Katrina, une tragédie américaine ?

Julie Hernandez

Géographe, Université Jean Monnet, Saint Etienne

Résumé

Cliquer ici pour obtenir l'article complet

Le passage de l'ouragan Katrina dans le delta du Mississippi à la fin du mois d'août 2005 suivi par la rupture des levées censées protéger la Nouvelle-Orléans et l'inondation de plus de 80% de la ville ont été à l'origine d'une crise que nul n'aurait pu imaginer aux Etats-Unis. Crise dans la gestion du désastre, crise de conscience devant les graves dysfonctionnements économiques, sociopolitiques et culturels révélés par le cyclone et ses conséquences. La première puissance mondiale incapable de faire face à un aléa naturel qui ne lui est pourtant pas inconnu puisque de telles situations se rencontrent chaque année dans le Golfe du Mexique ? Ce paradoxe spatial se double d'un paradoxe temporel dans la mesure où Katrina était une catastrophe doublement attendue, probable dans les décennies à venir et prévue quelques jours avant.

Les causes directes du « 29 août » 2005, en particulier le problème de l'évacuation « sélective » de la ville, posent des questions relatives à la mobilité et à la mémoire des catastrophes naturelles et aux politiques de gestion des autorités en charges. Elles ne suffisent cependant pas à rendre compte des processus qui ont amenés les médias du monde entier à être témoins d'une « catastrophe de pays pauvre » au sein d'une ville nord-américaine majeure.

La violence de l'aléa et la vulnérabilité propre à la Nouvelle-Orléans ont joué un rôle certain. La ville est le produit d'un compromis permanent entre la nature et l'histoire : ville impossible mais inévitable, dotée d'un site plus que contraignant mais bénéficiant d'une situation exceptionnelle à différentes échelles, la Nouvelle-Orléans subit ses héritages socioculturels autant qu'elle en tire partie pour vendre sa singulière personnalité. La sédimentation des temporalités historiques de la ville, créole, sudiste, américaine et caribéenne, elles-mêmes inscrites dans les dynamiques naturelles et anthropiques du Mississippi, font qu'elle occupe une niche particulière au sein du système urbain national. Pourtant sa géographie témoigne à bien des égards d'un « américanisation » progressive de la Nouvelle-Orléans, d'une convergence, accélérée au 20ème siècle, vers les modèle urbains communs à l'ensemble des Etats-Unis, en particulier en termes de ségrégation spatiale.

Dans quelle mesure dès lors l'évènement « Katrina » a-t-il pu agir comme un révélateur des tensions et des fragmentations qui caractérisent les villes américaines contemporaines ? Comme est-ce que ces tensions dans le contexte particulier de la Nouevlle-Orléans ont pu mettre en système un désastre potentiel bien avant que l'ouragan ne survienne ? Au-delà de la seule défaillance des systèmes de protection technique, les causes profondes de ce qui s'est passé l'été dernier sont largement humaines, et sont à rechercher dans des dynamiques sociales et urbaines propres aux Etats-Unis. En ce sens Katrina a bien été une tragédie « américaine ». Mais elle pose, plus largement, la question du devenir de l'objet urbain face aux risques naturels : est-ce que les Etats-Unis peuvent « perdre » une ville majeure, par son importance géographique et historique, sinon par sa taille ? Est-ce qu'on abandonne les villes aujourd'hui ?

Haut de la page 

Retour au Menu général

 Actes 2006