LA GUYANE, UNE TERRE EUROPÉENNE
EN AMÉRIQUE DU SUD

Stéphane GRANGER 1

Doctorant à l'IHEAL - Paris III
Résumé Article complet

Dernier territoire non-souverain d'Amérique du sud, la Guyane connaît une étrange situation juridico-politique : géographiquement en Amérique du sud, culturellement et historiquement dans l'aire caraïbe, elle est aussi un département français à part entière, et en tant que tel une région de l'Union Européenne. Si longtemps elle a tourné le dos pour des raisons historiques et politiques au reste du continent sud-américain, elle commence tout juste à découvrir les possibilités d'une étonnante situation d'interface entre Union Européenne, Caricom et Mercosud. Son admission en 2004 au sein du Traité de Coopération Amazonien où elle représente la France couronne ses récents efforts d'intégration au sein d'un monde qui la marginalisa longtemps à cause de sa situation de région européenne, cette même situation qui la rend maintenant attractive pour les autres pays sud-américains, mais elle se heurte encore aux grands déséquilibres régionaux et aux réalités géopolitiques et économiques.

I – UN TERRITOIRE ISOLÉ EN AMÉRIQUE DU SUD

Situés sur la côte septentrionale de l'Amérique du sud, Guyane française, Surinam et Guyana sont des pays plus caraïbes que sud-américains par leur histoire et leurs langues : séparées du reste du sous-continent par la forêt amazonienne et leur longue appartenance européenne, peuplées essentiellement sur leur façade atlantique, pratiquant des langues parlées en Europe et aux Antilles mais inconnues ailleurs en Amérique du sud, les Guyanes appartiennent incontestablement à l'aire caraïbe dont elles constituèrent une extension protectrice pour les puissances coloniales d'Europe de l'ouest.


Document n° 1 : carte du nord de l'Amérique du sud

Les Guyanes avaient été attribuées aux Espagnols par le traité de Tordesillas en 1494, mais ceux-ci les négligèrent car ils les jugeaient moins intéressantes et hospitalières que le Pérou ou le Mexique, alors que les Portugais les contournaient pour conquérir l'Amazonie par les fleuves : en pente douce vers l'océan la partie nord du plateau des Guyanes ne comporte pas d'affluents de l'Amazone, ce qui l'isola et la protégea d'éventuelles visées par les Portugais pour qui elles ne furent jamais prioritaires. Français, Hollandais et Britanniques prirent ainsi pied sur le sous-continent sud-américain, mais coincés par la forêt amazonienne et la présence des puissances ibériques, ils ne purent développer leur extension territoriale et se combattirent entre eux. Après quelques décennies de luttes contre les Anglais et les Hollandais, ce n'est qu'en 1664 que les Français s'assuraient la mainmise définitive sur leur portion de Guyane.

Depuis le XVIIe siècle la présence des trois petites Guyanes constitue ainsi une anomalie au sein de ce sous-continent auquel elles tournent le dos, d'autant plus que, non concernées par le mouvement d'indépendance des colonies espagnoles et portugaises de la première moitié du XIXe, elles ne quittèrent que récemment le giron européen. La Grande-Bretagne accordait en 1966 l'indépendance à la Guyane britannique devenue Guyana, les Pays-Bas faisaient de même avec la Guyane hollandaise, devenue Surinam en 1975. La Guyane française au contraire renforçait son intégration à la métropole en devenant département d'outre-mer de la République en 1946, et est devenue, depuis l'indépendance du Belize en 1981, le dernier territoire continental américain relevant d'une puissance européenne, statut qu'elle partage avec quelques îles antillaises.

Mais cette marginalisation n'empêche pas les conflits frontaliers. Il fallut des arbitrages internationaux au début du XXe siècle pour fixer définitivement les frontières des Guyanes avec les pays voisins, notamment le Brésil, et le Venezuela revendique toujours les 2/3 du territoire du Guyana. D'autre part les frontières intra-guyanaises font elles aussi l'objet de litiges : le Guyana conteste sa frontière avec le Surinam, avec à la clé des enjeux pétroliers, alors que ce dernier ne reconnaît toujours pas celle avec la Guyane française, revendiquant la zone entre les fleuves Alitani et Marouini en dépit d'un arbitrage international qui lui fut pourtant favorable en 1891. Le besoin d'aide française après la guerre civile de 1986-1992 a cependant mis en veilleuse cette revendication.

La présence européenne dans les Guyanes fut vivement critiquée en Amérique du sud quand commença le grand mouvement des indépendances et d'affirmation du Tiers-Monde après la seconde Guerre mondiale, et lors de la constitution de l'Organisation des Etats Américains (OEA) en 1948 à Bogotá, une majorité de pays vota une motion favorable à l'émancipation des colonies européennes des Antilles et des Guyanes. Seuls trois pays s'y opposèrent ou s'abstinrent : les Etats-Unis, la République Dominicaine et le Brésil, qui contrairement au Venezuela et à l'Argentine avait réglé ses litiges frontaliers avec les possessions européennes. Mais une fois indépendantes, les Guyanes conservèrent leurs liens privilégiés avec l'ancienne métropole, leurs sœurs antillaises et le monde caraïbe au détriment de relations avec le reste de l'Amérique du sud. C'est ainsi que malgré leur admission, à l'initiative d'un Brésil en mal de bons voisinages, au Traité de Coopération Amazonien en 1978, Guyana et Surinam intégraient les « Pays ACP2 » institués d'ailleurs à Georgetown en 1975, puis l'Association des Etats de la Caraïbe en 1994 et enfin en 1995 la Caricom, dont le siège est aussi à Georgetown et où le Surinam constitue, avec Haïti, le seul membre non issu du Commonwealth. Exclue de fait des échanges et des réseaux économiques régionaux, la Guyane française quant à elle se voyait intégrée à l'Union Européenne en tant que département français.

Indépendances récentes ou non effectives, rivalités coloniales, présence de l'impénétrable rideau amazonien, conflits frontaliers, absence de complémentarité économique et diversité linguistique ont ainsi durablement isolé les Guyanes non seulement entre elles mais aussi du reste de l'Amérique du sud, alors qu'elles sont excentrées par rapport aux Caraïbes qui en sont pourtant l'espace le plus proche et le plus solidaire.

Quant à la Guyane française, son héritage colonial, son statut de département français et de région européenne ainsi que ses coûts élevés de salaires et de production font qu'à l'exception des hydrocarbures en provenance de Trinidad l'essentiel de ses échanges économiques se fait avec la France hexagonale, l'Union Européenne et les Antilles françaises. Intégrée dans la France et dans l'Europe, la Guyane est complètement isolée du reste du continent : seulement une route vers le Surinam accessible par un bac actuellement en réparation, et une route toute récente vers le Brésil, achevée en 2003, mais où l'on ne peut traverser le fleuve-frontière Oyapock qu'au moyen d'une barge onéreuse. Les liaisons aériennes ne sont guère plus développées : celle vers le Surinam n'est plus assurée, et si l'on peut désormais atteindre Belém quotidiennement, ce n'est plus le cas pour Macapá, seulement trois fois par semaine comme maintenant São Luis et Fortaleza, et la liaison directe vers Manaus, prévue pour mai 2006, se fait encore attendre.


Doc. n° 2 : barge sur le fleuve Oyapock, entre Guyane et Brésil. (photo Stéphane Granger)

Les frontières avec le Surinam et le Brésil, outre qu'elles sont les plus longues de France, sont donc politiques, économiques mais aussi psychologiques. L'ambiance guyanaise hors carnaval rappelle peu la traditionnelle effervescence sud-américaine, la voirie, les panneaux, les équipements sont identiques à ceux de l'Hexagone, l'omniprésence d'automobiles souvent luxueuses ou de 4X4 montre un niveau de vie plutôt élevé... Cette frontière ne sépare pas seulement des pays mais aussi, politiquement, des continents. Malgré la géographie la Guyane est en effet une région européenne, mais située en Amérique du sud…

II - UNE RÉGION DE L'UNION EUROPÉENNE

Sous-peuplement chronique, économie longtemps esclavagiste puis terre de relégation, la Guyane comptait beaucoup sur la départementalisation acquise en 1946 pour rattraper son retard de développement grâce à l'intégration accrue à la Métropole.

C'est donc comme département français qu'avec les trois autres DOM elle se retrouva intégrée à la CEE lors de sa création en 1957 : leur admission fut pour la France une condition à la signature du Traité de Rome. Mais elle n'était pas le seul pays dans ce cas : si plusieurs pays de l'Union Européenne ont encore des possessions ultramarines : Grande Bretagne ou Pays-Bas avec leurs îles antillaises, Danemark avec le Groënland… seuls la France, l'Espagne et le Portugal ont réellement intégré à leur ensemble national certains de leurs territoires lointains, devenus ainsi des territoires politiquement européens : ce sont, outre les quatre départements français d'outre-mer, Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion : les îles Canaries (Espagne), Madère et les Açores (Portugal). La départementalisation arrima donc totalement la Guyane à la France, puis les différents traités européens l'intégrèrent à l'Europe au détriment de son environnement régional caribéen et sud-américain.

La présence de la Guyane dans l'Europe permet à celle-ci un ancrage sur le continent américain et l'extension de sa superficie et de sa ZEE (130.000 km2 pour 350 km de côtes), de plus en abritant les installations du programme spatial européen, le premier du monde pour le lancement de satellites, et très bientôt le plus grand parc national d'Europe, elle s'impose à plusieurs titres comme un élément de projection de la puissance européenne.

En effet, la situation géographique particulière de la Guyane lui permit de devenir à partir de 1964 la terre du spatial, quand l'indépendance de l'Algérie obligea la France à chercher un autre terrain d'accueil pour l'expérimentation de ses fusées. Proche de l'équateur et peu peuplée, la Guyane offrait les conditions idéales, et la ville de Kourou vit démarrer en 1964 les travaux du futur Centre spatial guyanais (CSG). Avec la construction progressive de la CEE et face à la nécessité de nouveaux partenaires, le programme spatial français devenait européen avec le projet de la première fusée Europa en 1967, puis la création en 1973 de l'Agence Spatiale Européenne (ESA) qui prenait en main les destinées du spatial. Kourou était alors sacré « port spatial de l'Europe », aux ingénieurs et techniciens français s'ajoutent désormais des ressortissants des autres nations européennes impliquées dans l'ESA, et des entreprises allemandes et italiennes se sont installées sur le site du CSG pour produire certains composants (carburant notamment) sur place. Kourou est ainsi à plusieurs égards une ville « européenne ».

Mais la Guyane est-elle vraiment une région européenne ? Si les indicateurs socio-démographiques montrent une situation bien plus favorable que dans les pays voisins grâce à la redistribution nationale, la forte fécondité et la mortalité infantile relativement élevée rappellent davantage l'Amérique du sud que la France et l'Europe. La Guyane ne s'est jamais remise de l'économie esclavagiste et les diverses tentatives de mise en valeur à l'exception du spatial dont ce n'était d'ailleurs pas le but se sont toujours révélées des échecs.


Guyane

France

Part des - de 20 ans (%)

44,7

25,4

taux de natalité (‰)

30,3

13,2

taux de mortalité (‰)

4,0

8,9

taux de mortalité infantile (‰)

14,2

4,6

indice de fécondité

3,9

1,9

taux d'accroissement naturel

+ 2,6 %

+ 0,4 %

espérance de vie des hommes (années)

71,6

75,4

espérance de vie des femmes (années)

77,9

82,8

taux de chômage 2003 (%)

23,2

9,7

IDH

0,840

0,924

source : INSEE
Doc. n° 3 : tableau des données statistiques 2001 comparées pour la Guyane et la France

Ainsi, parmi les plus pauvres de l'UE, elle est classée parmi les régions dites « en retard de développement » donc à Objectif de convergence n° 1, avec d'autres régions du Portugal, de la Grèce et du sud de l'Espagne, dont le PIB/hab. est inférieur aux ¾ de la moyenne communautaire. Elles reçoivent à ce titre une enveloppe de plusieurs centaines de millions d'euros à travers les financements spécifiques du FEDER (Fonds d'Action régionale), du FSE ou du FEOGA, ou encore de l'IFOP pour la pêche, qui a notamment permis la certification internationale de la crevette guyanaise…


Guyane Réunion Epire Estrémadure Açores Grèce Péloponnèse Anatolie Guadeloupe Centro
(GR) (ESP) (P) centrale (GR) Macédoine (P) Thrace (GR)
D'après Claude Plenet, Les fonds structurels européens, Ibis Rouge 2005.
Doc. n° 4 : les dix régions européennes les plus pauvres en 1999

Mais les terres lointaines ont des spécificités que n'ont pas les régions continentales de l'Europe. Les DOM, Madère, les Açores et les Canaries furent alors regroupés en 1994 par une annexe au traité de Maastricht sous le vocable de régions ultrapériphériques (RUP), l'ultrapériphéricité étant définie comme un « retard structurel important aggravé par plusieurs phénomènes : grand éloignement, insularité, faible superficie, dépendance économique…», donnant droit à des mesures spécifiques pour « viser l'objectif de l'achèvement du marché intérieur… en vue de permettre à ces régions de rattraper le niveau économique et social moyen de la Communauté. » De tous ces territoires communautaires extra-européens, seule la Guyane n'est pas une île et jouit d'une importante superficie (égale au Portugal ou à la région Aquitaine), mais son isolement, son éloignement et la faible occupation humaine, essentiellement littorale, font que les problèmes et handicaps comme le manque de débouchés sur le marché local, y sont les mêmes que dans les régions insulaires.


Superficie

(milliers km2)

Densité

(hab./km2)

Evol. pop. %

(ann. 90-99)

Tx chômage

(%, def. BIT)

PIB/hab 1994

(ind. UE= 100)

Distance/

continent européen

Guyane

83,5

2

+ 3,6

26,5

49

7.100 km

Guadeloupe

1,7

238

+ 1,0

30,7

49

6.800 km

Martinique

1,1

338

+ 0,7

29,3

52

6.800 km

Réunion

2,5

281

+ 1,9

37,7

45

9.200 km

Canaries

7,4

215

+ 0,8

20,9

75

1.300 km

Açores

2,3

104

- 0,2

5,4

48

1.500 km

Madère

0,8

323

0,0

5,4

52

900 km

Europe des 15

3 191,1

107

+ 0,3

10,7

100

-

sources : INSEE
Doc. n° 5 : tableau des caractéristiques des RUP.

Ainsi, outre les financements permis par l'objectif 1, l'ultrapériphéricité lui permet de bénéficier d'autres fonds structurels, spécifiques : REGIS (régions isolées) et surtout POSEIDOM qui lui a permis de déroger à certaines dispositions communautaires inadaptées et de conserver son impôt particulier : l'octroi de mer, donc un privilège douanier dont ne bénéficient pas les régions continentales. Les sept RUP ont reçu 33 % de fonds structurels en plus que les autres régions d'objectif 1 sises dans le continent européen ; en tout pour la Guyane 370 millions d'euros inscrits au contrat de plan 2000-2006 à travers le DOCUP, 406 millions prévus pour le prochain. Ces fonds financent désormais 51 % du montant des travaux de construction de routes et d'édifices publics, tout cela s'ajoutant bien sûr aux transferts nationaux.


Doc. n° 6 : panneau montrant des travaux co-financés par l'Union Européenne à Saint-Georges de l'Oyapock. En arrière-plan : le Brésil… (photo Stéphane Granger)

Les résultats se font d'ores et déjà sentir. La Guyane, surtout sa partie littorale, a vu surgir de nombreux chantiers dont les panneaux arborent le drapeau européen : construction ou amélioration d'équipements structurants (ports et aéroport), établissements scolaires, sportifs et culturels… En 1994 le PIB/hab. de la Guyane ne représentait que 49 % de la moyenne européenne, en 2001 il atteignait 54,5 % mais connaît depuis une érosion même si l'IDH (indicateur de développement humain) a légèrement progressé. Son intégration européenne en est renforcée : elle réalise désormais 10 % de son commerce extérieur avec les autres Etats de l'Union, avec garantie d'accès et de prix sur le marché européen, et elle partage avec ces pays la même monnaie depuis 2002. Mais les normes européennes sont quelquefois inadaptées à un environnement équatorial (pour la navigabilité des fleuves, par exemple), et le chômage, 22 %

officiellement, plus de 30 % officieusement, n'a pas diminué : il est pratiquement trois fois plus élevé que la moyenne communautaire alors que la proportion de moins de 20 ans en est le double. La Guyane est toujours l'une des plus pauvres régions européennes.

Pourtant, pour indispensables qu'ils soient (ils se montent pour les DOM à 288 euros par habitant par an), ces financements ne sont pas la panacée. D'abord parce qu'ils habituent encore les Guyanais à une source de financements extérieure alors que les investissements n'affluent pas, au contraire de ce qui se passe en Irlande ou au Portugal, que les aides européennes ont transformés en territoires économiquement très attractifs. L'argent ne corrige pas la géographie, et la Guyane souffre toujours de son isolement et de son éloignement : la libéralisation communautaire de l'espace aérien par exemple n'a pas eu de conséquences sur les DOM qui subissent toujours le quasi-monopole d'Air France.

Les 10 premiers fournisseurs (en millions de $)

Les 10 premiers clients (en millions de $)

France (308,4)

France (67,4)

Trinité et Tobago (60,4)

Antilles néerlandaises (10,1)

Japon (18,9)

Brésil (6,9)

Martinique (15,2)

Guadeloupe (6,1)

Allemagne (14,5)

Espagne (4,9)

Pays-Bas (14,2)

Belgique (4,8)

Italie (11,6)

Etats-Unis (4,2)

Etats-Unis (10,0)

Martinique (3,8)

Belgique (8,2)

Suisse (3,7)

Royaume-Uni (7,8)

Surinam (1,3)

Source : INSEE
Doc. n° 7 : tableau des principaux partenaires commerciaux de la Guyane en 2001

D'autre part ces aides, qui font des DFA les territoires les plus riches de la Caraïbe et de l'Amérique du sud, entraînent un effet pervers, en aggravant le côté artificiel de la prospérité guyanaise tout en accentuant l'écart d'équipement et de niveau de vie avec les pays voisins : coûts, prix et salaires sont quatre à dix fois supérieurs à ceux du Brésil et du Surinam. Ainsi, en européanisant chaque fois plus la Guyane on court le risque de rendre insurmontables les différences avec ses voisins et de l'isoler définitivement de son environnement géographique. Or tant que les pays voisins ne connaîtront pas une certaine stabilité économique, ils ne pourront constituer un marché pour la Guyane qui continuera en revanche d'être pour eux très attractive par ses hauts salaires et ses sporadiques besoins de main d'œuvre, et l'ampleur des flux d'immigration clandestine, surtout frontalière, se maintiendra. La présence de nombreux bidonvilles montre que nous assistons dans cette région à une interpénétration du « tiers-monde » et d'une société aux mode et niveau de vie largement européanisés.


Guyane Haïti République Surinam Guyana Brésil Venezuela Colombie Pérou Dominicaine
Source : L'Etat du Monde 2007.
Doc. n° 8 : indicateurs de développement humain de la grande région

La récente entrée de dix nouveaux pays également en retard de développement, comportant sept régions encore plus pauvres que la Guyane au sein de l'UE pourrait aboutir à terme, sinon à une remise en cause, du moins à une diminution des financements européens, dont le maintien a déjà donné lieu à d'âpres négociations. Nombreux sont les députés au Parlement de Strasbourg qui aimeraient que la France « assume son passé colonial » et que les aides soient réservées à des régions ou pays véritablement européens plutôt qu'aux poussières de l'empire colonial français. Les Guyanais, qui n'ont été que 14,4 % à voter lors des dernières élections européennes alors qu'ils ne sont toujours pas représentés à Strasbourg, montrent que leur sentiment européen n'est pas très développé, sauf dans la classe politique pour des raisons d'intérêt, et grande est la peur de se faire absorber, sinon submerger. Mais pour que la Guyane puisse un jour se passer des financements européens, elle devra continuer d'en bénéficier pendant encore un certain temps… alors qu'elle subit de plus la concurrence des aides aux pays ACP, qui ont des coûts bien moindres dans des secteurs concurrentiels tels la pêche...

On voit bien ce que l'Europe apporte à la Guyane, mais ce que cette dernière peut apporter à l'Union Européenne semble moins évident pour beaucoup, et la présence du centre spatial ne nécessite pas forcément l'appartenance politique à l'Europe. La Guyane n'a donc comme carte pour plaider son intérêt pour l'Union que sa situation géographique originale, à la croisée de la Caricom et du Mercosud. Pour cette région donc pas tout à fait européenne, la frontière physique de l'Europe et de l'Amérique du sud pourrait-elle constituer une nouvelle vocation ou une alternative lui permettant d'assumer enfin sa géographie ?

III - LA GUYANE ET L'AMÉRIQUE DU SUD DU REJET À L'INTÉGRATION ?

La Guyane est bien un territoire caraïbe par son peuplement et son économie ; elle représente la France à l'AEC et reçut l'année dernière la conférence internationale pour régler le problème d'Haïti. Mais géographiquement, elle est aussi un territoire sud-américain, sur le bouclier des Guyanes, occupé à 90 % par la forêt amazonienne, avec un littoral mouvant subissant les cycles alluvionnaires de l'Amazone. Aux populations amérindiennes qui ont survécu au choc colonial, ont été ajoutés des esclaves déportés d'Afrique, comme dans la Caraïbe certes mais aussi dans une grande partie de l'Amérique du sud, et danses et instruments créoles guyanais se retrouvent tant en Colombie que dans diverses parties du Brésil telles le Maranhão ou Salvador.

Si la présence de la forêt amazonienne a bien coupé la Guyane du reste du continent, l'histoire, l'économie et la politique furent encore plus efficaces comme nous venons de le voir. Cette île européenne qu'elle constitue ainsi au milieu d'un océan de pauvreté attire de nombreux immigrants issus des pays proches. Aux quelques Colombiens et surtout Brésiliens (ces derniers constituant désormais près de 10 % de la population) venus au départ pour la construction de la base spatiale, s'ajoutèrent environ 10.000 Surinamiens fuyant la guerre civile au début des années 90, puis, à ce flot continu, des milliers d'Haïtiens (peut-être désormais le quart de la population totale de la Guyane !), Dominicains, Guyaniens et depuis peu, symboles de la continentalisation croissante de ce département français, des Péruviens. La population étrangère en Guyane constituerait près de 40 % de la population totale, certaines estimations la voient même majoritaire, et plus de la moitié des naissances lui sont imputées car les comportements démographiques restent les mêmes que dans le pays d'origine, où la fécondité est en général très élevée.

Ces flux migratoires et cette explosion démographique font que la Guyane reste tragiquement sous-équipée dans les domaines médicaux et scolaires, d'où ce contraste entre un niveau de vie moyen relativement élevé pour la région, pratiquement « européen », et certains indicateurs sociaux et démographiques plus proches de ceux des autres pays d'Amérique du sud. En outre ces immigrants, par la facilité avec laquelle ils parviennent en Guyane, passant par le Surinam ou le Brésil, montrent à ses habitants qui ont longtemps feint de l'ignorer qu'ils sont bel et bien de ce continent. On parle d'ailleurs d'une délinquance de type sud-américain pour la Guyane, qui est également une plaque tournante pour la drogue venue de Colombie, et dont l'immensité non maîtrisée attise la convoitise de milliers de garimpeiros (chercheurs d'or) brésiliens. Finalement, c'est d'abord par des activités illicites (drogue, contrebande, orpaillage et immigration clandestine) que la Guyane s'est intégrée au sous-continent !

La politique va pourtant timidement suivre le mouvement, initié en fait par les militaires, raisons stratégiques obligent. La signature par la France en 1967 du traité de Tlatelolco sur l'interdiction des armes atomiques sur le sous-continent était déjà la reconnaissance d'une sud-américanité de la France à travers la Guyane, et les troupes françaises, aériennes surtout, qui y sont basées participent régulièrement à des exercices au Brésil avec leurs homologues du continent. Vue autrefois comme une occupation coloniale, la présence de l'Armée française est considérée dans la zone comme facteur de stabilité depuis la Guerre froide.


Doc. n° 9 : bidonville haïtien et brésilien à Cayenne. (photo Stéphane Granger)

Quant à la politique régionale d'ouverture sur le reste du continent, on peut en faire remonter les débuts au discours du Premier ministre Michel Rocard à Cayenne le 6 avril 1990, qui exhortait les départements d'outre-mer à participer au commerce extérieur de la France à partir de leur environnement géographique immédiat, alors que la Métropole était jusque là leur partenaire quasi exclusif. Mais cette volonté s'inscrivait dans une période où les élus guyanais, en pleine revendication identitaire, désiraient précisément s'affranchir d'une trop grande dépendance tant vis à vis de la France que des Antilles. Avec à la clé un autre objectif, urgent : réduire les très importants flux migratoires issus des pays voisins.

Ces objectifs furent favorisés par l'évolution statutaire : régionalisation en 1982, puis loi d'orientation pour l'outre-mer en 2002 permettant aux DOM une plus grande implication internationale, ainsi que les fonds européens du programme INTERREG en faveur de la coopération régionale. Les accords de coopération frontaliers les plus poussés sont depuis 1996 avec l'Etat brésilien d'Amapá et ont permis une multiplication des échanges surtout scientifiques, culturels, scolaires et sportifs. Cette coopération fut impulsée au plus haut niveau par les présidents français Jacques Chirac et brésilien Fernando Henrique Cardoso, qui se sont symboliquement rencontrés en Guyane en 1997, où fut décidée la construction d'un pont sur le fleuve frontalier Oyapock, financé par le Brésil, la France et l'Union Européenne. Si ce pont ne sera pas opérationnel avant 2010, l'intégration physique de la Guyane devient de plus en plus effective avec l'achèvement récent, après de longues tergiversations françaises, de la route de l'Est qui la relie au Brésil, faisant bientôt de cette frontière UE-Mercosud une réalité même si le projet de zone franche transfrontalière, pour « européaniser » des produits brésiliens est encore au point mort.


Doc. n° 10 : panneau en portugais, annonçant des travaux, le long de la RN2 Cayenne-Saint-Georges en direction du Brésil. L'intégration en marche ? (photo Stéphane Granger)

Cette intégration croissante est en grande partie due au Brésil, qui a compris, peut-être plus que la France, l'intérêt et l'originalité de cette région pour sa stratégie d'affirmation régionale et continentale. En effet, même si la Guyane constitue un faible marché avec ses 198.000 habitants, c'est parce qu'elle est la « porte d'entrée » de l'Union Européenne qu'il tient autant à ce projet de pont qui permettra une liaison routière entre Guyane et Etat d'Amapá, c'est à dire entre France et Brésil (avec 730 km la frontière guyano-brésilienne est la plus grande frontière terrestre de France), mais aussi entre Union Européenne et Mercosud… tout en désenclavant ses Etats du nord entre lesquels s'insèrent les Guyanes : l'Amapá est le seul Etat brésilien non encore relié par voie terrestre au reste du pays. Ainsi, désormais mieux connue des Brésiliens du nord, la Guyane est chaque année invitée en tant que telle au salon du livre amazonien de Belém, ou encore à la foire industrielle de Manaus, capitale de l'Etat brésilien d'Amazonas, alors que la prolongation de la ligne aérienne Cayenne-Belém vers Fortaleza, puis la création attendue d'une ligne Cayenne-Manaus, toutes à l'initiative du Brésil, feront bientôt de Cayenne une plaque tournante des liaisons aériennes entre Europe et Amérique du sud. La Guyane essaie de s'insérer de plus en plus dans son environnement géographique et de se faire connaître et reconnaître en tant que territoire sud-américain, sans pour autant remettre en cause une appartenance française et européenne à laquelle elle doit l'essentiel de son niveau de vie et de ses revenus.

Le paradoxe veut que ce soit précisément cette appartenance européenne qui la rende attractive pour les pays de la région, après l'en avoir éloignée. C'est ce qu'a montré en 2004 le désir des pays du Pacte amazonien (OTCA) d'associer la Guyane française en tant que membre observateur à travers la France, aux travaux et débats de l'organisation. Constituée en

1978 et réunissant tous les pays d'écosystème amazonien, l'OTCA avait au début exclu la Guyane car possession européenne, elle fut en effet longtemps ostracisée par les pays du continent comme « anomalie coloniale ». Mais les temps changent et désormais son partenariat est recherché : par des réponses scientifiques « européennes » (Institut Pasteur, IRD, CIRAD…) à des problèmes communs comme la lutte contre certains parasites, avec des budgets et des compétences que l'on ne trouve pas forcément dans les autres pays amazoniens, elle a des expériences à faire partager à ses voisins. De plus, par sa situation géographique elle ne pouvait plus rester à l'écart des projets d'harmonisation des politiques amazoniennes, qu'elles soient environnementales ou même policières, dans un continent en plein processus d'intégration, où les problèmes dépassent des frontières nationales souvent artificielles.


Document 11 : liaisons routières et aériennes depuis la Guyane.

La Guyane constitue aussi pour ces pays un morceau d'Union Européenne à proximité, qui pourra peut-être servir de point de passage pour l'exportation de leurs produits, l'Europe étant également une alternative possible pour s'affranchir d'une trop grande domination états-unienne. Mais c'est aussi en raison de cette appartenance européenne que la Guyane ne pourra prendre part aux votes ! La première participation française à l'OTCA eut lieu au sommet d'Iquitos en 2005, mais la délégation fut menée par un haut-fonctionnaire des Affaires étrangères et non par un élu guyanais, et aucune mention de sa présence ne fut faite dans la déclaration finale. La Guyane fut cependant intégrée au Projet Orellana en juillet 2006 (la descente de l'Amazone par des lycéens venus de tous les pays du Traité), à part égale avec les huit autres pays signataires, malgré des tergiversations vénézueliennes sur sa présence. Il est encore trop tôt pour en mesurer les retombées en matière de coopération scolaire et scientifique, mais des contacts ont pu être noués, et pour la première fois la Guyane s'est trouvée intégrée à un projet pan-amazonien.

On assiste également à un début d'intégration universitaire avec le réseau d'universités amazoniennes UNAMAZ, et l'université de Brasilia a été invitée à intégrer le conseil d'administration du futur pôle universitaire guyanais, en constitution. La coopération entre scientifiques brésiliens et français basés en Guyane est pourtant encore rare, sauf avec les Etats d'Amapá et du Pará à travers le réseau Ecolab liant l'IRD et le Musée Goeldi de Belém, les scientifiques brésiliens estimant se suffire à eux-mêmes. Avec la formation, ce n'est pourtant que dans les domaines scientifiques et environnementaux qu'une véritable politique de coopération pourra se mettre en place : en effet, la coopération économique n'a pas encore eu les effets escomptés, les projets de joint venture ont échoué, peu de produits franchissent légalement la frontière, les produits agro-alimentaires consommés en Guyane viennent encore pour la plupart de l'Europe, y compris les jus de fruits tropicaux ! Et il sera toujours plus facile à un Guyanais, comme n'importe quel citoyen européen, de résider et travailler en Allemagne ou en Italie qu'au Brésil ou au Surinam. C'est le contrecoup de l'intégration européenne.


Doc. n° 12 : le Président brésilien Lula au milieu des lycéens du projet Orellana. Les jeunes Guyanais y représentent la France. (photo Sérgio Amaral)

La Guyane pourrait aussi jouer la carte française, en développant l'offre de formation en langue française, en concrétisant le projet de technopole destiné à rayonner sur l'ensemble du continent grâce au spatial… mais les étudiants potentiels ne préfèreront-ils pas aller à Paris ou ailleurs dans l'Hexagone ? Car l'autre grand problème de son intégration sud-américaine est là : il est toujours plus facile, moins onéreux et peut-être plus prestigieux pour un Sud-Américain de se rendre à Paris qu'à Cayenne, où de plus un visa lui sera exigé, alors qu'il ne le sera pas forcément pour l'Hexagone qui redoute moins une immigration sud-américaine incontrôlée… Inversement des Guyanais, comme tous les étrangers d'ailleurs, ne pourront investir au Brésil qu'avec un garant brésilien, alors que les marchés respectifs sont verrouillés à cause du protectionnisme propre à tous les ensembles économiques. Un accroissement des échanges sera donc peu probable sans dérogations, dont la Guyane bénéficie déjà beaucoup.

Enfin, les limites statutaires font que pour les négociations les pays de l'OTCA passent directement par la France, de même quelquefois que l'Amapá malgré la politique de coopération régionale. Par leur relation directe avec Paris (mais ont-ils le choix ?), les autres pays sud-américains contournent la Guyane et montrent qu'elle n'est encore pour eux qu'une excroissance de la France en terre sud-américaine et non un territoire doté de sa personnalité propre. La déclaration du ministre brésilien Celso Amorim pour qui la France pouvait contribuer au développement économique de la région montre que la Guyane intéresse bien ses voisins mais pas tellement en tant que telle : surtout comme région française et européenne, avec les moyens supposés !

La Guyane n'est donc ni tout à fait européenne ni tout à fait sud-américaine. Mais elle commence à briser son isolement, même si une meilleure intégration économique et politique sera impossible sans une évolution statutaire sur laquelle ni l'Etat, ni le monde politique local n'ont achevé leur réflexion, alors qu'elle est possible constitutionnellement et ne remettrait pas en cause l'appartenance européenne, comme le montre l'exemple des îles Canaries, très autonomes. Il faudrait que les accords se multiplient entre grands ensembles régionaux, que la Guyane se situe mieux par rapport aux grands courants d'échange grâce à sa situation d'interface. On peut pourtant remarquer que si la Guyane était autrefois rejetée par le reste du continent parce qu'européenne, elle est maintenant recherchée parce qu'européenne ! La France et l'Europe ne semblent pas encore avoir pris la mesure de cette situation, sinon quelques élus pour des raisons surtout idéologiques. Ainsi, cette situation de région française et européenne, longtemps contestée, lui permettra peut-être de nouer des solidarités plus profondes au sein d'un continent qui la marginalisa longtemps pour des raisons historiques, linguistiques et politiques. Et par conséquent de se montrer indispensable à une Europe dans laquelle son poids, ainsi que celui de la France, va décroître en raison des élargissements successifs. Un haut fonctionnaire du ministère brésilien des Affaires étrangères avait déclaré, lors de la signature de l'accord pour la construction du pont sur l'Oyapock : « La France et le Brésil étaient autrefois séparés par l'Atlantique, ils seront désormais unis par l'Oyapock ! ». Souhaitons que grâce à la Guyane il en sera bientôt de même pour l'Europe et l'Amérique du sud.

BIBLIOGRAPHIE :

BATAILLON Claude, DELER Jean-Paul, THERY Hervé - Géographie universelle tome 3 : Amérique latine, éditions Belin, collection Reclus 1991.

BENJAMIN Didier et GODARD Henri – Les outre-mers français : des espaces en mutation. Ophrys 1999.

BLANQUER Jean-Michel - Les Guyanes et les Amériques entre continentalisation et « océanisation ». In : Amérique Latine, Etudes de la Documentation française, 2005.

GILLET Jean-Claude et MAM LAM FOUCK Serge (coord.) - Guyane : recherches, sociétés, cultures. DVD-Rom collection Terres d'histoire, Centre multimédia de l'Université de Bordeaux 3, 2005.

GRANGER Stéphane - Coopération Régionale. In : Atlas illustré de la Guyane, IRD 2001, sous la direction de Jacques Barret.

MIEVILLY Sabine - Pourquoi maintenir les DOM dans la République française ? Analyse géopolitique à partir du cas guyanais. Ibis Rouge 2002.

PLENET Claude - Les fonds structurels européens, le cas de la Guyane. Ibis Rouge 2005.

1 Doctorant à l'IHEAL, Paris III, enseignant à Cayenne, chargé de cours à l'Institut d'Études supérieures de la Guyane (Université des Antilles et de la Guyane). granger.stephane@wanadoo.fr.

2 Afrique Caraïbes Pacifique. Pays ayant signé des accords garantissant prix et marché avec la CEE lors des différents accords de Lomé entre 1975 et 1989.

 

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