devenu une unité de référence englobant d'autres unités, et non plus une addition d'unités terrestres de référence : une totalité diversifiée. La mondialisation est l'invention actuelle du Monde depuis son dernier bout connu.

La Géographie est par définition géocentrique, tournée vers la Terre et non l'univers. La mise en orbite du bout du monde coïncide avec ce nouvel objet d'étude qu'est la mondialisation depuis quelques dizaines d'années. L'exo-géographie d'Alexis Bautzmann intègre l'espace circumterrestre à l'espace géographique qui n'est plus limité à la seule surface de la Terre : la ceinture de satellites fait partie du système-monde.

D'UN BOUT À L'AUTRE

  • Le bout du monde, pour refaire le monde ? Les voyageurs qui partaient vers le bout du monde au XV° siècle étaient des hommes du Moyen-Age, au retour des hommes de la Renaissance. A toutes les époques, le bout du monde est le lieu privilégié d'où nous pouvons dépasser notre conception du monde et penser la Terre autrement. Sa quête est une occasion unique de refaire le monde.

  • Le bout du monde, un concept géographique ? Occident - Orient, Empire romain ou byzantin, Occident chrétien - Orient incroyant, Ancien et Nouveau Monde, Mondialisation : plus que le monde, c'est le rapport au monde des géographes qui connaît à chaque fois une mutation. En témoignent l'image sans cesse étirée et redessinée des cartes, planisphères, mappemondes et globes qui donnent ses formes à la terre.

  • Le bout du monde, une idée neuve ? Le bout du monde : il ne suffit pas de savoir que çà n'existe pas pour en chasser l'idée. (1)

(1) Le bout du monde, pièce de théâtre écrite, mise en scène et interprétée par Jean-Claude BASTOS (1999). Le 7 Juin 2000, au cours d'un café géographique à Toulouse présenté et animé par Martine PILLEBOUE (Géographe), l'auteur a lu des extraits de son œuvre et participé à un débat sur ce thème. Le texte ci-dessus doit beaucoup à l'un et à l'autre.

(2) Stefan ZWEIG : Amerigo (1944), Livre de Poche n° 14058 (1994).

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