La traversée des Rocheuses : une aventure géographique

Bertrand Lemartinel

Géographe, Université de Perpignan

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La frontière n'est pas, aux Etats-Unis, qu'une notion territoriale. Elle a de fortes connotations idéologiques, voire spirituelles. C'est pourquoi les espaces situés à l'W du Pecos se sont avérés si ambivalents. Ils ont été à la fois un enfer où la Loi si chère aux américains subissait un scandaleux affaiblissement et le lieu de tous les possibles comme d'une nouvelle Terre Promise. Cette dualité s'est longtemps exprimée dans la représentation des acteurs de l'aventure géographique qu'a été la traversée des Rocheuses : d'un côté, les conquérants, les blancs – alors que près d'un tiers des cow-boys étaient des noirs venus du Sud – ; de l'autre, des indiens « rebelles » comme le signalait il y a peu – l'inscription est aujourd'hui martelée – un monument situé sur la plaza de Santa Fe, au Nouveau-Mexique. Le troisième grand acteur, l'espace réel, s'avère en fin de compte largement oublié. La filmographie est à cet égard extrêmement révélatrice. Lorsqu'il est présent, il est décor  – c'est Monument Valley dans La chevauchée fantastique – ou lieu de fuite – on pense bien sûr aux road movies tels Easy Rider ou Thelma et Louise. Même le récent Secret de Brokeback Mountain n'échappe pas à la règle ; Jeremiah Johnson fut donc une magnifique exception.

Pourtant les Montagnes Rocheuses ont d'abord été un obstacle physique. Si les premières pentes, sur la rive droite du Pecos, n'ont rien d'impressionnant, les nombreux escarpements de faille qui hachent leur partie orientale constituent des murailles difficiles à franchir, comme celle proche du Rio Brazos, haute de plusieurs centaines de mètres. Une fois passé le Continental Divide, la partie centrale de la chaîne s'élève considérablement à partir d'immenses flexures périphériques jalonnées de spectaculaires sources hydrothermales. Dans le Colorado, 40 sommets dépassent les 4000 m, et les cols eux-mêmes atteignent presque cette altitude, comme le Molas Pass (3646 m) voire la tutoient, tel l'Engineer Pass. En Californie, le franchissement n'est pas plus aisé : les 3400 m du col de Tioga, dans la Sierra Nevada ont coûté bien des vies aux caravanes de pionniers déjà épuisés par la traversée des zones semi-arides situées à l'est et au pied du gigantesque abrupt méridien. Un peu plus au S, le soulèvement d'ensemble est moins considérable, mais il a suffi pour que les fleuves allogènes, que ce soit le Rio Grande et surtout le Colorado, entaillent profondément les plateaux et créent des coupures quasiment infranchissables. Certes, les indians trails s'en accommodaient parfois, mais les chariots des nouveaux arrivants ne pouvaient les parcourir dans leur totalité, même en pièces détachées. Il est en Europe de bon ton de se moquer d'une conception déterministe de la Géographie ; il n'en est pas moins vrai que les lieux physiques sont susceptibles de réduire le champ des possibles, et c'est ici le cas : il a fallu attendre les années 1950 pour que la Million Dollars Highway, dont le nom rappelle les difficultés de construction, s'élève au-dessus de Silverton (CO) et que le Rainbow Bridge enjambe le Marble Canyon près de Page (AZ).

Dans ces conditions, la voie du Sud, celle des basins and ranges, a été préférée, malgré ses graves inconvénients, aux chemins plus septentrionaux. La Butterfield Overland Mail, avant le Pony Express et le chemin de fer transcontinental choisit d'ailleurs de rallier Saint-Louis à San Francisco (en 25 jours !) en empruntant cette voie. Si la circulation y est plus facile, les conditions climatiques n'en font vraiment pas un paradis. Le semi-désert se caractérise par une chaleur estivale écrasante et par des salares évidemment dépourvus d'eau, sauf lorsque s'abattent de fortes averses – on peut s'y noyer ! La présence de crotales n'est en rien une légende et la survie dans un milieu très hostile, auquel les colons européens n'étaient nullement préparés, s'est avérée fort aléatoire. Aujourd'hui, les flux sont plutôt S-N qu'E-W. Ils prouvent l'extrême danger qui caractérise la traversée en conditions précaires de cet espace : sur les 214 migrants clandestins trouvés morts en 2005 et enregistrés dans les seuls comtés de Cochise, Yuma et Pima, 150 ont été tués par la chaleur (www.azstarnet.com). Le problème ne touche pas des gens âgés : Virginia Mejia Mejia, de nationalité mexicaine, n'avait que 18 ans quand elle est morte d'hyperthermie près de Douglas (AZ), le 5 juillet 2005… L'autoroute pour l'enfer, encore actuellement, ce n'est pas qu'une chanson d'un groupe musical en son temps sulfureux.

Il n'était donc pas question, pour les colons, de s'établir dans les zones totalement inhospitalières, comme les noires coulées de lave de la Jornada del Muerto, les gypses blancs de White Sands, les argiles rouges du Painted Desert et surtout les étendues salées du Devil's Golf Course de la Vallée de la Mort. Il fallait être un ancien croquemort, comme Zabriskie, pour venir exploiter le borax dans ce rift en formation et tuer à la tâche de malheureux coolies chinois. Son nom ne méritait sans doute pas la célébrité cinématographique que lui a offerte Michelangelo Antonioni… En été, la déshydratation survient en quelques heures dans un milieu où le seul filet d'eau connu, celui de Badwater (- 80 m d'altitude), est absolument impropre à la consommation. Les lieux plus favorables de cette Amérique intérieure ne sont pas beaucoup plus accueillants, en raison des menaces qui planent en permanence sur les établissements humains. Ainsi, les habitants de la vallée d'Owen, qui peuvent bénéficier des eaux de fonte de la Sierra Nevada, n'en sont pas moins menacés par l'existence d'une chambre magmatique située à relativement faible profondeur, notamment au S de Mammoth Lakes : elle est la cause d'éruptions – la dernière date de 1980 – et de réajustements de la croûte terrestre générateurs de tremblements de terre. Cette activité volcanique explique probablement aussi, au N de Flagstaff (AZ), l'abandon de pueblos comme celui de Wupatki, dont la tribu s'est senti très menacée par les épanchements de lave et les projections de cendres du Sunset Crater apparu en 1064. Les périodes pluvieuses sont entrecoupées de sécheresses graves : c'est la cause très vraisemblable du départ, au 14ème siècle, des Anasazis qui logeaient sous les abris sous roche de Mesa Verde (CO), au toponyme a priori plutôt rassurant. Enfin, l'eau qui fait le plus souvent défaut peut s'avérer excessivement abondantes lors d'averses extrêmement violentes ; il n'est pas rare de voir se produire des précipitations de 300 ou 400 mm en quelques heures. Elle s'écoule en sheet floods souvent meurtriers ou grossit des washes torrentueux dont les crues ravagent tout sur leur passage. Ce n'est pas pour rien que les campements des Navajos semi-sédentaires sont faits de mobil homes généralement surélevés sur des blocs en béton.

Parfois existent des isolats exceptionnellement favorables, comme cette vallée baptisée a little bit of heavens qu'emprunte la route qui, depuis le S, court vers Bryce Canyon. Il suffit parfois de peu de chose pour que les paysages changent du tout au tout en quelques kilomètres. L'altitude plus grande et une exposition plus favorable en sont souvent la cause. Par exemple, en une dizaine de miles, on passe du semi-désert d'Alamogordo (NM) à des pentes boisées que ne renierait pas la Suisse, d'autant plus qu'elles sont dévalées en hiver par les skieurs… En Californie, les prairies verdoyantes de Tuolumne Meadows, dans la Sierra Nevada, font oublier en été Vers les rives désolées du Mono Lake que l'on trouve au pied du grand escarpement oriental. Les pionniers, mus par leur enthousiasme et une religiosité exacerbée – les grands monothéismes ne naissent-ils pas dans les déserts ? – n'ont pas hésité à donner le nom de la Jérusalem céleste au site verdoyant de Zion. Le parc national de Yosemite, avec les eaux abondantes de la Merced, les chutes vertigineuses du Bridal Vail, ses forêts épaisses d'arbres parfois millénaires, comme les séquoias et les pins bristlecones a pu être comparé au Paradis terrestre dont il serait un des vestiges. Il ne fait pas de doute que cette idée était présente à l'esprit de Frank Lloyd Wright lorsqu'il a conçu, il n'y a pas si longtemps, nombre de ses constructions dans les Rocheuses ; nous retiendrons notamment l'exceptionnelle chapelle de Sedona, dont le retable est remplacé par une verrière ouvrant sur le paysage, image de la perfection originelle. Mais il faut aussi relativiser ce qui peut apparaître comme un cliché estival : l'hiver est en effet très dur, et les découvreurs européens ont pataugé dans la neige parfois très abondante déposée sur les reliefs. De nombreux témoignages, en particulier féminins, attestent de l'extrême rudesse des prétendus paradis.

Ils ont souvent été la fin des chemins, comme l'affirme la borne érigée sur la plaza centrale de la vieille ville de Santa Fé par les filles de la Révolution américaine. Plus souvent encore, l'espoir d'un enrichissement rapide a prévalu sur les charmes paysagers : les villes minières ont arrêté les migrants. Silverton dans le Colorado, Oatman, Bisbee en Arizona se sont développées dans des conditions bien peu hospitalières. Tombstone n'a pas volé son nom, et le folklore aujourd'hui développé autour d'une mortelle échauffourée entre deux familles bien peu recommandables ne doit pas faire oublier l'extrême violence de cette fin du monde. Si l'on y pendait souvent, et parfois par erreur comme le montre une tombe du cimetière de Boothill, on y mourait aussi beaucoup dans la mine. Toutes ces villes ont en effet accueilli des italiens, des croates, des autrichiens misérables qui avaient d'abord pour métier le pic et la pioche. La condition féminine y était effroyable et le laudanum faisait oublier le drame des existences gâchées. Les habitants du lieu, lorsqu'ils ont le soir quitté leurs déguisements et que les touristes ont vidé la rue principale, se souviennent des récits relatés par leurs grands-parents, des villages miniers bâtis sans qu'ils aient jamais eu d'existence officielle, des juifs venus ici pour fuir les pogroms européens et des exploiteurs sans scrupules qui tenaient le haut du pavé. Lorsqu'à Bisbee, une grève a soulevé les ouvriers contre leur richissime patron, Douglas, ce dernier n'a pas hésité – c'était pendant la première guerre mondiale – à les faire déporter voire mobiliser, pour qu'ils combattent en Europe les puissances de l'Axe dont ils étaient souvent issus. Dans ces conditions, réussir, plus que faire fortune, c'était reprendre le chemin pour atteindre la côte californienne. C'est d'ailleurs ce qu'a fait le sinistre Wyatt Earp, bandit, proxénète et shérif à ses heures, lorsqu'il a quitté Tombstone pour aller exercer le métier d'agent immobilier à Los Angeles.

Le bout du chemin, c'est alors la côte pacifique. S'il ne fait pas de doute que le climat méditerranéen s'y avère relativement favorable durant une bonne partie de l'année, le littoral n'est pas pour autant facile à vivre. A San Francisco, le rivage lui-même, touché par les eaux froides du courant de Californie est très souvent frais et surtout brumeux, notamment en été. Les tremblements de terre, le long des failles qui font coulisser entre eux des éléments de plaque, sont récurrents. L'année 2006 est celle du centenaire du séisme de San Francisco qui marqua tant les esprits et les lieux, puisque dans le quartier de Misión, on peut encore voir des rez-de-chaussée affaissés en contrebas de la rue. Certes, les dégâts ont été au moins autant provoqués par l'incendie qui s'ensuivit, et le lourd bilan humain ne doit pas peu aux tirs passablement désordonnés de l'armée américaine contre de présumés pillards. Malgré les précautions prises depuis, les secousses comme celle de Loma Prieta (1989) qui fit tomber un panneau du Bay Bridge rappelle périodiquement le danger : la menace d'un Big One n'est pas théorique, non seulement le long de la faille de San Andreas, mais encore et peut-être surtout au droit de celle de Hayward, qui domine la rive opposée de la Baie. Et les maisons – fussent-elles légères et de bois – qui sont perchées sur l'escarpement n'ont pas un avenir très assuré…

Dans ces conditions, on doit se demander ce qui maintient les gens dans l'espace des Rocheuses. Si l'on peut comprendre l'intérêt des rivages pacifiques, il s'avère plus difficile de saisir les raisons qui ont maintenu ou maintiennent des hommes « au milieu de nulle part ». Les grands élevages extensifs et leurs vachers, qui ont eu leur heure de gloire, sont en voie de disparition. Si les barbelés sont encore sur de vagues prairies, les pancartes qui aujourd'hui mettent en vente les exploitations – ou ce qu'il en reste – sont partout visibles. Les cattlemen abandonnent le Sud-Ouest. Parfois, on constate des reprises par de grandes sociétés productrices de viande bovine. Mais cela semble loin d'être le cas général. Les activités liées au transport transcontinental sont réduites au minimum. Nous ne parlons même pas des villages construits autour des relais de diligence, comme Chinese Camp (CA), qui abrita sans doute l'un des derniers d'entre eux ; il ne sont plus que des fantômes parfois visités par les touristes. Les gares d'arrêt général des trains, comme Flagstaff ou Holbrook (AZ) fixent actuellement peu de population. Quant aux grandes autoroutes de l'après-guerre (les Interstate), elle ont ruiné les relais émergents le long de la route 66, jamais achevée : là aussi, le folklore entretenu permet à quelques bourgs, comme Seligman ou Kingman de vivoter. Ailleurs, Newberry Springs (CA) a profité de la célébrité d'un motel assez miteux installé dans un salar : le Bagdad Café existe réellement ! Mais on ne voit pas vraiment que cela puisse permettre un développement régional.


Et pourtant, la population de l'état d'Arizona a connu une croissance phénoménale depuis une dizaine d'années. Entre 1990 et 2000, sa population légale est passée de 3660000 à 5130000 (+ 39,9%) ! La Californie est depuis peu le septième « état » du monde par sa richesse. L'immigration, autorisée ou clandestine, y connaît des sommets. Même si nous laissons ici de côté des développements « marginaux » (à tout point de vue) comme celui de Las Vegas, ville du péché née de la législation très particulière du Nevada, force est de constater une réelle expansion économique de ces zones semi-désertiques. Les nécessités de l'industrie de l'armement, à partir des années 40, ont donné le coup d'envoi des installations industrielles et des terrains d'expérimentation. Les essais balistiques à White Sands, nucléaires au Nouveau-Mexique (Trinity Site près de la bourgade de Carrizozo) et au Nevada (ont bénéficié du vide territorial. Les industries de très haute technologie, comme Motorola ont connu une expansion fulgurante depuis trente ans à Phoenix. Elle s'implante jusque dans les dépendances aéroportuaires du Sky Harbour, ce qui optimise évidemment les coûts de transport déjà peu élevés dans les industries très légères. Leur réussite est d'autant plus grande que la main d'œuvre de service, qui vient des pays hispaniques, est bon marché. Elle représente plus du quart de la population arizonienne. Sa croissance est également phénoménale en Californie. Que penser en effet de cette affichette (rédigée en espagnol) apposée sur une devanture d'un quartier sud de San Francisco, demandant une barmaid « que hable inglés » (qui sache l'anglais !). Les flux transverses sont devenus méridiens…

Cela est aussi vrai pour les nouveaux migrants qui descendent du Nord vers le Sud, qui ne sont plus seulement des winter birds fuyant saisonnièrement les froids continentaux des plaines et du Nord-Est. Depuis quelques années, se développent des « active adult resort communities », en fait des villes de retraités ceintes de longs murs. Celles-ci sont presque des caricatures : ainsi, dans certains lotissements de Sun City, dépendance de Phoenix, les enfants sont parfois interdits de séjour – hors quelques dates spécifiées – pour que les seniors ne soient pas dérangés dans leurs loisirs ou leur quotidien. A Pebble Creek, les campagnes électorales menées par John Arpaio – le shérif démocrate qui fait défiler, chaînes aux pieds, les prisonniers habillés de vêtements roses – ou Jimmy Ong dénoncent l'immigration, quand tous les employés de maison des retraités aisés sont hispaniques… Les habitants reconstituent les gazons verdoyants du Nord-Est sous le soleil presque permanent du semi-désert. En un temps où se pose la question de la durabilité du développement, on peut s'étonner des débauches de l'eau d'arrosage qui permettent de tels établissements. Il est vrai que le mauvais exemple est largement donné par les agricultures qui plantent à grands frais et au grand dam des pays africains du coton irrigué : cette activité, qui n'aurait guère de sens si elle n'était pas fortement protégée, pose de grandes plaques de verdure artificielle dans les horizons ocre rouge. Mais à quel prix ?



Pas de doute : la traversée des Rocheuses, et plus encore l'installation des hommes dans le Sud-Ouest américain, est une aventure géographique après avoir été une aventure humaine. Mais il faut bien comprendre qu'il s'agit souvent, et encore aujourd'hui, d'une expérience aventureuse. Les milieux, l'espace réel – et non celui que l'on a pu imaginer voire construire – ne permettent pas qu'il en soit autrement. Ils sont, au même titre que les hommes ou les sociétés, un acteur essentiel de ces vastes territoires.

 

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