Parcours anté-géographique des Amériques
(prolégomènes à une géopoétique de l'hémisphère amériquain)

Jean Morisset,

Géographe-écrivain

Résumé

Dès qu'on s'avise de considérer l'hémisphère amériquain d'un seul tenant, une nouvelle carte émerge.
Loin d'être l'espace en marge qu'on laisse parfois entrevoir - zone composite monde-tiers, arrière-cours touristique ou ferment révolutionnaire - c'est la Caraïbe (Haïti/Cuba/Jamaïque) qui s'avère à la fois le centre de l'hémisphère, son melting pot initial, sa matrice géographique et aussi, son aire-charnière, simultanément rêve de tous et repoussoir de tous. Zone en passe d'assimiler par ailleurs Miami pour en faire une exclave caraïbe en Amérique yanquie, alors qu'il y a une décennie encore, on croyait à l'inverse !

Ainsi, en arrière-plan ou sur son pourtour se profilent le Mexique et la Mid-America, les États-Unis et le British America (Anglo-Canada) en constituent la marge septentrionale, d'une part, tout comme le Brésil en incarne, d'autre part, l'extension méridionale, avec cette fois le monde andin en arrière-plan. Si la Caraïbe s'étend jusqu'à Rio, au sud, elle a maintenant gagné Montréal et Toronto vers le nord, via sa double dimension haïtienne et jamaïquaine. New-York alors se situant dans le rap géographique et créole d'une vision et d'une projection des Amériques dont les lianes-longitudes se confondent aux méridiens nord-tropique des neiges-mangroves! On n'a pas idée jusqu'à quel point la caraïbe informe, instille et secrète le rêve d'un nouveau monde devenu monde nouveau à l'intérieur même de son système sanguin géographique. Pour ne prendre que l'exemple du Québec, il n'est plus un seul secteur de sa société et de son territoire qui ne soit instillé de la présence haïtienne, alors qu'au Nounavoute même, en Extrême-Arctique, se retrouvent dans les garderies de la toundra les premiers métis québéco-haïtiens-inouites. Au moment où on sent déjà brasiller, à Rio, la rencontre éventuelle du Cirque du Soleil avec le Foro-des-Neiges [Foro... musique traditionnelle du nordeste accompagnée de l'accordéon tropical).

Je me demande d'ailleurs si une telle réalité ne correspond pas à une certaine Amérique précolombienne. Quand on sait que les Iroquois et leur culture du maïs jusqu'à la plaine de Montréal sont une excroissance de l'empire aztèque, et que l'accoutrement typique de l'indien d'Hollywood est une translation des Toupis Gouaranis depuis la Baie de Gouanabara, on se dit que c'est la Paléo-Amérique avant la lettre qui n'aura cessé de nourrir le rêve ce «des vieux pays» - la France de Londres ou la France de Paris, comme l'exprimait si bien un Métis du Grand-Ouest au XIXe siècle. Que dire d'autre?

Alors que le fronton pacifique, de l'Alaska à la Patagonie en passant par le Pérou-Chili, disparaissait au profit d'une Amérique atlantique s'étant voulu prépondérante aux yeux de l'Europe coloniale des XVIe/XVIIIe siècles, le mythe des coureur de bois des prairies, des pirates antillais, des cimarrones et nègres-marrons, des bandeirantes du brésil, des quillombos deviendra un siècle plus tard, via le mississipi-missouri et la são-francisco-parana-paraquay, pain-de-sucre et copacabana, sans oublier sanstiago-de-cuba, la musique qui nourrira l'Occident entier entre la jigue, le jase-jazz, la bossa nova, le set carré, la  la salsa-méringué, la quadrille du mato-grosso et le rape-reggae dans un vaste hip-hop géographique panamériquain. Tout cela voyageant par les viscères fluviales d'une Amérique restant à découvrir, c'est-à-dire à perdre la couverture de son interprétation reçue. Mais comment y arriver sans prendre les caravelles à rebours de leurs périples reconnus et leurs trajectoires conventionnels. À mon avis seule une géographie-pirate en kayak et en gommier permettra un véritable «founding reappraisal» de l'hémisphère dont nous sommes à la
fois les métis antérieurs et les ressortissants postérieurs.

Je considère par ailleurs, que le premier citoyen amériquain et de loin est la sterne arctique, qui chaque année parcourt le continent dans toute son étendue depuis la Terre d'Ellesmère et la Groënlande jusqu'à la Terre-Adélie et la Patagonoie. Et cela on l'oublie souvent. Il existe une Amérique atlantique/arctique ayant fait partie d'un univers viking qui considérait la Groënlande comme partie intrinsèque de notre hémisphère. En complément, il est désormais acquis que l'Amérique pré-européenne avait déjà reçu des apports afriquains tout autant que des éléments issus du Pacifique et déjà intégrés donc à ses populations.
Si bien que nous, Amériquains, nous retrouvons avec un passé afriquain pré-esclavagiste s'ajoutant à son passé pré-européen venu d'outre-béringie et d'ailleurs. Quand donc, l'écrivain anglo-franco-chabin de Sainte-Lucie, Dérek Walcott - cette espèce de Jack (Ti-Jean) Kérouac tropical, comme je me plais à l'appeler - déclare tomber à la renverse tant son patrimoine caraïbéen est d'une richesse débordant, si on va un peu plus loin encore, c'est la renverse qui nous tombe dessus.

Ainsi, l'objet de cette présentation est-il double. Tenter de resituer d'abord l'Amérique dans une perspective méridienne, de part et d'autre de la Caraïbe, compte tenu de ses deux grands axes de pénétration, l'Amazone et le Saint-Laurent : ceci, pour permettre de saisir les quatre grands ensembles coloniaux - l'Hispano-Amérique, la Luso-Amérique, l'Anglo-Amérique et la Franco-Amérique - dans une perspective longitudinale couchée... et non plus nord-sud avec un nord haut-de-la-carte et un sud en contre-bas comme on le donne à voir depuis quelques cinq siècles. Dans un deuxième temps, il sera alors loisible de se demander pourquoi il n'y a que l'Amérique autochtone et créole de même que la Franco-Amérique auxquelles il n'aura pas été donné, jusqu'à ce jour, de faire leur unité pan-postcoloniale (Haïti/Québec/Antilles/Guyane/Maragnon/France-équinoxciale-et-antarctique, etc.) ne serait-ce que par l'imaginaire.

Pour conclure, et compte tenu de la triple rencontre Québec/Haïti, Brésil/Québec et Haïti/Brésil des deux dernières décennies, tout autant que de la réémergence de la question autochtone d'un bout à l'autre de l'hémisphère, depuis le Nounavoute jusqu'au Matto Grosso, c'est tout le rêve d'un Monde-Nouveau dissimulé par le Nouveau-Monde qui se retrouve donc en complète re-appréhension. Peut-être la géopoétique aurait-elle quelque sentiment à exprimer là-dessus.

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