Pourquoi les Chinois n'ont-ils pas découvert l'Amérique ?

Philippe Pelletier

Professeur de géographie à l'Université Lumière Lyon 2

Compte rendu par Yann Calbérac (relu et amendé par Philippe Pelletier)

Compte-rendu

Philippe Pelletier est professeur de géographie à l'Université Lumière Lyon 2, spécialiste du Japon, de l'Asie orientale, de l'insularité et de la surinsularité.

Alors que les Amériques sont à l'honneur cette année à Saint-Dié et que l'accent est mis sur le point de vue des Européens qui baptisent en 1507 le nouveau continent, Philippe Pelletier nous invite à décentrer notre regard et à considérer l'Amérique depuis l'Asie : entre l'Europe et l'Amérique, il n'y a qu'un océan, comme entre l'Amérique et l'Asie.

Une vraie question

Pour ce faire, Philippe Pelletier soulève une vraie et bonne question : pourquoi les Chinois n'ont-ils pas découvert l'Amérique, alors que leur civilisation est très avancée ? Que se serait-il passé si les Chinois avaient découvert l'Amérique ? En son temps, Pierre Gourou avait déjà esquissé une réponse plausible : la Californie serait recouverte de rizières ! Il faut donc étudier sérieusement les relations entre la Chine (et plus largement l'Asie) et l'Amérique autour de la date de 1492.

Des relations entre l'Asie et l'Amérique existent bien avant les découvertes colombiennes. Ainsi, les Indiens d'Amérique sont-ils issus de groupes ethniques venus d'Asie via le détroit de Béring. L'imaginaire chinois est occupé, dès le VIe siècle, par le pays de Fusang, notamment évoqué par le Liang Shu (Histoire de [la dynastie] Liang) (635 AD). Ce récit raconte la pérégrination de Heishui, un moine taoïste qui serait parti de Chine en 499 AD vers l'Est pour découvrir de nouvelles terres, à l'extrémité desquelles se trouve le Fusang. Ce pays de Fusang peut aussi bien correspondre à l'île de Sakhaline qu'à la Californie.

En plus de l'imaginaire chinois, cette légende a également alimenté les fantasmes de l'Occident de façon récurrente à partir du XVIIIe siècle Joseph De Guignes en 1791, Karl Friedrich Neumann en 1841, Charles Godfrey Leland en 1875) avec son cortège non moins récurrent de réfutations (par l'orientaliste Julius Klaproth par exemple) : les Chinois n'auraient-ils pas réellement découvert l'Amérique ? Et si le Fusang était l'Amérique ? Ces interrogations fonctionnent sur deux registres fantasmatiques : une remise en cause de la primauté européenne vis-à-vis de l'Amérique, non seulement dans sa découverte mais aussi dans sa colonisation génocidaire, et une reconnaissance de la supériorité antérieure de la civilisation chinoise, aux accents parfois exotiques et sur de fond de regrets (la rhétorique du « sommeil chinois » ou « quand la Chine s'éveillera »).

Pourquoi ?

A cause d'une impossibilité technique ? Non : les Chinois sont de bons navigateurs. Ils construisent des bateaux robustes et bien équipés. Ils utilisent la boussole et le compas. Ils connaissent très bien l'astronomie. Ils effectuent précocement des expéditions maritimes, comme les sept expéditions dirigées par l'amiral eunuque Zheng He (1371-1433) au début de la dynastie des Ming (1405-1433) qui les mènent vers l'Insulinde, Ceylan, la péninsule arabique, Zanzibar et probablement Madagascar. Certains pensent que l'une de ces expéditions a doublé le Cap de Bonne-Espérance (Walter Fuchs dès 1953), et même atteint les côtes de l'Amérique du Sud (Gavin Menzies 2002). La fameuse carte coréenne du Kangnido (1402), qui dessine le rhomboïde africain près d'un siècle avant son contournement par Bartolomeo Dias (1487), en serait l'une des preuves (avec une possible répercussion dans la carte vénitienne de Fra Mauro en 1459). Si l'original de cette carte remonte à 1402, nous ne disposons que de copies ultérieures dont les plus anciennes remontent à 1472, ce qui la place encore avant les découvertes des navigateurs portugais.

Quels sont les objectifs de telles expéditions ? Les principales motivations sont commerciales : la construction du Grand Canal (1402-1416), le déplacement de la capitale de Nankin à Pékin (1421), la construction de la Cité interdite coûtent cher, et sont financés en grande partie par les revenus du commerce (le poivre apporté d'Inde par exemple en échange de porcelaines ou de soieries chinoises). Elles ont également un objectif politique : elle permettent d'étendre la base des pays tributaires qui font allégeance à l'Empereur du Milieu et avec lesquels la Chine entretient des relations commerciales. Ce tribut est un flux économique majeur pour la Chine et il ne s'accompagne d'aucun prosélytisme religieux, sinon culturel : les Chinois n'en sentent pas la nécessité auprès des peuples lointains avec lesquels ils peuvent entretenir des relations.

Des différences majeures entre les expéditions chinoises et les expéditions européennes

Si la Chine mène comme l'Europe des expéditions maritimes coûteuses, les modalités et les objectifs fixés ne sont pas les mêmes. Ainsi, les Européens recherchent-ils de l'or et des épices alors que la Chine convoite surtout le jade et le ginseng. De plus, les expéditions européennes sont un préalable à la conquête et l'implantation de plantations, de canne à sucre par exemple (comme aux Canaries dès le début du XVe siècle, avec transformations écologiques, et décimation directe ou indirecte des populations locales qui doivent être remplacées par des esclaves comme main d'œuvre dans ces plantations). Elles sont conçues comme des conquêtes spatiales, et dans cette perspective, 1492 constitue un tournant majeur à l'échelle du monde. Rien de tel pour le monde sinisé qui ne cherche pas à étendre systématiquement son territoire, à créer des plantations ou à développer l'esclavage. De même, alors que les colonisations européennes sont un moyen de propager la foi catholique (Christophe Colomb est parti à la recherche de la Nouvelle Jérusalem, sur fond de crypto-judaïsme selon certains hypothèses), les Chinois n'exercent aucun prosélytisme religieux.

Deux ordres civilisationnels s'opposent donc radicalement. Mais des circonstances internes (décès de l'empereur Yongle (r. 1403-1424) commanditaire des expéditions Zheng He, incendie de la Cité interdite dès son inauguration, revanches des confucianistes agrariens sur les eunuques mercantilistes) et externes (pression au nord des Mongols) entraînent le repli de la Chine et, plus largement, du monde sinisé de l'époque (Ryûkyû, Japon, Corée, Viêt-nam). Ce repli laisse les mers asiatiques et le champ libres aux futurs conquérants européens qui s'accaparent simultanément l'Amérique. La face du Monde en est changé pour cinq siècles, du XVe jusqu'à nos jours.

Une vision différente du monde et du cosmos oppose également les Européens et les Chinois. Les premiers sont finalement convaincus de la sphéricité de la Terre (seul la mesure des longitudes pose encore problème). Rien de tel pour les Chinois qui connaissent plusieurs théories sur la forme terrestre et du cosmos. Ainsi, le monde est tantôt représenté comme un carré surmonté d'un bol, tantôt comme le jaune dans le blanc de l'œuf, tantôt comme une libre circulation d'éléments. Ces théories se développent de façon concomitante (aucun anathème d'aucune nature n'est lancé), mais, à l'époque, c'est la théorie du carré surmonté d'un bol qui l'emporte. Les Chinois ne voient pas l'intérêt de s'approcher des bords du carré voire d'aller au-delà. En vertu de leur conception sino-centriste qui attribue à leur civilisation la primauté et la centralité au sein de l'écoumène, ils ne jugent pas utiles de découvrir le reste du monde.

Malgré l'arrivée des Européens au XVIe siècle, ce raisonnement reste valable jusqu'aux canonnières et à l'opium du XIXe siècle, à l'instar de l'empereur Qianlong répondant en 1793 au roi britannique George III, via l'ambassadeur Macartney lui pressant d'ouvrir son pays au commerce international (déjà !) : « La vertu majestueuse de notre dynastie a pénétré dans chaque pays sous le Ciel, et les rois des nations [nous] ont offert leur précieux tribut par voie de terre et de mer. Comme votre ambassadeur peut le voir lui-même, nous avons de tout. Je n'attribue aucune valeur à ces [vos] objets étranges ou ingénieux, qui ne sont d'aucune utilité pour les artisans de notre pays. C'est ma réponse à votre demande d'appointer un représentant à ma Cour ».

Philippe Pelletier conclut son exposé en répondant à la question soulevée : si les Chinois n'ont pas découvert l'Amérique, c'est qu'ils n'en avaient pas besoin.

Débat

Les Chinois n'ont-ils pas pu découvrir l'Amérique sans qu'on en parle ni qu'on ne retienne ce fait ?

Oui : c'est le problème de la découverte, qui s'applique aussi bien à ce qui est caché et que l'on fait apparaître (une propriété scientifique par exemple) et ce que l'on trouve pour la première fois (comme Christophe Colomb dont on retient qu'il a découvert l'Amérique en 1492). Les Chinois ont peut-être découvert l'Amérique, mais ce n'est pas devenu un événement spatial au même titre que la découverte effectuée par Christophe Colomb. Dans cette perspective, on peut affirmer que les Chinois n'ont pas découvert l'Amérique.

Jean-Marc Pinet reprend quelques unes des idées qu'il a présentées la veille dans son café géographique sur le thème L'Amérique, le bout du monde ? Si l'on ignore si les Chinois ont été en Amérique, on est quasiment certain que les Vikings y sont allés bien avant Colomb, ce qui pose la question du sens qu'il faut donner à cette découverte. Qui de Colomb (qui croyait atteindre les Indes) ou de Vespucci (qui est convaincu de l'existence d'un nouveau continent) a découvert l'Amérique ? Plus largement, tous les peuples ont cherché des limites imaginaires et collectives, que ce soit les Vikings, Christophe Colomb ou les Etats-Uniens qui sont allés sur la Lune. Pour les Romains comme pour les Chinois, le but n'est pas de découvrir le bout du monde mais d'agrandir l'empire.

Philippe Pelletier est d'accord avec ce qui vient d'être dit. Les Vikings sont bien allés sur le continent américain bien avant Christophe Colomb. Il revient sur l'imaginaire des Chinois : le monde sinisé est autosuffisant en imaginaire. En Chine, il y a beaucoup d'espace et des milieux variés. Cette extraordinaire diversité des paysages dissuade de toute recherche d'un bout du monde. Les Chinois ont peu d'utopie qui les pousserait à partir, sauf le paradis bouddhiste du Fudaraku (Potalaka en sanskrit) au Sud de la Chine, ce qui explique que certains moines partent vers le Sud. Enfin, le monde chinois n'est pas structuré autour d'un centre mythico-religieux immuable, comme peuvent l'être Rome ou Jérusalem. Les capitales chinoises ont régulièrement changé de lieu au cours des siècles. Dans ces conditions, la notion de bout du monde, de surcroît assimilé à la barbarie, perd du sens.

Si les Chinois avaient découvert l'Amérique, ils seraient arrivés à l'Ouest. Qu'auraient-ils trouvé d'intéressant ?

Les premiers voyage de Colomb coûtaient plus chers qu'ils ne rapportaient. Vasco de Gama rentabilise la découverte en multipliant les investissements par 100 ! Les voyages coûtaient cher aussi pour les Chinois : dans un contexte de menace mongole, les confucéens qui détiennent le pouvoir en Chine prônent le repli.

Jean-Marc Pinet évoque Marco Polo qui connaissait l'existence de la Chine. Est-ce que les Chinois avaient l'idée qu'il existe quelque chose au-delà de l'eau ?

Sans aucun doute, mais pour Philippe Pelletier il est difficile d'imaginer dans ces discours la part d'imaginaire et la part de réalité.

Les Japonais sont-ils allés en Amérique ?

Cela pose la question du diffusionnisme : il est tout à fait possible que les Japonais aient découvert l'Amérique en même temps que les Européens, mais on n'en trouve aucune trace dans les archives japonaises.

Que penser de l'ouvrage de 1421, l'ouvrage de Gavin Menzies, universitaire britannique qui prétend que les Chinois ont découvert l'Amérique en 1421 ?

Pour Philippe Pelletier, l'argumentaire de Gavin Menzies mélange des faits sérieux, ou avérés, et des interprétations fantaisistes. Les itinéraires présentés reposent surtout sur l'imagination. La justification par l'ADN de descendants chinois de supposées expéditions Zheng He en Amérique n'est pas probante. Plutôt que d'évoquer le fond en détail, Philippe Pelletier préfère s'interroger sur les causes qui expliquent que cet ouvrage – pas encore traduit en français – soit devenu un best-seller mondial. Il évoque un thème qui ne cesse de fasciner : le désenchantement d'un monde qu'il faut réenchanter. L'ouvrage de Menzies participe de ce mouvement. Bien plus, les dirigeants chinois se sont emparés de ses conclusions et encensent son auteur sur fond de montée en puissance dans le nouveau désordre mondial : ils alimentent le débat en fournissant des cartes dont l'authenticité reste à démontrer.

Haut de la page

Retour au menu général

Actes 2006