La plantation, le bagne, le ghetto

Christine Chivallon

Chargée de recherche, CEAN-CNRS Bordeaux

Olivier Milhaud

Enseignant à l 'université de Bordeaux 3

Compte rendu par Yann Calbérac (relu et amendé par Christine Chivallon et Olivier Milhaud)

.Compte rendu
Hôtel de France, 29 septembre 2006
La plantation, le bagne, le ghetto
Alors que les Amériques sont à l 'honneur à Saint-Dié, ce café géographique offre une face à la fois sombre et fascinante des Amériques.

Olivier Milhaud rappelle que la plantation renvoie à toute la période esclavagiste, aux traites atlantiques, à un temps long de l 'histoire, qui resurgit dans des polémiques récentes. Le bagne s 'inscrit plutôt dans une temporalité moins longue :

Les bagnes métropolitains (apparus pour remplacer les galères devenues obsolètes dans le contexte de navigation du 18° siècle) apparaissent à Brest et Toulon en 1748, puis à Rochefort en 1767 (les bagnards servent alors aux travaux de force des arsenaux).

Ceux-ci sont remplacés au milieu du XIX° siècle par les bagnes ultra-marins dont on va surtout parler au cours de ce café, et dont l 'horreur anime la Guyane sur un gros siècle (pour simplifier 1850-1950, même s 'il y a eu des déportations en Guyane dès 1795 et si les derniers bagnards reviennent en métropole en 1953. N 'oublions pas aussi les déportations en Nouvelle-Calédonie de 1788 à 1868).

Le ghetto enfin s 'inscrit paradoxalement dans une temporalité à la fois plus longue quand on pense aux ghettos de la vieille Europe et plus brève quand on se tourne vers l 'Amérique.

Ces thématiques sont évoquées par

Christine Chivallon, du CNRS Bordeaux, spécialiste des sociétés de plantation et familière des phénomènes de ghettoïsation, qui connaît très bien la zone Caraïbe et qui a publié récemment La diaspora noire des Amériques (CNRS Editions)

Olivier Milhaud, enseignant à l 'université de Bordeaux 3, qui s 'intéresse aux mondes des prisons, avec lequel le bagne entretient des homologies étonnantes.

Nous reproduisons le texte (légèrement modifié) aimablement fourni par les deux intervenants.

Quels liens entre la plantation, le bagne et le ghetto ?

Pour Christine Chivallon, ces trois institutions, dont les degrés d 'institutionnalisation diffèrent, ont pourtant beaucoup de choses en commun. Elles sont des institutions « particulières » des Amériques, pour reprendre l 'expression qui sert à désigner le système esclavagiste aux Etats-Unis : l 'esclavage est en effet appelé aussi « l 'institution particulière ». Certes, le bagne et le ghetto ne sont pas spécifiques aux Amériques et l 'un et l 'autre existaient dans la vieille Europe. Les formes qu 'ils ont prises sur le nouveau continent découlent comme d 'une expurgation de ce qui devenait intolérable en France. C 'est au moins vrai pour le bagne de Cayenne qui prend le relais des bagnes de l 'espace hexagonal dont le dernier, celui de Toulon ferme en 1873. La plantation esclavagiste peut quant à elle être tenue pour être le produit inséparable de l 'expansion européenne aux Amériques avec la nouvelle forme de rapports économiques qu 'elle instaure pour des sociétés entièrement vouées aux cultures d 'exportation de produits tropicaux.

Le rapport est aisé à faire entre la plantation et le ghetto. Comment ne pas relier l 'existence des ghettos noirs des Etats-Unis en filiation directe avec l 'histoire esclavagiste ? De même, comment ne pas interpréter la formation des ghettos de Kingston à la Jamaïque en lien avec les prolongements des sociétés de plantation. Dans un cas, aux Etats-Unis, la ghettoïsation concerne la stigmatisation à base raciale. Dans l 'autre, à la Jamaïque, il s 'agit de la création de zones de pauvreté, qui, dans une société noire à 90%, ont des consonances raciales différentes de celles des Etats-Unis. Dans un cas, c 'est l 'American Apartheid, selon les termes chers à Massey et Danton, pour rendre compte de la ségrégation raciale. Dans l 'autre, c 'est l 'Apartheid entre riches et pauvres avec le phénomène désormais bien connues des « gated communities », ces communautés enfermées derrière leurs grilles et leurs systèmes de sécurité, pour se protéger de toute velléité d 'atteinte à des privilèges qui, dans un tel contexte, deviennent de l 'indécence. Mais les deux phénomènes ont en commun d 'être le terrible prolongement de l 'histoire esclavagiste avec la persistance du schème de vision sociale élaborée à partir de la race, ou la persistance d 'inégalités massives pour les descendants d 'esclaves.

Qu 'en est-il du bagne qui semble échapper à la logique de filiation qui existe entre le ghetto et la plantation ? Le lien entre le bagne et la matrice esclavagiste ne relève effectivement pas d 'une filiation directe, encore qu 'il n 'est pas sûr de pouvoir éliminer toutes les possibilités de liens directs entre l 'un et l 'autre. Par exemple, à la Martinique, les insurgés, descendants d 'esclaves, qui ont participé à l 'Insurrection du Sud, en 1870, contre l 'ordre colonial, au cri de « Vive la République », ont été pour la plupart, condamnés au bagne de Cayenne. Certains n 'en sont jamais revenus, et y ont même fondé de nouvelles vies une fois libérés. Mentionnons également l 'histoire pathétique et fabuleuse de Médard Aribot, relaté par l 'anthropologue Richard Price. Médard Aribot vivait dans une petite commune du sud de la Martinique au début du 20ème siècle. Artiste marginal, illettré, issu d 'un milieu pauvre, il a été condamné au bagne de Cayenne pour avoir sculpté l 'effigie d 'un colonel - blanc - propriétaire d 'une usine locale, effigie brandie lors d 'une émeute populaire en 1925.

Mais la relation entre ces deux institutions coercitives n 'est pas dans ces relations directes qu 'il est toujours possible d 'établir. En fait, ce qui fait le liant entre le bagne et la plantation, prolongée par son legs contemporain qu 'est le ghetto, c 'est plutôt une homologie structurale, c 'est-à-dire qu 'il n 'y a pas de filiation à proprement parlé, ni de cause à effet, mais une structure commune qui se repère dans l 'un et l 'autre cas. Cette homologie, ou encore cette ressemblance de principe, est telle qu 'elle ressort d 'un commentaire formulé à l 'écart des discours académiques et glané au détour de quelques interrogations sur la « toile » en navigant avec le mot « bagne ». Ainsi, des écoliers d 'une dizaine d 'années ont mis à disposition des internautes un exposé sur le bagne où ils définissaient celui-ci comme « une sorte de grande prison sur une île où les bagnards étaient des esclaves qui devaient casser des pierres »... Pas besoin de longues études pour capter ce qui fait sens : le bagne, comme la plantation, sont des lieux d 'enfermement qui ont la particularité de n 'être pas « fermés », d 'être la plupart du temps à ciel ouvert, et où l 'obligation de travailler est totale, poussée jusqu 'à son ultime possibilité.

Au bagne comme à la plantation, les murs ne sont pas requis pour maintenir l 'individu dans une stricte incapacité de jouir de la plus élémentaire des libertés. C 'est là la caractéristique essentielle qui fait que le bagne et la plantation procèdent d 'un même principe d 'exercice du pouvoir total sur les personnes : maintenir l 'état de privation de liberté sans le recours à l 'emprisonnement carcéral stricto-sensu.

Il faut ici faire une nuance, rappelle Olivier Milhaud, dans la mesure où il existait au sein du bagne des cas d 'enfermement de type carcéral. Les plus connus sont l 'île Saint Joseph et l 'île du Diable au large de Kourou, où on avait un enfermement en cellule ou en enceinte fortifiée, qui a servi à Dreyfus mais aussi à une vingtaine de condamnés pour espionnage après la Première Guerre mondiale. Il n 'en demeure pas moins vrai que les bagnes sont essentiellement des prisons sans mur, notamment du fait de leur localisation ultra-marine. Comme l 'écrivait Eric Fougère, auteur du passionnant Ile-prison, bagne et déportation (L 'Harmattan, 2002) : « Eloigner : telle est l 'alternative offerte à l 'enfermement pour la punition du crime. On soumet depuis longtemps des mendiants récidivistes au bannissement, voire à l 'expatriation forcée dans nos colonies. La nouveauté survient quand des législateurs se mettent à codifier la répression de populations maintenant laborieuses et senties par leur implication dans les révolutions comme dangereuses. Il ne s 'agit plus seulement de les soustraire au territoire national, il faut aussi les retrancher de l 'espace continental. Ainsi naît l 'idée de transporter des condamnés prioritairement dans les îles. On trouvera de la sorte un prétexte à l 'annexion de celles-ci, d 'abord, ensuite un moyen pour les coloniser. Pour autant, l 'insularité reste une prison : la mer y a des murs et la géographie, qui n 'a pas assez d 'isoler, punit de surcroît par la distance  ». Toujours est-il qu 'on obtient cette surveillance totale et achevée des corps et des êtres dans leur entier, incapables de mouvement hors des structures de l 'enfermement à ciel ouvert.

Rapprochements entre bagnards et esclaves

Christine Chivallon commence d 'abord par une série d 'indices qui témoignent des rapprochements troublants entre les bagnards et les esclaves :

- la déportation : autant le bagne que la plantation arrachent à la terre d 'origine ;

- la traversée : celle des bagnards s 'opère dans des conditions qui rappellent le passage du milieu depuis l 'Afrique avec des conditions d 'hygiène déplorables, la maladie, les immondices, la chaleur étouffante,

- le contrôle sur les corps : à l 'arrivée, autant les bagnards que les esclaves sont physiquement inspectés par des médecins patentés pour juger de leur état et de leurs capacités.

- l 'oblitération de l 'identité antérieure : esclaves et bagnards sont dotés d 'un matricule qui biffe la réalité de toute identité antérieure, faisant ainsi basculer les êtres humains dans un statut de sous-humanité

- le marquage des corps : pour les esclaves comme pour les bagnards, le corps est marqué au fer, pratique qui aurait perduré jusqu 'en 1830 pour les bagnards,

- le travail forcé : c 'est bien sûr le rapprochement le plus aisé à faire entre bagne et esclavage

- les chaînes : elles sont dans l 'un et l 'autre cas, la quintessence de ce qui autorise la comparaison entre le bagnard et l'esclave,

- la répression punitive : la punition à l 'intérieur de ces institutions déjà vouées à réprimer procède des mêmes formules dans l 'un ou l 'autre cas autour des deux piliers que sont le cachot et les châtiments corporels, voire la peine capitale.

- le désir d 'évasion : il est à la base de la survie dans le bagne comme dans la plantation

- la dépendance physique : autant pour l 'approvisionnement, le logement, l 'habillement, le bagnard et l 'esclave sont dépendants de la volonté unilatérale exercée par l 'autorité carcérale ou la plantocratie.

- la dépendance sociale : au bagne comme à la plantation, on décide de marier les détenus ou les esclaves, de les faire procréer, pratique qui donne lieu à la terrible expression « d 'esclavage d 'élevage » aux Etats-Unis,

- la gratification pour bonne conduite : elle appartient à l 'arsenal qui maintient les hommes et les femmes dans une docilité relative. Elle laisse espérer pour les captifs de ces systèmes que l 'obéissance conduira à la liberté. Les esclaves peuvent être affranchis et les bagnards peuvent escompter une annulation de leur peine.

- les petites concessions faites par l 'autorité : l 'esclave et le bagnard bénéficient de maigres compensations similaires dans les deux cas, comme l 'autorisation de cultiver un petit jardin, d 'avoir une journée libre pour des déplacements limités,

- la liberté sous contrôle : autant pour les bagnards que pour les esclaves, la liberté acquise hors du bagne ou de la plantation n 'est souvent que le prolongement d 'un contrôle sous d 'autres formes. Les bagnards libérés et tenus à résider dans les colonies, comme les esclaves libérés à la suite des abolitions n 'ont d 'autres horizons que celui de l 'ordre colonial et pénitentiaire qui régente la société locale dans son entier, en sécrétant des hiérarchies implacables.

Cette liste d 'indices nous indique bien que le rapprochement est loin d 'être artificiel entre ces deux institutions. Plantation et bagne s 'articulent selon le même principe qu 'est celui du contrôle absolu exercé sur les personnes dans un contexte si particulier qu 'il peut se passer de l 'emprisonnement ou de l 'incarcération totale.

Des prisons sans murs ? Qu 'est-ce qui fait alors office de murs pour parvenir à placer les personnes dans un assujettissement aussi total ?

Christine Chivallon précise d 'emblée qu 'il y a d 'abord l 'éloignement, la déportation et le transbordement. Ni le bagne, ni les sociétés de plantation n 'offrent la possibilité de la complicité avec l 'ailleurs. L 'espace est totalement maîtrisé, quadrillé par l 'autorité qui gouverne bagnards et esclaves. Fuir, c 'est immanquablement se retrouver dans un espace contrôlé par celui que l 'on fuit. L 'expérience du marronnage (fuite des esclaves dans les zones reculées, phénomène très répandu en Guyane) en dit long sur la liberté conquise au prix d 'accords passés avec les maîtres et colons. Les Marrons ont gagné leur autonomie en sacrifiant une part de leur héroïsme, ce qui s 'est traduit par des promesses de réprimer les nouveaux esclaves en fuite.

Les limites de territoires, aussi larges la Guyane, finissent par se muer à elles seules en prison. L 'océan est capricieux, les bancs de vase nombreux et si il y eut de nombreuses évasions réussies de Guyane, le nombre de tentatives ratées est bien plus grand. Quand ce ne sont pas les conditions de l 'environnement qui bloquent la fuite, c 'est l 'idéologie quadrillant l 'espace qui empêche l 'évasion. Car la menace coercitive pèse lourdement, la répression des fuites laissant envisager des conditions pires que celles subies sous le statut d 'esclave ou de bagnard. Le Code Noir prévoit des sanctions terribles pour les esclaves en fuite : « L 'esclave fugitif aura les oreilles coupées et sera marqué d 'une fleur de lis sur une épaule » et « s 'il récidive (...) le jarret coupé et une fleur de lis sur l 'autre épaule » (article 38).

Mais maintenir « enfermé » à ciel ouvert s 'opère aussi par un autre travail que la violence physique, un travail symbolique qui consiste à stigmatiser le bagnard comme l 'esclave au sein de la société, au point que celui-ci ne peut plus échapper au regard de l 'autre, parce qu 'il est immédiatement reconnaissable, offert à la vue de tous en fonction de son statut et des attributs qui le signalent. Au bagne, cette « signalisation » s 'opère par l 'habit. Vêtu de l 'habit rayé, le bagnard est sur-visible.

Dans les sociétés de plantation, c 'est la couleur de peau qui figure cet « habillement du corps » : un habit, on le comprend très vite, qu 'il est difficile d 'enlever. Et c 'est pourquoi sans doute, la fin du bagne pourra être achevée quand celle des plantations ne pourra pas l 'être. L 'habit du bagnard peut disparaître, pas celui de l 'esclave. La longévité du principe de classification selon l 'apparence phénotypique, ou en d 'autres mots, la longévité du préjugé de couleur, forme l 'héritage le plus lourd des systèmes de plantation. C 'est cette longévité que l 'on retrouve dans les ghettos et qui inscrit ceux-ci en filiation directe avec le système esclavagiste. Les ghettos sont le résultat de la prégnance des préjugés racistes formés dans la matrice des sociétés de plantation.

Au-delà des points communs, une grande différence entre le bagne et la plantation, entre le bagnard et l 'esclave.

Pour le premier, Christine Chivallon rappelle que la peine aux travaux forcés vient sanctionner un acte jugé répréhensible, à une époque donnée. Bien sûr, il est toujours possible d 'en affirmer le caractère violent, arbitraire, abusif, et d 'atteinte profonde à la liberté. Mais ce qui importe ici, c 'est le trajet qui va de l 'acte à la répression de l 'acte, selon le dispositif juridique en vigueur. Dans le cas de l 'esclave, aucun acte répréhensible ne précède la décision d 'un enfermement aussi particulier. Sans doute le parallèle entre les plantations esclavagistes et les lieux punitifs n 'a-t-il pas échappé aux acteurs qui ont eu à décider de la destinée des Africains dans le Nouveau Monde, puisque ces acteurs de pouvoir ont inventé l 'acte répréhensible et transformé la déportation vers les lieux de la servilité en punition qui devait découler d 'une telle offense.

C 'est en tout cas de cette manière qu 'il me semble devoir interpréter l 'usage de la malédiction de Cham. Quand Louis XIII autorise la traite en 1642, il le fait au nom du salut des âmes païennes. Il s 'agit de « sauver » les âmes par l 'esclavage qui se destine alors à faire expier les fautes. « Sauver » les âmes de quoi ? Quelles sont ces fautes ?

L 'explication se trouve dans la Bible (Genèse 9, 18-25), où il est dit que Cham, l 'un des trois fils de Noé, serait maudit pour avoir vu la nudité de son père pendant son sommeil. À son réveil Noé prononce la condamnation de Cham : lui et sa descendance seront, pour les deux frères de Cham, leurs esclaves à tout jamais. Les lignées de Noé sont celles à partir desquelles les peuples se dispersèrent sur la terre (Genèse, 10, 5-32) avec d 'un côté la descendance bénie, de l 'autre celle maudite, réduite en esclavage pour servir la première. Peu importe s 'il n 'est mentionné nulle part la couleur de peau de Cham et de son fils Canaan. L 'interprétation chrétienne fait de Cham l 'ancêtre des peuples noirs et donne à la malédiction, « une fonction légitimatrice » de l 'esclavage des Noirs.

Ainsi le trajet qui fonde et légitime bagne et esclavage est inverse : les esclaves étaient nécessaires aux Amériques. On créa les structures d 'enfermement à ciel ouvert que sont les sociétés de plantation. On inventa ensuite la « faute » pour venir légitimer la déportation en ces lieux des millions d 'hommes et de femmes dont l 'innocence était pourtant totale.

D 'après les discours officiels de l 'époque, le bagne viendrait, pour partie, suppléer à la fin de l 'esclavage précise Olivier Milhaud . L 'argument de fermeture des bagnes métropolitains est tout à la fois économique (ils coûtent cher et les bagnards concurrencent la main d 'Suvre libre), démographique (la population française se multiplie, les classes populaires se gonflent, il faut donc éloigner le trop plein), politique (Napoléon III tient à éloigner du territoire les fauteurs de troubles, qui ont montré leur force dans la révolution de 1848) et surtout à la fois moral (la population des bagnes métropolitains est un « rebus fangeux et sanguinaire », dont il faut à tout prix éviter le « contact pestilentiel ») et colonial (il y a des territoires à mettre en valeur). En somme, quand Napoléon III fait le choix de la Guyane comme terre d 'expiation au milieu du XIX° siècle, « il s 'agit de sauver une portion de France ruinée par l 'abolition de l 'esclavage, de remplacer la main d 'Suvre noire par des forçats blancs, d 'évacuer la métropole de ses déchets vers une destination lointaine » comme l 'écrit l 'historien Michel Pierre dans Le Dernier Exil. Histoire des bagnes et des forçats (Gallimard Découvertes, 1989, p. 64). Louis Napoléon ne déclarait-il pas en novembre 1850 : « Six mille condamnés renfermés dans nos bagnes [métropolitains] grèvent le budget d 'une charge énorme, se dépravent de plus en plus, et menacent incessamment la société. Il me semble possible de rendre la peine des travaux forcés plus efficace, plus moralisatrice, moins dispendieuse et plus humaine en l 'utilisant aux progrès de la colonisation française ».

Il ne s 'agit que de la théorie car en pratique le bagne a surtout colonisé lui-même : les bagnards se sont épuisés à construire le système de leur propre enfermement (bâtiments, chantiers, aménagement du bagne, lutte contre la forêt guyanaise qui repousse sans cesse). Financièrement le bagne fut un échec. Humainement une catastrophe, vu le taux de mortalité, les travaux épuisants et les épidémies. Moralement, la peine n 'était ni exemplaire, ni moralisatrice, et les libérés ne parvenaient pas du tout à s 'installer en Guyane comme colons propriétaires terriens.

Revenons à la conjonction des arguments moraux et coloniaux pour instaurer le bagne. Allier nécessité morale et nécessité coloniale ne pose pas problème en métropole (« éloignons les indésirables de la métropole et qu 'au moins ils se rendent utiles dans nos colonies ! »), mais crée des tensions outre-mer. Les bagnards refusent d 'être traités comme les autochtones qui étaient considérés comme de « race inférieure » selon les préjugés de l 'époque, et ce tant aux Amériques qu 'en Océanie. Un convict écossais qui purgeait sa peine dans les bagnes britanniques d 'Australie déclarait à propos des indigènes : « Bon nombre de ces sauvages oisifs ont droit à ce que l 'on qualifie de rations d 'homme libre (...) On leur consent des vêtements dont ils se débarrassent à la première occasion et on les traite avec la plus singulière affection. Vous trouverez sans doute cela louable ; mais montre-t-on la moindre once d 'humanité à l 'égard de ces misérables convicts qui ont au moins le mérite d 'être des chrétiens ? Non ! » (cité par Michel Pierre, 1989, p. 175).

Christine Chivallon rappelle que le système de plantation est aussi désigné par « univers plantationnaire », expression qui en dit long sur le poids de l 'enfermement et de la contrainte qui le régit. Edouard Glissant, le poète et romancier martiniquais, parle de « lieu clos » pour désigner les plantations : lieux dont il dit que la plus belle leçon à tirer est celle qui nous révèle que la parole qui en est sorti est demeurée « ouverte ». Il entend ainsi nous signaler cette formidable capacité d 'ouverture des cultures issues de l 'esclavage.

Le préjugé de couleur

Pour terminer, Christine Chivallon voudrait s 'arrêter sur deux éléments : le premier est celui de la force de l 'idéologie de la couleur dans les Amériques, le second est celui de la place qu 'il convient d 'accorder à ces idéologies de l 'enfermement dans la formation des Amériques et dans leur actualité brûlante.

Pour ce qui est du préjugé de couleur, rappelons qu 'il est à la base de la structuration des sociétés de plantation. Celles-ci n 'auraient pas été en mesure de se maintenir sans le recours aux représentations basées sur les tonalités de l 'épiderme. Dans la Caraïbe, les sociétés de plantation étaient noires à 90%.

Comment une minorité blanche pouvait-elle maintenir une population numériquement aussi nombreuse ? Le recours à la violence, au fouet et aux pratiques punitives n 'était pas suffisant. La cohésion de sociétés aussi inégalitaires ne pouvait s 'établir durablement que par la force de l 'idéologie de la couleur. Celle-ci a été fabriquée sur la base de spéculations liées aux gradations de l 'épiderme. Une telle idéologie se résume à la croyance forte en la simple équivalence qui prétend que plus on est clair de peau, plus on a de chance de gravir les échelons de la hiérarchie sociale. De ce point de vue, le groupe des mulâtres en tant que minorité socio-raciale, a joué un rôle fondamental dans l 'accréditation de ce principe de positions sociales liées à la couleur de peau. A Saint-Domingue, on a relevé l 'existence de 110 gradations pour qualifier les tonalités de l 'épiderme. C 'est dire la polarisation intense sur le phénotype de couleur, « la frénésie de la couleur » comme le dit l 'anthropologue Jean-Luc Bonniol.

Aux Etats-Unis, le recours à de telles nuances coloristes n 'aura pas été nécessaire : les blancs forment partout une majorité, à l 'exception de la Caroline du Sud. Du coup, le clivage se fait brutal entre noir et blanc, sans en passer par les manipulations symboliques autour de la couleur.

De fait, un moment du choix de lieu pour le bagne d 'outre-mer, les questions de couleurs de peau ont joué rappelle Olivier Milhaud. De multiples hypothèses ont été faites au début du 19e siècle : Guyane certes, mais aussi Sénégal ou Madagascar. On retrouve dans un Mémoire sur le choix d 'un lieu de déportation de 1816 (cité par Fougère, 2002, pp. 70-71) un problème anthropologique de la présence de bagnards blancs parmi une population noire : « ceux qui se soumettront à leur exil ne pouvant vivre absolument isolés à quelque distance qu 'ils soient des habitations, présenteront aux nègres des individus de couleur blanche méprisés, repoussés, maltraités par des Blancs et ce spectacle ne pourra qu 'affaiblir l 'idée, qu 'il est si important d 'entretenir parmi les esclaves, de la supériorité de la race européenne  » !

La pérennité de l 'enfermement

Christine Chivallon ajoute que cette puissance accordée au phénotype de couleur explique le maintien de l 'enfermement à ciel ouvert, par intériorisation du préjugé de couleur, par acceptation de différences naturalisées, c 'est-à-dire attribuées à l 'ordre naturel, et non à l 'ordre social. Il suffit de lire le roman Racines de Alex Haley, pour prendre la mesure du travail d 'incorporation des schèmes raciaux qui amène les esclaves - certains, pas tous - à se fondre dans un système qui les aliène. La science prend le relais de la religion et renforce cette idéologie de la couleur dès le 18ème siècle, avec le point culminant atteint par l 'Essai sur l 'inégalité des races humaines de Gobineau en 1855, Gobineau étant un ancien diplomate au Brésil, familier des Amériques noires. Le racisme pseudo-scientifique est fondamental en ce qu 'il façonne le caractère naturel des inégalités. Il fait passer pour inné, naturel, ce qui n 'est que le résultat de manipulations sociales et symboliques.

La fixation de ces qualités attribuées à chaque race, pour justifier l 'exploitation outrancière qui se déroule aux Amériques, donne lieu au racisme tel que le définissait A. Memmi (repris par Taguieff) en tant que « valorisation généralisée et définitive des différences, réelles ou imaginaires, au profit de l 'accusateur et au détriment de sa victime, afin de justifier ses privilèges ou son agression ».

On a tendance à oublier que l 'expérience des Amériques se trouve au fondement du racisme moderne, dans l 'élaboration des principes décrits par Anthony Appiah selon lesquels l 'humanité se voit désormais divisée en un nombre réduit de groupes appelés « races », dotées de caractéristiques morales et intellectuelles, biologiquement transmissibles qu 'elles ne peuvent partager avec les membres d 'aucune autre race.

Le racisme anti-noir se distingue de toute autre forme de racisme car il repose sur la seule apparence physique, rendant les êtres éminemment dépendants de la visibilité qu 'ils offrent au regard de l 'autre. La possibilité est faible, quasi inexistante, de pouvoir échapper à ce pouvoir d 'enfermement assigné à l 'enveloppe corporelle. C 'est pourquoi, dans l 'univers des plantations, l 'enfermement procède tout à la fois d 'une institution coercitive, avec ces techniques de discipline, que d 'une idéologie qui parvient à rendre le corps lui-même le gardien le plus sûr de cet ordre violent.

La racialisation des rapports sociaux ne s 'est pas éteinte avec les abolitions de l 'esclavage. Le sociologue Loïc Wacquant a dressé une généalogie sans concession, et véritablement pertinente des façons dont la fabrication de la race (« race making ») s 'est opérée aux Etats-Unis. Différents dispositifs se sont ainsi succédé pour contenir la population noire dans une position subordonnée et reproduire l 'ordre « ethno-racial » qui est au fondement de la société américaine.

Ces dispositifs nous aident, ce n 'est pas un hasard, à postuler encore plus fermement le lien d 'homologie entre prison, ghetto et plantation. Car pour Loïc Wacquant, la première institution à « fabriquer de la race » a été, comme on vient de le voir la plantation. Après l 'abolition, les lois de ségrégation dans le sud, les lois dites Jim Crow, ont pris le relais pour légaliser la séparation des races et la discrimination de l 'une par l 'autre.

Avec la grande migration vers le Nord et la formation du prolétariat urbain, c 'est le ghetto qui s 'impose comme instrument de confinement. Rappelons que le phénomène de ghettoïsation atteint un tel degré qu 'il a fallu spécifier la situation américaine par le terme « d 'hyper ghetto » ou encore « d 'hyper ségrégation ». Comme le signale Loïc Wacquant, cette relégation dans des enclaves de pauvreté et de désolation urbaine a pour seul opérateur la couleur de peau.

L 'hyper ghetto ne suffit cependant plus à contenir une population en grande difficulté dont le risque est qu 'elle déborde sur le reste de la société. C 'est pour cette raison que la prison s 'impose aujourd 'hui comme le dernier dispositif de « fabrication » de rapports sociaux racialisés. Chiffres effarants à l 'appui (70%de blancs dans les prisons américaines au milieu du 20ème siècle ; 70% de Noirs et de latinos aujourd 'hui), le sociologue démontre comment la prison renforce la frontière des castes et gouverne la misère issue d 'un marché du travail dérégulé où les exclus ne peuvent être que les noirs criminalisés.

Plantation, ségrégation, ghetto, prison : la boucle est bouclée pour dire l 'homologie entre des institutions qui expriment, aux Amériques, la contrainte extrême qui pèse sur une partie du corps social. C 'est ce que nous dit en d 'autres termes Loïc Wacquant : « le ghetto est une manière de prison sociale tandis que la prison ð[américaineð] fonctionne à la façon d 'un ghetto judiciaire. Tous deux ont pour mission de confiner une population stigmatisée afin de neutraliser la menace matérielle et/ou symbolique que celle-ci fait peser sur la société dont elle est ainsi extirpée ».

Pour Olivier Milhaud, toute une idéologie du débarras se met en place et se révèle bien dans la quête désespérée d 'un lieu idéal pour le bagne, qui explique les choix hésitants et oscillants au cours des siècles. En 1762, la France a perdu le Canada et se cherche une autre terre américaine pour montrer sa présence. La Guyane étant conquise depuis le 17è siècle, une première tentative de colonisation libre mène au débarquement de 11 000 colons à Kourou, rêvant d 'eldorado. Ils découvrent un climat difficile, un sol peu fertile, des marécages et des moustiques, les fièvres et les maladies. 7 000 morts ! Faute d 'une colonisation libre réussie, la France tente la colonisation forcée par les forçats condamnés. Les quelques tentatives révolutionnaires de la fin du 18è siècle échouent tout autant. Suite à la peur sociale de 1848, Louis Napoléon choisit pourtant à nouveau la Guyane. 13 000 forçats y sont expédiés jusqu 'à la fin des années 1860, où le taux de mortalité signe une nouvelle fois l 'échec de la destination. La Nouvelle-Calédonie, conquise en 1853, devient la nouvelle terre d 'expédition des forçats en 1864, au moment où, à proximité, les Britanniques en finissent avec les bagnes australiens. De nombreux déportés de la Commune se retrouveront de fait en Nouvelle-Calédonie, alors que les 160 000 convicts britanniques déportés entre 1788 et 1868 relevaient déjà d 'une histoire révolue.

Un des problèmes du bagne calédonien est de créer un territoire conflictuel entre l 'immense territoire de la pénitentiaire, le territoire des colons libres qui demandent qu 'on arrête le « robinet d 'eau sale » qui déverse les délinquants de la métropole, et enfin le territoire toujours davantage spolié des Canaques. Ceux-ci se révoltent d 'ailleurs en 1878, tandis que d 'autres s 'allient à la pénitentiaire pour poursuivre les bagnards en fuite !

La Nouvelle-Calédonie montre aussi l 'échec de la mise en valeur par les 30000 bagnards qui y ont été envoyés entre 1864 et 1897. Qui plus est, son climat sain n 'effraye pas assez les condamnés de métropole. Cayenne redevient la destination des bagnards en 1898, tandis qu 'en Nouvelle-Calédonie la moitié de la population blanche, c 'est-à-dire le quart de la population totale, est d 'origine pénale. La Guyane redevient alors la terre du bagne français de 1888 à 1953 ! De la fin du 18e au milieu du 20e siècle, cette région aura vu passer pas moins de 73 000 condamnés, ce qui représentait sur toute la période plus de 10% de la population.

L 'abolition finale du bagne au milieu du 20e siècle s 'explique certes pour des raisons économiques (le bagne ne colonise que lui-même et coûte trop cher) et morales (la peine ni exemplaire ni moralisatrice, le garde des sceaux du Front Populaire déclarant que « la loi permet de (...) condamner à mort ; mais notre cSur, notre sentiment intime (...), notre christianisme, en particulier, nous interdisent de condamner un homme à descendre plus bas qu 'il n 'est »), mais aussi pour des raisons humanitaires et géopolitiques. Le reportage d 'Albert Londres (publié en feuilleton en 1923) donne une image terrible des conditions de vie au bagne et une dénonciation en règle de ce système et l 'échec patent de la colonisation. Les bagnards auraient dû construire la route coloniale n°1 par exemple. Albert Londres l 'appelle ironiquement dans ses reportages la route numéro zéro car elle est toujours en chantier et il ajoute : « la question serait de savoir si l 'on veut faire une route ou si l 'on veut faire crever des individus. Si c 'est pour les faire crever, ne changez rien ! ». L 'Armée du Salut joue aussi un rôle de dénonciation tout en venant en aide aux bagnards sur le terrain. Enfin, géopolitiquement, le prestige de la France dans les Amériques était en jeu. Comme le disait Edouard Daladier : « la présence dans la seule colonie continentale française d 'Amérique d 'un établissement pénitencier de transportation exerce, dans les Etats de l 'Amérique Latine, et même de l 'Amérique du Nord, l 'influence la plus fâcheuse pour le renom de la France. Les condamnés évadés se répandent au Brésil, au Vénézuela, en Colombie où ils forment des centres malsains et dangereux, entourés d 'une suspicion qui rejaillit sur nos compatriotes. Une telle situation ne saurait se prolonger sans porter atteinte au prestige de la France » (cité par Petit et alii, 2002, p. 129). Inhumain, inefficace, trop cher, immoral, en échec dans sa mission de réinsertion des condamnés, on retrouve avec le bagne la monotonie des critiques de la prion que rappelait Michel Foucault...

Christine Chivallon termine par une remarque relative au poids qu 'il convient d 'accorder aux phénomènes qui viennent d 'être décrits. Il ne s 'agit pas de voir là la simple expression de la face cachée de l 'Amérique ou des Amériques, ni même de considérer ces phénomènes comme des aspects secondaires, des « problèmes » auxquelles doivent faire face les sociétés et la société états-unienne en particulier.

Il faut plutôt envisager ces réalités de l 'exclusion comme constitutives des sociétés américaines. En d 'autres mots, il faut admettre que les démocraties modernes se sont édifiées sur la base de ce terrible paradoxe qui rend l 'idéologie du progrès indissociable de la barbarie à partir de laquelle elle a pu naître. Quand le sociologue Paul Gilroy parle des cultures noires des Amériques comme de contre-cultures de la modernité, il ne veut pas suggérer un discours anti-moderne, mais plutôt des formes culturelles capables de défier les séparations illusoires de la modernité. L 'esclavage en replaçant l 'horreur et la terreur au cSur même de l 'idéologie du progrès a prédisposé les hommes et les femmes qui l 'ont subi à vivre dans la connaissance intime du choc des contraires, à détenir la capacité de faire exploser les prétentions de la modernité.

On retrouve là le caractère créatif d 'ouverture intense que Glissant prête aux cultures issues de l 'enfermement esclavagiste américain comme on trouve les éléments de compréhension de cette remarque portée en quatrième de couverture du premier ouvrage publié sous l 'égide de l 'UNESCO dans le cadre du programme de « La route de l 'esclave » :

« Par le silence universel qui l 'a entourée, la violence extrême qui l 'a accompagnée, la lumière troublante qu 'elle jette sur l 'échelle des valeurs des sociétés qui l 'ont engendrées et les immenses transformations et interactions qu 'elle a générées, la traite négrière transatlantique peut être comparée sur le plan historique à la matière invisible qui occupe, selon les astrophysiciens, la plus grande partie de l 'univers et dont la présence imperceptible explique le mouvement de tous les objets célestes. Développement, droits de l 'homme, pluralisme culturel, ces grands enjeux du monde actuel sont en effet profondément marqués par un trou noir  dans l 'histoire de l 'humanité : la traite négrière transatlantique » (La chaîne et le lien. Une vision de la traite négrière, Éditions de l 'UNESCO, Paris, 1998, extrait de la 4ème de couverture).

Repères bibliographiques :

APPIAH K. A., 1999, Race : An Interpretation , in APPIAH K. A., GATES H. L. (Eds), Africana. The Encyclopedia of the African and the African American Experience, New York, Basic Civitas Books.
BONNIOL J. L., 1992, La couleur comme maléfice, Paris, Albin Michel.
CHIVALLON C., 2004, La diaspora noire des Amériques, expériences et théories à partir de la Caraïbe, Paris, CNRS Éditions.
FOUGERE E., 2002, Ile prison, bagne et déportation, Paris, L 'Harmattan, 248 p.
GILROY P., 1993, The Black Atlantic. Modernity and Double Consciousness, Londres, Verso, 261 p.
GLISSANT E., 1990, Poétique de la relation, Paris, Gallimard.
LONDRES A., 1998 [1924], Au bagne, Paris, Arléa, 224 p.
PIERRE M., 1989, Le Dernier Exil. Histoire des bagnes et des forçats, Paris, Gallimard Découvertes, 192 p.
PRICE R., 2000, Le bagnard et le colonel, Paris, PUF.
TAGUIEFF P-A, 1995, Les fins de l 'antiracisme, Paris, Éditions Michalon.
WACQUANT L, 1992, "Pour en finir avec le mythe des "cités-ghettos". Les différences entre la France et les Etats-Unis", Annales de la Recherche Urbaine, n° 54.
WACQUANT L., 2005, « De l 'esclavage à l 'incarcération de masse. Notes pour repenser la « question noire » aux Etats-Unis », in : WEIL P., DUFOIX S., 2005, L 'esclavage, la colonisation, et après..., Paris, PUF.

Débat

Gilles Fumey s 'interroge sur l 'enfermement d 'avant le bagne et sur l 'enfermement volontaire. La prison est antérieure au bagne : quand l 'enfermement a-t-il été inventé ? Peut-on mettre en relation l 'enfermement au bagne et l 'enfermement volontaire des communautés religieuses ?

Olivier Milhaud remonte aux origines du système carcéral. La prison existe déjà en Egypte, mais elle n 'y est pas considérée comme une peine. La prison est antérieure à l 'administration de la peine. Quant aux idéologies monastiques, elles changent selon les époques ; ainsi, aux 17e et 18e siècles, des communautés religieuses assouplissent l 'enfermement et font le choix de vivre en ville, presque sans clôture rigide. Toutefois, il faut remarquer que des congrégations féminines ont apporté de l 'aide aux bagnards libérés.
Christine Chivallon revient sur l 'idéologie monastique qui n 'a rien en commun avec l 'enfermement carcéral ou plantationnaire. Elle n 'a pas irrigué l 'association renfermement/salut. Une différence fondamentale émerge : le moine s 'enferme par choix ; pas le bagnard ou l 'esclave. N 'oublions pas non plus que l 'Eglise n 'a rien dit sur l 'esclavage : c 'est la Controverse de Valladolid qui reconnaît l 'humanité des Indiens d 'Amérique, mais pas celle des Noirs, ce qui mène au recours à la traite négrière. Il a manqué aux Noirs la voix d 'un Las Casas.

François Guyon s 'intéresse au binôme plantation/ghetto : est-ce que cette figure fonctionne sur tout le continent ou n 'est-elle limitée qu 'à la Caraïbe ? Autrement dit, peut-on mettre en relation le destin des esclaves ou des bagnards d 'antan avec le pauvre exclu aujourd 'hui des villes ?

Christine Chivallon rappelle la diversité des formes de plantation dans le continent américain. Les plantations sont petites aux Etats-Unis et grandes dans les Antilles. Aux Etats-Unis, 500 000 captifs au total ont été amenés, alors qu 'à la veille de l 'abolition, il y avait 4 millons d 'esclaves. C 'est le résultat de la pratique paternaliste au sein de petites structures où il était question d 'un "esclavage d 'élevage", expression qui en dit long sur les valeurs de l 'esclavage (ce qui apparaît dans Autant en emporte le vent) . Rien de tel aux Antilles où la finalité économique domine. La mortalité des esclaves est forte. On n 'hésite pas à les remplacer par une importation continue tout au long de la période de la traite. On ne cherche pas à créer des structures sociales au point où l 'on pourra se demander si le mot "société" convient pour nommer ces univers totalement soumis à la production de denrées pour l 'exportation. En dépit de ces différences, l 'héritage se maintient et l 'histoire de l 'esclavage n 'est pas encore achevée.
Olivier Milhaud compare les ghettos américains aux cités françaises : aux Etats-Unis, les ghettos sont raciaux (comme à Détroit), alors qu 'en France les cités sont des espaces de relégation des pauvres et des immigrés de toute couleur. Le traitement des indésirables n 'est pas identique : on ne déporte pas, ce sont les riches qui en partant en banlieue sont à l 'origine des ghettos de centre-ville où ils laissent les Noirs, pauvres, qui n 'ont pas les moyens d 'acheter des maisons en périphérie et de consacrer un important budget aux transports.

Est-il possible de reconstituer l 'imaginaire des esclaves ? Met-il en avant un ailleurs fantasmé ?

Christine Chivallon revient sur le marronnage qui met en lumière l 'imaginaire collectif des esclaves. Ainsi, la paysannerie apparaît comme un espace de liberté pour les affranchis dans les Caraïbes : c 'est le lieu de la contre-culture de la plantation. Toni Morisson évoque également dans son roman Le chant de Salomon l 'importance du chant et de la chanson pour libérer la parole.
Olivier Milhaud rappelle qu 'il est possible d 'étudier l 'imaginaire des bagnards à partir de quelques sources écrites par des prisonniers. Leur imaginaire est tourné vers l 'Europe. Ceux qui pensent constamment à l 'évasion sont ceux qui viennent d 'arriver. Même ceux qui s 'évadent, franchissent le Maroni et s 'établissent dans des terres étrangères, souhaitent toujours rentrer en Europe. Aucun n 'imagine être déraciné pour toujours.

Une question porte sur le Code noir : que prévoit-il ?

Le Code noir a été mis en place par Colbert. Les esclaves y sont considérés comme des biens meubles. Alors qu 'il a pu être interprété comme une garantie du bon traitement des esclaves, il vient au contraire témoigner de la manière dont l 'esclave est mis à nu pour ne dépendre que de la toute puissance du maître ce qu 'a montré le philosophe Louis Sala-Molins. Les mulâtres sont libres mais toujours sous la domination des blancs. C 'est un texte fondateur qui institue l 'esclavage et la domination ; il n 'a pas son pareil aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni.

Gilles Fumey s 'interroge sur les pratiques touristiques qui mettent en scène l 'esclavage.

Pour Christine Chivallon, cela relève du folklore et de la mascarade : on rend visible ou invisible la plantation. On cache la réalité et on occulte la mémoire de l 'esclavage. Certaines plantations sont transformées en complexes hôteliers luxueux.

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