PRODUCTION DE DROGUES : L'AMÉRIQUE LATINE FACE AUX ÉTATS-UNIS ET À L'EUROPE

Alain LABROUSSE

Sociologue, ancien Directeur de l’Observatoire Géopolitique des Drogues

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Depuis plus de vingt-cinq ans la question des drogues occupe une place importante dans les relations qu'entretient le reste du monde avec l'Amérique latine, tout particulièrement dans le cas de trois des pays andins producteur de cocaïne, la Bolivie, le Pérou et la Colombie. La stigmatisation qui les frappe tient autant à la menace qu'il ferait peser sur le reste du monde, qu'à la représentation, parfois fantasmatique de cette dernière, qui est l'origine de politiques parfois incohérentes, même quand elles sont favorables aux pays andins. Ainsi, si l'on considère la France et l'Europe dans son ensemble, durant les années 1980 et la plus grande partie des années 1990, les ¾ des montants financiers de l'aide internationale anti-drogues allaient à l'Amérique latine alors que la consommation d'héroïne dont était victime la jeunesse avait son origine en Asie du Sud-Ouest dans des pays comme l'Afghanistan, le Pakistan et la Turquie. Personne n'a oublié les discours des hommes politiques et les reportages de la presse dont la première partie portait sur les injecteurs d'héroïne dans les quartiers défavorisés des grandes métropoles et la seconde sur les cultivateurs de cocaïers et les barons des cartels colombiens comme Pablo Escobar. Cela bien sûr n'avait rien à voir. Cette attitude provenait d'une part de l'ignorance des décideurs politiques dans le domaine de la géopolitique mondiale des drogues, d'autre part du fait que l'Amérique latine est plus proche culturellement de la majorité des pays européens latins et qu'elle apparaissait comme un continent prometteur pour leurs investissements.

Une politique à contre-temps en Europe

J'étais alors de ceux qui, bien que concernés par les problèmes de l'Amérique latine, préconisaient un rééquilibrage en faveur de l'Asie dans le domaine de la coopération anti-drogues. Vue l'ignorance de nos décideurs et les pesanteurs administratives, ce rééquilibrage a commencé à s'opérer à la fin des années 1990 et s'est accéléré après l'intervention des pays occidentaux en Afghanistan, pays à l'origine de près de 90 % des opiacés consommés dans le monde. Mais ce changement d'orientation intervenait précisément au moment où les politiques de réduction des risques (utilisation de la méthadone, distribution de seringue, etc.) faisaient que partout en Europe de l'Ouest, la consommation d'héroïne stagnait ou même reculait. Un seul chiffre, alors qu'en France, en 1994, le nombre de décès par surdose (principalement provoqué par l'injection d'héroïne) avait été de 564, on n'a dénombré que 69 en 2004. En revanche, la cocaïne en provenance d'Amérique latine s'est convertie en la principale menace. Les saisies de cette drogue en France sont en hausse constante : 2 t en 2001 ; 3,6 t en 2002 ; 4,1 t en 2003 et 4,4 t en 2004 et plus de 5 t en 2005. De même tous les records sont battus en Espagne et aux Pays-Bas, principaux points d'entrée de la cocaïne en Europe : en Espagne 46 t en 2003 et 33 t en 2004 ; aux Pays-Bas, respectivement 15 et 16 t. On estime que plus de 250 t de cocaïne sont actuellement importées chaque année en Europe dont entre un tiers et la moitié est saisi.

Cet intensité du trafic a bien sûr un impact au niveau de la consommation : la cocaïne n'est plus désormais une drogue réservée à des milieux de l'élite, le show biz, la presse, les professions libérales, etc. qui l'utilise de façon récréative sous forme de sniff, mais elle est descendue dans les rue des banlieues défavorisées où elle est fumée et, de plus en plus injectée, même parfois, comme à Paris par exemple, quand elle se présente sous forme de crack. On peut lire par exemple dans le rapport annuel pour 2005 de l'Observatoire européen des drogues (OEDT), publié la semaine dernière : « la tendance générale de l'usage de cocaïne semble orientée à la hausse ». Entendons-nous bien : la consommation de cocaïne n'est pas encore généralisée, c'est une tendance, une menace dont la concrétisation dépendra des politiques appliquées pour s'y opposer. L'accroissement de la coopération avec l'Asie dans ce domaine ne va pas dans le bon sens. La cause de ce dysfonctionnement tient encore une fois à la difficulté qu'ont les décideurs d'intégrer les nouvelles tendances quand il est encore temps, mais surtout aux tendances lourdes de la géopolitique : lutte contre le terrorisme dans la mouvance des Etats-Unis, et surtout intérêt économique pour l'Asie centrale en particulier, comme en Irak, pour son pétrole. C'est une tendance que l'on retrouve constamment depuis le début des années 1980 : le combat des menaces liées à la drogue est utilisé à dans d'autres buts : sur le plan intérieur à des fins sécuritaires ; sur le plan international pour des intérêts économiques ou de contrôle de géopolitiques.

Les Etats-Unis et les drogues latino-américaines

Mais jusqu'ici nous n'avons évoqué que la France et l'Europe. Qu'en est-il pour les États-Unis ? Contrairement à ce qui se passe pour l'Europe, les drogues latino-américaines constituent depuis plus de vingt ans, un sérieux problème à la fois du point de vue de la toxicomanie, de la petite délinquance et de la criminalité. L'épidémie de l'usage de la cocaïne s'est développée à partir de la fin des années 1970, au point qu'au milieu des années 1980, environ 20 millions de citoyens américains avaient une fois au moins dans leur vie essayé cette drogue. Lorsque le marché des classes moyennes qui consommaient la poudre blanche, chlorhydrate de cocaïne, de façon récréative a été saturé, les trafiquants ont lancé, en 1984, un produit beaucoup plus nocif, le crack, une forme de base de cocaïne, destiné aux ghettos noirs où il a fait des ravages parmi près de trois millions de consommateurs. Je mentionne au passage que le trafic était favorisé par l'utilisation que faisait la CIA des trafiquants de drogues pour apporter des armes aux contras, les antisandinistes du Nicaragua, en échange de quoi elle fermait les yeux sur leurs importations de cocaïne aux États-Unis.

Aujourd'hui les Etats-Unis mettent en avant le fait que le nombre de consommateurs de cocaïne s'est considérablement réduit depuis vingt ans et représente moins de trois millions de personnes. Ce qu'ils oublient de dire, c'est que ce noyau dur de consommateurs, absorbe autant de cocaïne que les vingt millions de consommateurs occasionnels des années 1980 et que la quantité de cocaïne qui circule aux Etats-Unis est donc toujours aussi importante comme le démontre le fait que, jusqu'en 2004, ni le prix, ni la pureté du produit, n'a augmenté dans les rues américaines. Selon le dernier rapport de l'Organe des Nations unies contre la drogue et le crime, 350 t de cocaïne sont importées aux Etats-Unis dont 100 à 120 t sont saisies, le reste consommé. En outre, depuis le début des années 1990, on a observé une augmentation sensible de l'héroïne, dont le nombre de consommateurs est passé de 300 000 à près d'un million. Or aujourd'hui, la plus grande partie de l'héroïne consommée aux Etats-Unis provient du Mexique et de Colombie. A cela s'ajoute la marijuana : les Etats-Unis, pour approvisionner 20 millions de consommateurs, produisent 10 000 tonnes de cette drogue sur leur territoire et importent le reste du Mexique, de Colombie et de certaines îles des Caraïbes, comme la Jamaïque.

En ce qui concerne le grand marché des amphétamines, qui touche principalement la côte ouest du pays, il est alimenté soit à partir de laboratoires qui se trouvent sur le territoire des Etats-Unis, soit à partir de ceux qui fonctionnent au Mexique. A ce propos, il faut mentionner les pays latino-américains, qui ne sont pas nécessairement producteurs, mais utilisé pour le transit des drogues à destination des Etats-Unis. Il y a d'abord, sur la route terrestre des drogues colombiennes, tous les pays d'Amérique centrale, au premier rang desquels le Guatemala qui bénéficie de sa proximité du Mexique, de l'existence de puissantes mafias et d'une corruption généralisé, en particulier au niveau de l'armée et de la police. Il faut faire bien sûr une mention particulière du Mexique dont les puissants cartels, qui ont des complicités à tous les niveaux de l'administration, font franchir aux drogues colombiennes la frontière des Etats-Unis. On peut également mentionner le Venezuela et l'Équateur qui sont, respectivement, des points de départ important de la route du Pacifique et de celle des Caraïbes tant à destination de l'Europe que des Etats-Unis. Et parmi les pays des Caraïbes, les Antilles françaises jouent un rôle important pour l'Europe, comme Haïti et Saint-Domingue pour les Etats-Unis. Enfin, on estime qu'une partie importante de la cocaïne destinée à l'Europe, vraisemblablement une centaine de tonnes, transite par les pays d'Afrique de l'Ouest. L'Amérique latine constitue donc le problème majeur du point de vue des drogues pour ces derniers. Il convient donc de se demander comment ils y font face et s'ils n'utilisent pas les dispositifs mis en place à d'autres fins.

Les cultures de coca et « l'effet balloon »

Dans le domaine de la production de drogues, il existe une division du travail qui s'est sensiblement modifié au milieu des années 1980. Depuis le début des années 1980, le Pérou et la Bolivie étaient les plus importants producteurs mondiaux de feuilles de coca (respectivement sur 120 000 et 50 000 ha en 1994), et de pâte base, matière première du chlorhydrate de cocaïne fabriqué, pour l'essentiel, en Colombie. Les Etats-Unis en ont conclu que si l'on parvenait à interrompre la ligne d'approvisionnement aérienne permettant aux trafiquants de ce dernier pays de s'approvisionner, le prix de la feuille de coca ne trouvant plus preneur s'effondrerait au Pérou et en Bolivie. Au milieu des années 1990, les Américains donc ont mis en place une chaîne de radar dans le nord du Pérou afin de repérer les avionnettes colombiennes se préparant à atterrir sur des pistes de fortune dans la forêt amazonienne. Ce dispositif était relié à l'aviation de chasse péruvienne qui forçait à atterrir les appareils non-identifiés ou les abattait, le plus souvent sans sommation. Ce dispositif, appelé Air Bridge Denial 1s'est révélé relativement efficace, le nombre d'appareil abattus passant de moins d'une demi-douzaine en 1994 à plus de 20 en 1996. Effectivement, les productions illicites bolivienne et péruvienne ont vu leur cours s'effondrer. Au Pérou, un autre phénomène a favorisé cette opération : la déroute de la guérilla maoïste du Sentier lumineux à partir de 1993 qui a permis à l'Etat de reprendre le contrôle de vastes zones de la région amazonienne et de retirer une armée qui avait été largement corrompue par les prébendes du narco-trafic. Les superficies de cultures illicites sont ainsi passées, à la fin des années 1990 à moins de 35 000 ha au Pérou et à moins à quelques milliers en Bolivie. Dans le cas du Pérou ce succès a été aidé par la défaite du Sentier lumineux, dans celle de la Bolivie par l'arrivée au pouvoir en 1997, du général Banzer. Ce dernier devait en effet faire oublier que c'est durant sa dictature militaire et avec son appui que la Bolivie est devenue un maillon important de la production et de trafic de cocaïne.

Mais, ce que n'avaient apparemment pas prévu les Etats-Unis, c'est que les trafiquants colombiens, privés de leurs sources d'approvisionnement dans les pays voisins, développeraient chez eux les superficies de cocaïers qui sont ainsi passées de 40 000 hectares en 1995 à près de 170 000 ha en 2000. C'est à dire que la réduction de la production obtenue en Bolivie et au Pérou a été plus compensée par son accroissement en Colombie2. C'est ce que les anglo-saxons appellent « l'effet balloon » : quand on appuie sur une partie de la surface du ballon gonflable, cela provoque une excroissance plus loin. Cette situation a amené les Etats-Unis à financer, dans le cadre du Plan Colombie, d'intenses campagnes de fumigations qui, au prix de graves dommages causées à l'environnement et, probablement aussi, à la santé humaine, ont obtenu une réduction des cultures en 2001 et 2004 qui sont passées à environ à 80 000 ha. Mais entre 20004 et 2005, selon les Nations unies, les superficies ont à nouveau augmenté de 7 000 ha. Selon les Etats-Unis, elles pourraient même avoir atteint 140 000 ha. Un chiffre davantage en accord avec les estimations des ONG colombiennes. Mais quoi qu'il en soit, cette réduction s'est accompagnée de progrès technologique qui font que la productivité à l'hectare et la teneur en alcaloïde de la feuille de coca ont augmenté. D'autre part on assiste à un sensible accroissement des cultures au Pérou où elles approchent de nouveau les 50 000 ha et 30 000 ha en Bolivie (dans les deux cas il faut considérer cependant que 12 000 ha environ sont autorisés pour les usages traditionnels). De ce fait la disponibilité de cocaïne était toujours aussi importante aux Etats-Unis où, jusqu'en 2005 les prix ont même eu tendance à baisser. Un phénomène constaté également en Europe.

Guérillas, paramilitaires et drogues

Le plus grave c'est que l'augmentation des superficies en Colombie a permis aux groupes rebelles que ce soit les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) marxiste, ou les groupes paramilitaires d'extrême droite, de se développer. Protégeant les paysans producteurs de coca et en tirant profit des taxes sur la production et le trafic de cocaïne, ils ont accru leur contrôle territoriale et donc le nombre de leurs combattants qui sont passés dans chaque cas de 7000 à 8000h à une quinzaine de mille. Il existe une longue histoire des relations entre les FARC et la drogue que j'ai traité récemment dans les revues Hérodote3 et Toxibase. Cette guérilla a d'abord légitimement protégé les cultivateurs de coca qui constituaient sa base sociale en limitant les superficies de cultures, en interdisant la délinquance et la consommation et, en échange, a perçu un impôt sur cette culture comme sur toutes les autres productions. Mais autoriser la culture de coca n'a de sens que si des trafiquants achètent la production et la transforme. Il serait alors injuste de ne pas percevoir des impôts sur les activités lucratives des trafiquants de cocaïne et sur le transit de cette drogue. C'est la raison pour laquelle les FARC se sont peu à peu liées à des activités criminelles, sans toutefois gérer leurs propres laboratoires et en ne participant que dans de rares cas à des réseaux d'exportation. Ces limitations auto-imposées ont des raisons. Pour les exportations les FARC, contrairement aux paramilitaires ne contrôlent ni villes portuaires en Colombie ni réseaux commerciaux à l'étranger. Quant aux laboratoires, la production de drogue implique le contrôle de réseaux d'importation de précurseurs chimiques, ce qui constituerait un investissement sans doute trop important des FARC qui pourraient détourner de leurs objectifs militaires une partie de leurs forces. Cependant, je ne considère pas, et malgré la pratique de la prise d'otage absolument inadmissible quand il s'agit de civiles, que les FARC sont une organisation criminelle comme certains le prétendent. Mais si les revendications politiques et sociales de l'organisation continuent d'être présente, les dérives vers des pratiques mafieuses sont également incontestables.

Une des raisons de l'appui qu'on secteur de la population rurale jeune continue de leur apporter et la situation scandaleuse qui règne dans les campagnes. Selon le programme des Nations unies pour le développement (PNUD), en Colombie, 0,4 % des grands propriétaires possèdent 61,2 % des terres et, à l'autre extrémité du spectre, 57,3 % des petits propriétaires ne détiennent que 1,7 % des terres.

En ce qui concerne les groupes paramilitaires, responsables des ¾ des massacres de civiles – ce qui n'excuse pas les FARC d'être responsables des 25 % restants – ils sont structurellement liés d'abord aux cartels de la drogue qui, souvent, les ont créé de toute pièce pour protéger leurs propriétés rurales et leurs laboratoires des actions de la guérilla. Toujours selon le PNUD, les narcotrafiquants sont en Colombie propriétaires de 4 millions d'hectares des meilleures terres. D'autres part, sans être un simple bras armés de l'État, ils lui sont liés dans la mesure où certaines milices d'autodéfense dont ils sont issus, comme les CONVIVIR, ont été créées par le gouvernement et surtout, parce qu'ils agissent souvent comme des auxiliaires de l'armée dans la lutte contre les guérillas. Or on assiste actuellement, sous le gouvernement d'Alvaro Uribe, le plus proaméricain d'Amérique du Sud, à une paramilitarisation dela société. En effet, à travers une négociation de paix entamée en 2002 qui avec la coordination des paramilitaires appelées les Auto-défense unies de Colombie (AUC), qui implique un soit-disant désarmement de leurs hommes, ces derniers jouissent d'une impunité quasi-totale, sans devoir rendre de comptes à leur victime, ne serait-ce que les biens matériels dont ils les ont spolié.. Très souvent de grands trafiquants se prétendent paramilitaires pour pouvoir bénéficier de l'amnistie. Dans d'autres cas ils achètent les territoires et les hommes des anciennes milices. Un certain nombre d'entre eux ont été élus au parlement lors des élections de 2006, un parlement dont ils affirmient déjà contrôler 30 % des membres. Les Etats-Unis si pressé de réclamer l'extradition des trafiquants de drogues et des guérilleros impliqués dans cette activité, ont mis en sourdine leurs exigences afin de ne pas entraver les négociations de paix.

On peut dire qu'aujourd'hui, les paramilitaires sont les trafiquants de drogues les plus puissants de Colombie. En effet, l'offensive suscitée contre les cartels par les Etats-Unis au milieu des années 1990, ont abouti au démantèlement de ces derniers. Le résultat c'est que les grandes organisations criminelles se sont décentralisées et délocalisées et qu'au lieu de quatre ou cinq grands cartels comme ceux de Medellin, de Cali, de Bogotá ou de la Côte, on a une quarantaine de moyennes organisations et des centaines de « cartelitos ». Ces derniers n'ont plus les moyens ni de combattre l'État comme le fit Pablo Escobar, ni de l'influencer comme les frères Rodriguez Orejuela qui ont par exemple, en finançant le second tour de l'élection d'Ernesto Samper en 1994, contribué à sa victoire. A ce propos je voudrais faire quelques remarques sur les liens des États avec le narco-trafic. On évoque parfois la colombianisation de l'État mexicain. Or le type de relation entre les trafiquants et les partis au pouvoir est structurellement très différente dans les deux pays. En Colombie, l'entrisme des trafiquants se pratique du bas vers le haut. C'est-à-dire qu'ils commencent par financer des élections locales, puis régionales afin de gravir progressivement les échelons qui mènent au pouvoir. Sous la présidence d'Ernesto Samper, on estime que 50 % du parlement était sous influence des narcos. Mais après le démantèlement des grands cartels, elle est redevenue insignifiante… jusqu'à l'émergence récente des paramilitaires.

Au Mexique au contraire, c'est le parti au pouvoir, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui a régné sur l'État durant 70 ans jusqu'en 2000 qui, depuis le début des années 1980 et la présidence De La Madrid, concédait des espaces d'impunité aux cartels à travers les institutions policières et militaires. Des chercheurs comme Jorge Chabat ou Luis Astorga ont montré comment chaque président réprimait le cartel favorisé par son prédécesseur et se liait à un autre cartel. A la fin des années 1980, lorsque Carlos Salinas de Gortari et George Bush arrivent simultanément au pouvoir, le narcotrafic est devenu une affaire de haute finance internationale et un pilier de l'économie mexicaine à travers la pénétration de l'argent sale dans les activités productives légales, dont nombre en sont aujourd'hui devenues dépendantes4. Ainsi, le passage de l'économie mexicaine au néolibéralisme, notamment la dé collectivisation des terres qui a relancé la spéculation immobilière et la privatisation des entreprises nationales, condition sine qua non de sa participation au marché commun nord-américain, l'ALENA, a-t-il été subventionné par la drogue.

Certains pensent qu'il s'est agit d'une décision stratégique prise à l'origine par l'élite mexicaine sous la présidence de Miguel de La Madrid Hurtado (1982-1988) et qui a été notamment poursuivie et amplifiée sous celle de Carlos Salinas (1988-1994). Les liens entre les cartels de la drogue et les élites sont devenus si inextricables que les présidents suivants, Ernesto Zedillo (1994-2000) et Vicente Fox (jusqu'à 2000), ont été impuissants à revenir en arrière. Or si les Etats-Unis exercent des pressions sur le Mexique pour qu'il mène une lutte contre les cartels de la drogue et contre la corruption à l'intérieur de la police, ne s'en sont jamais pris à l'État. La raison c'est que dans les années 1990, ils ne pouvaient pas mettre en péril la réalisation du marché économique nord-américain, l'ALENA. D'autre part, le Mexique est une puissance économique et politique d'une autre ampleur que la Colombie et le peuple mexicain est viscéralement antigringo et nationaliste. Si les dirigeants étaient mis en cause non seulement ils pourraient s'attaquer aux intérêts américains dans le pays, mais ils pourraient s'appuyer pour ça sur le sentiment populaire. D'où l'intérêt qu'ont les Etats-Unis à ménager les dirigeants du pays. Mais dans les pays andins, en Colombie en particulier, la politique antidrogue sert en revanche les intérêts des Américains.

Les intérêts géopolitiques des États-Unis

Ce sont les Etats-Unis qui aux titres de première puissance mondiale et leaders incontestés de la « guerre à la drogue » font l'usage le plus systématique de cet outil géopolitique, comme le montre leur intervention en Colombie. Jusqu'en décembre 1999 en effet, les États-Unis avaient espéré maintenir une présence militaire dans la zone du canal de Panama. A cette fin, ils tentaient de vendre l'idée d'un Centre multilatéral antidrogues (CMA) basé dans ce pays. Mais, les pourparlers avec l'ancien président Balladares ayant été dévoilés et la nouvelle présidente, Mireya Moscoso, ayant refusé l'implantation du CMA sur son territoire au nom de la souveraineté nationale, les États-Unis ont dû parcourir les Caraïbes à la recherche de gouvernements plus conciliants. Ainsi, les bases qui coordonnaient depuis 80 ans la politique militaire américaine en Amérique latine se sont redéployées in extremis en Floride, à Porto Rico (île de Vieques), à Cuba (Guantanamo), en Équateur (Manta), au Honduras et dans les îles de Curaçao et Aruba (gouvernement néerlandais). La plupart de ces concessions étant annuelles doivent être renégociées. A cela s'est ajouté le fait que le gouvernement nationaliste vénézuélien d'Hugo Chavez a interdit le survol de son espace aérien aux avions militaires des États-Unis et que le Panama a refusé de s'engager à protéger les agents de la DEA opérant à partir de son territoire. La plupart des voisins de la Colombie ont manifesté en 2000 et 2001 au projet d'une force multinationale d'intervention dans ce pays à propos de laquelle les États-Unis avaient lancé des ballons d'essai. Ces mêmes pays se sont également opposés au « Plan Colombie » qui, à leurs yeux, risque d'exporter chez eux les problèmes de ce pays (guérilla, drogue et migrants). Il est a noté que l'Union européenne a elle aussi refusé de participer au financement du Plan Colombie, même en ce qui concerne ses aspects civiles, pour ne pas légitimer les aspects militaires et répressifs qui sont omniprésents. L'UE finance au contraire des initiatives de la société civile, appelés les laboratoires de paix.

Outre le contrôle du territoire, les Etats-Unis ont d'autres motifs pour intervenir en Colombie sous le prétexte de lutter contre la drogue.

- D'abord des compagnies américaines opèrent dans le nord-est du pays et, c'est dans le cadre du Plan de Colombie qu'un demi milliers de militaires américains qui forment des corps de l'armée colombienne pour protéger l'oléoduc de Cañon Covenas des attentats de la guérilla de l'ELN qui, n'est pas impliquée dans le trafic de drogues.

- Ensuite il existe un projet de canal alternatif à celui de Panama qui unirait, dans le nord de la Colombie, l'Amazone au Pacifique.

- Le sud des Etats-Unis manque cruellement d'eau et il existe des projets d'y faire venir de l'eau de l'Amazonie. Or les militaires brésiliens, qui sont nationalistes même lorsqu'ils sont ultraconservateurs, ne le permettront jamais. La Colombie apparaît, de ce point de vue comme un maillon faible.

- Enfin, l'industrie pharmaceutique américaine voudrait avoir un accès sans restriction à la richesse de la biodiversité amazonienne. Phénomène à rapprocher de la guerre des brevets qui est en train de se dérouler entre les Etats-Unis et les pays en développement.

Tout ceci explique, à mes yeux, pourquoi les Etats-Unis ont investi plus de 4 milliards de dollars dans la guerre à la drogue en Colombie entre 2000 et 2005. 

L'Europe a une façon très différente d'aborder le problème, davantage accès sur le développement, la prévention, l'éducation et le renforcement de l'état de droit. Mais elle se révèle incapable d'offrir un modèle alternatif à l'Amérique latine. D'abord il n'existe pas une vraie volonté politique d'affronter les Etats-Unis sur ce terrain sur un continent considérée comme une chasse gardée, de la même façon qu'elle considère l'Afrique comme son pré carré ; ensuite dans le domaine de la drogue, les responsabilité sont dispersés entre différents services et même s'il existe un Commissaire qui est responsable du sujet, ce n'est qu'un de ses multiples domaines de compétence et il n'a pas le poids pour s'opposer au Tzar antidrogue américain. Enfin l'Europe, qui est le principal agent du développement dans le monde, ne met pas en Amérique latine, à tort ou à raisons, les moyens financiers équivalents à ceux des Etats-Unis. Pour toutes ces raisons ces derniers gardent leur leadership mondial en matière de lutte contre la drogue, même si cette croisade, qui n'est pas exempte d'arrières pensées, se révèle depuis vingt ans un échec.

ALAIN LABROUSSE [mailto:allab@club-internet.fr]

1 Theo Roncken (ed) “The Drug War in the Skies, The U.S “Air Bridge Denial” Strategy : The Success of a Failure”, Accion Andina/Transnational Institute, Cochabamba (Bolivie), mai 1999.
2 La demande du marché étant largement satisfaites par la production dans les pays andins, cela explique qu'elle n'ait pas encore été lancée sur d'autres continents bien que des « essais » de culture aient déjà pris place aux Philippines, dans le Caucase, dans le Pacifique et en Afrique.
3 Colombie : le rôle de la drogue dans l'extension territoriale des FARC » in Hérodote « Géopolitique des drogues illicites », n)112, 1er trimestre 2004 et « La spécialisation de la Colombie dans la production des drogues » in « Les nouveaux enjeux de la géopolitique des drogues », Revue Toxibase, °117, 1er trimestre 2005.
4 Voir « Crise et blanchiment au Mexique : de « l'effet tequila à l'effet cocaïne » » in Guilhem Fabre Les prospérités du crime. Trafic de stupéfiants, blanchiment et crises financières dans l'après-guerre froide. Editions de l'Aube/UNESCO, 2000.

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