"Entre campesinos et agri-business, les Amériques "greniers du monde" grâce aux OGM?"

Table ronde préparée par

Jean-Paul Charvet

Professeur de géographie à l'Université de Paris 10 - Nanterre

avec la participation de

Jean-Louis Chaléard

Professeur de géographie à l'Université de Paris 1 - Panthéon - Sorbonne,

Alexandre De Kochko

Biologiste, directeur de recherche à l'IRD,

Martine Guibert

Maître de conférences de géographie à l'Université de Toulouse 2 - Le Mirail,

Hervé Théry

Directeur de recherche au CNRS, professeur de géographie à l'Université de Sao-Paulo.

. Compte-rendu

Dans son exposé introductif, Jean-Paul Charvet délimite le thème abordé et rappelle quelques données de base. Le terme "grenier" sera pris dans un sens large, les grains concernés étant aussi bien des céréales (blé, maïs, riz, orge ...) que des graines oléagineuses (soja, tournesol, colza ...). La production de tous ces grains mobilise les mêmes matériels, leur récolte s'effectue avec les mêmes moissoneuses-batteuses et leur stockage s'effectue dans les mêmes silos locaux et terminaux. Une bonne partie de leur production est destinée au marché mondial. On peut même considérer que les exportations de viande porcine et de viandes de volailles -- viandes de "granivores"-- correspondent à des exportations indirectes de grains, ce qui élargit encore davantage le thème abordé.

Pour les grains proprement dits, les deux Amériques se trouvaient en 2005 à l'origine de :

- plus de 50% des exporations mondiales de blé,

- plus de 70% des exportations mondiales de graines de colza,

- plus de 80% des exporations mondiales de maïs (cette céréale, d'origine américaine, constitue aujourd'hui la céréale la plus produite dans le monde, devant le blé et le riz)

- plus de 95% des exportations mondiales de graines et de tourteaux de soja.

La très grande majorité de ce soja correspond désormais à du soja OGM : c'est le cas pour plus de 50% du soja brésilien, pour plus de 85% du soja étasunien et pour environ 95% du soja argentin. Le premier importateur mondial de soja et de tourteaux de soja est l'Union européenne, qui en importe chaque année plus de 35 millions de tonnes (cf. cartes).

Pour les viandes, Brésil et Etats-Unis figurent parmi les premiers exportateurs mondiaux. L'Union européenne se classe toujours en tête pour les exportations de viande porcine. En revanche pour les exportations de viandes de volailles Brésil et Etats-Unis se placent nettement devant l'Union européenne, le Brésil étant même passé récemment devant les Etats-Unis (cf. "Images économiques du monde 2007", Sedes). Plutôt que d'exporter des matières premières brutes non transformées, des stratégies ont été développées au cours de la dernière décennie dans ces deux pays afin d'exporter des productions agricoles contenant davantage de valeur ajoutée.

Avant même d'envisager ce qu'apportent aujourd'hui les OGM, plantes qui ne sont présentes dans les champs des agriculteurs que depuis 1996, les intervenants ont été invités à rappeler les combinaisons de facteurs et systèmes agro-exportateurs sur lesquels repose la puissance exportatrice des Amériques dans le domaine des grains et des productions agricoles directement dérivées des grains. Parmi elle figure également un biocarburant : l'éthanol.

Jean-Paul Charvet fait le point pour les Etats-Unis. Il met en avant les conditions agronomiques favorables à la production de grains (dans le Corn Belt, les Wheat Belts ...), la présence de structures d'exploitation de grande dimension (de plusieurs centaines à plusieurs milliers d'hectares selon les régions considérées), les encadrements techniques et commerciaux mis en place par les firmes de l'agri-business (les formes les plus récentes étant constituées par les "clusters" associant firmes du négoce et de la transformation des grains (comme Cargill) et firmes produisant des semences à partir de biotechnologies (comme Monsanto)) et -- il s'agit d'un aspect fondamental -- les aides multiples dont bénéficient depuis des décennies les producteurs étasuniens de grains de la part du Gouvernement Fédéral dans le contexte des différentes lois-cadres agricoles qui se sont succédées (cf. Chaléard/Charvet, "Géographie agricole et rurale", Belin, collection Atouts, 2004, pour des données chiffrées détaillées et précises sur ce point).

Martine Guibert rappelle, à propos de l'Argentine, que la Pampa fut au départ une région d'élevage, avant de devenir une grande région céréalière et, plus récemment, une grande région pour la production d'oléagineux (tournesol et surtout soja). Les structures d'exploitations -- "chacras" et "estancias" -- sont de grande et de très grande dimension (plusieurs milliers d'hectares dans le cas des "estancias"). Dans la Pampa humide, compte tenu des conditions climatiques, une double culture annuelle est possible (blé/soja ou soja/soja). Le recours fréquent aux entrepreneurs de travaux agricoles (appelés "contratistas") permet d'abaisser les coûts de production (cf. Medina (L.) et Hardy (S.) (2005) : « Les systèmes agro-pastoraux des Pampas sud-américaines » in « L'Amérique latine », Nantes, Editions du Temps, collection « Questions de Géographie » 285 p. cf. pp. 78-92).

Plus récemment, l'adoption du dernier paquet technologique (semis direct/ semences OGM/ herbicide total à base de glyphosates) a transformé les itinéraires de production. L'érosion éolienne des sols a été réduite ainsi que les dépenses de carburant. En outre, la dévaluation monétaire du début de 2002 a été favorable au développement des exportations argentines de grains. Aujourd'hui les grandes firmes transnationales du grain (Cargill, Bunge, Louis Dreyfus ...) pilotent de plus en plus, à partir de l'aval, la production argentine de grains : elles ont très largement rénové les infrastructures de collecte et de stockage des grains dans les principaux ports situés le long du Parana. Elles ont également multiplié leurs capacités de transformation de graines oléagineuses, en particulier de soja, faisant de l'Argentine le premier exportateur mondial d'huiles végétales brutes et de farine de soja. Dans les campagnes, l'utilisation de silos mobiles, qui se présentent sous la forme de grands boudins en plastique, permet d'apporter une solution à un problème récurrent de l'agriculture argentine : celui de la faiblesse des infrastructures de stockage.

Hervé Théry rappelle que le Brésil est le pays du monde qui dispose des plus importantes réserves de terres agricoles de la planète : au Brésil, seulement 5% du territoire national se trouvent occupés par des terres labourables. Les conditions climatiques, aussi bien au sud que plus au nord, se prêtent bien à la production de grains. Le Brésil a su par ailleurs mettre en place, en amont (matériel agricole) et en aval (réseaux de silos et usines de trituration) de la production agricole, un puissant complexe agro-industriel, flexible et capable de réactions rapides vis à vis des fluctuations de la conjoncture. La production d'éthanol (à partir de la canne à sucre) a connu récemment un très grand essor. Les infrastructures de transport posent toutefois problème comme en témoignent les temps d'attente dans les ports et de très longues files de camions sur les routes et autoroutes ( cf. Hervé Théry , "Le Brésil", A.Colin, 5éme ed. et "Le Brésil, changement de cap?", La Documentation Photographique, 2006). La progression de la culture du soja en direction de l'Amazonie allonge de plus en plus les distances par rapport aux ports d'exportation: les coûts de transport sont pour le secteur des Campos Cerrados de même ordre de grandeur que les coûts de production. D'où l'intérêt de l'implantation, plus au nord (par le groupe brésilien Amaggi et la grande firme transnationale étatsunienne Cargill), de silos ultramodernes et de ports d'embarquement des grains sur des navires de haute mer remontant l'Amazone : encore faudra-t-il asphalter les routes qui y mènent.Une production de soja non OGM y trouverait ainsi un exutoire commode. Mais jusqu'où peut-on défricher la forêt amazonienne? Autre problème : un des principaux acheteur de soja brésilien : la Chine, souhaite acheter des graines de soja (et les triturer elle-même) plutôt que des tourteaux et farines de soja (ce qui serait plus favorable pour le Brésil qui exporterait alors de la valeur ajoutée).

Le rôle de Jean-Louis Chaléard est de nous rappeller qu'à côté des grandes entreprises de l'agro-business existent en Amérique latine de nombreux "campesinos", c'est à dire de nombreux petits producteurs cultivant le plus souvent moins de 10 hectares et même moins de 5 hectares. Ces petits producteurs sont même de plus en plus nombreux. Les origines de ce petit paysannat sont parfois anciennes, parfois plus récentes (réformes agraires). Ils jouent souvent un rôle important dans les défrichements le long des fronts pionniers agricoles (cf. au Mexique et surtout au Brésil) avant que les grandes exploitations s'emparent de ces nouvelles terres. Au Pérou, ils conservent encore leurs terres défrichées.Ces petites exploitations accordent une large place aux cultures vivrières, mais elles peuvent également faire dans certains cas une place notable à des cultures commerciales sur des créneaux ciblés nécessitant beaucoup de travail manuel (exemples du café, des mangues, des brocolis (en Equateur), du quinoa ...). La culture des mangues est souvent associée à celle du maïs, celui-ci pouvant être en partie commercialisé sur les marchés urbains locaux. L'approvisionnement de ces marchés constitue un débouché toujours plus important. La spécialisation dans des formes d'agriculture biologique apparaît pour les petits paysans plus aisée que sur les grandes exploitations. En fait les "campesinos" se retrouvent selon les lieux dans des situations très diverses. Les principaux handicaps auxquels ils se trouvent confrontés sont leurs difficultés d'accès au crédit et la concurrence des productions subventionnées des pays du Nord ainsi que celle des grandes exploitations de leurs propres pays.

Afin d'aborder la question -- très contreversée -- des OGM, la parole est donnée à Alexandre De Kochko, biologiste, qui fournit de très utiles mises au point sur une question pour laquelle les informations demeurent trop souvent partielles et partiales. Il rappelle ce qu'est un OGM, en disant que les échanges de gènes entre plantes peuvent survenir de façon tout à fait naturelle, sans intervention humaine. Les barrières que nos classifications ont établies entre les espèces (afin de les définir) ne sont pas des barrières complètement imperméables... Dans le cas de la production agricole il s'agit en règle générale de transférer un gène d'intérêt, permettant par exemple de lutter de façon sélective contre les attaques de certains insectes ravageurs, à une plante qui est agronomiquement intéressante (cf. les maïs Bt), ou de lui conférer une tolérance par rapport à un herbicide total, ce qui va faciliter la lutte contre les adventices (les "mauvaise herbes") et autoriser éventuellement le semis direct, sans labour. Un très large éventail de produits peuvent être obtenus aujourd'hui grâce au génie génétique.

La discussion a porté principalement sur les OGM, plantes qui soulèvent, de façon légitime, de nombreuses questions : celles de la brevetabilité du vivant, de la dépendance des agriculteurs vis à vis des grandes firmes semencières mondiales, des risques pour la santé, des risques pour l'environnement (risques de "contamination" d'autres plantes, cultivées ou non, par des plantes OGM) ...

Faute de temps, seulement certains aspects ont pu être abordés. Afin d'apporter des informations aussi objectives que possible, il a été nécessaire de procéder au cas par cas. En 2005, 90 millions d'hectares ont été consacrés à des cultures OGM dans le monde, contre 1,5 millions d'hectares seulement en 1996, première année de leur culture dans les champs des agriculteurs (cf. Jean-Paul Charvet : " L'agriculture dans la mondialisation", chapitre 3, in "La mondialisation" (Laurent Carroué dir., CNED/SEDES, 2006). Environ 94% de ces cultures OGM se trouvent localisées dans les deux Amériques, du Nord et du Sud (cf. carte), ce qui leur confère des avantages supplémentaires dans la compétition internationale. La technique du semis direct permet de travailler plus vite (en limitant les passages de machines), ce qui réduit les dépenses de carburant, mais aussi pousse à un accroissement toujours plus marqué de la taille des exploitations. Elle permet aussi de limiter dans des proportions importantes les risques d'érosion des sols ainsi que les émissions dans l'atmosphère de CO2 (gaz responsable de l'effet de serre additionnel lié aux activités humaines) en raison de l'absence de labours. La dépendance vis à vis des firmes semencières mondiales peut constituer une véritable source d'inquiétude, mais ce sont déjà les mêmes qui sont les seules à pouvoir fournir, chaque année, aux agriculteurs les semences hybrides qui sont devenues incontournables pour une céréale comme le maïs. Le recul n'est peut-être pas encore suffisant pour juger des éventuelles incidences des OGM sur la santé humaine et sur celle des animaux. Disons que jusqu'ici rien n'a été relevé alors que la plus grande partie des élevages industriels et semi-industriels de la planète -- élevages qui produisent plus de 20 milliards de poulets par an -- consomment désormais du soja OGM en quantité appréciable : la quasi totalité du soja qui transite par le marché mondial provient en effet des Amériques (des Etats-Unis, du Brésil et d'Argentine), donc de pays qui ont largement et très largement recours aux OGM (cf. plus haut). L'Union européenne importe chaque année pour sa part plus de 35 millions de tonnes de graines et de tourteaux de soja..

Cartes et illustrations accompagnant la conférence

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