Où va la terre ? Le cas de l'Amérique latine

Enjeux et mobilisations des mouvements sociaux pour l'accès à la Terre.

Jérôme Fauré

Responsable du Service Amérique Latine Caraïbe, Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement

Résumé Article complet

Introduction

Depuis la colonisation espagnole, enjeu du pouvoir social, économique et politique, l'accès à la terre dans le sous-continent latino-américain a été au cœur des luttes, des débats et des mobilisations.

La conception de la terre mère nourricière des indigènes, connue dans la région andine sous le terme «  pacha mama », élément central de leur cosmovision a été déplacée par les colons et s'est implantée voire institutionnalisée dans le continent une toute autre manière d'appréhender la relation à la terre et à la nature.

Ce fut d'abord l'introduction par les espagnols de la propriété privée qui a rompu avec les systèmes de gestion collective mis en œuvre par les communautés et les empires indiens.

Puis peu à peu, de récompense pour services rendus à la Couronne espagnole, de signe de reconnaissance sociale, la terre est devenue aussi une marchandise, au service des économies agroexportatrices mises en place jusqu'à nos jours et des élites qui en profitent. Et ont été ainsi reléguées au second plan, voire oubliées, les réflexions et politiques sur les droits fonciers des usagers, sur l'intérêt des majorités dans un pays quant à sa politique alimentaire et agricole, sur l'importance des héritages culturels et systèmes de valorisation des territoires des indigènes.

A cette vision de la terre qui s'est imposée au fil des siècles, s'oppose celle de nombreux acteurs sociaux : organisations paysannes et indigènes, chercheurs, consommateurs, ONG …qui rappellent l'enjeu de l'alimentation pour les populations pauvres et moins pauvres. Aujourd'hui 800 millions d'individus souffrent de la faim dans le monde.

  • Herbert de Souza, connu sous le nom de Betinho au Brésil, sociologue et défenseur des droits humains, mort du Sida en 1997 et fondateur de la grande ONG IBASE, écrit dans « Les pieds sur la Terre » une « lettre » à l'occasion de la campagne électorale pour les élections présidentielles de 1994 «  la terre est un bien planétaire, elle ne peut être le privilège de personnes, elle est un bien social et non privé, elle est patrimoine de l'humanité et non une arme de l'égoïsme particulier. Elle est faite pour produire des aliments, pour générer des emplois, de la vie. Elle est le bien de tous, pour tous. C'est le seul destin possible de la terre. »

  • D'autres précisent que la terre n'est pas un bien comme les autres puisque les droits sur la terre se rapportent à un territoire que l'on ne peut ni détruire ni déplacer. Ces droits se rapportent aux relations des hommes avec cet espace (transit, utilisation des ressources qu'il recèle, ressources qui elle mêmes ne sont pas le fruit d'un travail humain)

Même si on a observé à la fin des années 80 un ressac des débats sur les réformes agraires en Amérique latine, cela ne signifie pas, bien au contraire, que la terre n'est pas demeurée un objet de conflits. On peut même sans se tromper affirmer que les violences se sont exacerbées autour de cette question et que la terre donne lieu chaque année à des massacres et graves violations des droits humains. Car aujourd'hui, nous ne sommes plus dans une logique d'accès à la terre sensu stricto, telle qu'elle a fait l'objet au cours du XXème siècle de nombreuses effervescences souvent dramatiques mais dans une problèmatique plus large d'accès aux ressources naturelles : c'est l'enjeu de l'eau par ex. mais aussi des richesses minières, de la biodiversité etc. Autant de sources possibles d'enrichissement pour certains, que l'on paye parfois au prix de la vie.

  • A preuve quelques exemples tragiques :

    • Massacre de Eldorado do Carajas, Brésil dont on a fêté cette année les 10 ans.

      Le 17 avril 1996, des paysans sans terre avaient organisé une marche sur Bélem dans le Para pour demander une réforme agraire. A Eldorado do Carajas, ils bloquaient la route 150. La police militaire de l'état est intervenue et a ouvert le feu suivant les ordres du gouverneur. 23 morts et plusieurs dizaines de blessés.
    • Finca Nueva Linda au Guatemala

      Le 31 août 2004, les forces de police prennent d'assaut la Finca Nueva Linda, une propriété située dans le sud du pays. Les paysans occupaient ce domaine depuis plusieurs mois pour protester contre l'inefficacité des recherches policières et judiciaires suite à la disparition d'un de leur dirigeant, Hector René Reyes Perez, vu pour la dernière fois le 5 août 2003, en compagnie du responsable de la sécurité de la Finca.
      Alors que des fonctionnaires dialoguaient avec les responsables paysans pour tenter de les persuader de quitter les lieux, un ordre est donné à la police. Des échanges de coups de feux ont lieu. La présence, aux côtés des forces officielles, d'inconnus armés et de gardes privés de la propriété est remarquée. Les journalistes couvrant l'événement sont malmenés, des appareils photos et vidéos confisqués. Triste bilan de l'opération : 9 morts, 45 blessés et une quarantaine de disparus.

Parallèlement à ces actions de violence, les familles paysannes sont aussi soumises à la pression croissante de la crise économique dans les campagnes et au manque de perspectives de développement face à l'absence de politiques agricoles en faveur des communautés rurales, alimentant le flot incessant des migrants qui vont chercher en ville ou dans d'autres pays des solutions à la dégradation de leurs conditions. Ainsi la crise du café en Amérique centrale due à la baisse des cours sur les bourses internationales au début des années 2000 a largement contribué à aggraver les problèmes de malnutrition (le programme alimentaire mondial avait lancé en 2001 un appel concernant plus d'un million et demie de personnes souffrant de famine) et a généré une nouvelle vague de migrations. L'exode reste pour beaucoup le seul maigre espoir de survie, gonflant les poches de pauvreté périurbaines et nourrissant les discriminations dont souffrent les populations émigrées.

Cette situation dramatique des campagnes latino-américaines reste l'histoire d'un scénario qui semble se répéter à l'envi depuis des siècles, et où la terre reste l'objet de convoitises attisées par des appétits de pouvoir et modelées par une conception injuste du développement.

1.L'histoire d'une spoliation

1.a -une répartition inique des richesses, héritage de la colonisation qui instaure le système d'encomienda et constitue ainsi le système de latifundio, ces grands propriétés appelées haciendas (ou fazendas au Brésil).

L'accès à la terre va de pair pour les conquistadores à l'accès à la main d'œuvre pour les exploiter. Au départ, l'Eglise catholique, par les bulles papales de 1493, transfère à la couronne espagnole la propriété des terres découvertes ou à découvrir, sans mentionner les droits fonciers de leurs occupants. A partir de cette date, sous le contrôle du pouvoir central ou des groupes proches, la tenure et la propriété privée se constituent sur des terres publiques par voie formelle (merced) ou informelle (occupation, usurpation, ) .puis de celle-ci à ses officiers ou personnes « méritantes » découvreurs des Amériques. Les conquistadores sont chargés d'évangéliser les populations indigènes.

Les conquistadores espagnols et portugais s'octroient ainsi d 'immenses étendues de terres fertiles et transforment en esclaves leurs habitants.

1.b -les grands cycles de production de rente marginalisent les agricultures familiales et indigènes

Le développement des colonies espagnoles et portugaises puis par la suite des pays ayant acquis leur indépendance au cours du XIXème siècle repose sur des cycles de produits de rente destinés à alimenter les pays occidentaux. L'organisation du territoire et du pouvoir facilite alors la mise en place d'un système d'exploitation de la main d'œuvre indigène et métisse tandis qu'une paysannerie tente de vivoter à la marge.

On peut ainsi citer le cas du Brésil où se succèdent des cycles qui ont marqué l'histoire et façonné le paysage brésilien: cycle du bois « pau brasil » au 16è, de la canne à sucre au 16è et 17è siècle, de l'or au 18è, du café au 19è, du caoutchouc au 20è.

Le système économique de type féodal permet une accumulation des riches propriétaires fonciers. Les « peones », « boias frias » au Brésil, (travailleurs agricoles) ou colons possèdent dans le meilleur des cas un petit lopin dans l'hacienda ou fazenda afin de pouvoir semer. Ils vont se fournir en aliments ou en produits de première nécessité dans la bodega (magasin) de l'hacienda où souvent ils s'endettent ce qui finalement aboutit à une dépendance accrue vis-à-vis du « patron ».

  • Rigoberta Menchu raconte par exemple dans son livre témoignage Moi Rigoberta Menchu écrit par Elisabeth Burgos le sort des familles indiennes à l'intérieur des plantations. Elles étaient convoyées par camions des zones montagneuses vers les plaines côtières et soumises à des conditions de travail inhumaines.

1.c-le mythe des réformes agraires 

La réforme agraire a occupé une large place au sein des combats sociaux en A latine au XXème.

C'est le Mexique qui a lancé le mouvement, avec la guerrilla de Zapata en 1917, qui a débouché sur la reconnaissance des terres communautaires à travers « l' ejido » puis donné lieu à l'expropriation de grands propriétaires au profit des petits paysans. Dans les pays d'Amérique latine, une série de 11 réformes se succèderont, avec plus ou moins de difficultés durant le XXème siècle. Elles se sont centrées principalement sur une intervention de l'Etat pour une redistribution des terres1. Aujourd'hui, cette question est de nouveau à l'ordre du jour des gouvernements du Brésil, de Bolivie et du Venezuela.

Dans les années 70, elle fait même partie des orientations des institutions internationales. Une organisation telle que la FAO qui s'était donnée pour objectif à sa création d'assurer la sécurité alimentaire de l'humanité par le développement de la production d'aliments améliorant ainsi le sort des populations rurales demande aux gouvernements, à l'occasion d'une conférence internationale qui fera date, de mettre en place des politiques de réorganisation de la propriété de la terre. Aujourd'hui le constat est amer. Les réformes agraires en Amérique latine, même si elles ont permis dans certains pays d'installer sur la terre plusieurs milliers de familles, n'ont pas réellement changé la donne. Elles sont au pire restées enkystées dans les discours, ont de fait été souvent mal appliquées, sont finalement inabouties ou ont fait l'objet de contre réformes plus ou moins avouées par les gouvernements qui ont suivi. Elles n'ont pas analysé les processus socio-économiques qui régissent les agricultures familiales.

Ainsi, encore actuellement, la terre cultivable demeure dans la grande majorité des pays d'Amérique latine, l'une des richesses les moins bien partagées. Au Brésil par exemple, 1 % des propriétaires possèdent près de la moitié des terres (44 %). A l'inverse, plus de la moitié des propriétaires n'en ont à eux tous que 3 %. Près de 5 millions de familles rurales sont considérés comme sans terre. Au Mexique, le nombre des paysans sans terre (3 millions selon le dernier recensement de 1991) reste proche de celui qui prévalait avant la réforme agraire.

Moins connus du grand public les cas du Paraguay et du Guatemala sont aussi une illustration désolante de cette inégalité. Des recensements datant de la fin du XXème donnent l'état des lieux suivant : Au Paraguay, le dernier recensement date seulement de 1992 et démontre qu'1 % des propriétaires concentre 77 % des terres alors que de l'autre côté 40 % des agriculteurs, ceux qui possèdent 0 a 5 ha, détiennent à peine 1 % des terres. On observe qu'à eux seuls ,351 propriétaires concentrent 9,7 millions d' ha, alors quo n dénombre en parallèle plus de 350.000 familles sans terre ou avec un lopin trop petit pour survivre. Cette inégalité est une des causes centrales de la faim et des problèmes de dénutrition rencontrés dans les campagnes 22,8 % de la population rurale vit dans l'extrême pauvreté. Le revenu moyen de ces familles permet de couvrir seulement. 58,3 % du coût du panier de base de la ménagère. Au Guatemala, la situation est similaire : 3 % des propriétaires possèderaient 65 % des terres et 78 % possèdent 10 % des terres. L'extrême pauvreté est encore plus importante dans ce pays.

2. Au XXIème siècle, la menace croissante de l' « agronégoce » et du modèle de développement qu'il diffuse

Depuis quelques années, l'accélération de la mondialisation entraîne, avec l'assentiment des gouvernements en place et l'encouragement des organisations financières internationales, la montée en puissance de nouveaux acteurs dans les campagnes latino-américaines : à côté des oligarchies foncières locales, les compagnies transnationales de l'industrie agroalimentaire contrôlent de plus en plus tous les maillons de la chaîne de la fourniture d'intrants à la distribution, et détériorent, du fait de leur logique de maximisation des profits à court terme, les conditions de vie des populations paysannes et indigènes, tant sur le plan environnemental (dégradation des écosystèmes, déforestation, désertification, pollution des points d'eau) que social (perte d'emploi, problèmes sanitaires, destructuration des liens communautaires et familiaux…).

Une illustration emblématique : le cas du soja en Amérique du sud.2

Actuellement, les pays d'Amérique du sud (Argentine, Brésil, Paraguay, Bolivie) sont devenus un drôle d' Empire, l'Empire du Soja.. L'orientation productiviste prise par l'Europe et l'industrialisation de nos élevages liée à la consommation croissante de viande contribuent à augmenter la demande en soja. Et les pays d'Amérique du sud saisissent des les années 70 l'opportunité pour se positionner sur le marché. Mais pour cela, il faut des terres. De nombreuses familles paysannes et communautés indigènes de ces pays subissent des pressions pour vendre leur terre ou quitter leur territoire. Ces pressions prennent la forme d' intimidations et menaces, d' expulsions injustifiées et parfois violentes. Depuis, les surfaces en soja ne cessent d'augmenter. Au Brésil, en 2002, 700 000 ha de forêts ont été détruits pour laisser la place à la graine. Ce sont 47 % des surfaces cultivées en grains qui sont aujourd'hui consacrées au soja, au détriment de cultures vivrières diversifiées. Le modèle de production du soja majoritaire en vigueur dans ces pays a de graves conséquences sociales et environnementales: l'intensification en capital supprime la main d'œuvre et accroît l'exode; outre la déforestation, l'utilisation des produits phytosanitaires souvent mal maîtrisée et contrôlée entraîne des problèmes de pollution des sols, de l'eau et des problèmes de santé. Le système de monoculture du soja comme (comme pour le sucre, le coton ou l'eucalyptus…) finit par épuiser les sols et la biodiversité, outre son impact sur la désolation des paysages.

3. Les mobilisations et les acteurs actuels

Le CCFD travaille aux côtés d'associations, de syndicats, d'ONG et de réseaux qui s'engagent pour l'accès à la terre et aux ressources naturelles pour les plus pauvres. Nous en citerons ici seulement quelques uns, témoignages d'une mobilisation permanente sur ces questions d'accès aux ressources foncières, tant au niveau des différents pays que des synergies mises en place entre acteurs pour la défense et la promotion des agricultures paysannes ou familiales qui proposent d'autres modes de développement pour les nations.

Le cas du Brésil et la CPT

La Commission pastorale de la Terre.

La CPT créée en pleine dictature militaire est un acteur clé qui a accompagné le MST – Mouvement des sans terre- dans sa constitution et son renforcement. Au côté des travailleurs ruraux et des sans-terre, la CPT a toujours cherché à rompre avec le modèle de « latifundio « en vigueur. Outre son travail sur la défense des droits de ces travailleurs et de promotion de l'accès à la terre, la CPT développe des activités qui cherchent à fixer les hommes et les femmes dans les campagnes. Avec 21 sièges régionaux, elle est actuellement présente sur presque tout le territoire et fait partie du Forum national pour la réforme agraire et la justice dans les campagnes.

Quelques une de ses actions :

- dénonciation des droits bafoués –notamment avec la rédaction d'un rapport annuel, une référence, qui recense les violations des droits en milieu rural dans tout le pays et une étude sur les violences (assassinats, travail esclave, travail des enfants), accompagnement juridique, appui-conseil des mouvements sociaux engagés contre les conséquences de l'agrobusiness du sucre, du soja…

- formation des leaders paysans

- promotion de solutions techniques agro-écologiques pour la production

- participation à des mobilisations telles que les « romarias » (processions pour la terre)

- plaidoyer pour défendre la petite et moyenne agriculture paysanne et la réforme agraire

Alors que le gouvernement de Lula prévoyait en fin de mandat l'installation de 250000 familles paysannes à mi mandat, moins de la moitié ont eu finalement accès à la terre pour cette période. La CPT dénonce d'ailleurs les choix du gouvernement brésilien de mettre la priorité sur les entrepreneurs de l' agroexportation. Dans un article écrit au mois de mai 2006, « L'agriculture paysanne garantit l'alimentation des brésiliens » Mieceslau Kudlavicz de la CPT rappelle que les « petits agriculteurs » qui pourtant fournissent la majorité des produits du régime de base des brésiliens ont reçu pour la campagne 2004/2005 5 fois moins de crédits que les acteurs de l'agrobusiness qui exportent leurs productions sur les marchés des pays développés.

D'après la CPT, il y a eu 1.379 morts lors de conflits agraires entre 1985 et 2004 au Brésil, dont 523 dans l'Etat du Para (état d'Amazonie). Dans 10 cas seulement, il y a eu jugement, condamnant cinq instigateurs et huit exécuteurs des crimes.

En 2003 au Para, l'agro-business a expulsé de leurs terres, dont elles avaient les titres légaux, 35.292 familles paysannes (34.850 en 2002).

 

Conflits au Para 1994-2004
 
1994
1995
1996
1997
1998
1999
2000
2001
2002
2003
2004
Total
Conflit agraire
35
38
63
60
37
86
53
115
110
136
104
837
Assassinat
12
14
33
12
12
9
5
8
20
33
15
173
Menaces de mort
42
54
24
29
11
36
17
46
78
61
103
501
Source : Cadernos de Conflitos no campo - CPT, 2004

Entre janvier et novembre 2005, ce sont 37 travailleurs agricoles qui ont été assassinés.

Le cas du Guatemala en Amérique centrale :

Le pays fêtera cette année les 10 ans de la signature des accords de paix. La répartition de la terre et la question agraire sont une des causes majeures du conflit qui a sévi dans le pays durant 36 années. Depuis 2004, le gouvernement représente les intérêts des agroexportateurs et reste peu intéressé par le développement de l'agriculture indigène. Depuis son arrivée au pouvoir, ce sont 73 actions violentes d'expulsion de paysans qui occupaient de grandes propriétés improductives qui ont été engagées !

Le Comité paysan de développement de l'Altiplano, 6000 affiliés, une des organisations paysannes membre de la Coordination Nationale des Organisations paysannes, la CNOC et partenaire du CCFD a bien du mal à acquérir des propriétés par le nouveau mécanisme d'accès à la terre par le marché mis en place par la Banque mondiale, le « fondo de tierras ». Trop de bureaucratie, des moyens financiers et humains ridicules face à la demande, un manque total d'accompagnement des paysans une fois achetées les terres : autant de facteurs qui découragent les communautés. En 2005, le CCDA avait cependant acquis deux nouvelles propriétés et en négociait deux autres. Pour mettre en valeur des terres durement acquises, elle met la priorité d'abord sur les cultures vivrières (diversification, création d'un centre agro-écologique où sont valorisé les fruitiers et plantes médicinales) qui assureront l'alimentation et la santé des familles et sur le commerce équitable du café (augmentation du volume commercialisé, obtention pour certaines parcelles de la certification biologique) ce qui a permis la création de nouveaux emplois

-A un niveau plus national, les organisations paysannes réunies au sein de la CNOC font également des propositions très concrètes pour répondre à la crise de la filière café, et pour pousser à une réforme agraire intégrale. Propositions de lois, discussions avec le gouvernement, alliances avec les secteurs urbains, manifestations : tous les moyens sont réunis pour tenter de faire avancer un débat de société qui plombe la transition démocratique.

L'Eglise ici aussi est un acteur social qui s'engage auprès des paysans et des indigènes : c'est le cas de l'évêque de San Marcos, Mgr Alvaro Ramazzini3 qui s'engage contre l'exploitation minière irraisonnée dans les communautés rurales et pour la défense des travailleurs ruraux.

Les organisations de paysans et d'indigènes mais aussi de nombreuses associations dans les communautés indiennes, des ONG de défense des droits doivent faire face à deux défis majeurs pour la reconstruction et le développement du pays. Défi de l'unité et de la réconciliation dans un contexte post-guerre civile marqué par les divisions et une situation économique très précaire pour les familles rurales. Défi de la formation et de la communication face aux besoins de structuration du monde associatif et aux énormes moyens déployés par les autres acteurs gouvernementaux ou par les entrepreneurs privés.

Mais les formes de résistance et de pression pour un accès à la terre juste ne se déploient pas seulement au niveau des pays. Les formes de mobilisations ont lieu aussi au niveau continental

De plus en plus, des associations et syndicats créent des réseaux au niveau continental et impulsent des campagnes de mobilisation. C'est le cas de la CLOC, coordination latinoaméricaine des organisations paysannes. Cette organisation qui fait partie du réseau mondial Via Campesina connu en France par un de ses leaders, José Bové, a depuis plusieurs années, imposé sur la scène publique un certain nombre de débats importants. En particulier celui de la réforme agraire et de l'accès à la terre. En décembre 2004, avec des chercheurs, des organisations de solidarité internationale, la Via Campesina a participé à l'organisation du Forum Mondial de la Réforme Agraire à Valencia (Espagne), remettant ainsi la question à l'ordre du jour dans les agendas de la FAO. En mars 2006, fut organisée à Porto Alegre au Brésil une nouvelle conférence où cette fois, gouvernements et sociétés civiles auront échangé leurs points de vue. Le CCFD profite de ces événements internationaux pour y inviter des organisations d'Amérique latine (et d'autres continents). Objectifs : qu'elles puissent porter leurs préoccupations et leurs propositions, qu'elles puissent se rencontrer entre elles et échanger leurs réflexions et expériences, qu'elles nouent des liens avec des acteurs pour des alliances futures de type technique ou politique. Mais cette fois, avec une conception de la réforme agraire beaucoup plus large, basée sur la finalité de souveraineté alimentaire ; c'est-à-dire la défense du droit des peuples à définir leurs propres politiques et 4agricoles et alimentaires : priorité aux productions locales diversifiées pour assurer une alimentation de qualité, accès à la terre, aux semences, à l'eau, aux crédits, aux services en milieu rural, des prix qui couvrent les coûts de production, le droit des consommateurs à pouvoir choisir ce qu'ils consomment.

Conclusion

Face aux défis actuels de l'accès aux foncier et aux ressources naturelles, il s'agit pour une organisation telle que le CCFD de

    • favoriser le travail en réseau des associations qu'il soutient, profitant des complémentarités des différents groupes engagés: former pour la démocratie interne au sein des associations, participation des femmes et des jeunes pour renforcer l'organisation, s'associer avec des organisations de droits de l'homme pour dénoncer les droits bafoués et être en capacité de judiciariser ces faits, étudier pour élaborer des propositions d'alternatives viables avec les différents secteurs sociaux urbains et ruraux.

    • Ce travail en réseau ne doit pourtant pas se faire au détriment de consolidation d'initiatives locales assurant la survie des communautés rurales, la défense de leurs lieux de vie et de leur sécurité alimentaire. Agriculture biologique, agro-écologie, initiatives d'économie solidaire de transformation des produits et de commercialisation pour les populations les plus vulnérables, etc sont autant de pistes concrètes qui permettent aux familles rurales d'assurer leur survie et d'asseoir le développement de leurs territoires.

    • Profiter des espaces de discussion et de proposition au niveau international pour faire avancer des convictions, des propositions issues de la mise en œuvre d'expériences concrètes et faire le lien entre le vécu des populations au niveau local et les politiques publiques nationales et globales.

Face aux choix politiques actuels, aux blocages ou évolutions des débats et des acteurs latino-américains, comme de la coopération internationale une organisation telle que le CCFD cherche avec d'autres à rappeler les enjeux de l'accès aux ressources pour le bien-être planétaire des générations actuelles et futures, pour la justice sociale. Où va la terre ? Une question qui finalement en renvoie à une autre : quels modes de développement souhaitons- nous ?

Bibliographie :


CCFD- Dossiers thème souveraineté alimentaire 2003/2006- Année 3, accès aux ressources 

Agriculture et développement en Amérique latine, Hervé Théry, Marie Françoise Fleury

www.ac-rouen.fr/hist-geo/doc/ddc/brs.htm

« Question agraire : rien n'est vraiment résolu », Marc Dufumier, revue Volcans N° 50, hiver 2003


Cahier de propositions Politiques foncières et réformes agraires, Michel MERLET, IRAM et réseaux APM-Agricultures paysannes et Mondialisation , FPH, oct 2002

Voces del Sur, revue du Programme Mercosur social et solidaire cofinancé par l'union européenne et le CCFD, juillet 2006

1 Plinio Sampaio, président de l'Association brésilienne de Réforme agraire classe les réformes en trois types : les révolutions agraires (Mexique et Bolivie), celles qui ont modifié sensiblement la concentration de la propriété en assurant une redistribution aux paysans (Chili, Salvador, Guatemala, Nicaragua, Pérou), les réformes superficielles impulsées par l'Alliance pour le progrès des Etats-Unis (Brésil, République dominicaine, Equateur…).

2 Pour plus d'information, voir la campagne d'opinion portée par le CCFD, la Confédération paysanne, le RAD, le réseau Cohérence et le GRET sur le site www.sojacontrelavie.com

3 Fervent défenseur des droits des plus pauvres, Mgr Ramazzini aujourd'hui président de la conférence épiscopale du Guatemala fut menacé de mort à plusieurs reprises.

4 Nouveau concept lancé récemment par le réseau mondial d'organisations de sans terre et paysans Via Campesina .

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