Vieillir aux États-Unis

Christian Pihet

Université d'Angers, UMR CNRS ESO

Résumé Article complet

Dans le contexte du vieillissement des sociétés et du débat qui s'ensuit, il semble intéressant pur les lecteurs français de présenter la situation des Etats-Unis, tant ce pays, dont les réalités concrètes sont parfois méconnues, exerce un effet de miroir sur notre continent.

A cet égard, il convient d'observer qu'en Amérique du nord plus qu'ailleurs, l'espace géographique en raison de ses dimensions, de sa prégnance dans la genèse du pays et du système fédéral qui l'organise, joue un rôle éminent dans la progressive structuration d'une tranche d'âge en un groupe social reconnu. En effet aux Etats-Unis, les personnes âgées ne se confondent pas comme en France avec la catégorie des retraités car beaucoup d'entre elles, près du cinquième, continuent à travailler au-delà de 65 ans. Elles continuent à participer à la dynamique des territoires tant par les enjeux économiques et sociaux qu'elles cristallisent que par la place d'acteurs géographiques que leurs associations veulent occuper.

Cet exposé, qui est loin d'épuiser le sujet, se structurera selon trois entrées, la géodynamique de ces personnes âgées dans l'espace états-unien, leur rôle dans une société de compétition et pour finir comment appréhender les effets des « politiques de la vieillesse », tant publiques que privées, sur les territoires. Aboutit-on, in fine, ici à une écriture géographique de la vieillesse ?

Géodynamique des populations âgées aux Etats-Unis

Comme dans la plupart des pays, le seuil de 65 ans est commodément retenu pour marquer le début du vieillissement social. La population des Etats-Unis, tout en continuant à « vieillir » - les estimations de 2005 indiquent que près de 36 millions de personnes ont dépassé l'âge de 65 ans – demeure, en proportion de la population générale, moins « âgée » que celles des autres pays développés. Le chiffre comparable, par exemple pour la France, est de 16 %. En effet, le pourcentage de population âgée aux Etats-unis, tout en étant plus faible qu'en Europe, baisse également depuis près de deux décennies – 12,6 % en 1990, 12,4 lors du recensement de 2000 un peu plus de 12 selon les dernières estimations calculées en 2005 – en raison du fort courant d'immigration qui affecte le pays dans la même période. Entre 1990 et 2000, près de 11 millions de personnes, plutôt jeunes, ont été accueillies, ce qui correspond aux niveaux observés à la fin du XIX ème siècle.

Néanmoins, les projections démographiques annoncent qu'en dépit de cette immigration, les effectifs de personnes âgées continueront à croître pour atteindre 72 millions vers 2030, soit aux alentours du cinquième de la population générale. Le nombre des « old old », c'est-à-dire des plus de 85 ans devrait dépasser les 10 millions… A l'instar de celle du pays, la population âgée devrait également offrir une plus grande diversité d'origines géographiques et communautaires. Les « Blancs » qui représentent actuellement 83 % des plus de 65 ans ne totaliseront plus en 2030 que 72 % alors que les « minorités visibles » - Afro-américains, Latinos et Asiatiques – dépasseront ensemble le quart des personnes âgées.

Le recensement de 2000 souligne les contrastes existant dans la répartition géographique du peuplement âgé. Si dans l'ensemble, cette population est très majoritairement suburbaine, comme d'ailleurs l'ensemble des Américains, la carte des états – figure ci-après – fait apparaître l'existence et le développement de trois foyers où les proportions de plus de 65 ans dépassent nettement la moyenne nationale. Il s'agit de la Floride avec près de 20 % de résidents âgés, des états du nord-est (Pennsylvanie, Virginie occidentale par exemple) et des états ruraux du Middle West. Cette géographie complexe résulte des dynamiques migratoires classiques aux Etats-Unis: les effets du push et du pull -.

Les mutations géographiques du système productif, comme la déprise rurale ou bien encore la crise des industries lourdes, aboutissent à faire « bouger » les éléments les plus actifs et donc les plus jeunes.

Dans les Dakotas ou dans les vieux bassins charbonniers des Appalaches ne tendent à demeurer de façon disproportionnée que les éléments retraités ou en fin de carrière. La croissance forte du « Sunbelt » attire, non seulement les jeunes ménages mais également les aînés les plus entreprenants, bien sûr, fascinés par le soleil, mais aussi par le dynamisme du marché immobilier et des services offerts par ces états, qu'il s'agisse de la Floride et de la Californie mais également plus récemment, ceux du sud-ouest intérieur, l'Arizona, le Nevada…. D'ailleurs les évolutions récentes, notées par les services censitaires, mettent en lumière le caractère fortement attractif de ces nouveaux pôles d'accueil des retraités. Entre 1990 et 2005 des dizaines de milliers de personnes âgées se sont installées près de Phoenix ou bien encore sur les versants méridionaux des Appalaches, en Arkansas ou en Caroline du nord. Les destinations plus anciennes comme la Floride semblent marquer le pas.

Toutefois, si les évolution démographiques montrent l'importance du fait migratoire dans la dynamique des populations âgées américaines, soit par l'attraction des plus mobiles des aînés, soit par le départ des plus jeunes, il ne faut pas perdre de vue que la grande majorité des plus de 65 ans continue de résider là où s'est déroulée la fin de sa vie professionnelle et que les plus pauvres des personnes âgées ne peuvent bouger…Le recensement estime à 5% par an, la proportion des aînés qui changent de domicile pour réaliser une « migration de retraite ».

Cependant, les migrations de retraite, parce qu'elles produisent un effet d'accumulation aux échelles les plus fines comme au cap Cod ou dans les oasis subarides du sud-ouest, constituent un processus original du vieillissement en Amérique du nord, processus que l'on commence à observer en Europe avec l'attraction grandissante des rivages méditerranéens pour les populations des parties septentrionales du continent.

Vieillir dans une société de compétition

L'un des défis majeurs posés aux personnes âgées aux Etats-Unis est représenté par l'équilibre à établir entre le retrait social imposé implicitement par la fin de la vie professionnelle et l'idéologie dominante dans cette société, du travail et de la réussite.

De fait, les Américains travaillent plus longtemps que leurs homologues européens. Alors que seulement 40 % des Français travaillent entre 55 et 64 ans, ils sont plus de 62% aux Etats-Unis. Ainsi que l'expose le graphique ci-après, près de 20 % des hommes continuent à travailler après 65 ans. Le taux d'activité ne devient marginal qu'après 75 ans. Beaucoup de facteurs militent en faveur de cette persistance des travailleurs âgés sur le marché de l'emploi.

Tout d'abord, l'âge limite de la retraite a été aboli pour la quasi-totalité des professions en 1984. L'arrêt de l'activité va donc être fonction du niveau optimum de pension évalué par les individus. Or, en dépit d'un régime de base fonctionnant par répartition, ces niveaux sont plutôt plus faibles qu'en France et dépendent souvent des régimes complémentaires servis par des accords d'entreprise et par des histoires individuelles combinant plusieurs régimes de retraite. De plus, l'ambiance consumériste et la prégnance du travail comme valeur sociale centrale contribuent également à des fins d'activité tardives. Néanmoins, plus de la moitié de ces actifs âgés travaillent à temps partiel, principalement dans des activités de services comme le commerce de détail, l'hôtellerie, la restauration, l'administration… D'ailleurs, c'est près du quart des résidents des « villes de retraités » du sud qui travaillent encore, même si c'est souvent à temps partiel.

Le maintien d'une activité prolongée et aussi l'évolution historique en faveur d'une revalorisation des pensions aboutissent à des revenus globalement légèrement supérieurs à ceux des actifs. Ainsi les statistiques évaluent le niveau médian des ressources (revenus et patrimoine) pour les 65-74 ans à 110 000 dollars contre 85 000 dollars pour 45-54 ans. Ces chiffres sont à manier avec précaution car ils reflètent une situation moyenne favorable, celle de la classe moyenne blanche, qui a pu cumuler des pensions intéressantes négociées avec les grandes entreprises industrielles avec les compléments de ressources fournis par l'acquisition d'un patrimoine immobilier et assez souvent aussi, financier par l'achat d'actions et l'intéressement aux bénéfices des entreprises.

Néanmoins, environ 10 % des plus âgés disposent de revenus les plaçant en deçà du seuil de pauvreté, soit 13 000 dollars par an pour un ménage de deux personnes. Il s'agit le plus souvent de travailleurs manuels peu qualifiés, de petits artisans, fréquemment issus des minorités « visibles ». Ainsi 40 % des femmes afro-américaines de plus de 65 ans sont pauvres…Cette pauvreté des aînés est perceptible dans les milieux ruraux en déprise – les Appalaches par exemple – mais elle affleure et se développe dans les « inner cities » des vieilles métropoles industrielles ainsi que dans des « suburbs »des années 1960. De plus en plus, les entreprises, sommées de produire des résultats favorables pour les actionnaires, répugnent à participer aussi généreusement que par le passé aux régimes complémentaires de retraite. Le gouvernement actuel encourage d'ailleurs fortement l'épargne retraite individuelle.

De fait, la dégradation des revenus des classes moyennes intervenue pendant les quinze dernières années – 16 % des Américains, et pas les plus pauvres comme on pourrait le penser, ne peuvent se payer une assurance santé – pourrait contribuer à faire du moment actuel, favorable économiquement dans l'ensemble aux personnes âgées, un moment éphémère dans l'histoire de la vieillesse.

A cet égard, le logement représente un point sensible du débat sur la place des personnes âgées dans la société américaine. 80 % des plus de 65 ans sont propriétaires de leur logement. Mais, mis à part les communautés de retraités, ces logements tendent à subir de façon négative les cycles de la ville américaine. Or, celle-ci se renouvelle sans cesse par desserrement et par réhabilitation. Les logements les plus anciens, ceux des plus de 65 ans, tendent donc à se déprécier et à se situer dans des espaces en déclin ou en attente de réhabilitation. La presse américaine se fait assez souvent l'écho de retraités déplorant la dégradation de leur voisinage et les pertes financières en résultant…d'où aussi l'envie de déménager, quand c'est possible, qui semble parfois les animer. Mais le passage à l'acte est impossible pour les personnes âgées des ghettos urbains qui sont peu à peu « reléguées » dans leurs quartiers en raison de l'insécurité qui y règne et de l'absence de transports en commun dignes de ce nom.

La vie associative constitue également une des réponses au défi évoqué précédemment. Tocqueville faisait du foisonnement associatif qu'il observait l'un des soubassements de la démocratie américaine. Créée en 1958, l'AARP (American association of retired persons) est la plus puissante association de personnes âgées du monde. Elle est forte de 35 millions d'adhérents, soit la moitié des Américains de plus de 50 ans. Elle fournit un certain nombre d'avantages concrets pour ses membres comme des tarifs avantageux ou des conseils sur le logement, les aides ménagères…Mais les combats de l'AARP sont aussi politiques comme la lutte contre l'agisme, pour l'emploi ou bien encore en faveur d'un véritable remboursement des médicaments. Pour ce faire, l'AARP s'appuie sur un maillage territorial très dense avec des sections, « chapters » à chaque niveau politique – ville, comté, circonscription législative, état -, maillage qui débouche sur un lobbying très actif auprès du Congrès. En définitive, l'AARP emploie 2000 salariés, ce qui en fait une organisation influente dans l'espace social. Elle a été ainsi partie prenante de la négociation fédérale sur le remboursement des médicaments.

Instrument efficace de l' « empowerment » des citoyens âgés, son omniprésence sur la scène sociale traduit également la relative faiblesse des politiques publiques de la vieillesse aux Etats-Unis.

Politiques, acteurs et espaces du vieillissement

Au fil des années 1960 et grâce au contexte politique volontariste des présidences Kennedy et Johnson (la « grande société »), ont été construits trois dispositifs fédéraux fondamentaux qui encadrent le quotidien des personnes âgées. Le Congrès a voté en 1965 l'Older Americans Act (OAA) qui ouvre la voie à la création de nombreux services dont l'aide à domicile. Dans la foulée sont créés Medicare, assurance maladie réservée aux plus de 65 ans et Medicaid, qui est une assurance maladie complémentaire accordée sous conditions de ressources et qui cible en fait les plus pauvres. Ces dispositifs fonctionnent plutôt bien et améliorent nettement les conditions de vie des plus âgés. Ainsi, la fréquentation du médecin devient courante. De plus l'OAA aboutit également à la mise en place de nombreux dispensaires de soins – health centers – dont le maillage territorial dense facilite les consultations y compris pour les plus pauvres.

Mais ce semi Etat-providence, pour reprendre l'expression de l'historien Michael Katz, entre bientôt en crise, du fait de l'alourdissement incessant des dépenses publiques et du tournant néo-libéral qui amoindrit le rôle des pouvoirs publics. En 1981, lors de son investiture, le président Reagan parle de l'Etat comme d'un problème et non d'une solution…. Dès lors, les politiques publiques sont caractérisées par la privatisation et par la dévolution de nombreux services et programmes aux niveaux locaux, états fédérés en particulier.

La politique de la vieillesse tend à perdre son caractère social et universel – intégrer dans la citoyenneté les aînés - pour devenir une composante de la régulation au moindre coût des soins. Les politiques de limitations des dépenses de santé – managed care – concernent de plus en plus les personnes âgées. En 1997, le vote du « Balanced Budget Act » impose l'équilibre des finances publiques et se concrétise par le transfert aux états de la gestion de nombreux programmes sociaux, dont les personnes âgées indigentes étaient, entre autres, bénéficiaires. Les états peuvent alors moduler leurs priorités à partir d'une enveloppe globale fournie par le niveau fédéral. Or, ce sont les états qui définissent ces priorités.

Il en résulte des différenciations régionales accrues, les états du nord-est maintenant à peu près un filet de sécurité pour les plus pauvres alors que ceux du sud, traditionalistes et conservateurs, réduisent les actions sociales au seul bénéfice des très pauvres, comme par exemple la prise en charge des heures à domicile ou l'accès aux soins gratuits. A cet égard, il est loin d'être exclu qu'à assez brève échéance, de futures générations de retraités modestes – ouvriers et employés - ne retrouvent pas les situations difficiles de leurs devanciers d'avant les années 1960 et ne soient contraints comme eux de travailler plus longtemps.

Le tournant idéologique néo-libéral modifie également les comportements. La valorisation des individus et des communautés selon une logique de « self-help » contribue au repli sur soi. C'est l'univers social du « bowling alone » décrit dans le livre à succès du sociologue Robert Putnam.

Il n'est alors guère surprenant que se multiplient les résidences fermées pour seniors, bien plus nombreuses et plus multiformes que ne le laisse penser l'exemple médiatisé de la chaîne des Sun cities. Cet enfermement résidentiel qui intéresserait 5 à 7 % des plus de 65 ans, se marque par l'édification de clôtures, par l'imposition de règles strictes d‘accès et de vie manifestant ainsi une profonde défiance à l'égard de la ville. Se dessinent ainsi des territoires contrastés de la vieillesse opposant des espaces de relégation, d'exil intérieur, pour les plus pauvres à ceux de l'auto-enfermement de vieillards fortunés dans des zones bien équipées mais tout aussi périphériques…. En tout état de cause, la gestion individualiste ou communautaire de la vieillesse accroît les écarts entre les ménages. La dépendance, les hébergements deviennent des questions individuelles où l'Etat intervient a minima et laisse le champ libre au marché.

Dès lors ces logiques privées suscitent l'intérêt de groupes marchands fortement intéressés par les segments les plus solvables de ces populations, et qui multiplient les initiatives : lotissements sécurisés standardisés dans les banlieues et dans les régions touristiques, produits individualisés d'assurance maladie, sociétés de services à domicile dont certaines sont désormais cotées en bourse. A l'inverse de cette tendance, le délaissement public favorise également la création de nombreuses « coalitions civiques » ayant comme but l'établissement d'une assurance maladie universelle – universal health coverage – ou la solidarité intergénérationnelle, qui demeure l'un des objectifs majeurs de l'AARP. Leurs succès sont inégaux, ponctuels, ici une ville établit une ordonnance de couverture médicale, là un comté instaure des programmes intergénérationnels pour le logement… Mais ils se heurtent encore aux résistances d'un des gouvernements les plus conservateurs et les moins « collectifs » de l'histoire américaine.

La scène sociale américaine est ainsi foisonnante de combats, d'initiatives et d'idées qui attestent de la vigueur du débat d'idées. Néanmoins l'observation souligne que les disparités régionales et sociales tendent à façonner des groupes âgés assez nettement différenciés. L'écriture géographique de la vieillesse de ce pays est plus que jamais plurielle.

Conclusion : un miroir déformant ?

Vieillir aux Etats-Unis présente un certain nombre de différences significatives avec les situations européennes, à savoir que les responsabilités individuelles et familiales de l'accompagnement des plus âgés y sont plus marquées, et qu'à l'inverse de l'Europe, les engagements associatifs se substituent à ceux des pouvoirs publics. Il en résulte une impression de mosaïque sociale et spatiale accentuée par le fédéralisme.

En dépit de ces différences, il convient de noter qu'un certain nombre d'emprunts ont été faits, en particulier en France, à partir des réalités américaines. Signalons entre autres exemples la capitalisation des retraites et plus récemment le développement des résidences fermées pour seniors, les « senioriales » lancées par les frères Ramos, dans le sud-ouest du pays. Ou bien encore les transferts de compétences vers les collectivités locales. Toutefois, l'opinion française, voire européenne, n'adhère pas dans sa majorité à la diffusion de ce « modèle » américain de gestion des âges.

De fait, l'expérience américaine est le fruit de la rencontre entre une histoire sociale particulière, celle d'une démocratie individualiste construite en opposition à l'Europe, avec un territoire suffisamment vaste pour y développer les expériences les plus diverses. Cette singularité persistante, dans le domaine de la vieillesse comme dans d'autres, limite l'intérêt du « miroir » américain et rend encore plus passionnante l'examen des situations locales. De cette façon, l'étude de la vieillesse s'inscrit logiquement dans une perspective de géographie sociale.

Bibliographie sommaire

Les ouvrages de David Giband, Géographie sociale des Etats-Unis, Ellipses, 2006, et de Christian Pihet, Vieillir aux Etats-Unis, Presses universitaires de Rennes, 2003, fournissent des bibliographies copieuses permettant au lecteur curieux d'approfondir ces questions.

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