L'Amazonie brésilienne : monde rural et dynamique des fronts pionniers

Xavier Arnauld de Sartre

Chargé de recherches, CNRS (UMR 5603)

Résumé Article complet

Les fronts pionniers constituent un phénomène majeur des dynamiques d'occupation de l'espace en Amérique latine : après avoir, depuis au moins le début du xixe siècle, été la forme privilégiée de l'expansion territoriale des nouvelles sociétés nationales, ils sont en passe de permettre l'achèvement de l'occupation des pays latino-américains (que ce soit en Amérique du Sud ou en Amérique Centrale) par l'occupation des dernières terres vierges de tout homme moderne, les forêts tropicales. L'unification pan amazonienne, en cours, en est la meilleure expression. En ceci, « une région pionnière peut [tout à fait] être définie », comme le disait Pierre Monbeig, «  comme l'un des secteurs [encore peu habité de la planète] en cours d'incorporation à l'œkoumène » (Monbeig, 1966, p. 974).

Mais précisons d'emblée de quel œkoumène il s'agit : de celui de la société moderne, c'est-à-dire capitaliste et organisée autour de l'entité historique qu'est l'État nation. Le front pionnier permet à un État d'occuper de manière continue son territoire national en le peuplant de « nationaux », étant entendu par là que l'occupation précédente n'était pas nationale. Car le front pionnier ne se construit pas sur un grand vide : il correspond à l'occupation de terres auparavant occupées par des sociétés non modernes, qui se trouvent de ce fait chassées de leurs terres d'origine. Il s'agit moins, pour reprendre le vocabulaire de la biologie, d'une occupation que d'une invasion. D'où le fait que certains auteurs n'étudient, dans les fronts pionniers, que ce processus de destruction de l'autre, du non moderne - processus qui en dit long sur les fonctionnements de nos sociétés. « C'est dans la frontière que peut le mieux s'observer la manière dont des sociétés se forment, se désorganisent et se reproduisent. Loin d'être le territoire du neuf et de l'innovation, la frontière se révèle être le lieu de la renaissance et du maquillage des archaïsmes les plus déshumanisants. […] Ce qui apparaît comme neuf sur la frontière n'est, en vérité, que l'expression d'une combinaison complexe de temps historiques qui recréent des formes archaïques de domination » (Martins, 1997, p. 16).

Ce caractère très conflictuel des fronts pionniers est essentiel pour en comprendre les dynamiques. Mais, comme le rappelle José de Souza Martins, le conflit n'est pas seulement un conflit entre modernes et non modernes, mais entre différentes populations qui renvoient à différents types (et non différents degrés) de modernité - ce que J.S. Martins qualifie de combinaison complexe de temps historiques. Ainsi les Amérindiens ne sont-ils pas les seules victimes de la violence pionnière : il y a, au sein de la société colonisatrice, des conflits sociaux très meurtriers qui impliquent différentes franges de ladite société. Hervé Théry a proposé une visualisation des dynamiques pionnières par le nombre de morts dans les conflits fonciers (Théry, 1996), proposant même de modéliser les futurs conflits en fonction de l'avancée du front (Théry, 2005).

Les « agriculteurs familiaux », entité sociale complexe et diversifiée que nous qualifierons à partir de cette expression faussement simplificatrice, comptent à la fois parmi les acteurs principaux de la colonisation et parmi ses principales victimes. Ce sont eux qui les premiers arrivent sur le front, et prennent possession des terres dont ont été dépossédés les Amérindiens ; mais ce sont eux aussi qui, quelques années plus tard, sont remplacés (parfois par la violence, parfois, plus souvent, par le rachat de leur terre) par des grands propriétaires à la recherche de terres pour y pratiquer agriculture ou élevage extensifs. En ceci, les agriculteurs familiaux représentent très bien les contradictions des fronts pionniers : ils sont à la fois les outils et les victimes de la modernité, en même temps qu'ils représentent une forme de modernité alternative, a priori non totalement capitaliste ni totalement nationale.

Cette dimension sociale de l'expansion territoriale a pris, dernièrement, une tournure environnementale avec la prise de conscience des effets négatifs sur l'environnement mondial de la colonisation pionnière. Les fronts pionniers, c'est devenu une évidence de le dire, sont les lieux de la déforestation. Cela a contribué grandement à la redistribution des cartes aux mains des différents acteurs dans les fronts pionniers, en même temps que la dimension écologique a changé la manière classique de politiser les débats sur les fronts pionniers. Les Amérindiens sont ainsi devenus un excellent rempart contre le déboisement, alors que la modernité alternative des agriculteurs familiaux peut être porteuse d'une forme de développement socialement plus juste et environnementalement moins destructrice, soit d'une forme de développement plus durable.

D'où l'intérêt d'étudier, comme nous nous proposons de le faire ici, les dynamiques de l'agriculture familiale. En tant qu'atout fondamental du développement durable, qu'est-ce que ses dynamiques actuelles en Amazonie brésilienne nous enseignent-elles sur les possibilités d'implantation d'un tel développement ? Et surtout, en tant qu'outils et victimes de l'avancée pionnière, qu'est-ce que les dynamiques que les agriculteurs familiaux mettent en place (ou subissent) enseignent-elles sur un des derniers fronts pionniers de la planète ? Ce questionnement, nous l'appliquerons dans le cas particulier du Brésil, qui est à la fois le plus grand pays amazonien et un pays où s'exprime particulièrement bien la volonté de faire des agriculteurs familiaux le locus du développement durable et d'une colonisation alternative.

Les contradictions de l'agriculture familiale : entre mobilité et sédentarité

Ce n'est que depuis le début des années 1990 pour les Organisations non gouvernementales, fin des années 1990 pour les institutions officielles, que l'agriculture familiale est proposée comme moyen de mettre en place un développement durable. Certes, cela s'explique par l'histoire même de la notion de durabilité, qui date elle-même de la fin des années 1980. Mais jusque-là, l'agriculture familiale n'avait pas été proposée pour permettre un développement socialement juste, environnementalement protecteur, ni même économiquement productif. Certes, le projet de colonisation de l'Amazonie des années 1970 s'appuyait en grande partie sur l'agriculture familiale, mais celle-ci, aux dires des opposants à ce projet pharaoniques ou des défenseurs de cette catégorie de population, était surtout pensée comme « une armée de défricheurs » (Velho, 1972) destinée à permettre la première occupation des terres vierges, précédent une agriculture plus capitalisée, soit sous la forme de grands propriétaires, soit d'agriculteurs familiaux venus du Sud du Brésil.

Car l'agriculture familiale est surtout caractérisée par sa grande mobilité. Si ce fait est fondé, les interprétations de cette mobilité varient entre deux pôles qui, politiquement marqués, ont des conséquences très nettes sur le rôle qui lui est attribué dans le processus de colonisation.

La première interprétation de la mobilité de l'agriculture familiale tend à en faire un phénomène atavique qui empêcherait de « compter » sur cette population pour réaliser une colonisation définitive. L'agriculture familiale, qui migrerait du fait de son incapacité à réaliser une agriculture rentable sur une même terre ou par « habitude », ne saurait de ce fait faire l'objet de politiques spécifiques. Le modèle de comportement de l'agriculture familiale qui sous-tend ce type de théorie voit dans les agriculteurs familiaux des populations marginales, à la recherche d'opportunités à court terme qui sont, d'un point de vue plus global, irrationnelles : ils migreraient en fonction des opportunités que leur offre l'environnement local ou national, la présence de terres libres pouvant être considérée comme une bonne opportunité, de même que l'ouverture d'une mine, d'un grand chantier, etc.

À l'opposé, une autre interprétation des mobilités de l'agriculture familiale fait des mobilités de cette catégorie de population la conséquence de rapports sociaux de classes qui lui sont défavorables. « Une des dimensions les plus importantes de la lutte des paysans brésiliens est centrée sur l'effort de constituer un patrimoine familial, un lieu de vie et de travail, capable de garder la mémoire et la famille et de la reproduire pour les générations postérieures. Paradoxalement, la poursuite de cet objectif suppose, très fréquemment, l'extrême mobilité de l'agriculture qui se soumet à de longs, constants et successifs déplacements » (Wanderley, 1998, p. 43). Selon ce type de théorie, l'agriculture paysanne brésilienne ne saurait se stabiliser parce qu'elle est victime « de processus sociaux plus globaux, de la propre histoire de l'agriculture brésilienne, en particulier de l'époque coloniale, et qui s'est perpétué comme un héritage suite à l'indépendance nationale. [Ces processus sont caractérisés par] la domination économique, sociale et politique de la grande propriété ; la marque de l'esclavage et l'existence d'une énorme frontière de terres libres ou passibles d'être occupées » (Ibid, p. 43). Victimes des pressions de la grande propriété, les paysans brésiliens n'auraient d'autre possibilités que d'aller vers ces terres libres… avant d'en laisser la place.

Donner une place à l'agriculture familiale dans les politiques supposait, bien évidemment, de reconnaître que la mobilité des agriculteurs familiaux avait une logique, fut-elle une logique de classe. Mais tous les auteurs n'ont pas, loin s'en faut, admis que cette logique exemptait les agriculteurs familiaux de responsabilités dans leurs avancées spatiales. La synthèse la plus répandue actuellement entre ces deux types de théorie présuppose une rationalité économiquement fondée aux comportements des agriculteurs familiaux, rationalité empêchée par une relative incapacité à produire de manière adaptée aux exigences du marché.

Selon cette théorie, les agriculteurs familiaux ne peuvent exploiter des terres dont la valeur sur le marché foncier est basse tant que la valeur de la production sur deux à trois années reste supérieure au bénéfice attendu de la vente d'un lot. Mais lorsque le lot agricole prend de la valeur, comme c'est le cas au bout d'un nombre d'années variable selon les conditions objectives du lot, la vente d'un lot devient plus intéressante que ce qu'il produit… L'agriculteur, mû alors par un calcul économiquement rationnel, se mettrait en mouvement. De même, la conjoncture économique locale ou nationale est importante, car si elle peut fournir à l'agriculteur une source de revenu non agricole plus intéressante que la production sur le lot (telle par exemple que l'emploi sur un garimpo).

Cette théorie, comme la précédente, permet de penser l'action auprès des agriculteurs familiaux sans la fonder sur un angélisme qui, tout agent de développement en conviendra, est inapproprié à la situation de l'agriculture familiale amazonienne. Mais elle tend à faire de la migration un phénomène fortement influencé par le contexte local ou national et indépendant, finalement, des processus de reproduction des familles. C'est pour nous insérer dans un tel débat que nous avons mené, en 2004, une recherche sur les migrations menées par 350 agriculteurs familiaux présents dans trois microrégions d'Amazonie orientale, et situés dans des zones récemment colonisées (depuis le début des années 1990). Dans ce questionnaire de démographie de type « biographie rétrospective » (voir Courgeau et Lelièvre, 1996), nous interrogions les agriculteurs familiaux sur l'ensemble de leurs migrations au cours de leur vie. Nous avons ainsi pu représenter les grandes périodes et les grands âges auxquels les migrations sont décidées. Les graphiques 1 et 2 représentent les principaux résultats en termes de nombre de migrations et de nombre de kilomètres parcourus à chaque migration de manière séparée pour trois cohortes2.

Graphique 1

Graphique 2

Les deux graphiques représentent les résultats par date (graphique 1) ou par âge (graphique 2). L'objectif d'une telle représentation est de déterminer si les individus migrent surtout à certaines dates, indépendamment de leur âge - auquel cas on peut supposer que la migration apparaît surtout décidée en fonction des opportunités crées par l'environnement - ou si les migrations interviennent surtout à certains moments de l'histoire individuelle - auquel cas la migration est surtout dépendante du cycle de vie des familles.

Si le graphique 1 montre que le nombre de migration augmente relativement régulièrement au cours du temps, avec certains pics, il précise le phénomène avec le nombre de kilomètres parcourus, montrant qu'il y a certaines périodes où un plus grand nombre de migration (en particulier de migrations longue distance) intervient (en particulier le début des années 1950, les années 1970 et le début des années 1980) et d'autres où, au contraire, on observe une diminution des migrations longue distance (fin des années 1980). Si les grandes dates de l'histoire du Brésil apparaissent relativement discriminantes, les formes des courbes des cohortes 1 et 2 sont relativement comparables indépendamment de la période histoire, renvoyant plus sûrement à un effet de l'âge sur la migration. C'est ce que le graphique 2 confirme, en montrant que les migrations longue distance interviennent tôt dans l'histoire de vie des individus. On peut aller plus loin, en montrant que les agriculteurs de la cohorte 1 ont connu trois pics migratoires, à moins de 10 ans, autour de 20-30 ans et autour de 55 ans ; alors que ceux de la cohorte 2 ont connu une migration à moins de 10 ans et autour de 20-30 ans. La nouvelle génération, elle, a surtout connu un épisode migratoire dans son jeune âge. Tout se passe comme si les migrations longue distance avaient lieu, quelles que soient les générations, à des intervalles d'une vingtaine d'années.

La relative régularité de ces épisodes migratoires entre les générations montre que la migration longue distance intervient à certains moments du cycle de vie - que donc la recherche d'opportunité ne se fait pas de la même manière selon l'âge de l'individu. On pourrait aller plus loin en disant que si les migrations interviennent tous les 20 ans, cela pourrait s'expliquer par le fait qu'elles sont décidées selon un calendrier cyclique.

C'est une telle hypothèse que nous avions déjà formulée suite à l'analyse de données qualitatives recueillies dans des histoires de vie de paysans amazoniens (Arnauld de Sartre, 2006). Nous avions alors repris comme principe explicatif d'un certain nombre de migrations une figure proposée par Christophe Albaladejo (2003) pour représenter les cycles migratoires de paysans de front pionnier. C'est ce schéma que nous reprenons dans la figure 1.

Figure 1. Cycle de vie des paysans de front pionnier (d'après Albaladejo, 2001)



Ce schéma représente le cycle de vie d'une famille paysanne. Dans les familles paysannes, chaque « transfert de biens et services » correspond à une dotation des enfants, en particulier la phase d'installation de ces derniers. Installer ses enfants revenant souvent à les doter en terres, une migration vers des zones où la terre est abondante peut être, dans le contexte foncier des fronts pionniers déjà anciens, où la terre a acquis une valeur importante, le moyen de doter ses enfants. D'où des migrations qui interviendraient, quelle que soit la génération considérée, à certain moment du cycle de vie : quand égo reçoit de son propre père une terre pour s'autonomiser, et quand les enfants d'égo devenus adultes s'autonomisent à leur tour en recevant une terre d'égo.

Bien évidemment, il serait absurde de considérer que la migration n'intervient qu'à ces moments-là. Les deux graphiques analysés montrent que les individus connaissent des migrations à tout moment dans leur vie - que seules les migrations longue distance interviennent à des moments particuliers. Ce caractère assez imprévisible du surgissement d'une migration courte distance peut s'expliquer par une multitude de facteurs, parmi lesquels évidemment les facteurs évoqués ci-dessus (violence rurale, spéculation foncière mais aussi parfois imprévisibilité des comportements) jouent un rôle. En fait, ces multiples facteurs ne sont pas exclusifs l'un de l'autre si l'on considère qu'ils renvoient à des types d'agriculteurs familiaux foncièrement différents. Ainsi peut-on expliquer les fortes migrations de la cohorte 2 dans les années 1980 : elles renvoient à l'ouverture de la mine d'or d'Eldorado du Carajás, qui a attiré nombre de chercheurs d'or qui, quand la mine a fermé, se sont installés comme agriculteurs - et sont considérés aujourd'hui comme des agriculteurs familiaux.

Comme nous l'avons évoqué ci-dessus, la construction de la catégorie agriculteurs familiaux est une construction ad-hoc, récente, regroupant dans une même expression une multitude d'acteurs. Cette diversité de l'agriculture familiale regroupe des individus aux passés et aux pratiques profondément différentes - individus parmi lesquels on compte les paysans que nous venons d'évoquer, mais aussi d'autres agriculteurs aux comportements différents.

La question qui se pose est alors celle du sens d'une stabilisation de l'agriculture familiale. Si les agriculteurs familiaux ne migrent pas uniquement par la faute de politiques qui leur sont défavorables ou par manque de compétence technique dans un marché foncier tendu, mais aussi pour permettre de capitaliser leurs enfants et donc réaliser la continuité familiale, stabiliser les agriculteurs familiaux ne revient-il pas à les obliger à changer de mode de vie de manière radicale - c'est-à-dire à leur faire violence ? C'est à une telle question que nous avons cherché à répondre dans l'étude du cas d'un ancien front pionnier (30 ans), en grande partie peuplé d'agriculteurs familiaux, pour comprendre les conditions dans lesquelles une stabilisation pouvait être réussie.

La ruralisation de l'agriculture familiale sur un front pionnier amazonien

Le front pionnier de la Transamazonienne, situé en Amazonie orientale et organisé autour de la ville d'Altamira, est un front pionnier mis en place dans les années 1970 autour de la route transamazonienne. En dépit d'une relative crise au début des années 1990, qui a pu faire craindre l'échec du modèle de colonisation initial (Hamelin, 1992), l'agriculture familiale semble relativement bien stabilisée dans cette région.

C'est à cette conclusion que nous sommes parvenu après avoir réalisé des entretiens auprès d'une quarantaine de familles présentes sur le front pionnier et d'environ autant de jeunes agriculteurs. L'objectif de ces enquêtes, menées dans le cadre d'une thèse de doctorat, était de comprendre par l'étude du changement de génération d'une part les logiques migratoires de l'agriculture familiale, d'autre part les éventuelles modifications de logiques que l'on pourrait percevoir avec la nouvelle génération. Outre le fait que le changement de génération correspond au moment où se décide une migration, ce moment, en particulier dans le cadre de sociétés dont le fonctionnement économique est très lié au fonctionnement social, est un moment privilégié pour saisir les logiques des familles : c'est en effet un moment où les logiques familiales sont remises en question, ne serait-ce que parce qu'elles sont suspendues à la volonté d'un jeune, et où donc elles sont plus visibles que lorsqu'elles sont enchâssées dans les fonctionnements quotidiens. C'est aussi un moment où ces logiques peuvent être remises en cause par une grande partie des jeunes, laissant prévoir un type de stabilisation différent des fronts pionniers.

Notre enquête sur les logiques de reproduction des familles a fait apparaître au moins trois types de logiques (voir aussi Arnauld de Sartre, 2006) :

1. Des logiques de type paysan, c'est-à-dire organisées autour du couple famille-terre, où la présence des enfants à proximité de leurs parents était une condition essentielle de reproduction de l'agriculture familiale. Dans ce cas, la migration intervient souvent au moment où les jeunes générations ont l'âge de s'installer comme agriculteurs : ces familles sont en effet composées de nombreux enfants (entre 6 et 10 enfants par famille), ce qui fait qu'il est quasiment impossible, pour les parents, de doter tous les enfants en terres. La solution consiste alors à migrer dans un front pionnier encore largement doté en terres libres, où les parents pourront installer leurs enfants.

2. Des familles qui sont dans une logique de sortie de la condition paysanne : si les logiques précédentes ont pu caractériser les migrations de ces familles de par le passé, ce n'est plus le cas actuellement. Ces familles voient alors dans la scolarisation de leurs enfants un moyen de les voir s'extraire de la condition paysanne. Si les stratégies éducatives des familles ne sont pas toujours couronnées de succès - nombre d'enfants ne réussissant pas dans leurs études, le résultat est souvent que les enfants quittent l'agriculture, n'acceptant pas, après avoir passé un temps en ville, de revenir sur les exploitations agricoles. Dans ce cas, les migrations sont surtout des migrations entre ville et campagne, le plus souvent dans le sens d'un exode rural - mais n'excluant pas des mouvements pendulaires.

3. Des familles qui sont elles dans des logiques beaucoup plus difficiles à saisir dans la mesure où la terre n'est pas le mode de vie privilégié par ces familles, ni au cours de l'histoire des familles, ni dans la période récente. De fait, l'accès à la terre apparaît plus comme une stratégie ponctuelle - profiter d'une politique favorable ou attendre qu'une autre opportunité plus intéressante ne se présente - expliquant les nombreuses migrations que ces familles ont pu réaliser au cours de leur histoire. Elles changent souvent de terres, quittent un temps l'agriculture pour y revenir, passe par les mines d'or ou des chantiers de construction, etc.

Nous n'avons pas réussi, pour l'instant, à chiffrer la part respective de chacun des types : cela demanderait de pouvoir enquêter dans de nombreuses situations. Mais leur connaissance permet de revenir sur l'idée de modèles de comportement homogènes, pour montrer que les agriculteurs réagissent différemment selon les situations.

La coexistence de ces types explique, par exemple, que de nombreuses familles d'agriculteurs soient installées à la fois à la ville et à la campagne (Granchamp Florentino, 2001), sans que cela ne corresponde forcément à de l'exode rural consécutif à un échec sur la terre. Des familles peuvent choisir d'habiter simultanément la ville et la campagne pour permettre aux enfants d'étudier (ce qui explique le faible nombre de jeunes enfants présents dans les localités de front pionnier), de même que d'autres peuvent avoir deux résidences pour mieux réagir aux différentes opportunités d'emplois.

Mais ce sont surtout les changements apportés par les jeunes agriculteurs qui expliquent ces situations contrastées. En effet, nous avons constaté que les jeunes agriculteurs étaient porteurs de transformations assez profondes dans les modes de vie paysan. Ceux-ci, en effet, ont des profils sociologiques assez considérablement différents de ceux des générations précédentes. Le graphique suivant reprend, à titre d'exemple, les comportements des jeunes agriculteurs face à la fécondité. Il montre que les jeunes ont à avoir des comportements féconds différents : leur vie féconde dure moins longtemps, mais commence plus tôt, que celle des générations précédentes.

Graphique 3



Ce changement se retrouve y compris dans les manières de pratiquer l'agriculture de ces jeunes agriculteurs. Notre enquête, qui a porté sur un échantillon de 212 agriculteurs mariés et âgés de moins de 35 ans, a montré qu'environ 60 % de ces fils d'agriculteurs vivaient dans le monde rural, contre 40 % localisés en ville. Or ces ruraux conçoivent et pratiquent l'agriculture de manière différente de leurs parents.

Les fils de paysan sont en particulier ceux qui provoquent les changements les plus profonds. Leurs parents sont le plus souvent rattachables à l'idéaltype paysan ; la confusion famille / exploitation agricole caractéristique des paysans explique que, dans leurs récits biographiques, l'agriculture et la vie de la famille sont étroitement liées. Ainsi, les choix quant à la gestion de l'exploitation sont justifiés en fonction d'objectifs familiaux (tels que la subsistance de la famille, l'installation des enfants) et des relations de travail entre les différents membres de la famille (en particulier lorsqu'il s'agit de relations avec des frères ou des fils âgés) : l'agriculture n'est pas, dans les discours, individualisée comme une activité autonome de la famille. Dès lors, on peut dire que l'agriculture renvoie à une logique familiale, proche de la logique sociale traditionnelle (Weber, 1921) en ceci que le lien entre famille et agriculture n'est pas questionné mais apparaît « naturel ».

Le changement dans les stratégies de reproduction familiale, qui révèle que l'agriculture pratiquée en famille n'est plus le seul objectif de ces jeunes, modifie considérablement ces conceptions. De même, le développement de la pluriactivité (seuls 5 de ces 34 jeunes ont toujours été qu'agriculteurs, 18 d'entre eux étant aujourd'hui encore des pluriactifs) induit un discours différent sur l'agriculture. On observe chez de nombreux jeunes agriculteurs une autonomisation de l'agriculture par rapport à la famille, donnant un nouveau sens à l'agriculture.

L'autonomisation de l'agriculture dans les discours ne se constate pas auprès de tous les jeunes : sur les 34 jeunes agriculteurs avec lesquels nous avons mené des entretiens, 10 continuent, lorsqu'ils parlent d'agriculture, de parler des relations de travail avec leurs parents ou avec leurs enfants. Mais seuls 4 de ces jeunes ne questionnent pas plus que leurs parents le couple famille agriculture, et fonctionnent selon des logiques familiales traditionnelles. Les autres, qui ont très souvent mené une pluriactivité pour acquérir leur indépendance, ne parlent des relations avec leurs parents que pour s'en plaindre : c'est cette relation qu'ils ont cherché à éviter. On peut parler dans ce cas là de logique anti-traditionnelle.

Les 24 autres jeunes de notre échantillon distinguent tous l'agriculture comme une activité autonome de la famille. Cela peut être identifié dans les discours lorsque les jeunes comparent l'agriculture à d'autres activités, émettent des jugements de valeur sur l'agriculture, ou lorsqu'ils lui donnent une finalité particulière. Cette finalité peut être économique (ou instrumentale selon les termes de Max Weber) : l'agriculture n'a d'autre fin que de produire des revenus importants devant permettre une meilleure capitalisation de l'exploitation. Mais il peut y avoir des jeunes qui, s'ils ne lient pas agriculture et famille, la considèrent soit comme un moyen de se stabiliser dans un monde rural valorisé (et donc de ne pas migrer vers la ville ou vers un autre front pionnier), soit comme une activité leur permettant de vivre, mais leur conférant une identité négative. On peut dire que ces discours sur l'agriculture sont structurés en fonction de logiques axiologiques. Enfin, d'autres jeunes font de l'agriculture un moyen de vivre proche de leur épouse et de leurs enfants, qu'ils disent aimer : ceux-là sont mus par une logique émotionnelle. Tous ces jeunes qui séparent l'agriculture de la famille ont été ou sont des pluriactifs ; mais ceux qui renvoient à des logiques instrumentales pratiquent une pluriactivité investissement, alors que les jeunes qui fonctionnent selon des logiques axiologiques renvoient à une pluriactivité cloisonnée.

Les quatre logiques identifiées dans les discours des jeunes agriculteurs ne sont pas exclusives les unes des autres : elles peuvent se retrouver imbriquées dans les différents discours. Certaines imbrications, ou la dominance d'une logique par rapport aux autres, permettent de construire des typologies des discours. C'est le sens du tableau suivant.

Tableau 1. Typologie des logiques sociales des discours des jeunes agriculteurs de notre échantillon



Ce tableau illustre les changements dans la manière de percevoir l'agriculture d'un échantillon de jeunes agriculteurs du front pionnier. Il montre que les fondements du paysannat amazonien sont en cours de transformation assez profonde, remettant en cause les modes de reproduction traditionnels. Certes, il est encore trop tôt pour voir si ces transformations se traduisent par une stabilisation de l'agriculture familiale, mais ils permettent au moins de montrer que la migration n'est plus, pour les jeunes de type B à E une nécessité pour installer les enfants dans la mesure où (1.) le nombre d'enfants est beaucoup moins élevé, (2.) la vie dans un monde rural de qualité est pour certains jeunes privilégiée et (3.) d'autres sources de revenus sont recherchées par ces jeunes agriculteurs. Ces dynamiques peuvent permettre de penser que la microrégion étudiée, celle d'Altamira, pourrait bien être en passe de devenir une des (rares) régions rurales principalement peuplée d'agriculteurs familiaux du Brésil.

La territorialisation de l'agriculture familiale : l'enjeu majeur d'une colonisation alternative

Si la région d'Altamira est en passe de devenir une des principales régions d'agriculture familiale du Brésil, la conjonction de plusieurs éléments favorables expliquent ce phénomène :

  • Il est d'abord important de prendre compte des dynamiques globales qui s'appliquent sur cette région. Elle est relativement à l'écart des principales dynamiques susceptibles de faire augmenter la pression foncière. La route transamazonienne, non goudronnée, constitue un obstacle majeur aux déplacements intrarégionaux - et donc une limitation pour les agriculteurs familiaux - et interrégionaux, contribuant à maintenir la pression foncière à un niveau raisonnable.

  • Ensuite, cette région a été le lieu d'émergence d'un syndicalisme agricole particulièrement actif, structuré d'abord autour de la Fondation Vivre Produire Préserver (FVPP), qui regroupe l'ensemble des représentants de la société civile de la région. Cette fondation, des rangs de laquelle sont issus un député fédéral, un député étatique, plusieurs maires, vice-maires (dont l'ancien vice-maire de Belém) et des responsables de syndicats (dont l'ancien président de la Centrale unique des travailleurs, CUT, l'équivalent brésilien de la CGT). La FVPP, en plus de constituer une force politique, a un potentiel de développement non négligeable : elle agit comme une Organisation non gouvernementale, ou une prestataire de service chargée d'exécuter certaines politiques fédérales et particulièrement capable de capter des ressources fédérales.

  • Enfin, les politiques publiques favorables aux agriculteurs familiaux menées au Brésil en général et dans cette région d'Amazonie en particulier constituent un facteur de stabilisation relative des paysans. Les crédits accordés aux agriculteurs, dont le remboursement est souvent aléatoire, constituent une amélioration des conditions de vie dans le monde rural. De même, les progrès de scolarisation et de santé publique permettent de voir baisser la nécessité d'un exode définitif.

C'est la conjonction de ces différents facteurs (internes aux familles, mais aussi politiques) qui assure la relative prospérité de la région. Il reste à comprendre comment cette dernière évoluera face aux pressions qui ne vont pas manquer de s'appliquer dessus, à commencer par l'arrivée d'un grand barrage hydroélectrique (le barrage de Belo Monte) qui, de par les pressions foncières va forcément induire, va fortement modifier le contexte local (Arnauld de Sartre, 2004).

L'État fédéral est conscient de ces limites, et modifie la manière d'implanter ses politiques. Ainsi un grand projet tel que celui du barrage de Belo Monte est-il sensé être accompagné de politiques compensatoires destinées à limiter les impacts négatifs du projet. C'est le type de politique qui a été appliqué dans le cas du goudronnage de la route Cuiabá Santarém, elle aussi potentiellement pourvoyeuse de pressions foncières considérables. La mise en place d'une mosaïque d'unités de conservation de différents statuts a pour but de canaliser la progression pionnière, alors que plusieurs projets de développement en faveur de l'agriculture familiale doivent aider à ces populations à résister dans le nouveau contexte régional en émergence.

Ces politiques dessinent une nouvelle tendance pour la colonisation amazonienne : s'il apparaît évident que la colonisation de la forêt amazonienne n'est pas en train de se tarir, voire même qu'elle connaît actuellement un nouvel élan (De Mello et Théry, 2002), les conditions dans lesquelles elle se fait sont profondément différentes de ce qu'elles étaient hier. L'État, par les arbitrages qu'il fait entre différents intérêts politiques et économiques, réalise une colonisation alternative de l'Amazonie dans laquelle la mise en place d'unités de conservation d'un côté, l'appui à l'agriculture familiale de l'autre, jouent un rôle moteur.

Il reste que cette politique doit relever deux défis : d'une part celui de la durée (ce n'est pas la première fois que l'agriculture familiale est aidée dans le cadre d'un projet de colonisation de l'Amazonie - une tentative, de courte durée, a déjà été menée dans les années 1970) ; d'autre part, et c'est lié au point précédent, celui de pouvoir s'imposer comme un mode alternatif capable de contrer plusieurs décennies, voire plusieurs centaines d'années, d'exploitation prédatrice du milieu naturel sud-américain.

Bibliographie

Albaladejo, Christophe. 2003, « Cycle de vie des familles et évolution de la frontière agraire de Misiones en Argentine ». In : X. Arnauld de Sartre et C. Albaladejo (Dir.), La construction sociale locale du territoire dans les régions du Sud en profonde mutation. Cahiers de Médiations, Toulouse : UMR Dynamiques Rurales INRA-SAD, p. 73-99.

Arnauld de Sartre, Xavier ; Bocquet Appel, Jean-Pierre ; Chimenes, Amélie ; Carneiro, Marcelo. 2007, « Une enquête démographique sur un front pionnier amazonien », Article soumis à Population.

Arnauld de Sartre, Xavier. 2006, Fronts pionniers d'Amazonie. Les dynamiques paysannes au Brésil. Paris : CNRS Éditions, Collection Espaces et milieux, 223 p.

Arnauld de Sartre, Xavier, 2004. « La colonisation de l'Amazonie face au développement durable : L'exemple du barrage de Belo Monte », Cahiers des Amériques Latines, no 44, p. 159-174.

Arnauld de Sartre, Xavier. 2005, « Développement durable et modernisme en Amazonie : l'impossible alliance ? Le cas de la région de la Transamazonienne au Brésil ». In S. Hardy & L. Médina (Dir.), Question au programme : Amérique Latine. Paris : Éditions du temps, p. 93-111.

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1 Cet article ne présente pas de résultats originaux de recherche. Il est la synthèse de travaux ayant mené d'une part à la réalisation de ma thèse de doctorat, publiée aujourd'hui chez CNRS éditions (Arnauld de Sartre, 2006) et de recherches menées depuis dans le cadre de deux programmes de recherche, le programme Enquête biographique en Amazonie brésilienne (EBIMA, enquête financée par l'ACI Société et cultures dans le développement durable) et le programme « L'appropriation du développement durable par les États modernes » (recherche financée par le programme PUCA) (Arnauld de Sartre, 2005, Taravella et Arnauld de Sartre, 2006).

2 Les cohortes ont été composées de la manière suivante :

  • Cohorte 1 : chefs de famille nés entre 1929 et 1954, 114 individus

  • Cohorte 2 : chefs de famille nés entre 1955 et 1969, 155 individus

  • Cohorte 3 : chefs de famille nés entre 1970 et 1986, 84 individus

 

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