Katrina, l'incurie aux États-Unis ?

Julie Hernandez

Géographe, ENS-LSH

Compte-rendu réalisé par Olivier Milhaud

Université Bordeaux 3

. Compte rendu

Comme le rappelle d'emblée Yann Calbérac qui animait ce café, les images de désolation causée par le cyclone Katrina sont encore dans nos mémoires : un ouragan qui se forme au niveau des Bahamas le 23 août 2005 et qui se dirige vers les côtes du Sud des Etats-Unis (Floride, Alabama, Texas, Louisiane…) en provoquant la mort de plus de 1400 personnes, un nombre incalculable de blessés et une centaine de milliards de dollars de dégâts. Parmi les flots d'images, certaines surnagent dans nos mémoires de téléspectateurs : la Nouvelle-Orléans inondée, des quartiers pauvres détruits, d'interminables embouteillages pour quitter la ville avant le drame, les populations réfugiées dans un stade, des scènes de pillage après le drame et la douleur des victimes…

Ces images sont rediffusées ad nauseam par des médias peut-être satisfaits de voir ainsi les Etats-Unis à nouveau trébucher après les attentats du 11 septembre ou la guerre en Irak. Les lointains spectateurs du drame ne se demandent en effet pas : « Pourquoi cet ouragan est exceptionnel ? » mais plutôt : « Comment ce drame a-t-il pu avoir lieu aux Etats-Unis, super-puissance mondiale, exportatrice dans le globe de ses valeurs et de son modèle ? » Loin de s'intéresser à l'intensité de l'aléa, les commentateurs se focalisent sur la vulnérabilité de la société américaine qui semble s'effondrer sous les assauts de la tempête.

Une autre lecture du drame est possible : cet aléa exceptionnel n'entraîne pas la rupture des structures de la société américaine. Au contraire, il en révèle le fonctionnement et les fragilités. Plus que l'ouragan Katrina, il faut étudier la société américaine sous le prisme de Katrina. Cela implique donc d'aller assez avant dans la connaissance de la société américaine et d'aller à l'encontre de certaines idées reçues tenaces qui continuent d'alimenter un vieux fonds d'anti-américanisme, bien loin des réalités des Etats-Unis d'aujourd'hui.

Pour en parler à St-Dié, alors que les Amériques sont à l'honneur, Julie Hernandez qui a été à la fois le témoin, la victime et maintenant le géographe de Katrina en lui consacrant sa thèse en cours. Elle va nous faire partager son témoignage et ses réflexions pour aller au-delà des idées reçues.

Dans « l'œil » du cyclone

Pour commencer, Julie Hernandez rappelle que les ouragans sont pleinement intégrés dans les pratiques de la ville. Le cocktail local servi dans les bars ne s'appelle-t-il pas un Hurricane ? Toutefois, les ouragans, qui naissent au large des Antilles, s'abattent plus souvent sur la Floride que sur la Nouvelle-Orléans. Mais le 23 août 2005, un courant chaud a remonté jusqu'au fond du golfe du Mexique, et l'ouragan a frappé la Nouvelle-Orléans provoquant les images de désolation évoquées en introduction.

Pourquoi rester dans une ville alors que l'ouragan approche. On peut donner trois types d'ordre d'évacuation : indicatif / recommandé / obligatoire. Pour Katrina, c'est naturellement un ordre obligatoire qui a été lancé, le premier dans l'histoire de la ville. Restait à prendre la décision : évacuer ou pas. De fait, 15% des habitants de la ville sont restés dans la ville. Certes on a beaucoup dit qu'ils n'avaient pas les moyens d'évacuer (le tiers des habitants de la ville n'a pas de véhicule individuel et le plan d'évacuation ne comprenait pas les bus et les trains), mais des personnes motorisées sont restées sur place. D'abord, évacuer coûte cher : les refuges gratuits sont trop petits pour 10 millions de personnes (total des personnes évacuant la côte du Golfe du Mexique en pareille situation) et les hôtels et motels à proximité furent pris d'assaut. Il faut donc aller chercher refuge plus loin et les prix de l'essence ont flambé. Qui plus est, les populations pauvres investissent leur revenu dans des biens de consommation, n'ayant donc que peu d'épargne disponible pour quitter les lieux et redoutant plus que jamais les pillages. Par ailleurs, c'est à la fin du mois qu'on va chercher en cash sa paye. On comprend pourquoi les plus pauvres ont préféré rester. Quant à aller se réfugier chez des amis ou dans la famille qui habitent loin du lieu du drame, il faut rappeler la particularité néo-orléanaise d'une ville dont les habitants bougent peu, et dont familles et amis sont aussi résidents… de la Nouvelle-Orléans ! Par ailleurs, le plan d'évacuation prévoyait que l'immense stade de football de la ville, le Superdome, serve d'abri : pourquoi partir alors que cette immense enceinte est ouverte ? Quitter sa maison n'est jamais une décision facile, a fortiori dans un tel contexte.

Et puis la mémoire des catastrophes est capitale. Les deux derniers gros ouragans, ceux de 1967 et 1973, ont certes submergé sous les eaux les mêmes espaces, mais ces quartiers n'étaient pas lotis à l'époque. Comment se souvenir qu'ils doivent être évacués en priorité ? Et puis, un an avant, en 2004, un ouragan a la trajectoire similaire à celle de Katrina, Ivan, menaçait la ville. Evacuation, embouteillages monstres, pertes d'emploi pour ceux qui sont partis, les habitants de la ville avaient en mémoire non pas la catastrophe d'un ouragan, mais la catastrophe d'une évacuation inutile. Aussi en 2005, les gens sont restés et le maire a donné l'ordre d'évacuer bien tardivement.

L'évacuation en 2005 fut de toutes façons aussi traumatisante. Julie Hernandez a quitté la ville le dimanche à 15h00 et il lui a fallu 20h00 pour faire les 2h00 de route par temps normal ! La chaleur, la fatigue, la peur, le manque de nourriture dans les abris surchargés. Le lundi matin l'ouragan passe sur la ville, mais ce n'est que le mardi matin qu'on compte 10 mètres d'eau dans les maisons ! L'onde de tempête, qui suit un ouragan, a fait céder les digues, des quartiers entiers furent submergés. Les gens, coincés sous leur toit, avaient heureusement comme on conseille à tout habitant de la Nouvelle-Orléans une hache dans leur grenier. Hache pour perforer le toit de sa maison et se réfugier au sommet du logis, en attente des secours. Avec des gens noyés, d'autres coincés au Superdome où il n'y avait ni assez d'eau ni assez de vivres pour secourir les 40000 personnes qui s'y sont présentées, des routes impraticables, il a fallu 10 jours pour évacuer toute la ville.

Les pillages tant médiatisés ont en fait été exagérés. Des rumeurs ont circulé beaucoup trop vite. Il faut dire que la Nouvelle-Orléans avait, avant Katrina, l'image d'une ville violente et raciste. On a raconté que des gangs de violeurs écumaient la ville, qu'on comptait déjà 10000 morts et des monceaux de cadavres… Cette rumeur venait en fait du maire de la Nouvelle-Orléans qui pensait ainsi faire venir les secours plus vite. Erreur funeste, puisque bon nombre de secouristes ont eu peur d'intervenir ! La réalité des pillages doit être singulièrement nuancée. D'une part, dans les quartiers riches, un membre de la famille, armé bien sûr, était souvent resté dans chaque maison. C'est dire si tous les quartiers n'ont pas été pillés ! D'autre part, les magasins Wal-Mart avaient ouvert leurs portes aux victimes, leur disant qu'elles pouvaient se servir (la compagnie ayant assuré l'évacuation de ses employés). Et on a vu bon nombre d'entre elles laisser des petits mots disant que tel jour elles avaient pris tel aliment et tel dentifrice et qu'elles reviendraient payer après la catastrophe !

La Nouvelle-Orléans, une ville créole

Certains pourraient se demander quelle lubie s'est emparée des Français lorsqu'ils ont fondé la Nouvelle-Orléans ! Pourtant, comme l'affirme Pierce Lewis, l'auteur de New Orleans, The Making of an Urban Landscape, La Nouvelle-Orléans est une ville impossible mais inévitable. Inévitable par sa situation : être au débouché du Mississippi permet de contrôler l'immense hinterland des plaines du Midwest américain. Mais aussi impossible sur le delta du Mississippi, avec un fleuve qui méandre, qui dépose des sédiments au point de s'élever au dessus de ses berges naturelles, d'en rompre une un jour ou l'autre, et de créer un nouveau cours. La ville est construite en croissant, sur la levée naturelle, avec son cœur de ville de 3 km² sur lequel s'est concentrée la ville et son French Quarter jusqu'aux années 1940. Ce higher ground est la seule partie sèche de la ville. Comme à Venise, la Nouvelle-Orléans doit faire face à des problèmes de subsidence. On a trop pompé l'eau du sol, les marches du delta ont disparu petit à petit sous le coup de forages pétroliers, alors que ces wetlands amortissaient les ondes de tempête et abritaient des écosystèmes uniques au monde.

Longtemps ville très « européenne », la ville s'est américanisée depuis les années 1960. Le choc pétrolier de 1973 a fait tripler de valeur le pétrole de Louisiane, ce qui a donné à une texanisation de la ville, avec des gratte-ciel, ses hypermarchés gigantesques, son Superdome. L'américanisation des paysages a suivi avec le classique étalement urbain, les voies rapides, les espaces résidentiels en banlieue et une concentration des fonctions économiques dans le Central Business District et le French quarter si touristique.

Du fait de cet étalement et de cette américanisation de la ville finalement assez récents, la ségrégation socio-raciale n'est pas très ancienne à la Nouvelle-Orléans. Lors du mouvement des droits civils des années 1960, la ville n'a pas connu d'explosion, entre autres du fait de l'organisation en super blocs, avec les Noirs au centre et les belles demeures des Blancs en bordure du bloc, ce qui assure autant la surveillance des Noirs par les Blancs que la mixité résidentielle de fait à l'échelle du bloc. Faute d'un étalement suffisant, la ville a su éviter la ségrégation. Et de fait, les chœurs d'église, les bars, le jazz, toutes ces pratiques culturelles sont mixtes. L'arrivée des techniques de pompage a permis l'étalement urbain et facilité la différenciation spatiale.

Certes, les quartiers inondés par Katrina étaient majoritairement noirs et pauvres, mais ils étaient initialement destinés aux Blancs ! La loi de déségrégation des écoles en 1969 a entraîné la fuite des Blancs en banlieue, de l'autre côté de l'autoroute. Avec la fin de l'ère pétrolière, la ville a tout misé sur le tourisme, activité qui favorise la ségrégation (les touristes – blancs – ne veulent pas être entourés de Noirs). Le French quarter devient très cher, le centre s'embourgeoise, et les pauvres se concentrent alors de plus en plus dans les quartiers… inondables !

Tragédie noire ou tragédie américaine ?

Julie Hernandez rappelle qu'il existe une classe afro-américaine moyenne et supérieure, à fort pouvoir économique et politique. Elle se regroupe dans Pontchartrain Park, qui est un quartier plus riche que le French Quarter et dont la reconstruction est aujourd'hui plus avancée que celle de pas mal de quartiers blancs. C'est une évidence, on compte aussi des Blancs parmi les victimes, les plus pauvres sont ceux qui subissent le plus les moindres pertes de patrimoine. Et l'idée de quartiers protégés / quartiers non protégés est en fait fort relative. Katrina n'a pas frappé la ville de plein fouet, l'ouragan a un peu dévié, sinon toute la ville, dans ses espaces pauvres comme dans ses espaces riches, aurait été touchée, car toute la ville est vulnérable.

L'ouragan a révélé ce qu'on appelle la « faillite » des services publics américains. Le manque de coordination des services fut assurément catastrophique. Les services privés comme les entreprises qui ont assuré l'évacuation de leurs employés (Wal-Mart, l'université de Tulane, etc.) ont très bien marché. La compagnie de cars Greyhound a proposé de mettre ses véhicules au service des autorités de la ville, qui les ont refusés ! On a accusé l'administration fédérale, la FEMA, l'organisme en charge de gestion des sinistres qui a depuis le 11 septembre 2001 été réaffecté à la lutte contre le terrorisme et la protection du territoire, mais aussi le maire et le gouverneur qui non seulement ne s'entendent pas mais en plus étaient en poste depuis très peu de temps (2001 et 2002) et n'avaient donc aucune mémoire des catastrophes. Le débat, passionnel, est loin d'être clos.

Un an après, où en est la reconstruction ? C'est très difficile d'en avoir une idée claire. Les quartiers indirectement touchés par les inondations sont fonctionnels, ce qui représente 20% de la ville. En revanche, les 80% restants sont peuplés de maisons vides. Alors que le centre de la ville comptait 600000 personnes avant Katrina, seules 220000 sont rentrées. Certains s'en réjouissent : « bad people are gone », puisque les dealers et chefs de gang ont été évacués avec les autres victimes de l'ouragan. Le problème c'est qu'ils ont été vite remplacés par d'autres, avant que les anciens reviennent, d'où une guerre des gangs qui se traduit par une forte visibilité policière qui attire peu les touristes !

Du fait de l'inertie d'une si immense tâche et faute de plan unifié, la reconstruction est très inégale. Pour protéger la ville, il faut penser la reconstruction à l'échelle de tout l'ensemble urbain. Or certains quartiers sont plus favorisés que d'autres, à l'image de celui de l'université de Tulane qui a retrouvé ses étudiants fortunés qui forment la première puissance économique de la ville.

Quel avenir pour la ville ? Il y aura d'autres ouragans, Katrina était déjà un événement probable, même si les décideurs n'ont pas pris la menace au sérieux. Comme la force des ouragans dépend de la chaleur des eaux marines, et que le réchauffement climatique mène à des hivers de plus en plus chauds, il y a toutes les raisons de craindre le pire. Al Gore ne parle-t-il pas dans son film An Unconvenient Truth de Katrina comme d'un événement récurrent ?

Quant aux habitants qui ont quitté la ville, beaucoup sont rentrés l'hiver dernier, essayant de reconstruire leur maison, mais à quoi bon, quand dans votre quartier il n'y a ni école, ni commerce, ni médecin, tout juste des dealers pour voisins. Certains sont repartis donc, faute de service public. Certains partis lors de la catastrophe ont changé de vie : ceux qui avaient les moyens ont pu s'installer par exemple dans les banlieues de Houston. D'autres se sont bien insérés là où ils ont été évacués, et ne comptent pas revenir dans une ville qui a une si mauvaise image dans les médias américains. D'autres encore sont toujours hébergés dans des mobiles homes et disent depuis un an (!) qu'ils vont rentrer. Le journaliste local, Chris Rose www.nola.com, est parti interroger dans sa Letter from Mars des habitants de la Nouvelle Orléans qui se sont retrouvés chez les mormons de Salt Lake City.

Le Superdome a rouvert. Est-ce un lieu de mémoire marqué par la catastrophe qu'il faut considérer comme tel ? Ce serait oublier que la Nouvelle-Orléans est la ville du jazz funeral, la ville où on danse en rentrant du cimetière. Les Néo-Orléanais tenaient à ce qu'on rejoue au football dans ce qui fut un cimetière. En plus, l'équipe locale a gagné le jour de l'ouverture. Alors dansons, puisqu'il n'y a rien d'autre à faire face à la mort, disait à Julie Hernandez une veuve qui a perdu son mari lors de la catastrophe.

  L’enregistrement sonore de ce café géographique est disponible en ligne sur le site des actes du FIG : http://fig-st-die.education.fr/acte....
  Pour aller plus loin, consultez le blog de Julie Hernandez : http://julostintranslation.spaces.l...

Compte rendu : Olivier Milhaud (relu et amendé par Julie Hernandez)

 

 

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