Le face à face de deux géants agricoles sur les marchés mondiaux : Etats-Unis/ Brésil

Jean-Paul CHARVET

Géographe, Université de Paris X

Hervé THÉRY

Géographe, Université de Sao Paulo

. Article complet

Cartes et illustrations accompagnant la conférence

L'affrontement des Etats-Unis et du Brésil sur les marchés mondiaux de produits agricoles ainsi que dans le cadre des négociations commerciales internationales menées dans le cadre de l'OMC (Doha Round) est allé crescendo au cours des dernières années : le Brésil a même obtenu récemment (mars 2005) dans le cadre de l'OMC une condamnation des Etats-Unis pour leur politique de soutien à leurs producteurs de coton. Mais la compétition entre les deux pays porte sur bien d'autres produits agricoles. Nous allons mettre ici en parallèle les points forts et les points faibles de ces deux pays dans la compétition qui les oppose sur le plan de la production ainsi que sur celui des exportations de produits agricoles..

1. Les échanges de produits agricoles.

Les Etats-Unis sont, derrière l'Union européenne, le second pays exportateur et le second pays importateur de produits agricoles et agroalimentaires avec, en 2004, 66 milliards de dollars pour les exportations et 62 milliards de dollars pour les importations. Le Brésil vient assez loin derrière avec 28 milliards de dollars d'exportation et 3,5 milliards de dollars d'importations. Il en résulte une balance commerciale agricole de + 4 milliards de dollars pour les Etats-Unis et de plus de 24 milliards de dollars pour le Brésil (6 fois plus). Toutefois, en parts relatives, les structures des exportations des deux pays apparaîssent très proches : les exportations de produits bruts (non transformés) représentent dans les deux cas 39% des exportations de produits agricoles et agroalimentaires, les exportations de produits intermédiaires 19% et les exportations de produits à forte valeur ajoutée 41%. Cette situation est très différente de celle de l'Union européenne où les exportations de produits bruts ne représentent que 8% de l'ensemble des exportations de produits agricoles et agroalimentaires et où la part des produits à forte valeur ajoutée est supérieure à 67%. La similitude des structures du commerce extérieur agricole des deux pays à l'exportation ne peut que favoriser les comparaisons.

Les produits pour lesquels existent de très vives concurences à l'exportation sont le soja, produit pour lequel le Brésil est passé devant les Etats-Unis en 2005/2006, et les viandes pour lesquelles le Brésil devance également les Etats-Unis, en particulier pour la viande bovine et les viandes de volailles.

2. Hervé Théry expose, à partir de photographies dont certaines peuvent être retrouvées dans le montage "power point" ainsi que dans un numéro récent (2006) de la Documentation Photographique ("Le Brésil, changement de cap?") le fonctionnement des filières agroalimentaires au Brésil. Une double récolte annuelle est souvent possible : la "safra" (la récolte principale) et la "safrinha" (la petite récolte), ce qui contribue à répartir le coût du foncier sur deux récoltes plutôt que sur une seule. Les modules d'exploitation sont pour les grains de 5000 hectares, superficie qui autorise une rentabilisation optimale des chaînes de machines utilisées. Mais certains exploitants gèrent plusieurs modules de 5000 hectares chacun. Les transports par camions doivent être effectués sur des distances de plus en plus longues au fur et à mesure que le front pionnier de la culture du soja remonte vers le nord, mais, comme dans le même temps la distance par rapport au fleuve Amazone se réduit de plus en plus tant le groupe brésilien Amaggi que le géant du grain nord-américain Cargill ont construit des silos et des infrastructures portuaires ultramodernes, respectivement à Manaos et à Santarem, ports fluviaux accessibles aux navires de haute mer : à partir de là les grains peuvent gagner directement Rotterdam ou Shanghai ( l'Union européenne et la Chine sont de très loin les deux principaux importateurs mondiaux de soja : cf. carte accompagnant le compte rendu de la table-ronde : les Amériques, greniers du monde). Le soja brésilien est le moins cher du monde à la sortie de la ferme, mais le transport le renchérit de plus de 40%, d’où la nécessité d’améliorer les transports.

Afin de visualiser la progression de la culture du soja en direction de l'Amazone, Hervé Théry conseille d'utiliser "Worldwind" plutôt que "Google Earth". Il rappelle ensuite que le Brésil est un grand pays d'élevage (il y a au Brésil plus de bovins que d’humains) : les élevages extensifs de bovins précèdent la culture du soja lors des défrichements.

Les déplacements de la culture du café, de la canne à sucre et du riz sont également rappelés, de même que les tensions agraires qui demeurent très vives (cf. la carte des assassinats liés à des conflits ruraux). De façon paradoxale c'est dans le Nordeste que l'on rencontre à la fois le plus de paysans sans terre, d'occupants de terres agricoles sans titres de propriété et de terres en jachère, mais c’est en Amazonie que les assassinats sont les plus nombreux.

3. Avant de passer au débat avec la salle, un certain nombre de points sont rappelés dans le contexte de compétition très vive qui oppose aujourd'hui le Brésil et les Etats-Unis sur les marchés mondiaux d'un certain nombre de produits agricoles.

La voie d'eau du Mississippi permet de relier aisément et à des coûts très modestes ( de l'ordre de 10 à 15 dollars par tonne) le Corn Belt aux ports de la côte du Golfe du Mexique. L'Amazone peut-il devenir un jour un nouveau Mississippi? (cf plus haut).

La très forte intégration des différentes activités des grandes firmes de l'agribusiness étasuniennes constitue un autre point fort. Elle s'est nettement renforcée depuis la fin des années 1990 par la mise en place de "clusters" associant de grandes firmes semencières comme Monsanto (premier producteur mondial de semences OGM) et de grandes firmes du négoce et de la transformation des grains comme Cargill (cf. J-P Charvet "L'agriculture dans la mondialisation", chapitre 3, pp.99-141, in L.Carroué (dir.) "La mondialisation", CNED/SEDES, 2006).

La superficie agricole est actuellement bien supérieure aux Etats-Unis (175 millions d'hectares) par rapport à celle du Brésil (60 millions d'hectares), mais elle recule aux Etats-Unis (190 millions d'hectares en 1970) alors qu'elle progresse chaque année au Brésil où moins de 40 millions d'hectares étaient cultivés en 1970. De 90 à100 millions d'hectares (soit plus de trois fois la SAU de la France) pourraient encore être défrichés au Brésil, ce qui ne signifie pas qu'ils vont l'être en totalité.

Le foncier agricole est nettement moins cher au Brésil (cf. ses immenses réserves foncières) qu'au Etats-Unis : pour des productions comparables (soja) l'hectare de terre agricole coûte entre 1000 et 2000 dollars au Brésil et entre 7000 et 8000 dollars dans le Corn Belt. Il faut dire que les substancielles subventions par hectare, récemment découplées, qui sont versées aux agriculteurs américains se sont capitalisées dans la valeur du foncier ...

Les structures d'exploitation sont globalement nettement plus grandes au Brésil (cf. les modules de 5000 hectares mentionnés plus haut) qu'aux Etats-Unis où la majorité des exploitations de "cash grain farming" ont entre 500 et 1000 hectares.

La main d'oeuvre agricole est nettement moins chère au Brésil qu'aux Etats-Unis (moins de 100 euros par mois, contre près de 1000 euros pour la main d'oeuvre non qualifiée. Les conducteurs de machines ont toutefois des salaires plus élevés, mais l'écart demeure important entre les deux pays); de même la construction de bâtiments d'élevage est nettement moins onéreuse au Brésil, y compris en raison des conditions climatiques.

Les exigences dans le domaine de la gestion de l'environnement sont moindres au Brésil qu'aux Etats-Unis où elles deviennent de plus en plus contraignantes.

L'agriculteur américain est l'agriculteur le plus soutenu de la planète : les dépenses de soutien à l'agriculture aux Etats-Unis sont passées de 5 milliards de dollars en 1996 à plus de 20 milliards de dollars en 2005 et 2006. Si on élimine les exploitations de "hobby farming" qui ne reçoivent pratiquement aucune aide et qui sont majoritaires, l'essentiel de cette somme va environ 800 000 exploitations, soit en moyenne 25 000 dollars par exploitation, mais souvent plus (cf. Chaléard/Charvet :"Géographie agricole et rurale", Belin, 2004, voir le dossier 2 : "La puissance exportatrice de l'agriculture américaine").

Afin de tenter d'être aussi complet que possible, il convient de tenir compte des fluctuations des taux de change des monnaies : pendant longtemps le Brésil a été avantagé pour ses exportations par une monnaie qui a enregistré d'importantes dévaluations. De même ses agriculteurs ont pu profiter de prêts avantageux en période de forte inflation. Mais aujourd'hui ce n'est plus le cas : la valeur élevée du Real brésilien pénalise désormais les exportations ...

Lorsque l'on dresse un bilan de tout ce qui précède, on comprend que des agriculteurs et des firmes agroalimentaires étasuniennes ou européennes soient aujourd'hui tentés de venir implanter certaines de leurs activités au Brésil. Parmi les exemples récents : la firme étasunienne Smithfields, premier producteur américain (et mondial) de porc vient de créer une "joint-venture" avec un groupe brésilien afin de développer au Brésil sa production de viande porcine ou le groupe français Doux qui a transféré de Bretagne au Brésil un certain nombre de ses élevages et abattoirs de poulets.

Pour les illustrations : se reporter au montage "power point" réalisé par Hervé Théry pour le Brésil.

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