Conférence-débat :

 Le Mexique si loin de Dieu et si près des États-Unis

Jérôme MONNET

Professeur de géographie (Université de Toulouse-Le Mirail)

Résumé

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Il y a un siècle, le dictateur Porfirio Díaz aurait dit « Pauvre Mexique, si loin de Dieu et si près des Etats-Unis » pour expliquer la situation du pays par l'éloignement de la puissance divine (le Bien ?) et par la proximité du voisin du nord (le Mal ?). Depuis, les relations que le Mexique entretient avec la pauvreté, avec Dieu et avec les Etats-Unis ont profondément changé.

Il y a cent ans, le Mexique était peu peuplé (15 millions d'habitants en 1910), essentiellement rural, très inégalitaire et avec des échanges internationaux dominés par l'Europe. Aujourd'hui, le pays a plus de 100 millions d'habitants et le 12ème PIB du monde : 8e puissance commerciale de la planète, il représente 50% des échanges internationaux de l'Amérique Latine, avec les Etats-Unis comme partenaire principal. Malgré ce remarquable enrichissement, une énorme proportion de la population reste dans la misère, mais une importante classe moyenne urbaine a émergé, sans laquelle on ne peut comprendre les changements culturels, économiques et politiques du siècle.

Les régimes postrévolutionnaires créèrent une mystique nationaliste culturellement originale, d'abord progressiste avant de devenir conservatrice, dans le cadre d'une « dictamolle » technocratique de 70 ans. En nationalisant les terres, les mines, le pétrole, les transports ou les banques, le Mexique s'éloignait des Etats-Unis, mais en même temps s'en inspirait de plus en plus architecturalement et techniquement. La référence à Dieu s'est affaiblie, avec la sécularisation de la société : le poids de l'église dans la vie des gens s'est fortement réduit, le contrôle des naissances a fait basculer la démographie du pays dans les années 1970, la tolérance à la diversité des modes de vie s'est accrue. Dans les années 1980, il entre dans la globalisation libérale, à la fois économique (dénationalisations, marché commun nord-américain) et politique (démocratisation et décentralisation).

Un grand changement concerne la nature de la « proximité » des Etats-Unis. De 1823 à 1914, ce pays a eu une relation essentiellement prédatrice avec le Mexique, avec des invasions militaires, l'annexion du Texas, du Nouveau-Mexique et de la Californie, et l'exploitation des ressources minières. Au cours du 20e siècle, la mobilité des êtres a brouillé les territoires nets et stables que les Etats dessinent pour leurs espaces et leurs populations. 150 ans après que les Etats-Unis aient annexé un gros morceau du territoire mexicain, la population mexicaine est devenue un gros morceau des Etats-Unis : en 2004, 26 millions des habitants des EU sont d'origine mexicaine (dont 16 millions nés aux EU), soit 9% de la population totale. Tandis que le Mexique envoyait des millions d'émigrés vers le nord, il accueillait aussi des centaines de milliers d'immigrés libanais, européens, latino-américains ou… états-uniens (dont on estime le nombre entre un et deux millions de résidents au Mexique). Tandis que l'américanisation du Mexique se poursuit, on commence à reconnaître la mexicanisation des Etats-Unis : on ne sait plus où est Dieu, la pauvreté a de nouvelles formes, et entre le Mexique et les Etats-Unis, l'interpénétration ne fait que commencer.

*Jérôme Monnet, Professeur de géographie (Université de Toulouse-Le Mirail), a été directeur du Centre français d'études mexicaines et centraméricaines à Mexico, chercheur invité au Getty Research Institute de Los Angeles et membre de l'Institut Universitaire de France. Il est actuellement accueilli au CNRS (UMR Architecture-Urbanisme-Société/Laboratoire Théorie des Mutations Urbaines).

Auteur de La ville et son double : la parabole de Mexico (Nathan, 1993) et coordinateur de Espace, temps et pouvoir dans le Nouveau Monde (Anthropos-Economica, 1996), La ville et le pouvoir en Amérique (L'Harmattan, 1999), L'urbanisme dans les Amériques (Karthala, 2000), L'urbanité dans les Amériques : les processus d'identification socio-spatiale (Presses universitaires du Mirail, 2000). Articles dans Cybergeo, Cahiers de géographie du Québec, Historiens-Géographes, L'espace géographique, Géographie et cultures etc.

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