Les campagnes andines dans la mondialisation

Jean-Louis Chaléard

Professeur, Université Paris1, directeur de l'UMR PRODIG

Évelyne Mesclier

Chargée de recherche de l'IRD, UR 095 et associée à PRODIG

. Article complet

Introduction

Quand on évoque l'Amérique andine, on pense le plus souvent à des hautes montagnes, à des civilisations anciennes sophistiquées mais qui seraient restées à l'écart du reste du monde malgré la conquête espagnole. On a peu conscience de son intégration très précoce aux circuits d'échange mondiaux et l'on a peu d'informations sur la situation actuelle de sa relation au reste du monde, tourisme excepté.

De fait, les politiques de fermeture et les protectionnismes qui ont suivi les deux guerres mondiales avaient éloigné les productions latino-américaines des marchés européens. Mais de nos jours, la visite d'un supermarché révèle l'importance et la diversité des produits de toutes sortes en provenance des pays andins : non seulement le café mais aussi les asperges, les mangues, les fleurs, les céréales « exotiques » comme le quinoa, etc.

Nous essaierons dans cet exposé de comprendre comment s'est mise en place cette évolution, quelles en sont les caractéristiques et les conséquences pour les producteurs andins. Nous nous centrerons sur les pays des Andes tropicales qui appartiennent actuellement à la Communauté Andine des Nations : Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou. Nous aborderons d'abord le contexte général de la réinsertion de l'Amérique andine dans les marchés agricoles mondiaux. Ensuite, nous entrerons dans le détail des situations des différentes cultures d'exportation. Enfin, nous aborderons la question de la place que peuvent prendre les paysanneries et les cultures vivrières dans cette nouvelle donne qui les met en concurrence avec des agricultures hautement productives.

I. Le contexte de la réinsertion de l'Amérique andine dans les marchés agricoles mondiaux

Au cours des XXe et XXIe siècles, les conditions d'insertion des pays d'Amérique latine sur les marchés mondiaux se sont modifiées, et avec elles celles des pays andins.

1. L'évolution du contexte mondial

L'industrialisation des pays européens avait accentué considérablement à partir du XIXe siècle les échanges des produits alimentaires. Très schématiquement, ces pays s'étaient spécialisés dans la production de biens industrialisés et commencèrent à importer une grande quantité de produits alimentaires en provenance du reste du globe (Daviron, 1999, 2 et suivantes). L'Amérique latine fournissait en 1913 21% des exportations de produits alimentaires - à la même date elle ne recevait qu'1% des importations de ces produits (ibid., 3). Les pays andins participèrent à cette dynamique en offrant des produits essentiellement tropicaux, comme le sucre, le café, le cacao, les bananes, le coton.

Avec la Première Guerre mondiale, puis la crise de 1929, les nations européennes allaient changer de politique, soutenir leur agriculture, mettre en place des protections, et finalement contrôler de plus en plus étroitement leur marché domestique. Certaines d'entre elles, comme la France, se tournèrent de plus en plus vers leurs territoires coloniaux pour se fournir en produits tropicaux (café ; cacao…) mais aussi en céréales, en vin, etc. « Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la fragmentation du monde en marchés nationaux (ou impériaux pour un certain nombre de puissances européennes) isolés - ou relativement isolés - les uns des autres est une situation acquise » (Daviron, 1999, 4).

Dans ce contexte, le commerce mondial de produits alimentaires stagna. Les pays d'Amérique latine furent amenés à développer leur industrie dans le cadre de la « substitution aux importations ». Confrontés dans cette tâche à des obstacles nombreux : marchés internes réduits, nécessité d'importer les biens de production, ils taxèrent leur agriculture, ce qui les entraîna à perdre des parts de marché (Daviron, 1999, 9-10). L'Amérique latine qui représentait 22% des exportations mondiales de produits alimentaires (hors échanges intra CEE) en 1955 n'en fournissait plus que 16% en 1972 (Daviron, 1999, 9).

C'est à partir des années 1970, mais beaucoup plus nettement à partir des années 1980, que les politiques mondiales s'orientent de nouveau vers une division internationale du travail : les négociations du Cycle de l'Uruguay, puis la conférence de Marrakech tendent à pousser les pays à rompre avec la protection de leur marché domestique (Daviron, 1999, 14). Il ne s'agit pourtant pas d'un retour à la situation du XIXe siècle. Du fait des héritages de leurs politiques protectionnistes du XXe siècle, les pays industrialisés conservent une place importante dans la production alimentaire, et agricole en général. Leurs agriculteurs continuent à recevoir des subventions, même si les négociations internationales ont permis le démantèlement d'un certain nombre d'entre elles. À la fin des années 1990, parmi les 15 premiers pays exportateurs de produits agricoles du monde, figuraient les États-Unis, le Canada, l'Australie et huit pays de l'Union Européenne. Une des conséquences est que le type de produits que les pays d'Amérique latine peuvent exporter sur ces marchés n'est plus non plus le même qu'auparavant. Ainsi, les choix productifs des pays andins dépendent non seulement des « avantages comparatifs »1 auxquels il est fait souvent référence, liés aux conditions géographiques (chaleur, ensoleillement, etc.), mais également de ces constructions politiques et économiques à l'échelle mondiale. Comme les autres pays « en développement », ils doivent s'adapter aux marchés des pays riches et éviter d'entrer en concurrence avec leurs agricultures subventionnées, et par ailleurs parfois très productives, soit en produisant d'autres produits, soit en produisant les mêmes produits qu'eux, mais à des époques différentes de l'année. Dans la mesure où tous les pays du Sud sont encouragés à produire le même genre de produits alors que le marché des consommateurs est déjà saturé, ils entrent souvent en concurrence les uns avec les autres.

2. De l'ouverture aux accords bilatéraux

Dans le contexte de l'ouverture libérale, les pays andins ont pris des mesures comme la réduction des droits de douane et la libéralisation des prix, la libéralisation des flux de capitaux et des investissements étrangers. Ces mesures se sont accélérées dans les années 1990 : ainsi, en Equateur, à partir du plan de stabilisation de 1992, même s'il y avait déjà eu des politiques d'ajustement précédemment, ou encore au Pérou, où l'année 1990 marque un tournant. Plus récemment, la tendance est à la signature d'accords bilatéraux entre des pays du Nord et des pays du Sud, ce qui remet en cause le multilatéralisme des années antérieures. La plupart des pays andins se sont engagés dans la signature de traités de libre commerce avec les États-Unis, processus par ailleurs long et qui est souvent remis en cause, au gré des évolutions politiques des futurs partenaires. Les pays andins producteurs de drogue (Bolivie, Colombie, Equateur et Pérou) bénéficient d'un accord favorisant leurs exportations légales vers les États-Unis, à partir de 1991 avec l'ATPA (Andean Trade Preferences Act) puis avec sa prolongation, l'ATPDEA (Andean Trade Promotion and Drug Eradication Act), signée en 2002. Ils perdront cet avantage le 31 décembre 2006 ; le traité de libre commerce avec les États-Unis est censé remplacer à terme cet accord.

Cette évolution implique, parallèlement à l'accès aux marchés extérieurs, une ouverture plus grande des marchés andins aux produits de leurs partenaires internationaux. Or les pays andins n'ont pas les moyens économiques de subventionner leurs agriculteurs au même niveau que les États-Unis, d'autant que ces agriculteurs sont encore très nombreux. Ainsi, lors du recensement agraire de 1994, on dénombrait au Pérou 1,7 million d'exploitations individuelles,  sur lesquelles vivaient 8,5 millions de personnes, soit un tiers de la population du pays2. Par ailleurs, l'accord en cours de signature entre le Pérou et les États-Unis, qui devait initialement être ratifié par ces derniers en 2006, prévoit que seront versées des compensations aux agriculteurs péruviens pendant cinq ans, alors que les États-Unis auraient dû parallèlement réduire leurs subventions en fonction du Cycle de Doha de l'Organisation Mondiale du Commerce. L'échec de ce dernier, suspendu en juillet 2006, laisse penser que cette réduction n'aura pas lieu dans l'immédiat. Cela fait craindre une entrée massive de produits nord-américains subventionnés sur les marchés péruviens : blé, maïs, orge, coton (journal La República, 20/8/2006, 15), pendant une période probablement plus longue.

De façon générale, les avantages pour les pays du Sud des traités de libre commerce bilatéraux font débat. L'opinion de l'économiste J. Stiglitz : « les pays en développement ont peu à gagner et beaucoup à perdre à signer ces accords […] » (Stiglitz, 2006) est sans doute à prendre en considération. En supposant que les pays du Nord éliminent progressivement leurs systèmes de subventions, se pose la question dans les Andes de l'existence d'un grand nombre de petites ou très petites exploitations familiales, dont la productivité serait trop faible pour qu'elles puissent résister à la concurrence des produits importés, malgré les faibles coûts de leur main-d'œuvre. Les études de cas montrent que ces paysanneries, dans un contexte historique marqué par la Conquête et les inégalités foncières qu'elle a générées, ont poursuivi des objectifs de sécurité alimentaire. Elles sont cependant à la fois tout à fait capables d'innovation : elles n'ont cessé d'adopter de nouvelles cultures depuis la Conquête et ont intégré des éléments de la « révolution verte » à leurs systèmes de production.

3. Une évolution technologique particulière

Les pays andins ont partagé avec le reste du monde quelques-unes des réussites d'une riche civilisation agricole : l'actuelle Amérique andine a été le siège d'un des six principaux foyers de la révolution agricole néolithique, le foyer sud-américain, dans les Andes centrales, lieu de domestication de la pomme de terre, du lupin, des camélidés andins, etc. (Mazoyer et Roudart, 1997, 98-99). Ces civilisations agricoles anciennes ont développé au cours du temps des technologies sociales perfectionnées pour gérer des systèmes écologiques complexes, où les variations altitudinales jouent un rôle important. L'organisation en archipel décrite par J. Murra (1975), qui permettait le contrôle simultané de plusieurs étages écologiques par un même groupe humain, en fut une des modalités. D'autres technologies, comme les systèmes de terrasses irriguées, l'agriculture sur billons ou en étangs temporaires, limitaient les effets des variations climatiques (Morlon, 1992). L'État inca avait développé un système de conservation des grains, maïs surtout, et on peut penser que les conditions de vie étaient moins rudes dans les Andes que dans les Alpes à l'époque de l'arrivée de C. Colomb (Dollfus, 1991, 17).

Les changements introduits après la Conquête et jusqu'à aujourd'hui furent en certains lieux limités, et n'amenèrent pas les agricultures andines à ressembler à leurs homologues du Nord. L'introduction de nouvelles cultures et techniques avec la Conquête entraîna une réorganisation de l'espace. Cependant, J. Earls rappelle que les stratégies agricoles occidentales n'ont été développées avec succès que dans certains milieux : plaines côtières, vallées inter-andines les plus larges, hautes plaines (Earls, 2006, 105). Les Espagnols introduisirent de nouvelles cultures qui modifièrent les rotations, des animaux, dont les bovins et équidés qui participent aux travaux des champs, et l'araire. Cependant, sur de nombreuses pentes et compte tenu des temps de jachère nécessaires en altitude, les instruments manuels, comme la chaquitaccla, sorte de pelle tranchante, restèrent jusqu'à aujourd'hui les seuls efficaces (Morlon et al., 1992, 81). Par ailleurs les structures agraires favorisèrent une attitude rentière de la part des propriétaires terriens, lesquels jusqu'à la fin du XIXe siècle, conservaient leurs exploitations plus pour des raisons de prestige et pour conserver leur pouvoir sur les populations que pour les gains réalisés.

Les révolutions agricoles occidentales du XIXe, puis du XXe siècle, ont été introduites sur certaines grandes exploitations, quand bien même d'autres continuaient à se fonder essentiellement sur l'exploitation d'une main-d'œuvre bon marché. Cela ne toucha que peu les paysanneries. Après la Seconde Guerre mondiale, eut lieu la « deuxième révolution agricole des Temps modernes », qui reposa sur la motorisation, une mécanisation de plus en plus poussée, la chimisation et la sélection de variétés adaptées à ces nouveaux moyens de production et capables de les rentabiliser (Mazoyer et Roudart, 1997, 494). Mais là encore, les paysanneries ne se sont pas modernisées au même rythme que les grands domaines.

Ainsi, Claude Auroi estime qu' « il est exagéré de parler de révolution verte en ce qui concerne les Andes » (Auroi, 1998, 299). Il étaye ce diagnostic par la faible évolution des rendements agricoles à l'hectare, réelle même s'il faut rappeler que le calcul des rendements est souvent difficile à réaliser de façon précise. Malgré ces résultats, qui peuvent paraître décevants, il y a eu de toute évidence des changements techniques dans les campagnes andines au cours des dernières décennies. L'hétérogénéité de l'adoption des éléments de la « « révolution verte » a été soulignée par plusieurs auteurs. Les facteurs prépondérants, qui expliquent cette adoption dans certains lieux, ont été d'une part l'accélération de la croissance démographique, qui génère une intensification de l'usage des ressources ; d'autre part, la possibilité de vendre une partie de la production (Chonchol, 1995). Dans le cas de la cordillère péruvienne, E. Gonzales de Olarte et B. Kervyn démontrèrent que le changement est continu, mais lent, parce que les nouvelles technologies, développés pour les agriculteurs d'autres parties du monde, ne sont pas divisibles, pas adaptées au milieu local ; et parce que les paysans préfèrent adopter des stratégies plus rentables ou moins risquées, comme la diversification de leurs activités et la migration (Gonzales de Olarte et Kervyn, 1987, 164 et suivantes). L'adoption plus rapide de nouvelles technologies par certains exploitants est souvent liée à un ensemble de caractéristiques, dont les réseaux de relations qui permettent d'accéder à l'information, au crédit, aux marchés (Mesclier, 1991).

Les résultats des recensements agricoles montrent que certains éléments de la « révolution verte » se sont cependant assez amplement diffusés. Au Pérou, lors du dernier recensement agricole en 1994, un quart seulement des exploitations n'utilisaient aucun des principaux intrants agricoles. L'usage des engrais organiques était assez amplement diffusé, comme celui des insecticides, suivis par les fertilisants chimiques et les fongicides. En revanche les semences et plants améliorés n'étaient utilisés que par 17% des exploitations (tableau 1). Les stratégies des exploitants consistent d'une part à limiter les dépenses, d'autre part à s'assurer d'une production en luttant contre les parasites des cultures. En Colombie, dans le cas des régions de minifundio, il n'y a pas eu de changement technologique jusqu'en 1970 ; mais une rupture est évidente à la fin des années 1980 (Forero Álvarez, 1999, 212). Dans les autres régions de Colombie, le changement est encore plus généralisé (Forero Álvarez, 1999, 198).

Tableau 1 : Pérou : l'utilisation des intrants agricoles en 1994

Intrants

Semences et plants améliorés

Engrais organiques

Fertilisants chimiques

Insecticides

Herbicides

Fongicides

% des exploitations utilisatrices

17

55

38

40

10

23

Source : INEI, 1994

L'ouverture actuelle des frontières suppose un renforcement des capacités des exploitations à adopter de nouvelles productions, qui leur permettront d'exporter, et à améliorer leur compétitivité pour faire face à la concurrence des produits importés. Cependant, dans le même temps, le rôle de l'État dans la diffusion du changement technologique diminue : c'est assez largement le secteur privé, entreprises et ONG, qui assure aujourd'hui la diffusion des nouvelles techniques, de façon par nature ponctuelle dans l'espace et dans le temps.

4. L'interruption de l'assistance financière et technique : un paradoxe en temps de concurrence ?

Le rôle de l'assistance financière et technique a été important dans la diffusion des technologies de la « révolution verte » . Les quelques pays qui ont modifié leurs structures foncières, lors des réformes agraires, au point de rendre nettement majoritaires les petites exploitations, ont été amenés à la développer pour tenter de maintenir la productivité de leur agriculture. Ainsi, au Pérou, la présence des techniciens de l'État, dans le cadre des expériences coopératives ou dans celui du soutien aux dynamiques des « communautés paysannes », les subventions accordées aux producteurs pour l'achat des intrants, les efforts des Organisations Non Gouvernementales et de la coopération internationale, ont contribué à la diffusion du « paquet » de la « révolution verte ». En Colombie, alors même que la réforme agraire n'a été que timide, les programmes d'aide de l'État ont également joué un grand rôle dans le changement technique, en particulier dans les régions de minifundio (Forero Álvarez, 1999, 212).

L'adoption, même incomplète, de techniques nouvelles reposait souvent sur la possibilité d'obtenir des prêts pour la campagne agricole. Ceux-ci étaient devenus accessibles à un plus grand nombre de producteurs, même si on constatait encore des disparités. Dans l'exemple de la Colombie, où le contraste était resté vif entre grands producteurs et paysans, ces derniers, en dehors du cas spécifique des caféiculteurs, ne cultivaient que 28% de leurs superficies avec un financement extérieur et recevaient moins de 40% du total des prêts destinés au secteur, alors qu'ils représentaient 65% de la production agricole (Forero Álvarez, 1999, 225). Au Pérou, dans la deuxième moitié des années 1980, un programme de financement avec des taux réduits (jusqu'à zéro pour cent d'intérêt dans les provinces les plus pauvres), et couplé avec la présence sur le terrain d'ingénieurs agronomes, devait tout particulièrement favoriser les producteurs les moins aisés. Ceux-ci n'acceptèrent cependant pas nécessairement de prendre le risque d'intensifier leur production – dont les prix de vente restaient bas- et s'abstinrent d'emprunter ou encore utilisèrent l'argent dans des activités plus prometteuses ou pour faire face à une nécessité d'argent (Mesclier, 1986, 93 et suivantes).

Dans les années 1990, la disparition au Pérou de la banque spécialisée de développement (la « Banque Agraire du Pérou ») remet ainsi en cause le changement technologique surtout chez des agriculteurs un peu plus aisés. Ces derniers sont souvent d'anciens travailleurs d'haciendas, qui lors de la réforme agraire ont reçu des terres dans les campagnes les plus fertiles et les mieux reliées au marché et qui avaient pris l'habitude d'investir des sommes importantes dans l'achat de produits phytosanitaires. En Colombie, selon Balcázar (2001, 244), l'impact de la réduction des aides est limité pour les petits producteurs, puisqu'ils n'y avaient qu'un accès limité. On assiste également à la disparition ou la marginalisation des institutions d'État chargées de la recherche agronomique, mais celles-ci n'avaient souvent qu'un rôle modeste (cf. par exemple dans le cas péruvien, Eguren, 2004, 39).

Même si on peut discuter l'ampleur de l'impact des programmes d'assistance financière et technique des États, tout comme remettre en cause la pertinence de continuer à utiliser des produits nocifs ou dangereux dans l'agriculture, il y a cependant dans ces évolutions un paradoxe apparent. C'est au moment où les paysanneries andines vont devoir entrer en concurrence avec leurs homologues de pays où les technologies sont beaucoup plus développées, que l'aide de l'État diminue. Il y a là bien sûr l'effet de choix politiques, qui donnent la préférence à l'agro-industrie pour exporter des produits agricoles et générer des devises, quitte à devoir développer des politiques de simple assistance humanitaire, sans aspect productif, dans la plupart des campagnes3. Malgré cette situation, nous allons voir que dans la pratique, des petits exploitants parviennent à tirer profit du nouveau contexte. Leur plus ou moins grande capacité à le faire dépend des situations concrètes : caractéristiques des produits et des filières, lieux, structures agraires et sociales...

II. Les possibilités variées offertes par l'agriculture d'exportation

La nouvelle donne de la mondialisation offre des opportunités pour la production de denrées variées. Les pays andins grâce à des conditions naturelles favorables liées à leur position en latitude dans la zone intertropicale et à leurs dénivelés en altitude, des plaines arides ou chaudes et humides, aux hautes terres supérieures à 5000 m, peuvent fournir un large éventail de produits agricoles tropicaux et tempérés.

1. L'importance inégale des produits de base

Certaines denrées de base, les « commodités », ont connu une expansion importante depuis les années 1980 ou 1990. Il s'agit souvent de produits qui ne demandent pas des techniques agricoles très délicates et qui sont destinés à des marchés de masse. La production est faite en grande quantité. Elle a connu des évolutions récemment.

Le sucre est un produit qui fut longtemps très important dans ces pays et qui le reste en partie, même si les pays andins n'occupent qu'une place secondaire à l'échelle mondiale. La Colombie est au 11ème rang mondial et la côte péruvienne a longtemps été une zone de grande production. La production est développée sur les terres basses ou de moyennes altitudes tropicales chaudes. L'ouverture des marchés devrait leur être profitable. Le commerce international du sucre a été longtemps contraint par des quotas très stricts et fonctionnait pour l'essentiel par des accords bilatéraux ou multilatéraux. Dans le cadre de la nouvelle réglementation adoptée par l'OMC les accords préférentiels dont bénéficiaient les pays ACP4 pour leurs ventes en Europe doivent disparaître, de même que les aides de l'Union Européenne à ses producteurs de sucre de betterave (Chalmin, 2006). Dans ce contexte, la canne présente une compétitivité supérieure à la betterave du fait des moindres coûts de main-d'œuvre dans les pays andins par rapport aux pays du Nord et de par la plus longue durée de la campagne.

Le café est un des produits agricoles d'exportation les plus importants. Les pays andins constituent une grande zone de production de café arabica qui pousse sur les terres tropicales d'altitude. La Colombie est le deuxième ou troisième producteur mondial selon les années, derrière le Brésil et au niveau du Vietnam. Le Pérou, et à un degré moindre l'Équateur et la Bolivie, sont également des producteurs notables (tableau 2). La culture est le fait pour l'essentiel de petits producteurs.

Tableau 2 : Production de café en 2005 et en 2006 (milliers de sacs de 60 kg

Pays

Production 2005

Production 2006

Rang mondial 2006

Brésil

32 944

45 512

1

Colombie

11 900

11 600

3

Pérou

2 420

3 500

10

Équateur

1 125

1 000

18

Bolivie

115

150

 

Source : OIC (www.ico.org)


Mais les prix sont peu élevés. Ils ont connu une forte baisse durant la fin des années 1990 jusqu'en 2002. Ils sont un peu remontés depuis, tout en restant bas. Cependant, en dépit des prix bas, les tonnages récoltés augmentent. L'exemple du Pérou est significatif. La production, stagnante durant la décennie 1980, a fortement progressé depuis le milieu des années 1990 (figure 1). Certes, comme ailleurs dans le monde, la récolte est très variable d'une année sur l'autre, en raison notamment d'aléas climatiques, comme ce fut le cas en 2005 (tableau 2). La croissance a cependant repris en 2006. Elle est moins liée à une intensification qu'à la conquête de nouvelles terres. De nombreux paysans de la montagne migrent sur le piémont andin et vont y établir des plantations car les conditions de production sont favorables. Le défrichement de forêts permet de diminuer les risques de maladie tout en autorisant des rendements nettement plus élevés que dans les vieilles régions productrices, les premières années : alors que dans les anciennes régions caféières, aux vergers vieillis, les rendements sont bas, de l'ordre de 500 kg/ha, ils dépassent 1000 kg/ha sur le versant amazonien5.

Le cacao est localisé sur des terres en général plus basses, plus chaudes et plus humides que le café. La culture est importante surtout en Équateur qui fut le premier producteur mondial au début du XXe siècle et est encore au 7ème rang mondial.

En dehors de ces principaux produits, il existe des productions que l'on retrouve dans les pays voisins, mais qui sont plus localisées et moins importantes. C'est par exemple le cas du soja développé en Amazonie bolivienne dans le cadre de grandes exploitations, sur le modèle argentin ou brésilien, mais à moindre échelle.

Enfin, une autre production joue un grand rôle, la banane, dont la production s'étend sur les terres basses, chaudes et humides. L'Équateur est le principal exportateur mondial et la Colombie le quatrième. Ce sont des pays qui ont participé à la « guerre de la banane » engagée à partir de 1993 par les États-Unis et les grandes transnationales contre la protection dont bénéficiaient les producteurs des territoires « européens » (Antilles françaises, Canaries espagnoles…). L'Équateur a vu sa production augmenter depuis 10 ans et cherche des débouchés en Europe. Avec la Colombie, il a fait partie des pays qui en février 2005 ont contesté avec succès la décision de l'UE d'imposer des droits de douane élevés en remplacement des quotas (Chalmin, 2006). La banane, comme un certain nombre de fruits, est un produit ancien du commerce international. En même temps, c'est un produit commercialisé frais qui, à certains égards, se rapproche des nouveaux produits du commerce mondial.

2. L'essor des nouveaux produits « de niches »

L'amélioration des conditions de manutention et de stockage des produits, la réduction des temps de transport et la baisse des coûts ont permis l'essor des exportations de produits frais. Ces produits sont très variés.

L'exemple de la culture des fleurs dans la région de Quito est particulièrement intéressant (Gasselin, 2000). Cette production a connu une croissance très rapide depuis le début des années 1990. Le point de départ est la Colombie qui a connu un essor antérieur et plus important autour de Bogotá. La production bénéficie d'un ensoleillement exceptionnel, près de la ligne de l'équateur, de sols volcaniques favorables, de ressources en eau abondante et d'une main-d'œuvre bon marché, toutes conditions qui autorisent des coûts de production extrêmement bas. Les serres sont utilisées pour contrôler la température et la proximité de l'aéroport permet d'embarquer rapidement les fleurs pour les marchés du Nord, principalement Miami, plaque tournante du commerce, la production étant ensuite redistribuée vers l'intérieur des États-Unis, l'Europe, l'Asie.

Des fruits, comme la mangue au Pérou, connaissent aussi une croissance extrêmement rapide (Chaléard, Mesclier, 2004). La consommation de ce produit dans les pays du Nord est relativement récente (de façon importante à partir des années 1980) et en croissance rapide : dans l'Union européenne par exemple, les importations ont crû de 16 % par an de 1986 à 2000. Les principaux producteurs, Inde et Chine, exportent peu. Le Pérou est devenu ainsi le 8ème exportateur mondial.

La production s'est d'abord développée dans les années 1980 dans la région de Piura, au nord du pays. Ensuite, elle a gagné progressivement des secteurs plus au sud. La mangue sur la côte bénéficie d'excellentes conditions. Une forte partie de la production est fournie en janvier-février, à une période où les gros producteurs américains (Mexique, Brésil) et africains fournissent peu le marché mondial. Les agriculteurs ont donc joué sur une rente de situation naturelle pour s'insérer sur un créneau « libre » du marché mondial.

Les légumes constituent aussi un secteur en hausse rapide. Parmi les cultures dont l'essor est spectaculaire, on peut citer l'asperge, dont le Pérou, qui n'en consomme pratiquement pas, est devenu le premier producteur et exportateur mondial : les exportations sont passées de 10 000 t en 1993 à 120 000 t en 2004 (tonnages multipliés par 12 en 11 ans). La culture est développée sur la côte où les conditions permettent une production échelonnée dans l'année et menée pour produire aux meilleurs moments en fonction de la demande sur les marchés, notamment les États-Unis. L'asperge, exportée fraîche, congelée ou en conserve est ainsi devenue le second produit agricole d'exportation du Pérou, après le café.

Ces produits ne sont que des exemples de productions qui se diversifient de plus en plus. Il s'agit soit de fruits tropicaux exportés dans les pays du Nord car ceux-ci ne les fournissent pas (la mangue, l'avocat, etc.), soit de produits tempérés, fruits ou légumes, les pays andins jouant sur les coûts de productions peu élevés et sur le fait qu'ils peuvent fournir ces denrées à des périodes particulières de l'année (asperges, artichauts, etc.).

Enfin, on pourrait ranger aussi dans ces catégories nouvelles des produits « andins » qui bénéficient de l'engouement des consommateurs des pays du Nord pour les produits dits « typiques ». Ainsi, le quinoa, céréale andine, connaît une forte augmentation de ses exportations, particulièrement depuis la Bolivie. Ce type de production est intéressant parce qu'il fournit des revenus dans des zones de montagnes qui souvent ont du mal à développer des cultures d'exportation, celles-ci se développant de façon préférentielle dans les plaines côtières, près des ports d'exportation (au Pérou, en Équateur, en Colombie) ou dans les bassins et sur les plateaux des Andes, près des grandes villes : autour de Bogotá ou de Quito.

3. L'orientation vers les nouvelles normes de la « qualité »

Une nouvelle demande en produits de qualité, dits « écologiques », est apparue qui permet de vendre plus cher les denrées. Et le commerce équitable, qui permet d'accroître les prix au producteur, est particulièrement développé pour ces produits. Ces marchés sont encore limités : le commerce équitable représente seulement 1 % du commerce mondial. Mais il progresse en Europe et en Amérique du nord : par exemple, le chiffre d'affaire de Max Havelaard a doublé en France en 2004.

Le café est un des produits importants de ce commerce. Les prix de détail du café connaissent de tels écarts que ces qualités sont concurrentielles dans les gammes hautes et moyennes. Le café du commerce équitable permet d'obtenir des prix beaucoup plus élevés pour le producteur, alors qu'à coûts et marges bénéficiaires constants, l'élévation du prix au consommateur reste modérée.

Les productions biologiques et de commerce équitable pour le café sont bien établies dans les pays andins. La filière biologique a l'avantage de permettre une augmentation significative des prix au producteur sans entraîner une hausse des sorties monétaires de l'exploitation, contrairement à une culture fondée sur l'emploi d'intrants chimiques par exemple, qui suppose des investissements financiers lourds (en engrais, en produits de traitement…) pour obtenir une production supérieure. Les techniques sont essentiellement manuelles et reposent sur le travail de l'exploitant et de sa famille : soins donnés aux pieds de café, fabrication de compost pour fumer le sol, mise en place de drains dans les parcelles et de murets pour éviter l'érosion, lutte contre les maladies à partir de produits naturels, etc.

La production « bio » et de commerce équitable existent aussi pour d'autres produits, même si le phénomène est moins important. C'est le cas en Colombie et en Équateur pour la banane exportée en Europe, aux États-Unis et au Japon. Une filière du même type est en train de naître pour la mangue dans le nord du Pérou, etc.

4. L'extension des cultures illicites

Le dernier type de culture qui se développe se distingue radicalement des précédents par le fait qu'il s'agit des cultures illicites. La principale est la coca. Le cocaïer est un arbuste originaire de la région. Les feuilles sont consommées depuis longtemps par les populations locales. La production a connu une grande extension au XXe siècle et surtout depuis les années 1960 avec l'essor dans les pays du Nord de la demande de cocaïne, élaborée à partir des feuilles et de produits chimiques (Office Général des Drogues, 1997).

Les grandes zones de production correspondent aux vallées chaudes andines de Bolivie et du Pérou où de nombreux migrants viennent s'installer dans les années 1970- 1980 : Haut Huallaga (Pérou), Chaparé (Bolivie)… Mais depuis les années 1990 on assiste à un recul de la production dans ces vallées, pour différentes raisons : champignon (Fusarium oxyporum) qui attaque le cocaïer et lutte contre Sentier Lumineux qui était installé dans le Haut Huallaga au Pérou (Bourliaud, Dollfus, Gondard, 1998) ; programme d'éradication de la culture, soutenu par les États-Unis, au Pérou et surtout en Bolivie où a été lancé le programme « zéro coca ». La culture atteignait 130 000 ha au Pérou en 1992, 44 000 ha en Bolivie en 1990. Elle serait tombée à 34 000 ha au Pérou et 20 000 ha en Bolivie en 2000. En revanche la Colombie a connu une forte expansion, passant de 40 000 ha à 160 000 ha en 10 ans. Mais les chiffres sont mal connus et il semble qu'au Pérou et en Bolivie la production actuellement se disperse en Amazonie ; les superficies seraient ainsi remontées à 48 000 ha en 2005 au Pérou, alors qu'elles auraient diminué à 86 000 ha en Colombie à la même date6. Il s'agit d'une production fortement rémunératrice pour les agriculteurs, même s'ils ne touchent qu'une part minime du prix final de la drogue vendue sur les marchés urbains du Nord.

Par ailleurs, on assiste à une diversification avec l'apparition du pavot, dont l'écologie est différente et qui pousse plus haut en altitude. Cette culture s'est étendue à partir des années 1990 quand les cours de la coca ont baissé ; en outre, le pavot pousse dans des régions moins accessibles, où il est donc moins repérable et moins facile à éradiquer. La production s'est particulièrement développée en Colombie.

L'essor de ces cultures est un symptôme de la crise qui touche les petites exploitations paysannes.

III. La place des paysanneries et de l'agriculture vivrière

1. Agribusiness et paysanneries

Une forte partie de la production des nouvelles cultures d'exportation est le fait de grandes exploitations.

D'une façon générale, les paysans ont du mal à suivre les itinéraires techniques indispensables à une récolte abondante et de qualité. Les grandes exploitations se placent mieux sur les marchés parce que les producteurs répondent plus facilement aux exigences des pays consommateurs, ils connaissent mieux les circuits de commercialisation, ils sont plus aptes à réagir aux évolutions de la demande et des techniques de façon rapide.

L'exemple de la mangue au Pérou, où les petits exploitants se sont lancés dans la production, est significatif. Ces agriculteurs ont du mal à suivre les normes de qualité de plus en plus strictes imposées par les pays consommateurs, car le respect de ces normes demande des soins minutieux, une grande compétence technique et surtout, des moyens qu'ils ne possèdent pas.

En outre, la rentabilité de la mangue est supérieure dans les grandes exploitations à ce qu'elle est dans les petites, ce qui peut favoriser le rachat des terres des secondes par les premières. Les revenus dépendent non seulement des quantités produites mais aussi de la part exportée qui peut être fort variable. En effet, les conditions imposées par les principaux pays consommateurs, États-Unis et Union Européenne, sont très rigoureuses. Les fruits, qui sont surtout exportés frais, doivent être exempts d'attaques de la mouche du fruit, de maladies cryptogamiques (comme l'anthracnose qui joue sur l'aspect du produit) et n'avoir subi aucun dommage lors de la récolte et du conditionnement. Tout fruit de qualité insuffisante est refusé à l'exportation et vendu sur le marché intérieur à des prix très inférieurs à ceux du marché mondial : ainsi, entre 2002 et 2004, la caisse de 20 kilos de fruits se vend entre 18 et 22 soles pour le marché d'exportation mais seulement 4 à 9 soles pour le marché national. Les grands producteurs ont plus de facilité pour surveiller leur plantation et acheter des produits de traitement que les petits exploitants qui souvent ne traitent pas faute de moyens. La part destinée à l'exportation est supérieure chez les grands producteurs.

Les conditions de commercialisation sont aussi plus favorables aux grands producteurs (Mesclier, Chaléard, 2006). En raison des volumes vendus, ces derniers sont en meilleure situation que les petits pour négocier avec les acheteurs. Et les grandes sociétés exportatrices préfèrent traiter avec les gros exploitants qui fournissent des quantités importantes, permettant de réaliser des économies d'échelles dans la collecte et le transport, et qui assurent plus facilement une qualité régulière. Par ailleurs, les sociétés agro-exportatrices cherchent à produire elles-mêmes une partie de leur production pour assurer une haute qualité à l'exportation vers des marchés de plus en plus exigeants. Elles possèdent souvent des vergers dans différentes régions ce qui leur permet d'étaler leur production sur plusieurs mois, de décembre à avril. À l'inverse, beaucoup de petits agriculteurs connaissent des difficultés : ils n'arrivent pas à assurer une qualité suffisante, dépendent du bon vouloir des acheteurs qui fixent les prix pour leur récolte. Certains, qui empruntent pour conduire leurs cultures, peinent à rembourser et doivent céder leurs terres aux intermédiaires ou aux gros producteurs.

Ainsi, les paysans ont du mal à suivre les évolutions commerciales et techniques, et l'on assiste à une concentration croissante de la production entre les mains des plus gros exploitants, même là où les petits exploitants restent les plus nombreux dans la filière. Cependant les petits producteurs dominent la production dans certains secteurs qui leur sont, à certains égards, spécifiques. C'est le cas des produits du commerce équitable, puisque ce dernier leur est en principe réservé.

Les paysans restent majoritaires également dans les cultures dont les techniques sont assez simples et où il n'y a pas d'économies d'échelle : c'est le cas pour le café par exemple ou pour le cacao. Mais ils dominent en général dans les secteurs les moins rémunérateurs. La rentabilité brute du café est très inférieure par exemple à celle de la mangue : dans le nord du Pérou, alors que le premier fournit environ 1000 euros/ha les bonnes années (beaucoup moins en 2002), la mangue fournit le double dans les petites exploitations et bien plus dans les grandes (Chaléard, Mesclier, 2004).

Cette fragilité de l'agriculture marchande paysanne rend compte en partie de la prudence des petits producteurs dans leurs choix culturaux et du maintien des cultures vivrières.

2. Le maintien des cultures vivrières

Dans les pays andins, la plupart des agriculteurs associent au sein de l'exploitation des cultures vivrières, pour se nourrir, aux cultures d'exportation, qui procurent des revenus, selon un système assez classique d'agriculture paysanne. Si le maïs est cultivé dans beaucoup de zones, la plupart des cultures varient en fonction de l'altitude et de l'humidité : quinoa, orge et tubercules en altitude, manioc dans les zones basses très pluvieuses ou irriguées, etc. Tous les paysans actuellement achètent de la nourriture, en quantité variable : pour combler un déficit momentané ou pour diversifier l'alimentation. L'évolution des exploitations vers la prédominance d'une ou deux cultures destinées aux marchés accentue ce phénomène.

L'importance des cultures vivrières dans les systèmes de production est très variable. Dans certains secteurs, l'agriculture est essentiellement vivrière et les revenus viennent de ces cultures (qui sont alors aussi commerciales) ou d'autres ressources (artisanat, émigration…). Dans les secteurs où l'agriculture d'exportation est ancienne et bien installée, les cultures vivrières tiennent souvent une place secondaire. Elles peuvent être menées en culture pure ou associées aux cultures d'exportation. Dans les zones de caféiculture, les agriculteurs associent la banane, qui sert de plante d'ombrage, aux caféiers ; ils ont en outre souvent, à côté de leur parcelle de café, une ou des parcelles de maïs. Les petits producteurs de mangue associent parfois le maïs voire le manioc aux arbres fruitiers dans leurs vergers.

Dans l'ensemble la production vivrière souffre de l'absence d'aides de l'État. En outre, les importations de céréales ou de produits transformés (comme les pâtes), qui arrivent souvent à bas prix dans les ports, concurrencent la production locale. En Bolivie, dans les années 1980-1990, l'importance de l'aide alimentaire apportée par l'USAID ou des ONG de diverses origines a freiné l'essor de la production alimentaire locale ou l'a pervertie. Dans ce pays, les « fonds de contrepartie », tirés par le gouvernement de la vente de l'aide en blé, ont profité essentiellement aux meuniers et aux grands producteurs de blé et de soja de l'Oriente7, alors que les petits producteurs perdaient le marché national (Franqueville, 2000, 235).

Une part croissante de la production vivrière est vendue dans les villes, particulièrement dans les zones les mieux situées. Cependant, sauf exceptions, cette production souffre de la concurrence étrangère et du faible pouvoir d'achat qui limite les revenus : bien souvent les agriculteurs ont intérêt à produire pour exporter plutôt que pour les marchés urbains ; et les petits producteurs ne peuvent faire face à la concurrence des importations qui viennent à bas prix sur le marché national.

Certes, la plus grande partie de l'alimentation est fournie par le pays : en 1994-1996, en Équateur, 85 % des besoins alimentaires proviennent des productions nationales (Peltre-Wurtz, 2004, 31-33). Mais cette production évolue. Pour se maintenir face à la concurrence étrangère, elle est faite dans les secteurs les plus faciles d'accès et où peut se développer une agriculture dans le cadre d'exploitations rentables. Ainsi, toujours en Équateur, l'agriculture qui ravitaille les villes se développe dans la plaine côtière, au détriment de régions de montagne d'accès moins facile, où dominent encore les petites exploitations et où l'agriculture vivrière connaît des difficultés. Cela se traduit par exemple par le recul de la culture de pomme de terre dont le maximum de production est atteint en 1971 avec 98,5 milliers de tonnes, contre 60,6 en 20058.

Cette évolution est ainsi liée à l'évolution de la concurrence internationale et nationale. Elle est liée aussi à la modification des équilibres de consommation intérieurs eux-mêmes liés à l'évolution de l'alimentation urbaine.

3. Produire pour les villes : quelles possibilités ?

Les villes ont vu leur population croître rapidement dans tous les pays andins depuis plusieurs décennies. Cela se traduit par des taux d'urbanisation élevés (d'environ 62 % en Bolivie à environ 74 % en Colombie en 2002) et l'existence d'agglomérations de plusieurs millions d'habitants comme Bogotá, Lima, La Paz, etc. Cette évolution entraîne des modifications sensibles de la consommation alimentaire, car cette dernière n'est pas exactement la même en ville et à la campagne.

À La Paz, la plus grande partie de la consommation est constituée de céréales et de dérivés qui apportent plus de la moitié des calories (pain et riz surtout : 41,9 %). On consomme beaucoup plus de produits industrialisés ou transformés qu'à la campagne : huiles industrielles, pâtes, etc. (Franqueville, 2000, 218-219). Cette évolution n'est pas propre aux villes des pays andins, mais correspond à une évolution générale de l'alimentation urbaine et particulièrement dans les pays « en développement » où l'on assiste partout à une augmentation de la consommation de riz, de produits transformés et souvent de pain. Les citadins mangent en partie des produits nationaux. Nous avons évoqué la production vivrière. En outre, certaines productions comme le sucre, autrefois exporté, sont maintenant largement consommées dans le pays.

Mais l'évolution se traduit surtout dans tous les pays par une croissance des importations alimentaires. L'exemple du Pérou est significatif (tableau 3) : les importations de blé et de maïs ont considérablement augmenté durant les années 1990-2000 pour répondre à la croissance de la consommation et parce que les produits importés sont moins chers que les produits locaux. Les importations n'ont diminué que pour quelques produits dont le riz : celui-ci bénéficie d'achat du PRONAA (organisme de lutte contre la pauvreté et la malnutrition qui organise des distributions de produits de base) et surtout d'une « taxe » à l'importation (une « frange de prix » variable en fonction des cours mondiaux, de l'ordre de 15 %). Ces « aides » ont permis le maintien d'une production nationale rémunératrice pour les agriculteurs.

Tableau 3 : Importations de céréales de base au Pérou (tonnes)

 

1990

2000

2004

Blé

605 851

1 285 416

1441255

Maïs

479  388

859 196

1097015

Riz usiné

239 071

66 400

77447

Sources : FAO

On pourrait faire des observations du même ordre pour les autres pays avec des nuances : ainsi, partout les achats de blé ou de farine de blé (pour la Bolivie) ont augmenté fortement (tableau 4). De même, les importations de maïs pour l'Équateur et la Colombie (tableau 5). On pourrait remarquer l'essor des importations aussi de tourteaux de soja (pour l'élevage) et de produits transformés plus ou moins importants selon les pays : poudre de lait au Pérou par exemple. L'ensemble de ces évolutions va dans le même sens.

Tableau 4 : Évolution des importations de blé de trois États andins

 

1990

2000

2004

Équateur

369 793

414 106

435 843

Colombie

737 144

1 265 783

1 265 783

Bolivie (1)

168 330

(46 165)

244 054

(146 252)

234 489

(152 874)

(1) Blé (farine de blé et pâte pour boulangerie) Sources : FAO

 

Tableau 5 : Évolution des importations de maïs de deux États andins

 

1990

2000

2004

Équateur

n.c.

156 863

464 052

Colombie

32 804

1 939 145

1 909 354

Sources : FAO

On a là des effets des politiques d'ouverture des marchés intérieurs et de l'évolution de la consommation urbaine. On mesure certaines conséquences de la mondialisation dans ces domaines et, par contrecoup, sur la production agricole nationale.

Conclusion

Les pays andins sont redevenus des gros exportateurs de matières premières agricoles. Mais ce n'est pas un simple retour à l'identique. La gamme des produits exportés s'est élargie, avec une diversification qui porte sur leur nature et sur leur qualité. Les pratiques culturales sont dans l'ensemble plus sophistiquées pour répondre à des marchés de plus en plus exigeants.

Mais les opportunités ne sont pas illimitées. D'abord, les produits de haute qualité, malgré leur sophistication, sont achetés de moins en moins cher au fur et à mesure que l'offre augmente, alors que la demande, dans le cadre des produits alimentaires, n'augmente que lentement. Ensuite, on est en présence de marchés très volatils, portant sur des produits qui ne sont pas de première nécessité et où les effets de mode peuvent jouer (à la hausse comme à la baisse). Enfin, les marchés sont très concurrentiels, et il y a beaucoup de pays dits « du Sud » qui se lancent dans les mêmes productions.

Dans ce contexte, des spécificités physiques ou sociales localisées peuvent être déterminantes dans la conquête de marchés. Cela peut se traduire par des changements brutaux de paysages. Et les producteurs s'en sortent d'autant mieux qu'ils ont la capacité d'anticiper les nouvelles normes et les nouveaux marchés. Cette capacité est liée à la qualité de leurs contacts avec l'extérieur mais aussi à la souplesse de leur système de production.

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1 La théorie des avantages comparatifs stipule que, dans un contexte de libre-commerce, si chaque pays se consacre à ce qu'il peut produire au meilleur coût, pour lequel il a donc un avantage relatif (non nécessairement absolu : un autre pays pourrait éventuellement produire ce produit moins cher, mais il se consacrera lui-même à produire ce pour quoi il a le plus d'avantage), tous les pays seront gagnants. Cf. Ricardo, 1821.

2 INEI, 1994, tableau 82. Par comparaison, en France, plus de deux fois plus peuplée, on ne compte qu'un peu plus de 700000 exploitations et la population des ménages agricoles ne représente guère plus de 5% de la population (Colombel, 2000, 52).

3 Cf. sur ce sujet Dollfus et Bourliaud, 1997.

4 Groupe d'États qui appartiennent à l'Afrique, aux Caraïbes et au Pacifique.

5 Il s'agit de rendements de café vert décortiqué.

6 Sources : United Nations Office on Drugs and Crime : UNODC 2006a, UNODC 2006b.

7 Les terres basses de l'est du pays.

8 Sources : FAO.

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