CONTACTS TRANS-OCÉANIQUES AVEC LES AMÉRIQUES AVANT COLOMB : LES NOUVELLES PREUVES

Stephen Jett

Géographe, University of California-Davis

. Article complet

La question de la possibilité des contacts à travers les océans bien avant les voyages de Christophe Colomb et des Vikings et des influences culturelles entre les deux hémisphères est un des sujets les plus débattus dans les disciplines de l'histoire, de l'anthropologie et de la géographie culturelle. Même si encore aujourd'hui, la plupart des chercheurs pensent qu'il n'y a pas eu de contacts d'importance entre l'Ancien et le Nouveau Monde avant le débarquement de Leif Eiricksson, il y en a cependant de plus en plus qui sont persuadés qu'il y a bien eu des liens importants entre les deux hémisphères au cours des cinq derniers millénaires, et qu'il existait même une sorte d'œkoumène global (Jett 2000) Ces dernières années, cette thèse sur les contacts transocéaniques précolombiens a été confortée par la publication de la seconde édition de l'importante bibliographie annotée de deux chercheurs américains, l'anthropologue John Sorenson et le bibliotecaire Martin Raish (1996), mais aussi par des découvertes récentes dans les domaines de la linguistique et de la biologie, tandis qu'une nouvelle revue, « Pre-Columbiana: A Journal of Long-Distance Contacts » ouvrait ses colonnes aux spécialistes.

C'est ce que je voudrais vous présenter dans cette communication.

Comparaisons culturelles.

Traditionnellement, la recherche sur les contacts transocéaniques a privilégié la démarche comparative culturelle, en décrivant les similitudes culturelles propres à deux cultures situées de part et d'autre de l'océan, et dans les deux hémisphères. Ainsi pouvait-on satisfaire l'objectif qui consiste à déterminer la véritable histoire culturelle de ces différentes régions. Mais de telles comparaisons n'ont pas été suffisantes pour convaincre les non diffusionnistes de prendre en considération le contact comme explication des similitudes. Les isolationnistes peuvent continuer à affirmer que si des humains pouvaient inventer quelque chose dans une région, ils pouvaient agir de même dans une autre. Ainsi, n'est-il pas nécessaire d'invoquer un quelconque contact mais une évolution culturelle parallèle, mais indépendante. Ce postulat théorique les amène alors à réfuter toute accumulation de preuves purement culturelles. C'est pourquoi dans cette contribution, je souhaite mettre l'accent sur le langage et sur les preuves non culturelles, c'est-à-dire biologiques.

Phénomènes culturels « arbitraires » Néanmoins, nous pouvons consacrer un moment à l'examen de l'approche culturelle dans la mesure où elle tend à être convaincante pour ceux d'entre nous qui s'inscrivent dans la démarche diffusionniste. C'est ainsi que plusieurs types de phénomènes culturels dits « arbitraires » progressivement mis en avant fournissent l'évidence culturelle la plus évidente. Parmi ceux-ci, la langue, que je traiterai ultérieurement. Mais aussi arbitraire—c'est-à-dire non sollicités par la matière utilisée, les usages auxquels l'objet était destiné, la simple logique, etc.—sont, par exemple, des jeux (la comparaison classique est celle entre le patolli du Mexique et le pachisi de l'Inde) ; les mythes et contes populaires qui, dans un certain nombre de cas, sont partagés en détail entre les hémisphères; les styles artistiques et l'iconographie, qui ont fait l'objet de la plus grande attention dans les comparaisons; les systèmes de calendrier à l'étude desquels David H. puis David B. Kelley (1995) ont apporté la plus grande contribution ; la musique, la danse, les attitudes et la gestuelle ; ainsi que des symboles de rang et de statut comme des trônes, des parasols, des litières, etc.

Technologies complexes. Ensuite s'impose l'étude des technologies concernées, technologies tellement complexes que leur invention, de prime abord, est plutôt stupéfiante, mais pour lesquelles la possibilité qu'elles aient été inventées plus d'une fois semblerait excéder les limites du plausible. Parmi les études classiques de cet ordre fait à l'échelle transpacifique sont, par exemple, celle sur la fabrication de «tissus» d'écorce (tapa) et celles sur les complexes des sarbacanes et de la métallurgie.

Plus recement, d'autres recherches ont mis en valeur d'autres domaines technologiques. L'une concerne les textiles. Les trois espèces de trame utilisant les lices avec lesquelles le tissu est fabriqué se rencontrent dans les deux hémisphères, plus une suite de techniques structurelles en commun. Dans mes recherches publiées en 1998 et 1999, j'ai montré l'existence de quatre matières tinctoriales textiles communes aux deux hémisphères et en ai assuré le suivi par l'examen de procédés de teinture résistante dans les Ancien et Nouveau Mondes. Dans ces travaux, j'ai signalé l'usage en « Amérique nucléaire » (les régions de cultures élaborées) de trois procédés complexes pour réaliser de motifs sur les tissus, procédés qui sont typiques de l'Asie du Sud ou du Sud Ouest : le batik, du séchage fixé (le plangi) et l'ikat. Un autre domaine a lui aussi été bien étudié. C'est celui des techniques de la laque et des objets laqués étudiés notamment par la chercheur américaine Celia Heil (1999) qui, comparant l'usage de la laque en Asie orientale et au Mexique occidental, a conclu que cet usage était venu d'Asie mais que, en retour, l'industrie japonaise avait été influencée par les techniques mises en œuvre dans l'ouest du Mexique. Cette allusion au Japon nous rappelle aussi le livre assez récent et intrigant de l'anthropologue américaine Nancy Yaw Davis (2000), The Zuni Enigma: A Native American People's Possible Japanese Connection.

Preuves linguistiques et épigraphiques

Aucun domaine de la culture n'est aussi arbitraire par sa nature spécifique, que le langage. Pour la plupart des mots, la nature de l'objet auquel il est fait référence n'a aucune influence sur la variété des sons choisis pour véhiculer verbalement le concept. Lorsqu'on trouve d'importantes similitudes dans le vocabulaire, spécialement en rapport avec des correspondances systématiques de son, ou dans la structure, on peut en déduire une connexion historique. En 1964, David H. Kelley, bien qu'en aucune façon adversaire de la notion de diffusion à longue distance, écrivait : «Aucun linguiste compétent n'a suggéré qu'un langage ou une famille de langages du Nouveau Monde soit apparenté génétiquement à l'Ancien Monde depuis l'apparition de la civilisation, et peu nombreux sont ceux qui ont suggéré une relation à n'importe quelle époque ancienne » (D. H. Kelley 1964) Il en est de même de R. C. Padden qui notait en 1973 que «personne n'a, à ce jour, établi une continuité de familles linguistiques entre les hémisphères durant la période précolombienne». Le très respecté (et conservateur) linguiste Lyle Campbell pouvait encore dire en 1997 que «la plupart des spécialistes ne trouvaient aucune connexion entre les langages du Nouveau Monde et ceux de l'Ancien Monde», et que «aucune des preuves avancées à ce jour ne révélait un tel impact [linguistique]» ni d'installation consécutive à des migrations vers le Nouveau Monde. Cependant, depuis quelques années, de nombreux travaux comparatifs menés par des chercheurs accomplis viennent étayer une certaine filiation linguistique.

Le cal-ougrien, l'athapaskien-eyak et le iénisséien. Puisque ceux qui parlent l'eskimo (les inuits), l'aléoutien ou le na-dené sont considérés comme arrivés relativement récemment en Amérique du Nord par le détroit de Béring, une opinion courante mais largement controversée (par exemple, Fahey 2000/2001 dans Pre-Columbiana) veut que toutes les autres langues indigènes de l'hémisphère appartiennent à une seule famille, l'amérindien, et dérivent de l'unique langage introduit par la migration initiale d'humains au travers du détroit de Béring à partir de la Sibérie—l'hypothèse de Joseph Greenberg—et que ces langages n'aient reçu aucun autre apport extérieur à l'hémisphère digne d'être mentionné. Cependant, la linguiste américain Johanna Nichols (1992) a identifié sur la côte ouest du Nouveau Monde, des éléments grammaticaux de langages qui suggèrent quatre migrations très anciennes par bateau le long des rives du Pacifique. Nichols avance que les phylums hokan et pénutien de l'Amérique du Nord sont parmi les unités linguistiques qui peuvent avoir participé aux liens circum-pacifiques.

Examinant le pénutien (à une date moins reculée), le linguiste hongrois-américain Otto von Sadovsky (1996) a fait une étude comparative détaillée des langages ouraliques d'Eurasie et de le phylum pénutien de la Californie centrale et a conclu que, non seulement les langages pénutiens appartiennent à la subdivision ouralique de l'ougrien, mais qu'ils s'apparentent de manière particulièrement proche à la langue ob-ougrienne de Sibérie. Von Sadovsky ne postule pas un voyage transocéanique mais plutôt une succession de voyages hauturiers, tout le long de la côte sibérienne de l'océan Arctique depuis le delta de l'Ob jusqu'au détroit de Béring, puis au-delà en descendant la côte nord-américaine jusqu'à la baie de San Fransisco. Ces immigrants auraient ainsi introduit vers 500 av. JC le chamanisme sibérien et d'autres éléments culturels. Une découverte étonnamment similaire a été mise en avant par le linguiste américain Merritt Ruhlen (1998), qui a souligné une proche parenté apparente entre le ket, une langue de la famille iénisséienne de Sibérie centrale, et la famille athapaskien-eyak (partie du phylum na-dené) du Nord Ouest de l'Amérique du Nord. Ruhlen a également envisagé le voyage par bateau côtier entre la Sibérie centrale et l'Alaska. Ces distances, bien que non transocéaniques, sont considérables et couvrent pas moins de 160 degrés de longitude.

L'uto-aztèque et le sémitique. D'un intérêt bien supérieur sont les découverts préliminaires que le linguiste Brian Stubbs du College of Eastern Utah a prudemment présentées, concernant la présence d'un important élément proto-sémitique du nord-ouest datant d'environ 500 avant J-C et issu de la région de l'ancienne Palestine/Phénicie, dans le stock uto-aztèque (incluant le proto-UA), dont les langues historiquement connus s'étendent de l'Idaho jusqu'à l'Amérique Centrale. Stubbs affirme avoir identifié un millier de similitudes dans le lexique et la morphologie entre les deux groups de langages. Il a présenté certaines de ces données sous forme de petites monographies mise en circulation dans les années 80, et a publié plus récemment sur environ dix pour cent des comparaisons effectuées (Stubbs 1998). Non seulement il existe un grand nombre de proches similitudes ou d'articles lexicaux identiques, mais il démontre aussi des correspondances systématiques au niveau des sons tout en soulignant la présence d'un certain nombre de rares phénomènes sémantiques communs et d'éléments de morphologie de verbes et d'autres éléments structurels.

Le proto-pélagien. En 1998, Mary LeCron Foster, une anthropologiste de Berkeley spécialiste en linguistique, a créé l'évènement en annonçant dans Pre-Columbiana que des comparaisons lexicales indiquaient que trois familles de langages, supposées étrangères l'une à l'autre—l'afro-asiatique et l'Austronsien de l'Ancien Monde, et le quechua de l'Amérique de Sud—étaient en fait tous membres d'un même phylum. Foster considérait qu'elles s'étaient diffusées par mer au travers du Pacifique, d'où le nom de « proto-pélagien » qu'elle leur a données. Elle apporte de nombreux exemples d'articles communs aux lexiques. Bien que non spécialiste, force est d'admettre la démonstration convaincante; mais c'est une autre histoire que d'imaginer un scénario historique pour expliquer une telle parenté (Foster voit également des liens entre la proto-Mixé-Zoquéen—la langue olmèque—et l'égyptien, mais elle n'en a pas publié sur ce sujet) Quoique il en soit, reconnaissons que la génétique indique des apports importants afro-asiatiques au Mexique et au Pérou, comme on va le voir ci-dessous.

A son tour une autre linguiste américaine, Mary Ritchie Key (1984, 1998), s'appuie sur l'usage de listes de mots pour évoquer une contribution austronésienne à des langues de l'Amérique tropicale de Sud, un phénomène à relier avec les hypothèses sur les migrations indonésiennes vers l'Amérique tropicale (Jett 1968), même si Key estime que ce mouvement a été transatlantique alors que j'ai proposé un apport transpacifique (mais les deux peuvent être corrects).

Le mayen comme langue sino-tibétain. En 2004, le linguiste amateur canadien Bede Fahey a publié une monographie dans laquelle il présente des comparaisons lexicales entre la famille des langues sino-tibétaines, et notamment l'ancien chinois, et le mayen de l'Amérique Centrale. Des correspondences regulières de sons indiquent une proche parenté entre les deux (Fahey 2004, 2005/2006) C'est fascinant d'apprendre que les mayas possèdent eux aussi des marqueurs génétiques du système Alu qui les lient à la population chinoise (Novick et al. 1998). Ces apports renforcent la vieille hypothèse des fortes influences culturelles de la Chine archaïque sur la culture olmèque, celle qui est dit la cultura madre de Mésoamérique, surtout des Mayas.

L'épigraphie américaine. Sans vouloir les décrire en détail, on sait qu'il y a aussi de nombreux indices épigraphiques qui indiqueraient des liens l'Amérique et l'Ancien Monde. Mais il faut signaler les travaux de divers chercheurs américains et canadiens comme William McGlone, Phillip Leonard (McGlone et al. 1993), Huston McCulloch (1998), et David H. Kelley (1998) qui ont poursuivi les études initiées par le sémiticiste américain Cyrus H. Gordon et de manière imparfaite par le biologiste néozélandais-américain Barry Fell. Un modèle pour ce genre d'effort a été élaboré par Richard Nielsen (1998), dont le travail sur la pierre runique de Kensington, au Minnesota, a réduit à néant ceux des spécialistes professionels sceptiques. Nielsen, avec l'assistance du géologue américain Barry Hanson (2002), a, en ce qui me concerne, prouvé que la pierre de Kensington a vraiement été inscrite par des Nordiques pendant le quatorzième siècle. Je n'oublie pas non plus le travail du linguiste sino-américain H. Mike Xu (1996, 1998, 2002) qui a comparé les signes inscrits sur divers objets olmèques du Mexique avec des caractères quasi identiques gravés sur des os oraculaires des Shang de la Chine archaïque.

L'argument des plantes cultivées

C'est le géographe culturel américain George F. Carter (1950, 1953) qui a fait œuvre de pionnier en recourant aux plantes cultivées pour pister les mouvements transocéaniques. Un autre, l'américain Carl Johannessen a pris la relève et poursuivi la tâche plus avant. Lui et l'anthropologue américain John Sorenson ont fait apparaître une monographie (en CD) qui recense presque 70 espèces de plantes cultivées apparaissant comme communes aux deux hémisphères précolombiens (Sorenson et Johannessen 2004). La valeur de ce type de preuves réside dans le fait que les plantes cultivées sont des entités génétiques et ne peuvent être domestiquées que là où elles sont apparues avant leur domestication, le plus souvent dans un environnement géographique strictement limité. De plus, très peu de ces plantes cultivées peuvent traverser les océans ou s'établir et se maintenir sans intervention humaine. Donc, en même temps que les indications de génétique humaine décrites ci-dessous, certaines plantes cultivées sont les témoignages de contacts transocéaniques. Nous en présentons ci-dessous quelques-une des plus significatives.

Des restes archéologiques de plantes américaines ont été retrouvées dans des fouilles en Inde et en Indonésie: deux espèces d'haricot, l'amarante, l'anone, et le maïs (Sorenson et Johannessen 2004). En Méditerranée, des feuilles de l'agave mexicain ont étés trouvées dans une épave antique (Steffy 1996: 56). Des noix de coco—espèce originaire de l'océan Indien—ont été trouvées dans des fouilles en l'Amérique Centrale (Robinson et al. 2000: 843). Par ailleurs, des os de dinde américaine ont été trouvées dans des sites de fouilles médiévales en Europe (Bökönyi et Jànossy 1959).

Quelques espèces ont fait l'objet d'intenses recherches. L'une est la patate douce. D'origine sud-américaine, on sait qu'elle ne se sème pas mais des restes ont été trouvés par des archéologues en Polynésie (Hather et Kirch, 1991). Il existe d'autre part de sérieux indices de sa présence en Asie précolombienne. Autre exemple est l'étonnante présence, prouvée archéologiquement, de l'arachide sud-américaine en Chine néolithique aux environs de 2000 avant J.-C., mentionnée d'abord dans les années 60, vérifiée par Carl Johannessen avec Wang dans les années 90, et pubilée dans Pre-Columbiana en 1998. Johannessen (1998) a aussi publié des travaux sur la représentation des épis de maïs dans des milliers de sculptures ornant les temples du sud de l'Inde, plus particulièrement dans la province de Karnataka (XII, XIII siècle) J'estime que ces éléments mettent fin à toute controverse relative à la présence de cette plante en Asie dès l'époque précolombienne. Depuis, Johannessen a également trouvé dans les temples des sculptures qui semblent représenter d'autres plantes américaines, comme des tournesols et des anones (Johannessen. avec Wang, 1998). Ces découvertes de Johannessen ont été confirmées et enrichies par le chercheur indien Shakti M. Gupta (1996) qui, sans s'interesser à la question des contacts transocéaniques, a conclu que ces plantes étaient en fait originaires de l'Inde. Une pareille conclusion a été émise une fois déjà, concernant des anones et des ananas figurés sur les murs romains à Pompéi. C'était dans les années 50 et se rapportait à l'identification par le pomologiste italien Domenico Casella (1950, 1956, 1957).

Un autre exemple est le plantain ou banane légume. L'anthropologue William Smole (2002) présente, dans Pre-Columbiana, un cas circonstancié concluant à la présence précolombienne de cette plante cultivée, originaire de l'Asie du Sud-Est, en Amérique centrale et du Sud. Ceci repose d'une part sur les textes du seizième siècle qui évoquent l'existence très répandue de cette plante cultivée en Amérique et, d'autre part, sur la présence à cette époque de diverses variétés. L'écologie culturelle d'usage du plantain indigène et diverses données linguistiques, voire quelques indices archéologiques (Jett, 2002b), viennent aussi appuyer cette thèse.

Enfin, il faut tenir compte des travaux de la scientifique bulgaro-allemande Svetlana Balabanova et d'autres spécialistes en médecine légale à Munich, dans les années 90, qui ont identifié des résidus de nicotine et de cocaïne dans des momies de l'Egypte ancienne. Le tabac est bien sûr d'origine américaine et du Pacifique du Sud-Ouest et la coca des montagnes andines, régions très éloignées de l'Egypte. Les chercheurs conventionnels, sceptiques devant la possibilité de transferts transocéaniques, se sont livrés à des contorsions mentales pour tenter de nier cette évidence. Ils ignorent aussi que l'on ait trouvé des résidus du THC—du Cannabis eurasiatique—dans des cadavres péruviens pré-colombiens. Mais, comme je pense l'avoir démontré déjà dans un article dans Pre-Columbiana, aucune de ces objections ne s'impose (Jett 2002a)

Les parasites intestinaux

Bien que l'on est jamais décrit la présence de vers parasites intestinaux issus d'humains de l'Ancien Monde en Amérique précolombienne, il apparaît qu'au cours des années 80 et 90 des paléopathologistes—surtout brésiliens—ont non seulement vérifié la présence de tels vers dans des tribus isolées sud-américaines, mais ont aussi démontré la présence bien avant Colomb de certaines espèces dans des sites archéologiques de l'hémisphère occidental (Reinhard 1992, Verano 1997). On y trouve les vers à crochet, les vers à fouet, les filaires et les grands vers ronds. Dans la mesure où il s'agit d'espèces tropicales et subtropicales qui ne pouvaient se diffuser par les zones froides du détroit de Béring, force est de conclure que ces espèces n'ont pu parvenir dans le Nouveau Monde que par l'intermédiaire de voyages humains transocéaniques.

L'apport de preuves par la génétique humaine

Pendant plus d'un siècle divers chercheurs on attiré l'attention dans l'art de l'Amérique nucléaire, sur des physionomies de visages qui apparaissent entièrement ou partiellement négroïdes, caucasiennes et est-asiatiques. Intrigantes et suggestives comme elles sont, les désignations raciales actuelles, sur la base de traits phénotypiques visibles et mesurables, posent question et ont largement conduit à une étude directe des génotypes. Des progrès considérables ont été réalisés ici au cours des dernières quinze années, spécialement dans les domaines de la génétique moléculaire et biochimique. Bien que ces champs d'investigation en soient encore à un stade primaire, ils se développent rapidement et ont déjà apporté des informations d'une grande importance qui viennent corroborer les thèses diffusionnistes. La particularité de la génétique moléculaire est que la diversité de variantes génétiques tellement nombreuses et indépendantes l'une de l'autre et de surcroît paraissant si elle soit interprétées correctement, offrent une preuve aussi proche de l'absolu que possible. Les ouvrages de Mourant (1956) et de Cavalli-Sforza, Menozzi et Piazza (1994) ont fourni une énorme réserve de documentation sur le sujet. Les marqueurs génétiques sont plus utiles encore pour notre recherche: des gènes rares et non adaptables ou sans fonction génotypique mais qui existent comme éléments d'identification, nous permettent de conclure à des connexions historiques même dans le cas de rencontres mineures fortuites. Le chimiste américain James Gutherie (2000-2001; aussi Fahey 2000-2001) a synthétisé et analysé nombre d'informations dans un article dans Pre-Columbiana. Je ne peux mentionner ici que quelques points essentiels.

Il a d'abord été admis que tous les Amérindiens autres que les Blackfoot (majoritairement de groupe A), étaient de groupe sanguin O. Le B asiatique était prétendument absent. Aujourd'hui cependant, nous savons que le B est présent dans plus de la moitié des échantillons d'Amérindiens, plus particulièrement parmi les Zuni du Nouveau Méxique, hypothétiquement influencés par le Japon (selon Davis 2000), et que l'ensemble des quatre groupes A, B, AB, et O se trouvaient dans le Pérou précolombien, spécialement aux époques les plus anciennes. Dès les années 1950, on a relevé que le facteur sanguin Diego, un type de l'est et du sud asiatique, était également présent dans des groupes américains mais était absent dans le nord. D'autres facteurs sanguins présentent des modèles comparables. Ceux-ci comprennent les facteurs Rhésus et Kell plus les transferrines, les immunoglobulines G et M, et les antigènes lymphocytaires humains ou ALHs. De plus, on trouve la déficience glucose-6-phosphate-déshydrogenase et l'ADN mitochondrial. Je ne peux pas entrer ici dans les détails, mais il suffit de dire qu'une variété de gènes «étrangers», spécifiquement originaires des parties du monde sud-asiatique et afro-asiatique, réapparaissent dans l'hémisphère occidental, non pas de manière générale mais dans des concentrations délimitées, spécialement en Mésoamérique et dans les régions centrale et australe des Andes. Les modèles génétiques ne reflètent pas ceux des conquérants espagnols. Ceci paraît impossible d'attribuer ces phénomènes à de simples hasards; des apports anciens méditerranéens et moyen-orientaux, et aussi de l'ensemble Asie /Océanie, se révèlent la seule explication plausible.

Je peux mentionner, tout comme les liens du ALH asiatique avec l'Equateur et la Colombie, leur confirmation par la présence en ces lieux d'un type rare de virus typhotropique humain, trouvé également parmi les Aïnous du Japon, ainsi que l'absence de la normale ADN mt9-by asiatique et américain. Tout ceci donne du support à l'hypothèse des JMmon du Japon allant en Equateur pendant le quatrième millénaire av. JC avancée pendant les années 60 par l'archéologue américaine Betty J. Meggers (Meggers, Evans et Estrada 1965; Meggers 2005).

Conclusions

Je crois que les preuves fournies récemment dans les domaines linguistiques, ethno-botaniques, biologiques ( parasites intestinaux, génétique humaine ) sont suffisamment nombreuses pour appuyer avec plus de solidité les recherches sur les influences transocéaniques. On dispose d'éléments qui dépassent les seuls indices comparatifs culturels. Les sciences « dures », même si c'est quelque peu difficile à admettre pour certains, sont en passe de démontrer ce que les simples comparaisons culturelles seules n'avaient pu étayer: des peuples ont sillonné les océans depuis des temps très reculés et ils ont laissé leur gènes et leurs langages en Amérique, tandis qu'ils ramenaient chez eux des plantes cultivées américaines.

Il y sont allés et, s'ils y sont allés, ils ont eu l'occasion d'exercer des influences culturelles.

Remerciements

Cette communication complète et met à jour mes travaux publiés en 2002 ( Jett 2002c) qui a été traduit de l'anglais par Marcelle Gerday (Jett 2005) et revue par le Dr. Gérard Dorel. Ma reconnaissance va aussi à mon épouse, la géographe Lisa Robersts Jett, qui a dactylographié cet article, et au Professeur Dorel pour son invitation à présenter cette communication au Festival international de géographie de Saint Dié des Vosges en octobre 2006.

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Stephen C. Jett, Ph.D.,
Professor Emeritus of Geography and of Textiles and Clothing,
University of California, Davis;
rédacteur, Pre-Columbiana: A Journal of Long-Distance Contacts
333 Court St., NE
Abingdon, VA 24210-2921, USA
scjett@hotmail.com

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