Discours inaugural

Laurent CARROUE

Directeur Scientifique du Festival

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Mesdames, Messieurs, Cher(e)s Figuistes,

Le sentez-vous ? L'entendez-vous ? Comme aurait pu le dire Gerbert d'Aurillac autour de l'an 1000, il plane aujourd'hui sur notre assemblée une présence, une mémoire. C'est bien sur celle de Vautrin Lud, Chamoine de la Cathédrale de Saint Dié et Maître général des mines du Duché de Lorraine. C'est aussi celle de la petite équipe qui l'entoure, celle du Gymnase vosgien qui est étroitement connecté aux flux scientifiques, économiques et techniques générés par le couloir rhénan. Quel moment extraordinaire : dès 1507, elle édite une nouvelle carte du monde. Pour la 1er fois, le nouveau continent - découvert par Christophe Colomb quelques années plus tôt - y est nommé América. En l'honneur du florentin Amerigo Vespucci qui participe à plusieurs expéditions de reconnaissance entre 1497 et 1504 de ce qui va devenir très vite le Nouveau Continent.

Après les grandes thématiques transversales de l'Eau en 2003, Nourrir les hommes en 2004 et enfin Le monde en réseaux en 2005, il était bien naturel que nous fêtions à notre manière les 500 ans de cet événement extraordinaire : privilège exceptionnel, il fit de la ville de Saint Dié la Marraine de l'Amérique.

Avec les géographes, nous vous invitons donc à « revisiter les Amériques ». Mais soyons francs sur cette « visitation ». Les relations qu'entretiennent la France et l'Europe avec les Amériques sont des plus spécifiques. Ni l'Océanie, ni l'Asie, ni l'Afrique ne bénéficient d'un tel sentiment de proximité. Il est bien sur du à l'histoire de la découverte, de l'exploration, de la conquête, de la mise en valeur et du peuplement de ces immenses territoires. A l'exception sans doute de l'Australie, nulle part ailleurs le transfert géographique quasi-complet d'une structure fondamentalement européenne n'y fut mené aussi systématiquement avant qu'elle n'acquiert autonomie puis indépendance, passant du Nouveau Monde à un Autre Monde. Cette ambivalence de nos rapports aux Amérique n'est pas sans conséquence sur la représentation que nous nous en faisons.

Car notre vision des Amériques passe le plus souvent par le prisme de lunettes si déformantes. « Terre, terre » criaient les premiers marins du haut de la dunette. Au Paradis répond l'Enfer. A l'aveuglement ou à la totale myopie répond l'hypermétropie ou le strabisme, divergent ou convergent. Ce lien transatlantique repose sur une ambivalence permanente : attraction, connivence, complicité mais aussi répulsion, méfiance ou sourde opposition.

De l'attente du retour providentiel du Tonton ayant fait fortune en Amérique au : « Dis, Papa, c'est loin l'Amérique ? Tais-toi et rames ». Durant tout le XX em siècle, l'Europe en débattit à partir du moment où le « soleil se leva à l'est » : dans notre petit village planétaire, entre « Place Rouge » et « Maison Blanche », laquelle des deux marques lave plus blanc que blanc ? Plus prosaïquement, pour ce nouveau FIG, nous remercions Oncle Picsou de nous avoir prêté sa banque afin d'y abriter les expositions scientifiques et nous remercions les frères Rappetous et Dalton d'en avoir vidé les coffres. Non, non Lucky Luke, il est interdit de fumer dans la salle. Et oui, mon petit Fievel Souriskevitch, à St Dié aussi les rues sont pavées de gruyère. Et je vous rappelle bien sur avec Md Woopie Golberg : « Mes bien schers frères, mes biens chères sœurs, pas de bougui-bougui géographique avant les Prières du Soir ».

Alors rassurez-vous. Les géographes sont d'excellents ophtalmologues et opticiens. Ils vont vous fournir de nouvelles lunettes avec des verres adaptés, le tout accompagné à la fois de jumelles et d'un microscope. Au total donc, vous l'aurez compris, une offre exceptionnelle par les temps qui courent et totalement gratuite.

La préparation de ce FIG a été rude, difficile face à trois grands écueils principaux :

  • Il faut d'abord vous l'avouer : cette année toutes nos espérances ont été dépassées avec plus de 400 propositions - de toute nature - reçues de notre communauté géographique, française et internationale. La préparation a parfois tourné à quelque chose de très curieux, ce que l'on pourrait sans doute qualifier tout simplement d'Américanofolie. Il nous a fallu sélectionner, choisir, trancher et systématiquement refuser des propositions arrivées au printemps ou à l'été. Ce fut parfois difficile mais indispensable.

  • Ensuite, le traitement scientifique du sujet lui même exigeait la plus grande retenue, le plus grand équilibre entre américanophobie et américanophilie. Car comme l'a écrit Patrice De Beer dans sa préface de l'Atlas de l'Empire américain de Gérard Dorel paru cet été : "plutôt que d'essayer de voir ces pays tels qu'ils sont, pour le meilleur ou pour le pire, la tentation est grande d'en faire le miroir de ses propres fantasmes, le modèle à copier servilement ou le croque-mitaine à combattre (…). Car si certains américains - à commencer par le premier d'entre eux, George W. Bush - mais pas tous, ont un peu trop tendance à voir le monde en noir et blanc, (…), rien ne nous oblige à faire de même". C'est bien sur cet appel à la connaissance, à la réflexion, au débat et à l'échange qui fonde la dynamique et le succès du FIG. Ce qui nous guide, c'est bien la volonté des géographes de rendre le monde dans lequel nous vivons plus intelligible.

  • Enfin, si la présence italienne l'an dernier fut déjà exemplaire d'amitié, de richesse et de diversité, le choix des Terres françaises des Amériques comme pays invité a rencontré un écho tout à remarquable. Je voudrai en tout cas remercier les autorités – avec la présence de deux recteurs, Jean Michel Blanquer de Guyane, créateur de l'Institut des Amériques et ancien directeur de l'Institut des Hautes Etudes d'Amérique latine, et Alain Miossec de Guadeloupe et géographe - et les administrations, les géographes ou chercheurs des Universités, du CNRS ou de l'IRD et enfin les enseignants pour la qualité de leur mobilisation. En particulier à travers l'accueil de classes des Antilles et de Guyane, une belle première à souligner au FIG.

Face cette masse de propositions, nous avons défini cinq grands itinéraires scientifiques afin de clarifier notre offre de débat car il ne s'agit pas de tout traiter, de viser à une impossible exhaustivité mais de vous proposer quelques clefs de compréhension en touchant à l'essentiel : « Les Amériques, entre rêve et modèle », « Les Amériques et l'Europe, les Amérique et la France », « Mondialisation ou nouveau partage ? Les Etats-Unis, hyperpuissance sans Empire ? », « Les Amériques, continent en recomposition ? » et, enfin, « Les Amériques, lieux de confrontation entre l'homme et la nature ». Ces choix organisent douze Tables rondes, sept conférences-débats et 90 conférences scientifiques. S'y greffent aussi 45 à 50 présentations d'ouvrages, le FIG étant devenu un évènement essentiel dans le panorama éditorial annuel de géographie et de sciences humaines. Au total, ce Festival vous offre plus de 240 initiatives présentées sur quatre jours dans une ambiance festivalière et festive.

Vous me permettrez d'insister sur quelques faits majeurs :

  • La présence de personnalités de grandes qualités scientifiques reconnues internationalement qui offrent une large ouverture disciplinaire avec, par exemple, Bernard Saladin d'Eglure ou Jean Morrisset du Canada, Claude Hagège du Collège de France, Alain Labrousse, sociologue et ancien directeur de l'Observatoire Géopolitique des Drogues, Denis Lacorne, directeur de recherche au CERI, le grand historien Bartholomé Bennassar ou André Kaspi de l'Université Paris I.

  • Une valorisation de nos collaborations avec la presse écrite et audiovisuelle sensiblement renforcée avec de nouveaux partenariats avec le Courrier International, le mensuel Diplomatie et la revue Sciences Humaines. Cette édition 2007 du FIG s'accompagne de la sortie de numéros thématiques spéciaux dans lesquels les géographes ou les approches géographiques occupent une place centrale. On ne peut que se féliciter de la qualité de ce partenariat et de la valeur des échanges réalisés. On doit aussi relever le très beau numéro spécial de la revue Travaux et Documents pour la Classe (TDC) piloté par notre ami Pascal Buléon qui est un très bel outil scientifique et pédagogique. Et noter la collaboration avec Le Monde, La Croix, Radio France Outre Mer, France Info, France Inter, France Bleu Sud Lorraine, Arte et tout particulièrement l'émission Le Dessous des Cartes, FR3 Lorraine, L'Est Républicain et La Liberté de l'Est, Les Dernières Nouvelles d'Alsace

  • Ce 17 em FIG est aussi l'occasion de fêter les anniversaire de trois grandes revues de géographie : les 30 ans d'Hérodote – la grande revue de géopolitique - avec la présence d'Yves Lacoste et Béatrice Giblin, les 20 ans de Mappemonde avec la présence de Denis Eckert et enfin les 10 ans de CyberGéo.

  • La conférence annuelle sur Les Grandes Figures de la Géographie, organisée par Georges Roques et donnée par Michel Rochefort, portera cette année sur Milton Santos, le grand géographe brésilien et latino-américain. Francophone et francophile - notre pays l'accueillant en exil lors du putsch militaire de 1964 - il fut ancien Président du FIG et reçu le Prix Vautrin Lud 1994.

  • Après notre collègue américain Brian Berry l'an dernier, spécialiste des questions de géographie urbaine et d'aménagement régional, le Prix Vautrin Lud a été décerné cette année à notre collègue suisse Heinz Wanner, de l'Université de Berne, qui est un des meilleurs spécialistes mondiaux des questions climatiques et dont tout le monde mesure bien aujourd'hui l'importance décisive. Qu'il me permette dès maintenant et avant qu'on lui remette dans quelques instants le Prix V Ludd de lui présenter toutes mes félicitations au nom de la communauté géographique que je représente ici ce soir.

  • Le Prix de la thèse de géographie du Comité National Français de Géographie - section géographie de l'Académie des Sciences - présidée par notre amie Yvette Veyret sera aussi remis ce soir. Décerné à un ou une jeune chercheur venant d'achever sa thèse, il symbolise pour nous la montée des nouvelles générations de ce prochain demi-siècle et la capacité de la discipline à se renouveler intellectuellement et scientifiquement.

  • Cette année, dans la droite ligne de la charte signée en octobre 2005, notre collaboration avec l'Union Géographique Internationale (UGI), présidée par notre cher collègue et ami Adalberto Vallega, se traduit par le parrainage de plusieurs conférences thématiques et, surtout, la tenue d'une grande conférence sur "cultures et civilisations pour le développement humain". Dans ce cadre, je tiens à saluer bien amicalement tous nos collègues du bureau de l'UGI qui se tient à Saint Dié durant de XVII em festival et qui fait de cette ville l'épicentre de la géographie mondiale.

  • Enfin, comme tous les ans, le FIG est bien devenu le Haut Lieu de la formation continue en géographie des enseignants d'histoire et géographie des lycées et collèges grâce à l'action de l'Inspection Générale d'Histoire et de Géographie présente à travers nos collègues Michel Hagnerelle et Bruno Mellina. Il est très important que les conférences du PNP et que le FIG permettent cette féconde rencontre entre les approches et productions universitaires et les géographes du secondaire.

  • Dans ce contexte général, on doit souligner cette année une grande nouveauté : le FIG est le lieu de création des 1er Rendez-vous annuels du développement durable. Face à cette question d'une grande actualité et au delà des effets de modes, ces rendez -vous ont pour objet d'aider à articuler une réelle réflexion scientifique, pédagogique et didactique autour de l'Education à l'environnement et au développement durable (EEDD). Ils sont organisés sous le triple parrainage du FIG, de l'IGEN d'Histoire et Géographie et du CRDP d'Amiens, pôle de compétence nationale de ce nouveau champ.

Mais, ce FIG ne serait rien sans la mobilisation de tous dans un cadre amical et convivial qui explique son climat si particulier pour les personnes qui le découvrent pour la première fois. J'adresse un grand remerciement aux géographes et journalistes qui se sont particulièrement investis cette année dans cette préparation, en particulier Patrice De Beer, Gérard Dorel, Jean Robert Pitte, Frédérick Douzet et Dimitri de Kochko. Un grand merci aussi aux universitaires pilotes des tables rondes ou autres initiatives : Jean Rivelois, Vincent Gouëset, François Bost, Nathalie Lemarchand, Eric Canobbio, Béatrice Giblin, Pascal Buléon, Jean Paul Charvet, Alain Musset, Jacques Heude, Helène Mathian et Alexandre Moine.

A St Dié même, un coup de chapeau tout particulier doit être donné à Gérard Benhamou, qui occupa la forte et rude tâche de Secrétaire général. Tout autant merci à la petite équipe de Saint Dié qui en assure le support matériel et organisationnel toute l'année : Gilberte, Joëlle, Rachel, Frédérique, Angélique et Sandrine.

Très bon séjour à Saint Dié et très bon XVII em FIG à tous et à toutes.

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