L' ÉNERGIE DANS LES AMÉRIQUES : ENJEUX GÉOÉCONOMIQUES ET GÉOPOLITIQUES

Jean-Pierre Chardon

Géographe, Université de la Rochelle

. Article complet

Les questions énergétiques, en particulier le prix du pétrole, ont envahi l'actualité quotidienne. Cet article n'a pour but que d'essayer de faire le point sur ces problèmes dans le cadre du continent américain. Mais l'importance de ce dernier nous oblige à faire référence au plan mondial. La priorité sera donnée au pétrole dont l'histoire a été dominée par les grandes sociétés anglo-saxonnes ( les Majors) qui illustrent le modèle capitaliste et fournissent un des premiers exemples de mondialisation.

Si depuis vingt ans, l'énergie a perdu de son importance dans la mesure de la puissance économique d'une nation, son impact géopolitique a gardé toute sa pertinence. Cela tient à la place éminente des hydrocarbures dans la palette des énergies utilisées. Le pétrole et le gaz constituent 60% de la consommation mondiale d'énergie ; la moitié du pétrole utilisé sert de carburant pour assurer la mobilité physique des hommes et des marchandises, un des éléments essentiels de la globalisation économique. Or, ressource du sous-sol, les hydrocarbures ne se trouvent guère là où ils sont les plus consommés. Ceci engendre un ensemble d'énormes flux dont le point focal est le Golfe arabo-persique, lieu privilégié des tensions géopolitiques mondiales actuelles.

Dans ce contexte pétrolier actuel très incertain, les relations au sein de l'Amérique connaissent aussi de fortes tensions, les unes liées au marché global, les autres héritées d'une longue opposition entre l'Amérique du Nord et l'Amérique latine.

Faire l'état des lieux des relations pétrolières intra-américaines nécessite un évident et rapide rappel historique. Ce continent a donné un rôle inégalé au pétrole en suivant le modèle nord-américain, si exécré soit-il par endroits, et si gourmand en énergie. Si l'Amérique est riche en hydrocarbures découverts et à découvrir, la double géographie de la production et de la consommation a tissé une trame de flux et de tensions qui se sont récemment renforcés. Face à une énergie désormais chère, certains des Etats américains semblent prendre conscience de devoir développer à terme les énormes potentiels dans les énergies nouvelles jusque là négligées ou ignorées. Ceci devrait permettre de dégager les traits d'une géographie énergétique continentale à triple visage. Nous partons de la toute puissance de l'ALENA toujours en quête de consolidation de ses réserves et des profits de ses Majors pour aboutir à l'animation latino-américaine polarisée autour d'un Mercosur grossi depuis peu d'un Vénézuela très activiste et d'une Bolivie qui brandit son gaz comme un drapeau, sous l'œil sourcilleux d'un Brésil autosuffisant et ambitieux. Entre les deux, l'Amérique médiane, qui doit depuis longtemps accepter la lourde tutelle du Nord, est naturellement la plus dépendante mais courtisée par le Sud.

§ I.Une histoire du pétrole source de nombreuses tensions

1. Une énergie américaine sous tutelle anglo-saxonne face au nationalisme latino-américain

Le premier puits de pétrole foré en 1859 par le colonel DRAKE ouvrit l'ère d'une nouvelle énergie qui bouleversa l'économie mondiale et donna une puissance considérable aux Etats-Unis. Jusqu'en 1914, ces derniers, avec les Britanniques, furent les plus habiles à tirer parti de cet « or noir ». De puissantes compagnies, les Majors (ESSO, MOBIL, TEXACO, SHELL, B.P.), exercèrent une domination cartellisée du marché mondial qui ne fut réellement brisée que par le premier choc pétrolier de 1973. Tout en dominant le marché intérieur nord-américain, ces compagnies pétrolières étendirent leur emprise sur l'Amérique latine.

C'est d'ailleurs la Révolution mexicaine qui, à partir de 1910, remis en cause la toute puissance des Majors en donnant à l'Etat la propriété du sous-sol. Commença alors un demi-siècle de dures confrontations entre les Majors soutenus par les Etats-Unis et le nationalisme des nouveaux pays pétroliers latino-américains. Ainsi, par défiance à l'égard du dictateur vénézuelien d'alors, jugé insuffisamment pro-américain, ESSO et SHELL décidèrent d'installer leur raffinerie à Aruba et Curaçao, colonies insulaires hollandaises à l'orée du Vénézuela, pour y raffiner le pétrole tiré des bords du lac Maracaïbo d'où il fut découvert en 1919 !! En 1938, le général CARDENAS nationalisa le pétrole mexicain et créa la PEMEX. Il fut imité ensuite par VARGAS créant la PETROBRAS, tandis que PERON nationalisait le pétrole argentin. Après la 2e guerre mondiale, le Vénézuela fit pression sur la SHELL et ESSO pour qu'elles créent chacune une raffinerie pour y raffiner le pétrole vénézuelien. C'est encore ce même pays qui, en 1960, créa l'OPEP dans l'indifférence générale.

Avec le premier choc pétrolier, les producteurs latino-américains durcissent leur politique. Le Vénézuela nationalise son secteur pétrolier avec la PDVSA (ex. PETROVEN) et la PEMEX met en valeur ses énormes gisements du Golfe de Campêche. Désormais, les fournisseurs latino-américains des Etats-Unis ont acquis une position plus solide face à ce qui demeure leur principal débouché : le marché du Nord.

Tout en continuant à s'approvisionner au Mexique et au Vénézuela, les Majors et d'autres compagnies trouvent des ressources dans les régions amazoniennes de Colombie, d'Equateur et du Pérou. Ils se tournent surtout de plus en plus vers le Moyen-Orient et le Nigéria. Pendant une quinzaine d'années (1985-2000), période de pétrole à bon marché, les deux parties du continent s'engagent dans une complémentarité pétrolière de compromis entre les intérêts des Majors et des Etats-Unis et ceux des compagnies nationales latino-américaines, coffre-fort vital de leur pays respectif.

2. Depuis 2000, un nouveau choc pétrolier ou une nouvelle donne ?

La problématique énergétique américaine ne peut être isolée de son contexte mondial. Ce continent consomme le tiers de l'énergie mondiale, à égalité avec l'Asie, Canada et Etats-Unis consommant le quart à eux seuls. La proportion est encore supérieure pour les seuls hydrocarbures. Les Etats-Unis absorbent le quart des importations pétrolières mondiales (comme l'Europe). L'Amérique latine lui fournit 40% de ses besoins. Si l'on ajoute le Canada, les Etats-Unis trouvent en Amérique plus de 55% de leurs besoins actuels en produits pétroliers bruts ou raffinés1. Mais ce même continent n'affiche que 12% des réserves officielles du monde.

La situation mondiale actuelle ressemble-t-elle à celle qui prévalait lors des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979 et fait-elle de la très forte hausse récente du prix du baril l'équivalent d'un troisième choc ? Plusieurs arguments contredisent cette hypothèse. Le déséquilibre actuel du marché résulte d'une demande forte face à une offre devenue peu élastique, alors que les deux chocs précédents résultaient  avant tout d'une restriction drastique de l'offre. De nos jours, l'OPEP semble proche du maximum de ses possibilités de production ; l'élasticité de l'offre repose sur une marge d'environ 75 M6 de tonnes !

Les raisons de cette situation sont nombreuses :
- L'Arabie Saoudite ne peut plus ou ne veut plus ajuster sa production à une demande très dynamique.
- Les Emirats Arabes Unis ménagent leurs réserves ou n'ont pas assez investi pour augmenter leur quota.
- L'Irak est loin d'avoir retrouvé sa capacité de production d'avant la seconde guerre du Golfe.
- L'Iran menace d'utiliser le pétrole comme arme géostratégique pour justifier ses ambitions nucléaires.
- Le Nigéria, principal producteur africain, est perturbé par des troubles socio-politiques et son apport n'est pas encore compensé par l'essor des nouveaux producteurs africains (Tchad, Guinée Equatoriale, Gabon, Angola, Mauritanie).
- Les richesses des alentours de la Mer Caspienne et l'énorme potentiel sibérien sont l'enjeu de rivalités entre d'une part la Russie et les Etats-Unis et d'autre part la Russie, le Japon et la Chine.
- La demande mondiale est alimentée par les besoins croissants de l'Inde et surtout de la Chine qui sont de plus en plus dépendants de leurs importations.
- Le prix du baril est amplifié par la spéculation boursière accolée au marché pétrolier libre qui ajoute 10 à 15 $ en surévaluant les risques géopolitiques.
- Enfin, les doutes entretenus ou révélés sur la réalité des réserves de certains Majors ou de certains producteurs alimentent la crainte de la proximité d'un « pic » à partir duquel la production mondiale déclinerait.

Toutefois, toute prévision en matière pétrolière est d'autant plus aléatoire que ce produit génère des réactions paradoxales. Si, a priori, les réserves théoriques en hydrocarbures sont géologiquement limitées, les réserves trouvées, puis prouvées, augmentent avec le prix du baril qui stimule l'exploration et les progrès technologiques afférents. Ainsi, les pétroliers fréquentent désormais de plus en plus deux types d'espace géographique :

- Les eaux marines profondes : l'offshore profond (- 500 m.) et l'offshore ultra-profond (- 1500 m.) qui fournissent déjà le tiers du pétrole et plus du quart du gaz naturel dans le monde. D'ici 2015, ce type de production devrait s'accroître d'un quart pour le pétrole, des trois-quarts pour le gaz.

- Les hautes latitudes : Les ressources en hydrocarbures y sont souvent sous-marines dans l'Arctique. De l'Alaska aux îles Sakhaline par le Grand Nord canadien, groënlandais, norvégien et sibérien, se met en place une future ceinture d'hydrocarbures dont l'accessibilité physique devrait être facilitée par l'actuel réchauffement climatique qui entraîne une forte régression de la banquise et laisse espérer, à moyen terme, l'ouverture de la voie maritime américaine du Nord-Ouest.

Un pétrole cher valorise les hydrocarbures non conventionnels (pétroles lourds de l'Orénoque, sables bitumineux de l'Alberta). Enfin, les vieux gisements sont repris, approfondis pour en extraire plus de pétrole. Il n'est pas jusqu'au carburant synthétique tiré du charbon qui retrouve une certaine rentabilité.

Au niveau mondial, si une véritable pénurie n'est sans doute pas pour demain, l'énergie a toutes chances de demeurer chère. Or, plus de la moitié du pétrole consommé dans le monde sert de carburant. Ce dernier implique un raffinage sophistiqué pour fournir des « produits blancs ». Cette perspective d'énergie chère, avec peu d'espoir d'un contre choc comme en 1985, prend à la gorge les pays au style de vie « américanisé ». Toute l'Amérique est fortement urbanisée, motorisée, climatisée ; malgré ses trop nombreux pauvres, ses besoins croissent régulièrement dans un continent qui jusqu'alors ignore l'économie d'énergie, triste privilège, par défaut, des pauvres.

3. Une géographie gazière dominée par les ambitions russes et le nationalisme bolivien

Le monde gazier ressemble à celui du pétrole mais leur géographie diffère. Le gaz est surtout utilisé par les pays occidentaux, Amérique du Nord (un quart), l'Europe et la Russie. Cette dernière a une position dominante en fournissant 27% de la production mondiale et en détenant le quart des réserves, devant l'Iran (15%), les pays du Golfe (8%) et l'Amérique (6% à égalité entre le Nord et le Sud).

La géographie du flux gazier est beaucoup plus segmentée que celle du pétrole car l'acheminement par gazoduc l'emporte encore largement sur la ligne maritime de GNL (gaz naturel liquéfié) coûteuse en aménagements terminaux.

À; l'échelle du continent américain, on retrouve la distorsion entre production et consommation avec moins d'acteurs que dans le pétrole. Les gazoducs sont rares en dehors de l'ALENA et du cœur du Mercosur. Les Etats-Unis se fournissent avant tout chez leurs voisins canadien et mexicain et reçoivent du GNL de Trinidad.

Ce sont les projets gaziers actuels d'Amérique du sud (Vénézuela et Bolivie) qui provoquent des tensions (cf infra).

Certains experts ont pu parler d'un véritable choc gazier en s'appuyant sur le quadruplement du prix du gaz depuis 15 ans. Or la moitié du gaz consommé dans le monde sert à produire de l'électricité. Cette évolution pousse certains pays à rééquilibrer leur politique énergétique au profit du charbon-vapeur et du nucléaire. Cette hausse du prix est la clé de la pression russe sur ses clients européens dont elle fournit la moitié des importations2 .

4. Dans un continent « pétrodépendant »: la solidité houillère et l'éveil des énergies nouvelles

Tout allègement de la dépendance à l'égard des hydrocarbures doit considérer que toute consommation d'énergie est un facteur direct aggravant l'effet de serre, préoccupation écologique majeure de notre époque.

a./ L'importance des autres énergies fossiles

Second producteur mondial de charbon derrière la Chine, les Etats-Unis utilisent celui-ci avant tout pour produire de l'électricité. Les immenses ressources charbonnières de l'Amérique du Nord assurent un avenir solide à ce charbon-vapeur dont le prix à la tonne est inférieur dans les ports européens au prix du baril de pétrole. Il lui faudra, toutefois, augmenter son rendement thermique et surtout diminuer les rejets dans l'atmosphère qu'entraîne la combustion.

Etats-Unis et Canada fournissent le tiers de l'énergie nucléaire mondiale et une relance des projets de construction de nouvelles centrales est à l'ordre du jour.

b./ Un continent au fort potentiel hydraulique.

Quatre Etats américains figurent parmi les dix premiers producteurs mondiaux d'hydroélectricité : le Canada au premier rang, le Brésil au troisième, les Etats-Unis au quatrième et le Vénézuela au cinquième. L'Amérique latine a fait de gros efforts dans la construction de barrages grâce aux crédits de la BID (Banque Interaméricaine de Développement), qu'il s'agisse de l'Amérique centrale, de l'Amérique andine, les pays du versant atlantique étant en train d'équiper les immenses bassins de l'Orénoque, de l'Amazone et du Parana.

Mais il reste de graves insuffisances logistiques. Les réseaux sont incomplets, surtout dans les régions rurales, rarement interconnectées. En Amérique centrale comme dans les grandes Antilles (Haïti, Cuba, République dominicaine), les coupures de courant participent des tracas de la vie quotidienne comme du monde des affaires.

c/. Les énergies nouvelles : le rôle pionnier du Brésil dans les biocarburants

Le bois de chauffage reste l'énergie des pauvres si nombreux en Amérique latine, qu'il s'agisse des régions rurales montagnardes ou forestières ou des bidonvilles. Mal quantifiée, cette énergie reste vitale.

Malgré un potentiel considérable (côtes, montagnes, hautes latitudes), l'énergie éolienne est peu utilisée à l'exception du niveau individuel dans les régions d'habitat dispersé.

Par contre, l'énergie solaire retient l'attention des Etats de l'Ouest des Etats-Unis. Le Nevada veut ainsi atteindre 20% de sa consommation d'énergie en énergie renouvelable en 2015. La Californie possède les deux plus puissantes centrales solaires du monde (354MW) dans le désert de Mojave (Barstow). Dans tout le continent, le potentiel solaire est considérable.

Mais ce sont les biocarburants qui sont appelés, à terme, à prendre une part significative du futur bilan énergétique américain. Le Brésil est pionnier dans ce domaine. Depuis trente ans, il produit de l'éthanol à partir de la canne à sucre, alimentant des moteurs qui équipent désormais près du quart du parc automobile national. Les besoins des poids lourds sont satisfaits à 70%. Le Brésil compte déjà plusieurs usines de biodiesel à partir d'huile de soja, de ricin. Une voiture sur deux est désormais commercialisée en biocombustible (essence ou alcool ou mélange des deux). D'ici 2008, le Brésil va quadrupler sa production actuelle de biocarburants de 200 000 t. La PETROBRAS travaille sur un projet de biodiesel à partir de plantes tropicales cultivées par les petits agriculteurs du Nordeste semi-aride (pinhao manso, ricin, huile de palme).

Les biocarburants sont gourmands en surface agricole, denrée dont les pays du cône sud sont bien pourvus. Les Etats-Unis eux-mêmes songent à lancer un véritable programme pour commercialiser des biocarburants d'ici 2012.

Si l'énergie demeure chère, c'est sans doute tout le continent qui va devoir prendre conscience d'une révision de son bilan énergétique. Les potentiels sont immenses dans l'éolienne, le solaire et la biomasse. Mais de récentes statistiques montrent combien les énergies fossiles ont une position solide, si l'on ne se préoccupe guère de l'effet de serre.

A l'échelle du monde, si l'on évalue les réserves énergétiques fossiles actuelles, le total avoisine 800 M9 de TEP dont 500 pour le charbon (204 ans de production actuelle), le reste se partageant à part égale entre le gaz (61 ans) et le pétrole (39 ans).

La répartition géographique par ensemble géopolitique est relativement équilibrée. L'extrême-Orient, l'ex. URSS et l'Amérique ont un bilan de 170M9 chacun (dont 30M9 pour l ‘Amérique latine). Le Moyen-Orient atteint 145M9, l'Europe 70 et l'Afrique 60. Ce sont évidemment les ressources charbonnières qui permettent d'aboutir à cette répartition surprenante fort déconnectée du marché pétrolier actuel. Elles démontrent l'ampleur de la tâche pour la promotion des énergies nouvelles dans le monde.

§ II. – Un tryptique régional énergétique

1. L'ALENA : l'ogre énergétique

Avec un bilan énergétique unique au monde, malgré ses ressources abondantes et diversifiées (charbon, uranium, hydrocarbures, hydroélectricité), l'ALENA présente un déficit de 15% de ses besoins, proportion qui atteint le quart pour les seuls Etats-Unis. Nous avons évoqué l'interdépendance énergétique entre l'ALENA et l'Amérique du Sud. Depuis quelques années l'opposition idéologique s'est durcie entre le libéralisme libre échangiste des Etats-Unis qui voudrait l'appliquer à tout le continent et l'activisme nationaliste et même internationaliste du Président CHAVEZ qui se veut le fils spirituel de Fidel CASTRO et qui est surtout à la tête de la plus puissante pétroéconomie d'Amérique du Sud. Le Vénézuela menace même de remettre en question ses débouchés vers les Etats-Unis au bénéfice d'une Chine avide de pétrole. Cette menace, encore virtuelle, s'ajoute aux craintes de Washington sur la sécurité de ses approvisionnements hors d'Amérique dans des contrées de grande fragilité géopolitique (cf. I, 2).

En Amérique latine, les Etats-Unis ne peuvent guère s'appuyer que sur la Colombie dont les capacités exportatrices sont entravées par les guérillas marxistes. Au sein de l'ALENA, le contexte de la récente élection présidentielle mexicaine laisse augurer des troubles sociaux-politiques qui, dans ce pays, se traduisent souvent par un raidissement nationaliste dans le secteur pétrolier.

Le Canada est un partenaire incontournable et fiable mais des conflits possibles peuvent surgir sur le statut de la future voie d'eau du Nord-Ouest qui rendrait accessible les réserves d'hydrocarbures arctiques. Sans doute, l'offshore ultra-profond du Golfe du Mexique est-il riche mais les cyclones de 2005 ont démontré la fragilité de cette région qui détient le quart de la capacité de raffinage nationale déjà insuffisante.

On comprend d'autant mieux le dynamisme du Big Oil américain sous toutes les latitudes pour détenir et sécuriser des réserves.

Le schéma régional énergétique de l'ALENA est donc entièrement conçu au service des besoins des Etats-Unis, seul membre déficitaire entouré de gros exportateurs. Toutefois, comme ses collèges latino-américains, la PEMEX a négligé les investissements dans la prospection et le raffinage. Ajouté aux besoins croissants de l'économie nationale, cet état de fait risque de rétrécir la marge exportatrice des hydrocarbures mexicains.

C'est le Canada qui, avec les sables bitumineux de l'Alberta, détient une « seconde Arabie Saoudite » d'un pétrole non conventionnel mais désormais rentable. Ajoutées aux perspectives du Grand Nord, ces richesses font du Canada un élément clé de l'avenir énergétique des Etats-Unis.

2. La dépendance de l'Amérique médiane va-t-elle s'alléger ou changer de direction ?

Le bilan énergétique de l'Amérique centrale (hors Mexique), des Antilles et des Guyanes est nettement déficitaire3. L'isthme importe le tiers de ses besoins, les grandes îles un quart. Dans l'isthme, seul le Guatemala offre une production limitée tandis que dans les îles, au-delà de la modeste production cubaine, Trinidad apparaît comme le pivot énergétique. Très ancienne productrice de pétrole, l'île a fortement développé son gaz naturel, venant au 4e rang d'Amérique latine derrière l'Argentine, le Mexique et le Vénézuela. Mais elle est la seule à exporter du gaz naturel liquéfié (vers les Etats-Unis).

Durant une soixantaine d'années, certaines Antilles reçurent des raffineries destinées à alimenter le marché des Etats-Unis et secondairement le marché européen (Antilles hollandaises d'Aruba et de Curaçao, Trinidad, puis Saint-Croix et Grand Bahama). En 1980, ces cinq îles avaient une capacité de raffinage de 130M6 t. pour une production réelle de 76M6 t. Les chocs pétroliers rendirent obsolète cette stratégie logistique. L'augmentation du prix du pétrole déclassa les fuels comme énergie de chauffage et les raffineries antillaises écoulèrent de plus en plus difficilement leurs produits lourds sur un marché friand de carburants. Les Majors, propriétaires des raffineries, se retirèrent face à la non rentabilité de leurs installations et à la poussée de nationalisme énergétique de certaines îles (Trinidad). Les usines furent vendues à la nouvelle société nationale vénézuelienne (Curaçao, Aruba), leur capacité très réduite et ajustée aux besoins régionaux. Depuis une vingtaine d'années, l'infrastructure de raffinage antillaise s'est reconvertie mais en vieillissant. Trinidad est devenu le principal fournisseur des membres du CARICOM, mais aussi de la Guyane française4.

Les grandes Antilles (sauf Puerto-Rico liée aux Etats-Unis) et l'Amérique centrale se tournent vers le Vénézuela. Ce dernier a signé l'accord Pétrocaribe avec treize Etats de l'Amérique médiane. Il prévoit la fourniture d'environ 9M6 t. de pétrole par an à des prix avantageux et des crédits étalés sur de longues années à très bas taux d'intérêt (1 à 2%). Cet accord rappelle l'accord de San José (1975) signé entre les mêmes pays caribéens, le Mexique et le Vénézuela. Deux différences importantes séparent ces trois décennies. D'une part, le Mexique est désormais absent et semble s'opposer au Vénézuela, en se rapprochant de la Colombie pour proposer un projet de raffinerie en Amérique centrale. D'autre part, le contexte idéologique de Pétrocaribe est plus marqué qu'en 1975. Désormais, à elle seule, Cuba devrait recevoir la moitié du tonnage prévu par Pétrocaribe et l'on connaît les liens unissant désormais H. CHAVEZ et F. CASTRO.

Iniative vénézuelienne et projet trinidadien montrent que l'Amérique médiane, mal pourvue en énergie, peut se doter d'une certaine politique régionale. Longtemps inféodé aux Majors anglo-saxons, le Bassin caraïbe parviendra-t-il à une certaine émancipation énergétique ? L'apport vénézuelien offre des fragilités et participe d'un défi autant idéologique qu'économique entre les Etats-Unis et le Vénézuela.

3. L'Amérique du Sud : intégration énergétique ou zizanies nationalistes ?

Des trois espaces américains considérés, l'Amérique du Sud présente le bilan énergétique le plus positif5 mais à parti de situations nationales hétérogènes. Le Brésil a atteint l'autosuffisance, L'Argentine risque de suivre ce même chemin en retrouvant son dynamisme. Le Chili importe les deux tiers de ses besoins comme l'Uruguay. Le Paraguay a choisi le tout électrique. Les exportateurs de pétrole sont avant tout le Vénézuela et secondairement la Colombie et l'Equateur alors que la Bolivie est riche en gaz.

A la tête du Vénézuela, H. CHAVEZ utilise les hydrocarbures comme outil principal de sa politique anti-américaine (cf. supra). Il menace de substituer d'autres clients aux Etats-Unis et s'efforce de promouvoir une politique d'intégration énergétique pour l'Amérique latine, d'une ampleur autre que son aide à l'Amérique Centrale. En s'invitant comme membre du Mercosur (mai 2006), il déstabilise le C.A.N. et son principal rival et voisin la Colombie. Son projet d'oléoduc du Vénézuela à l'Argentine mécontente les intérêts brésiliens. La PETROBRAS est une société puissante, experte dans le domaine de l'offshore, qui a des ambitions régionales et une plus grande indépendance vis à vis de sa tutelle étatique que ses collègues du Mexique (PEMEX) et surtout du Vénézuela (PVDSA). Cette même PETROBRAS est également mécontente de l'activisme du nouveau président bolivien Evo MORALES qui, en nationalisant les hydrocarbures, a perturbé les intérêts de la PETROBRAS au sein du Mercosur.

La nouvelle politique bolivienne touche aussi le Chili allié privilégié des Etats-Unis mais gros acheteur régional d'hydrocarbures. Ainsi les ambitions d'une gauche nationaliste, si ce n'est internationaliste, au Vénézuela et en Bolivie, ne s'accordent pas vraiment avec les politiques économiques d'une gauche plus modérée (Argentine, Brésil, Chili) ; celle-ci cherche plus à composer avec le libéralisme d'un secteur capitalistique dans lequel les sociétés du Big Oil détiennent encore de nombreux atouts technologiques et logistiques, deux points faibles des pétroliers latino-américains.

Le Vénézuela en tentant d'imposer son primat pétrolier à l'Amérique latine et la Bolivie, en refusant de livrer du gaz à son voisin chilien, perturbent non seulement les schémas pétroliers prévus au sein du Mercosur, mais réorientent une intégration énergétique d'un sous-continent qui avançait déjà à pas comptés.

Au-delà des oppositions d'intérêts entre pays d'Amérique latine, s'ajoutent les faiblesses internes du secteur énergétique. Apparemment puissantes, les compagnies pétrolières nationales ne sont-elles pas trop dépendantes de leur propriétaire dont elles sont le principal pourvoyeur d'impôts (PEMEX, PDVSA) et le bras financier d'une politique générale volontariste (PDVSA et les missions bolivariennes d'H. CHAVEZ)?

De plus, elles n'ont pas assez investi dans l'exploration et le raffinage. Ce défaut, déjà présent chez les Majors, est ici accentué par le manque de capitaux disponibles pour ces investissements. Or le Mexique ( art. 27 de la Constitution), comme le Vénézuela, sont farouchement opposés à laisser les intérêts anglo-saxons pénétrer leur secteur pétrolier. Seront-ils sensibles aux sirènes asiatiques, chinoises, indiennes ou indonésiennes qui, à la différence des Majors, n'ont pas le même souci de rentabilité exigé par les actionnaires et pèsent moins lourd dans l'économie plus diversifiée de leur nation ?

L'industrie pétrolière latino-américaine manque ainsi de raffineries et doit parfois importer des carburants. Les insuffisances logistiques sont évidentes : oléoducs et gazoducs trop peu nombreux et dispersés, sous équipement portuaire et manque de chaînes de liquéfaction de GNL.

Conclusion

Le continent américain est pleinement impliqué dans le monde pétrolier. Il a « fait naître » le pétrole comme source d'énergie majeure du 20e siècle et si, au 21e siècle, il ne détient plus qu'une partie des réserves, il en est le plus gros consommateur et les Etats-Unis impriment encore au monde le goût de la gourmandise énergétique, tant dans l'économie que dans la vie quotidienne des individus consommateurs.

Entre l'Amérique du Nord et le reste du continent, une longue et sourde opposition a pris depuis 2000 l'allure d'un véritable défi lancé par le premier pays pétrolier du continent, le Vénézuela. Qui mieux que le Président Chavez nous démontre que le pétrole est un instrument géopolitique de première grandeur, le nerf de son projet bolivarien, la ressource essentielle de ses projets internes au pays comme de ceux proposés à toute l'Amérique latine, à commencer par Cuba.

Le tryptique régional pétrolier que nous avons décrit n'est pas figé, mais ses traits essentiels vont perdurer, car certains remontent dans le temps ou sont liés à la géologie. Ainsi, la dépendance de l'Amérique médiane est quasiment structurelle. La partie péninsulaire peut espérer trouver du pétrole et du gaz au Guatemala et au large de ses côtes. Ses deux fournisseurs, le Mexique au nord et le Vénézuela au sud, s'opposent plus qu'ils ne se concertent, à moins que la situation socio-politique mexicaine soit durablement perturbée.

Dans les Antilles, Cuba doit beaucoup au Vénézuela, de même que, dans une moindre mesure, Haïti et la République Dominicaine ; mais les membres du Caricom peuvent arriver à une véritable intégration, déjà bien esquissée avec les richesses de Trinidad qui seront peut-être proposées un jour aux Antilles françaises et à Puerto-Rico.

L'ALENA gardera une puissance énergétique redoutable autour des énormes besoins des Etats-Unis ; les réticences possibles d'un Mexique prochain plus à gauche, peuvent être compensées par les perspectives canadiennes fondées sur les sables bitumeux et les réserves probables du Grand Nord.

C'est sans doute en Amérique du Sud que les changements à court et moyen terme seront les plus déterminants. La maturité énergétique polyvalente et autosuffisante du Brésil impressionne et peut contrarier les ambitions du Vénézuela dans le Mercosur. La solidité des ressources énergétiques argentines, la position électrique originale du Paraguay donnent une relative sérénité. L'activisme pétrolier perturbe les pays « andins » riches de leurs bassins sédimentaires extra-andins du Vénézuela à la Bolivie. Les ambitions du premier sont liées à la pérennité du pouvoir de son Président ; la seconde nationalise ses hydrocarbures un demi-siècle après ses voisins et en mécontentant ceux-ci, tandis que la Colombie et le Chili restent alliés des Etats-Unis et partenaires avec eux d'un traité bilatéral. Toutefois, trente ans après les chocs pétroliers, il est évident que le chemin de l'émancipation énergétique de l'Amérique latine est engagé de manière irréversible.

Bibliographie

L. PERRIER-BRUSLE : Le gaz en Amérique du Sud. Fossoyeur ou promoteur de l'intégration régionale, dans S. HARDY et G. MEDINA-NICOLAS, L'Amérique latine, éd. du Temps 2005, p. 227-245.

Images Economiques du Monde : plusieurs années. A. COLIN

Atlas économique et politique mondial. CHALLENGES

Stratéco 2005. A. COLIN

BP Statistical Review of World Energy 2005

1 Les Etats-Unis importent environ 640 M6 de t. dont 100M6 du Canada, 100M6 de t. du Mexique et 160 M6 de l'Amérique du Sud ( surtout du Vénézuela).

2 La société gazière d'Etat GAZPROM est désormais la 3e capitalisation boursière mondiale (250 M9) après EXXON Mobil (370 M9) et General Electric (340 M9).

3 Les cinq pays d'Amérique centrale présentent un déficit d'environ 8M6 TEP pour une consommation de 19M6 TEP. Les cinq Grandes Antilles (hors Puerto-Rico) présentent un déficit du même ordre malgré l'excédent de 9M6 TEP fourni par Trinidad.

4 Trinidad envisage la construction d'un gazoduc sous-marin jusqu'à Puerto-Rico, desservant au passage les Antilles françaises. Reste à trouver le financement clé d'une infrastructure techniquement délicate à construire.

5 La production excède d'un tiers la consommation ; l'Amérique du Sud produit environ 359 M6 de tonnes de pétrole et 200M9 de m3 de gaz naturel.

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