Innovation technologique et renouvellement des formes de la domination américaine

Frédéric LERICHE

Université de Toulouse - Le Mirail (UTM)
Département de Géographie-aménagement

Résumé Article complet

En raison de ses capacités à renouveler en permanence les bases du développement industriel, l'innovation technologique est un élément clef du dynamisme des économies occidentales. La puissance actuelle des États-Unis repose sur une propension structurelle particulièrement marquée du capitalisme américain à générer de l'innovation technologique, exploitée tant dans le domaine industriel que dans le domaine de l'armement. À; ce titre, l'innovation technologique apparaît comme un facteur central de la construction historique de la puissance économique et stratégique américaine.

Après un long processus d'élaboration et d'affirmation de leur puissance, les États-Unis ont traversé une phase de difficultés et de doutes de la fin des années 1960 au milieu des années 1980. En conséquence, au début de la décennie 1990, la situation internationale propose un tableau ambivalent : si, depuis la chute du bloc soviétique, l'apaisement des relations Est-Ouest consacre le statut exclusif des États-Unis comme « hyperpuissance » (selon l'expression d'H. Védrine, ancien ministre français des affaires étrangères), la concurrence économique avec les principaux partenaires commerciaux (Japon et Europe) au cours des années 1980 a sévèrement écorné les positions dominantes de l'économie américaine. Cependant, les États-Unis reviennent au premier plan au cours des années 1990. En matière de relations internationales, les États-Unis apparaissent en effet comme la seule puissance globale, réaffirmant leur suprématie grâce à leur maîtrise des technologies militaires (armement, réseaux de télécommunications etc.). Dans le domaine économique, la phase de croissance des années 1990 traduit un retour en force des États-Unis, en particulier dans des secteurs à caractère stratégique : activités financières et services directionnels, industries de haute technologie, industries culturelles.

L'innovation technologique contribue largement à cette réaffirmation de la prééminence globale des États-Unis. En d'autres termes, la technologie peut être considérée comme un élément clef du renouvellement des formes de la domination des États-Unis sur le reste du monde. Engagé au cours de la décennie 1980, ce renouvellement s'exprime tant en matière de « hard power » par la réaffirmation de la suprématie militaire et le dynamisme d'un système productif ayant intégré les logiques de la globalisation et de la financiarisation, qu'en matière de « soft power » grâce en particulier à la maîtrise américaine des technologies d'information et de communication et à l'hégémonie américaine dans des industries culturelles dynamisées par la technologie.

I – Innovation et construction de la puissance américaine

L'innovation en matière de technologie mais aussi de produits, voire d'organisation et de méthodes de production, constitue un élément crucial du dynamisme de l'économie américaine, et par extension de la puissance et de la domination économique, stratégique et politique des États-Unis. Très tôt, les Américains, plus orientés vers les sciences et les techniques que vers la culture littéraire, ont manifesté un grand intérêt pour l'innovation technologique. Essentiellement dans le cadre de la guerre froide, Washington commence à conduire une politique de soutien à l'innovation technologique qui s'est systématisée au cours des années 1980. Au bout du compte, l'innovation technologique joue un rôle d'adjuvant dans la politique de la puissance américaine (tant dans sa dimension classique, le « hard power », que dans sa dimension nouvelle, le « soft power »).

1 – À; l'origine de la puissance américaine : l'innovation dans les technologies, mais aussi dans les produits et les méthodes productives

Dès le 19ième siècle, la relative pénurie de main d'œuvre incite les entrepreneurs à investir dans le capital fixe, favorisant la substitution capital/travail, stimulant ainsi l'innovation technique et la mécanisation. L'industrialisation se nourrit continuellement d'une capacité d'innovation technologique remarquable, donnant naissance à des produits nouveaux et à des secteurs industriels nouveaux, comme la moissonneuse (inventée par McCormick en 1834), ou encore le phonographe ou la lampe à incandescence (issus des inventions d'Edison, à l'origine de l'une des plus grandes entreprises américaines, General Electric fondée en 1892).

Dans le premier quart du 20ième siècle, grâce à la diffusion de nouvelles méthodes de production fondées sur le taylorisme et sur la chaîne d'assemblage, les capacités productives de l'industrie américaine s'accroissent de manière spectaculaire, à l'instar de l'industrie automobile, secteur moteur de cette dynamique d'industrialisation. Les États-Unis s'engagent dans la décennie 1920 dans une période de prospérité au cours de laquelle ils posent les bases d'un nouveau modèle d'accumulation qui, en dépit de la crise des années 1930 et de la seconde guerre mondiale, confirmera et accentuera leur position de première puissance mondiale. Un nouveau modèle de société (l'« American way of life »), symbolisé par la consommation de nombreux objets standardisés (automobile, objets ménagers tels que réfrigérateur, aspirateurs etc…), apparaît alors.

Au cours des « Trente glorieuses », les États-Unis, qui bénéficient d'une image positive, exercent une hégémonie économique sur le monde occidental et l'American way of life se diffuse. En matière de commerce international, malgré un déclin relatif de leurs parts de marché, les États-Unis exportent des produits à caractère stratégique, tels que les biens d'équipement (ordinateurs par exemple). De même, engagée dès la fin du 19ième siècle, l'internationalisation productive de l'économie américaine s'accentue, sous la forme d'investissements directs à l'étranger (IDE). Au cours des années 1960, les IDE américains représentent quelque 75% des IDE dans le monde. L'Europe occidentale (la Grande-Bretagne et l'Allemagne de l'Ouest en particulier), essentiellement en raison de la qualification de sa main d'œuvre et de son marché en expansion et en cours d'intégration, devient alors la première zone d'attraction des IDE américains, prenant la place de l'Amérique latine.

Au cours des années 1970, les activités motrices de l'expansion économique des Trente glorieuses entrent en crise (sidérurgie, automobile, textile…). Cependant, un nouveau cycle de croissance dont les prémisses sont parfois sensibles avant même la seconde guerre mondiale est déjà amorcé. Adoptant de nouvelles méthodes de production fondées sur la flexibilité, ces industries motrices proposent de nouveaux produits, et permettent à l'économie américaine de renouveler les bases de sa domination de l'économie mondiale au cours des années 1990. Schématiquement, cette phase de développement repose sur trois types de secteurs d'activités, qui relèvent des industries « de la connaissance » :

- activités directionnelles et financières (tertiaire supérieur) : expertises (consultants, juristes, publicistes…), direction d'entreprises, services financiers (bourses, banques, assurances, sociétés d'investissement…) ;

- les industries de haute technologie : aéronautique, nouveaux matériaux, électronique, informatique, communication, biotechnologies ;

- les industries culturelles : multimédia (jeux, effets spéciaux…), mode (habillement, bijouterie…), cinéma et télévision, musique et enregistrements, édition.

2 – La place de l'innovation dans les politiques de puissance de Washington

L'essor de ces nouvelles industries repose tant sur les dynamiques de l'économie de marché que sur des politiques fédérales de promotion des activités technologiques. La Guerre froide, à partir de la décennie 1950, stimule en effet le développement des industries de haute technologie. L'effort en matière de recherche et développement consenti stimule l'innovation technologique, la mise sur le marché de nouveaux produits, ainsi que la productivité globale de l'économie nationale.

Au cours des années 1970 et au début des années 1980, cette stratégie de promotion de l'innovation technologique et de nouveaux secteurs industriels s'inscrit également dans une perspective de lutte contre la crise industrielle que traverse alors le pays. Si dans un premier temps (de 1971 à 1979), le dollar est dévalué afin de rétablir la compétitivité de l'économie nationale par les coûts, sans succès puisque le déficit commercial continue à se creuser, dans un second temps (de 1979 à 1985), le dollar est au contraire réévalué afin d'encourager la réorientation de l'appareil productif vers les industries à fort contenu technologique (compétitivité par l'innovation, et par la qualité et la spécificité des produits).

Dans ce contexte, l'administration Reagan conduit avec succès une politique agressive afin de réaffirmer la suprématie américaine, tant dans les domaines stratégique (via ce qui peut être considéré comme une véritable politique technologique : la « Guerre des étoiles », l'Initiative de Défense Stratégique) qu'économique (par des négociations commerciales bilatérales avec le Japon et l'Europe). Parallèlement, la politique de dérégulation initiée par Carter et accentuée par les administrations Reagan puis Bush favorise le développement des activités financières et directionnelles (comme à New York). En même temps, certains pans des industries culturelles, à l'instar en particulier du cinéma hollywoodien avec l'aval de Washington (voir Valantin, 2003), bénéficient des économies d'échelle réalisées sur le marché national et de l'évolution des pratiques de consommation pour s'exporter et devenir un pilier de l'économie nationale en même temps qu'un symbole de l'hégémonie culturelle américaine.

Dès les années 1980, puis plus encore au cours des années 1990, la technologie est utilisée systématiquement pour asseoir la domination globale des États-Unis. Washington cherche dès lors à conduire une stratégie de puissance en s'appuyant en particulier sur la maîtrise de technologies « génériques » (dans le domaine des technologies d'information et de communication en particulier), technologies pivots considérées comme des actifs stratégiques susceptibles d'accroître la domination américaine. La suprématie technologique, annoncée explicitement comme un objectif national, constitue ainsi la ligne directrice des politiques industrielles de Washington (Baumard, 2004).

Tirant les leçons de la fin de la guerre froide, Clinton met l'accent sur la question de l'économie et de l'emploi. Dans ce contexte, si l'administration Clinton conduit une politique globale fondée sur la diplomatie commerciale (l'agressivité commerciale de Washington redouble alors afin de promouvoir un libre-échange considéré comme bénéfique à l'économie américaine) et une « bienveillance » stratégique appréciée par la communauté internationale (même si certaines facettes de la politique extérieure américaine, relevant de l'initiative du congrès, alors Républicain, soulèvent opposition et contestation comme les lois extraterritoriales d'embargo contre Cuba ou l'Iran et la Libye en 1996, le multilatéralisme est la voie privilégiée), plus discrètement, elle reconvertit les moyens de renseignements dans la guerre économique afin de restaurer la suprématie de l'industrie américaine. Illustrant cette réorientation de la politique extérieure américaine, en 2002, Washington n'hésite pas à chercher à prendre le contrôle financier (via le fonds de pension Texas Pacific Group contrôlé par la CIA) de la société française GEMPLUS, détentrice d'une technologie considérée comme stratégique, la carte à puce (Daviet, 2006 ; Rochet, 2002).

3 – « Hard power » et « soft power » : une seule superpuissance

Dans un contexte pourtant difficile, qui conduit de nombreux observateurs à parier sur le déclin américain, J. Nye (secrétaire adjoint à la Défense sous l'administration Clinton en 1994-1995) propose en 1990 une lecture renouvelée des expressions de la puissance américaine, en distinguant les notions de « hard power » et de « soft power ». Pour J. Nye en effet, les États-Unis vont continuer à dominer le monde, grâce à l'usage de ces deux expressions de la puissance.

Le hard power consiste classiquement en l'utilisation des moyens politiques et institutionnels, stratégiques et militaires mais aussi économiques pour imposer, par la coercition, par la force, par le conflit si nécessaire, sa volonté aux autres acteurs du système monde. Le hard power se traduit donc par un amalgame complexe de moyens : puissance politique, diplomatique du gouvernement américain (capacités de négociation sur la scène internationale), puissance stratégique et militaire du Pentagone (capacités d'intervention dans le monde), puissance économique relevant du système productif (grandes entreprises, appareil financier…) et de l'administration (politique commerciale, politique monétaire…).

Le soft power renvoie au contraire à la capacité d'atteindre des objectifs internationaux par l'adhésion plutôt que par la contrainte, via l'usage de moyens pacifiques. Le soft power implique la capacité des autorités politiques et diplomatiques à susciter l'adhésion de la communauté internationale à son propre « agenda » (promotion des valeurs américaines fondamentales, telles que démocratie, liberté du commerce…). Il implique aussi la pénétration des normes et des valeurs américaines, par exemple via la diffusion des biens de consommation, en particulier les produits culturels (cinéma etc.), et, corrélativement, la pénétration des marchés étrangers par les entreprises américaines. « Le soft power consiste à tenter d'abord d'obtenir par la persuasion séductrice les résultats que l'on pourrait aussi obtenir par la force. Il s'agit d'amener les autres à adhérer à des normes et à des institutions qui incitent ou induisent au comportement désiré. Le soft power peut prendre appui sur la capacité d'établir l'agenda (ordre du jour) de manière à façonner les préférences des autres. » (Nye, 1990). Le processus actuel, réel et fantasmé, d'américanisation du monde est la traduction concrète de l'efficacité du soft power.

Aussi, pour Nye, le soft power est supérieur au hard power car plus efficace sur le long terme, et moins coûteux, voire source de profits pour l'économie américaine. En conséquence, la politique étrangère de Washington devrait mettre l'accent sur la capacité de séduction du modèle américain, tant du point de vue politique qu'économique et culturel. Ainsi, le soft power permet de se dispenser dans une certaine mesure du hard power.

Cependant, depuis les attentats du 11 septembre 2001, l'administration Bush privilégie l'usage de la force et pratique un unilatéralisme agressif largement contesté tant aux États-Unis que dans le reste du monde. Cet unilatéralisme, expression brutale de l'usage du hard power, semble incarner la restauration de la toute-puissance américaine. Ce choix débouche sur l'augmentation du budget militaire et relance la course à la sophistication des technologies d'armement. Pourtant, sur le long terme, la capacité des États-Unis à imposer leur modèle repose sans doute largement sur leur leadership dans les domaines politique, économique ou culturel.

Au bout du compte, aujourd'hui, la caractéristique principale de la puissance américaine est qu'elle dépasse le cadre de l'autorité politique et stratégique du gouvernement central de Washington pour s'appuyer sur un ensemble de facteurs économiques et culturels qui donnent à l'hégémonie américaine contemporaine une tonalité tout à fait particulière. Les États-Unis sont ainsi le seul pays à disposer de tous les attributs de la puissance, dans quatre domaines clefs : militaire, économique, technologique, culturel. Leur capacité militaire leur permet d'intervenir partout dans le monde, avec ou sans l'aval de la communauté internationale (incarnée par l'ONU). Les entreprises américaines se situent au sommet de la hiérarchie des firmes transnationales et le dollar reste la principale monnaie des échanges internationaux. La prééminence américaine est également marquée dans le domaine scientifique et technologique. L'anglais est la langue véhiculaire mondiale, la culture américaine est largement diffusée à travers le monde et l'aura des États-Unis est sans rivales. Certes, les rivaux potentiels des États-Unis ne manquent pas (Russie, Chine etc.). L'Union Européenne (UE) par exemple, en matière économique, constitue un bloc de nations agglomérées qui peut à certains égards rivaliser avec les États-Unis. Ainsi les revenus nationaux bruts cumulés de l'UE à 15 s'élèvent à 8100 milliards de dollars en 2002, contre 10200 milliards de dollars pour les États-Unis (ces chiffres peuvent varier en fonction du cours relatif de l'Euro et du dollar). En 2003, le poids du PIB des États-Unis dans le monde est même de 30,6% (21,6% en parité de pouvoir d'achat – ppa), contre 30,7% pour l'UE à 25 (21,9% en ppa). Cependant, l'Union Européenne ne conduit pas une politique de puissance comme le font les États-Unis.

II – L'innovation technologique et les formes traditionnelles de la puissance (« hard power »)

La puissance des États-Unis s'exprime d'abord sous la forme militaire et sous la forme économique. À; l'occasion des deux conflits mondiaux, les États-Unis changent de statut dans le monde : ils accèdent au rang de première puissance. À; partir du début des années 1950, la course à l'armement stimule l'innovation technologique, considérée comme la clef de voûte de la suprématie militaire. L'envoi par les Soviétiques du Spoutnik (1957) provoque une vive réaction à Washington, qui lance un vaste programme de développement des technologies et des industries liées à la défense et à la conquête de l'espace (électronique, robotique, aéronautique…). Cette course à l'armement ne se dément pas par la suite, tant pour faire chuter l'URSS que, depuis les attentats du 11 septembre 2001, pour lutter contre le terrorisme. En matière économique, les performances technologiques (pour partie stimulées par ces dépenses publiques) sans cesse renouvelées du capitalisme libéral américain confortent la position dominante des États-Unis.

1 – La supériorité militaire en question

Le budget militaire fluctue de manière cyclique en fonction des aléas de la politique internationale. Après une augmentation constante entre 1976 et 1986 en raison de la guerre froide, le budget militaire américain baisse entre 1986 et 1996, reflétant la phase de détente puis de transition géopolitique post guerre froide (sauf en 1991 en raison du premier conflit en Irak), puis se stabilise jusqu'en 2001. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, ce budget est à nouveau en augmentation, pour atteindre 400 milliards de dollars en 2005. Considérable, cette somme représente environ 37% du total des dépenses militaires dans le monde. La part du PIB américain consacrée à la défense nationale reste pourtant relativement modeste, passant même de 6,5% en 1985 à 3,2% en 1998, pour s'établir à environ 4% depuis 2001. Ce chiffre est à souligner car il donne une indication quant à la capacité des États-Unis à supporter un tel effort sur le long terme.

Ce budget assure le fonctionnement du dispositif militaire américain, dont l'architecture globale complexe requiert des moyens de coordination sans failles. L'armée est conçue pour pouvoir mener parallèlement deux fronts régionaux majeurs. Du coup, la capacité de projection (hommes et matériel) américaine à l'extérieur est la plus importante du monde. Par delà les alliances stratégiques constituées au cours de la guerre froide et étendues ensuite (tel l'OTAN qui intègre de nouveaux membres après la chute du bloc soviétique), le rôle spécifique des armées, mais aussi l'organisation des structures décisionnelles autour du président (Conseil National de Sécurité…), la structuration des forces opérationnelles repose sur quatre commandements à vocation fonctionnelle et cinq commandements à vocation géographique. L'un des objectifs des dépenses d'armement en faveur de la sophistication technologique est de limiter les pertes humaines américaines, afin de rendre « acceptable » le niveau de pertes humaines de l'interventionnisme militaire global américain. En effet, l'opinion publique américaine se révèle un frein non négligeable en matière de politique étrangère, et la question reste posée de savoir jusqu'à quel niveau le peuple américain est prêt à payer l'« impôt du sang » prélevé par tout conflit.

Par ailleurs, l'efficacité du dispositif militaire américain s'appuie sur le réseau Echelon, système de surveillance des télécommunications à travers le monde placé sous l'autorité de la National Security Agency (NSA). Reposant sur un accord initial (signé en 1947) entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, rejoints ensuite par le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, ce réseau attribue (dans le cadre de la guerre froide) à chaque pays membre une zone d'écoute. L'information, collectée grâce à des bases situées en différents points du globe, est traitée à Fort Meade (Maryland) au siège de la NSA. Quelque 10% des télécommunications seraient ainsi interceptés, dont 10% seraient traités par la NSA. L'existence du réseau Echelon n'a été révélée officiellement qu'en 1999. Au cours de la décennie 1990, le réseau Echelon est réorienté vers la lutte contre le terrorisme et la drogue, et vers l'espionnage industriel des partenaires, et concurrents, économiques, l'Europe et le Japon en particulier.

Le réseau échelon est emblématique de la supériorité technologique (réelle et supposée) des États-Unis. Cependant, cette idée d'un avantage technologique américain (le « technology gap ») mérite d'être nuancée. Les sommes d'argent consacrées à la recherche fondamentale et à la R&D (en 2001, 315 milliards d'euros, soit 2,8% du PIB, contre 175,5 pour l'Europe des 15, soit 2% du PIB, et 155 pour le Japon, soit 3% du PIB ), qui se traduisent en outre par le poids des chercheurs dans la population active (8% en 2001 aux États-Unis, contre 6,1% en Allemagne et en France, mais 8,4% en Suède ou 9,3% au Japon), sont une clef du dynamisme de la technologie américaine. Certains équipements militaires (comme les avions de surveillance AWACS) et certaines solutions technologiques (comme les drones) attestent de la supériorité américaine en matière de technologie militaire.

Cependant, l'analyse comparée des politiques aux États-Unis et en Europe en matière de technologie d'armement montre que cet écart technologique est à nuancer. Le modèle américain, reposant sur une exploration systématique des domaines scientifiques et techniques conduite sous l'égide de la Defense Advanced Research Program Agency (DARPA, relevant du département de la Défense), a pour ambition d'assurer le meilleur niveau technologique possible aux États-Unis. Cette politique systématique et prospective est très coûteuse. A contrario, le modèle français (et plus généralement européen) privilégie une réflexion a priori, cordonnée par la Délégation Générale pour l'Armement (DGA), pour définir et circonscrire les domaines technologiques à explorer. Cette politique sélective est moins coûteuse que celle des États-Unis. Bénéficiant de son statut de challenger, l'Europe peut ainsi éviter d'investir dans des voies technologiques non prometteuses. En outre, le caractère cyclique des dépenses d'armement aux États-Unis (alors que ces dépenses sont plus régulières en Europe) accentue actuellement l'impression de supériorité américaine. Si bien que, pour certains analystes, le « technology gap » n'existe pas vraiment dans les domaines retenus par l'Europe comme prioritaires (Hébert, 2001 ; Pétré, 2004). L'image d'une Europe désarmée en face des États-Unis mérite donc quelques nuances.

En outre, du point de vue industriel, sur les dix plus grandes entreprises mondiales du secteur (en 2002), six sont américaines et quatre sont européennes (contre une proportion de 8 à 2 en 1992). La rivalité transatlantique en matière d'armement n'est pas idéologique, stratégique ou militaire, mais fondamentalement économique. Conscients des enjeux industriels de cette compétition fraternelle, mais aussi malgré tout du risque de voir se constituer un rival stratégique, firmes et gouvernement américains cherchent à multiplier les liens transatlantiques et à entretenir la division du secteur en Europe (rachats et prises de participation dans le capital des entreprises, participation aux programmes de recherche…).

En dépit de ces nuances, l'énorme budget militaire, qui permet d'alimenter la recherche fondamentale et la recherche appliquée, ainsi que les dépenses d'équipement, bénéficie largement à quelques grandes entreprises américaines, qui dominent corrélativement le marché mondial de l'armement (tableau 1). Ainsi, relevant d'un secteur quasi-protégé, cinq des huit plus grandes entreprises mondiales de l'armement sont américaines.

Tableau 1-Les principaux producteurs mondiaux d'armement (en millions de dollars, 2002)

Entreprise

Nationalité

Chiffre d'affaires défense

Chiffre d'affaires total

Part de la défense dans le CA total

Effectifs

Lockheed Martin

États-Unis

22 200

26 578

84%

125 000

Boeing

États-Unis

20 800

54 069

38%

166 000

Northrop grumman

États-Unis

14 200

17 206

83%

120 000

BAE Systems

Grande-Bretagne

14 095

18 266

77%

70 100

Raytheon

États-Unis

10 050

16 760

60%

76400

General Dynamics

États-Unis

9 820

13 829

71%

57 000

Thales

France

6 227

10 505

59%

62 494

EADS

France

5 657

28 285

20%

102 967

Source :Gamblin A.

2 – La puissance industrielle : innovation et financiarisation

Il est difficile de comprendre les dynamiques de l'industrie américaine sans garder à l'esprit la tendance structurelle du capitalisme à se tourner vers le développement de nouveaux produits et de nouveaux secteurs. Cette tendance, particulièrement marquée dans le cas américain, s'explique de deux manières étroitement imbriquées. D'une part, les entrepreneurs recherchent des marges de profit importantes pour rémunérer le capital injecté. Or, et il s'agit là d'une caractéristique générique du capitalisme, ces marges sont supérieures dans les secteurs émergents, lesquels attirent les capitaux et connaissent en conséquence des taux d'investissements plus élevés. D'autre part, la culture occidentale est plutôt tournée vers le futur (le postulat est implicitement que le « meilleur est à venir »). Ce phénomène, particulièrement prégnant aux États-Unis, favorise l'exploration de voies industrielles nouvelles, et donc, corrélativement, l'innovation et le développement de nouveaux produits, de nouveaux secteurs industriels, de nouvelles formes d'organisation de la production. Par exemple, l'industrie des biotechnologies fait l'objet d'investissements considérables aux États-Unis, qui occupent du coup d'ores et déjà une position dominante par rapport à leurs concurrents économiques (ainsi en 2003, ce secteur représente un chiffre d'affaires de 35,9 milliards de dollars aux États-Unis, contre 2,5 milliards au Royaume-Uni, 1,7 au Canada, 0,5 en Allemagne, ou 0,2 en France). Du coup, après une période de crise des secteurs industriels traditionnels (sidérurgie, automobile, textile, construction navale…) au cours des années 1970, mais aussi de remise en cause de l'hégémonie américaine dans les industries à fort contenu technologique au cours des années 1980, les États-Unis ont ajusté leur stratégie industrielle et réaffirmé leur leadership dans le secteur des industries de haute technologie.

Dans les secteurs traditionnels, l'industrie américaine continue parfois à décliner, y compris dans l'automobile, secteur pourtant considéré comme emblématique de la puissance industrielle américaine. Certes, les États-Unis restent, pour l'instant, le premier pays producteur d'automobiles (avec 19,6% de la production mondiale en 2003, contre 16,6% pour le Japon, 8,9% pour l'Allemagne, 7,2% pour la Chine, ou 5,8% pour la France). Cependant, les « big three » (General Motors, Ford, Chryler) voient leur part du marché national baisser inexorablement, de 86,8% en 1970 à 57,9% en 2003. Pour autant, conclure au déclin de l'industrie automobile, occultant une dimension importante des stratégies des firmes américaines (l'internationalisation, productive dans un premier temps, essentiellement financière dans un second temps), serait une erreur. En effet, General Motors et Ford (Chrysler de son côté a fusionné avec Daimler-Mercedes), dotées d'un potentiel financier considérable, multiplient les prises de participation ou les rachats d'entreprises automobiles étrangères, pour constituer une nébuleuse capitalistique multinationale complexe qui incarne la prépondérance de la logique financière globale sur la logique industrielle nationale, et donc au final la vitalité du capitalisme américain.

Dans les secteurs technologiques, « porteurs d'avenir » et dynamiques, les Américains occupent assurément les avant-postes. Ces secteurs sont stratégiques, car ils s'avèrent cruciaux pour la gestion des flux d'information, et déterminants pour l'amélioration de la productivité de l'économie. Ils sont à ce titre un élément clef de la puissance américaine.

Les Américains cultivent la volonté d'être « on the leading edge of technology », sur la frontière de la technologie. Cette position est difficile à tenir et, comme le montre l'exemple des technologies militaires, financièrement coûteuse (par la recherche fondamentale et appliquée qu'elle impose) mais potentiellement rémunératrice. Ainsi, Bill Gates, conscient du potentiel marchand des nouvelles technologies, déclarait au sommet de Davos en 1995 : « Les nouvelles technologies sont américaines, donc c'est nous qui profiterons de l'explosion des marchés ». Les « grands noms » dans ces industries sont généralement américains. Des entreprises telles que IBM, Apple, Sun Microsystems, Hewlett-Packard-Compaq, Dell (matériel informatique et bureautique), Microsoft, Oracle (génie logiciel), Intel, Motorola, AMD (Advanced Micro Devices), Cyrix, (composants électroniques), General Electric (matériel électrique), mais aussi Boeing, United Technologies, Lockheed-Martin, Raytheon (aéronautique, espace, défense), AOL, Yahoo !, Amazon.com (médias et communication) ou encore Genentech, Biogen (biotechnologies…) sont effectivement les leaders ou parmi les leaders dans leurs domaines, même si des entreprises d'autres pays peuvent également occuper de bonnes positions (dans l'électronique par exemple, sur les 14 plus grandes firmes selon le chiffre d'affaires, 6 sont Américaines, 6 Japonaises, 1 Allemande et 1 Finlandaise).

Par ailleurs, afin d'anticiper et de faire face à la compétition extérieure, l'industrie américaine a accentué son internationalisation productive. Les firmes transnationales, disposant d'établissements à travers le monde, sont omniprésentes dans le haut de la hiérarchie des entreprises mondiales. Ces entreprises géantes opèrent essentiellement dans les secteurs automobiles (General Motors, Ford), le pétrole (Exxon, Chevron), le matériel électrique, électronique et informatique (General Electric, IBM, Hewlett-Packard-Compaq). Mais de nombreuses entreprises américaines, même plus modestes en taille, organisent leur production à l'échelle globale, distinguant les activités stratégiques (direction, recherche, marketing) localisées aux États-Unis, des activités banales et standardisées (fabrication, assemblage, conditionnement) localisées à l'étranger où la main d'œuvre est moins chère. Poussée à l'extrême, cette logique prend la forme des « entreprises fantômes » (« hollow corporations »), à l'instar de Nike, qui conçoit les produits à Seattle (design, commercialisation…), mais sous-traite la production dans des pays à faibles coûts de main d'œuvre (en Asie). La globalisation, qui favorise la structuration géographique de la production industrielle selon une relation centre / périphérie, est désormais la règle. Par delà l'image quelque peu négative de la désindustrialisation, qui traduirait le déclin de la puissance productive américaine, cette structuration géographique incarne au contraire un rapport de domination du centre (les États-Unis) sur la périphérie (le reste du monde).

Dans un contexte marqué par l'internationalisation des entreprises, les grandes firmes américaines (engagées de longue date dans cette dynamique) occupent des positions dominantes dans leurs segments respectifs de marché. Si, en termes de chiffre d'affaires, la domination américaine du haut de la hiérarchie mondiale des firmes mérite d'être nuancée (tableau 2), en revanche, en termes de capitalisation boursière (sujette à évolution relativement rapide en fonction du cours des actions sur la place boursière), en 2002, cette domination américaine est nette (selon ce critère, 8 des 10 plus grandes firmes mondiales sont américaines).

Tableau 2-Les 15 plus grandes firmes mondiales (chiffre d'affaires en millions d'euros, 2002)

Firme

Nationalité

Activité

Chiffre d'affaires

Effectifs

Wal-Mart

États-Unis

Distribution

233 300

1 300 000

Exxon-Mobil

États-Unis

Pétrole

191 725

92 500

General Motors

États-Unis

Automobile

178 191

350 000

Royal Dutch Shell

Pays Bas / Royaume-Uni

Pétrole

171 195

115 000

BP

Royaume-Uni

Pétrole

170 518

115 200

Ford

États-Unis

Automobile

155 137

350 321

Daimler-Chrysler

Allemagne / États-Unis

Automobile

149 583

370 677

General Electric

États-Unis

Conglomérat

125 653

315 000

Toyota

Japon

Automobile

119 823

264 096

Mitsubishi Corp.

Japon

Conglomérat

103 028

47 370

Total

France

Pétrole

102 540

121 469

Mitsui

Japon

Chimie

102 316

37 734

Chevron Texaco

États-Unis

Pétrole

94 161

53 014

Volkswagen

Allemagne

Automobile

86 948

324 892

NTT

Japon

Télécommunications

84 433

207 400

Source : Enjeux-Les Échos (cité in Gamblin A.)

III – L'innovation et les nouvelles formes de la puissance (« soft power »)

La puissance des États-Unis s'exprime ensuite par l'influence que Washington exerce dans un certain nombre de sphères diplomatiques et dans les grandes institutions internationales (comme l'ONU, la Banque mondiale ou le FMI, ou encore le G8 par exemple), mais aussi par l'influence culturelle qu'exerce le « modèle américain » (incarnation du rêve de la liberté et de la réussite individuelle) sur une partie non négligeable de la population mondiale. Cette puissance se traduit par la capacité unique des États-Unis à susciter chez leurs partenaires l'adhésion à leurs projets, et à convaincre bon nombre d'acteurs du système monde du bien-fondé de leur démarche. Au cours des années 1990, l'innovation technologique constitue un des piliers de l'extension de l'influence exercée par les États-Unis (relevant du soft power).

1 – Domination scientifique et technique

Apparu sous l'administration Clinton, le réseau Internet constitue un symbole et une des clefs de la domination américaine contemporaine grâce aux technologies d'information et de communication. En 1996, J. Nye et W. Owens écrivaient : « Le pays qui gérera le mieux la révolution de l'information sera plus puissant que tout autre. Et dans l'avenir prévisible, ce pays, ce sont les États-Unis » (Nye et Owens, 1996). Si les technologies de base d'Internet sont progressivement mises au point par des chercheurs relevant d'institutions publiques entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1980, sur des financements du Department of Defense, le transfert et la diffusion d'Internet vers la société civile reposent sur des décisions politiques (Masson, 2001). Promues au départ (1992-1993) par le Président Clinton et son Vice-Président Gore comme un projet d'envergure nationale (National Information Infrastructure), les « autoroutes de l'information » accèdent rapidement au rang de priorité dans la politique étrangère des États-Unis : dès 1994 à l'occasion d'une conférence de l'Union internationale des télécommunications (UIT) à Buenos Aires, Al Gore propose la création d'un réseau planétaire (Global Information Infrastructure). La définition et la gestion d'Internet sont confiées à des institutions plus ou moins directement placées sous l'égide du gouvernement américain. Ces institutions se succèdent à mesure qu'évolue l'infrastructure Internet. Depuis 2000, à la suite de l'Internet Assigned Numbers Association (IANA), c'est une association à but non lucratif, l'Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) créée en 1998 à l'initiative de Washington, qui administre le réseau. Même si elle peut être considérée comme une organisation internationale (elle est composée de personnes de tous pays) dont le fonctionnement est démocratique (les 19 directeurs sont élus), l'ICANN entretient des liens avec l'administration américaine, ce qui lui vaut des critiques de la part de nombreux gouvernements qui considèrent que l'influence de Washington y est trop grande.

Plus classiquement, le potentiel scientifique et technologique américain repose sur un foisonnement de programmes, d'acteurs et de dispositifs de recherche. La recherche industrielle, conduite au sein des entreprises privées, ou dans le cadre de partenariats industriels ponctuels (comme le programme Sematech sur les semi-conducteurs, initié au milieu de la décennie 1980 par les grandes entreprises informatiques et électroniques), est bien sûr importante. Mais la recherche fondamentale et appliquée, menée sous l'égide de grands établissements publics aux missions et aux compétences diverses, est essentielle. Le gouvernement fédéral assure le financement d'une part considérable de la recherche, via ces établissements publics, en particulier le Pentagone, mais aussi la NASA, le National Health Institute (NHI), ou encore, de manière plus transversale, la National Science Foundation (NSF) qui finance les équipes et programmes de recherche. Ainsi en 2002, par delà le discours libéral, le gouvernement fédéral consacre 104 milliards d'euros à la R&D (soit 0,94% du PIB), alors que les gouvernements de l'Union européenne (à 15) y consacrent 69 milliards (soit 0,75% du PIB).

Dans ce paysage, les grandes universités et grands laboratoires jouent un rôle clef. Les grandes universités les plus prestigieuses en particulier (MIT, Harvard, Yale, Columbia, Princeton, John Hopkins, University of Minnesota, Ann Arbor, Madison, UCSF, UC Berkeley, Stanford, UCLA, Caltech…) favorisent l'attractivité de la recherche américaine, via des programmes clairement mis en œuvre dans cet objectif et coordonnés par l'administration fédérale sous l'égide de l'Office for Science and Technology Policy. Le brain drain, attraction des meilleurs scientifiques du monde entier, participe au développement du potentiel scientifique et technologique de l'économie américaine. Ce potentiel renforce la capacité américaine à déposer des brevets (les États-Unis sont en première position mondiale dans ce domaine), à « décrocher » les prix Nobel (entre 1969 et 2003, par exemple, les États-Unis obtiennent plus des deux tiers des prix Nobel en sciences économiques), et à dominer les technologies d'information et de communication.

2 – Les industries culturelles : la suprématie américaine

Les industries culturelles (cinéma, enregistrement musical, édition, jeux vidéo etc.) s'appuient sur l'innovation technologique pour asseoir l'hégémonie globale des États-Unis. Pilier de l'économie américaine, ces industries, qui apparaissent dès la fin du 19ième siècle mais prennent leur essor au cours des années 1920, représentent aujourd'hui plus de 5% du PIB et constituent un des premiers postes d'exportation du pays.

Ayant saisi le pouvoir de structuration de l'imaginaire des images de la culture américaine, les États-Unis cherchent à promouvoir l'exportation de leur production cinématographique. Dès 1946, James Byrnes (secrétaire d'État américain) et Léon Blum (chef de gouvernement français) signent un accord pour libéraliser l'accès des films américains aux écrans français (des accords identiques sont signés avec d'autres pays en Europe). Le pari sous-jacent à cette stratégie toujours reconduite est que la vision des images américaines favorise la diffusion de l'american way of life et, au final, la commercialisation des produits américains : « L'image cinématographique et audiovisuelle de l'american way of life présente, puis impose des modes musicales, vestimentaires et alimentaires, qui suscitent et structurent des marchés, bientôt captifs pour les entreprises américaines » (Bovier-Lapierre, 1999). Au milieu des années 1970, après une longue période de difficulté du système des studios, l'industrie cinématographique hollywoodienne amorce un processus de reconquête du marché mondial – reconquête dans la mesure où au début des années 1920 Hollywood représentait 80% de la production mondiale (Maviglia, 1999) – en s'appuyant sur une innovation technologique à même de favoriser le renouvellement des produits. Le point de départ de ce renouveau est le film « Les dents de la mer » (S. Spielberg, 1975), dans lequel des effets spéciaux essentiellement mécaniques sont utilisés. Ce film, dont le succès est phénoménal, ouvre la voie à l'industrie hollywoodienne qui propose à partir de là des films dont le contenu en termes d'effets spéciaux est croissant. S'appuyant sur les potentialités de plus en plus sophistiquées en termes d'imagerie de synthèse offertes par les technologies informatiques américaines, les producteurs mettent sur le marché des films dans lesquels les effets spéciaux occupent une place croissante (Scott, 2005). Quelques films marquent des jalons dans cette mutation de la production cinématographique américaine, tels en particulier les films de la série « Stars wars », ou encore les films d'animation dont le genre a ainsi été complètement renouvelé. Si bien que l'« usine à rêves » d'Hollywood s'est transformée progressivement en « usine à effets spéciaux ».

Le marché du cinéma, en pleine croissance (le chiffre d'affaires global du secteur des produits culturels passe de 80 à 380 milliards de dollars entre 1980 et 1998), est dominé par quelques grands groupes mondiaux dont les trois principaux (AOL-Time Warner, Disney-ABC, Viacom-CBS) sont américains. Hollywood, qui investit dans la production cinématographique plus que tous les autres pays réunis (le coût moyen de la production d'un film américain, dont une partie importante est consacrée à la promotion, passe de 34,3 à 63,6 millions de dollars entre 1994 et 2004, contre une progression de 4,7 à 6,6 millions pour un film français) constitue le fer de lance de ces industries. En 2004, dans l'Europe des 25, les films américains représentent 71,4% du marché (distribution) cinématographique (contre 26,5% pour la production européenne) ; en France, dotée d'une politique relativement efficace de soutien à l'industrie cinématographique nationale, la proportion est de 47,2% de films américains, 38,4% de films nationaux et 14,4% pour le reste du monde.

L'idée d'une hégémonie incontestée des États-Unis dans le domaine des industries culturelles mérite cependant d'être nuancée. Emblématique de ces industries, la production cinématographe est de plus en plus diversifiée à mesure que les films produits dans différents pays rencontrent un succès croissant sur le marché mondial, à l'instar en particulier des films en provenance de l'Inde (premier producteur mondial, grâce à son complexe industriel « Bollywood »), mais aussi de la Corée du Sud, du Mexique, du Nigeria, et bien sûr de l'Europe (avec la France) etc. Loin de s'orienter vers l'uniformisation, le monde devient ainsi probablement plus une mosaïque culturelle. Certes, les films américains drainent 85% des recettes mondiales ; pour autant, l'indicateur ainsi retenu n'est sans doute pas le plus pertinent car il fournit une image déformée de la réalité. En termes de fréquentation l'image est toute autre : 3,42 milliards d'entrées dans les cinémas indiens ont généré 650 millions de dollars de recettes en 2003, tandis que 1,57 millions d'entrées aux États-Unis en généraient 9,49 (Tolotti, 2005).

En sus des produits audiovisuels, de nombreux produits culturels américains concrets mais dotés d'un fort contenu symbolique se diffusent à travers le monde, tels que la mode vestimentaire (des marques comme Nike ou Gap au produit banalisé comme le « blue jean »), les produits dérivés (de Disney par exemple), l'alimentation (McDonald's, Coca-Cola etc.). La capacité d'influence de ces industries culturelles sur les mentalités est sans doute non négligeable et participe à ce processus de séduction du modèle américain relevant du soft power. Cependant, en dépit de la domination des États-Unis dans le domaine des industries culturelles, la thèse de l'américanisation culturelle du monde paraît peu crédible, et nous assistons sans doute plus probablement à un processus de modernisation des modes de vie induit par la diffusion de la civilisation matérielle occidentale.

Les marques constituent une autre facette de la puissance culturelle américaine. En 2000, sur les quinze plus grandes marques mondiales (en termes de chiffre d'affaires), douze sont américaines, parmi lesquelles, sans surprise, Coca-Cola, Microsoft, IBM, Intel, Disney, McDonald's ; sur les 75 plus grandes marques, 42 (soit 56%) sont américaines. La poupée Barbie, mise sur le marché peu après la seconde guerre mondiale, est assez emblématique de l'image globale véhiculée par les produits culturels américains et des dynamiques du capitalisme américain. Diffusée à travers le monde, elle est devenue avec le temps un symbole des États-Unis, alors qu'elle n'y a jamais été fabriquée. L'entreprise Mattel, qui conçoit et coordonne la production puis la commercialisation de son produit, est un exemple de société fantôme (hollow corporation). Depuis son siège d'El Segundo, en Californie du sud, Mattel délocalise régulièrement sa production manufacturière, à la recherche des meilleurs coûts et des meilleurs marges bénéficiaires, du Japon au départ, vers Taiwan, Hong Kong, les Philippines et désormais la Chine.

3 – La maîtrise de l'agenda des réformes

En outre, dépassant le strict cadre de l'innovation technologique, les États-Unis disposent d'un avantage considérable sur leurs concurrents économiques dans la mesure où ils sont les seuls à véritablement pouvoir imposer à leurs partenaires leurs normes (normes comptables, juridiques, réglementaires et organisationnelles) ainsi que des réformes allant dans le sens de leurs intérêts. En particulier, les marchés financiers sont définis selon les standards de l'industrie financière américaine. Dans ce domaine, la maîtrise américaine de l'agenda des réformes est frappante ; c'est l'administration Reagan qui engage un processus de réformes qui accroît une globalisation financière dont l'économie américaine tire profit. L'activité financière est un puissant levier de la domination américaine. Elle repose sur la puissance et le dynamisme des établissements financiers et des marchés financiers intégrés en réseau grâce aux technologies d'information et de communication.

Les établissements financiers sont nombreux et leur activité est strictement encadrée par la (dé)réglementation. Les lois de 1991 (supprimant le Mac Farden Act de 1927 imposant une limite géographique à l'intervention des banques commerciales) et de 1999 (le Financial Services Modernisation Act, qui supprime la distinction datant de 1933 entre banques commerciales et banques d'investissement) stimulent les dynamiques du système financier et la concentration capitalistique. Alors que les banques japonaises traversent des difficultés, la compétitivité des grandes banques américaines est ainsi restaurée, et elles comptent désormais parmi les banques les plus grandes et les plus profitables du monde.

Tableau 3-Les grandes banques mondiales (chiffre d'affaires en dollars, 2001)

Banque

Chiffre d'affaires

Résultat net

Nationalité

1-Citigroup

83,6

14,1

États-Unis

2-Deutsche Bank

66,8

0,1

Allemagne

3-Crédit Suisse group

64,2

0,9

Suisse

4-BNP Paribas

55,0

3,6

France

5-Bank of America*

52,6

6,8

États-Unis

6-JP Morgan Chase**

50,4

1,7

États-Unis

7-UBS

48,5

2,9

Suisse

8-HSBC

46,4

5,4

Grande-Bretagne

9-Morgan Stanley

43,7

3,5

États-Unis

10-Misuho

41,4

-7,8

Japon

*Fusion avec Fleet Boston en 2003
**Fusion avec Bank One en 2004
Source : d'après Le Monde (Bilan économique et social, 2003)

Les marchés financiers des États-Unis sont les plus importants du monde, faisant de New York le principal pôle directionnel de la planète. Au cœur de ces marchés financiers se trouvent les investisseurs institutionnels (institutions financières non bancaires : fonds de pension, fonds d'investissement collectif, compagnies d'assurance, fonds spéculatifs). Parmi ces investisseurs, les fonds de pension, organismes financiers très développés dans les pays anglo-saxons et en particulier aux États-Unis, gèrent l'épargne issue du système de retraite par capitalisation des salariés, et investissent sur les marchés financiers ou immobiliers aux États-Unis et ailleurs dans le monde (cf. la mainmise sur GEMPLUS).

La puissance financière américaine, en particulier à travers les fonds de pension, se répercute dans le contrôle capitalistique des entreprises étrangères (en 2002, 38% du capital des entreprises françaises cotées en bourse sont détenus par des non-résidents, tandis que ce rapport est seulement de 11% aux États-Unis, en 2003). À; la charnière entre hard power et soft power, le pouvoir d'influence américain s'exerce également par l'intermédiaire de ce contrôle financier des entreprises.

Conclusion :

L'innovation technologique est certes un élément clef du renouvellement de la domination américaine sur le reste du monde. Cependant, il n'est pas inutile de rappeler que l'innovation technologique n'est qu'un outil (parmi d'autres) dont disposent les États-Unis pour conduire leur politique de puissance. Les États-Unis disposent en effet de nombreux leviers pour dominer le monde. Stratégiquement placés, au cœur des réseaux du pouvoir (place diplomatique dans les institutions, maîtrise des technologies d'information et de communication, contrôle des flux du capital, rôle primordial dans les processus de mondialisation et de modernisation du monde…), ces leviers devraient permettre aux États-Unis de maintenir leur position à moyen terme et d'envisager l'avenir avec sérénité.

Cependant, dans le contexte géopolitique et géoéconomique actuel, marqué par l'émergence d'un système monde multipolaire structuré par quelques pôles forts (Europe, Russie, monde Arabo-musulman, Inde, Chine, Japon, voire aussi Brésil ou Afrique du Sud), même s'ils occupent une position clef pour dominer le monde, les États-Unis sont tout de même à terme appelés à jouer un rôle plus modeste dans les affaires du monde. Pour autant, la question reste posée de savoir si les États-Unis accepteront cette concurrence inéluctable, et si au final ils accepteront de voir le monde tel qu'il est (c'est-à-dire multipolaire et multiculturel), et non pas de manière unilatérale, et quelque peu dangereuse, selon un rapport centre / périphérie (« nous et eux »).

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