Conférence : les grandes figures de la géographie

Milton SANTOS

Michel Rochefort

Géographe, Université de Paris I

Patrice de Beer

Éditorialiste, ancien correspondant du Monde à Washington

RésuméArticle complet

Patrice de Beer

Dans le cadre de notre cycle annuel sur les « Grandes Figures de la Géographie », nous célébrons aujourd'hui la mémoire du grand géographe brésilien Milton Santos, Prix Vautrin Lud 1994. J'en profite pour regretter, à titre personnel qu'un autre grand géographe, Pierre George, qui vient de s'éteindre, n'ait jamais été lauréat de ce Nobel de la Géographie. Et pour regretter que Sylvain Allemand – qu'on m'a demandé de remplacer – ait cessé d'animer ces conférences.

Né le 3 mai 1926 dans l'Etat de Bahia, et mort le 24 juin 2001, Milton Almeida dos Santos a été décrit par les articles nécrologiques des média de son pays comme un « penseur de combat » ayant « dénoncé la cooptation entre eux des intellectuels », et leur « capitulation », un « phénomène international et déjà ancien », tout en développant une « réflexion originale de résistance en ces temps de ‘pensée unique' » - je cite du brésilien Claudio Cordovil à TV Cultura. « Il a été un des intellectuels les plus importants du Brésil » a ajouté « A Folha », qui a « cherché à tirer la géographie de son isolement, en y associant des contributions de l'économie, de la sociologie et de la philosophie ». Des éloges que peu de média françaises auraient l'audace d'accorder à des géographes français. Mais passons.

Point n'est besoin de présenter Michel Rochefort, professeur émérite de l'Université de Paris, ni Georges Roques, qui arrive, lui, de l'université de Montpellier. Juste quelques mots pour rappeler les liens étroits et anciens de Michel Rochefort avec Milton Santos ; tous deux ont beaucoup travaillé sur les problèmes urbains ; et avec le Brésil, où il s'est rendu pour la première fois il y a 50 ans. Quant à Georges – tu me permets de te tutoyer – il est l'exemple parfait de l'élitisme républicain dans ce qu'il a de meilleur – ce qui n'est plus toujours le cas – puisqu'il a débuté sa carrière comme instituteur, avant de passer l'agrégation, de devenir professeur de lycée, puis universitaire, maître de conférences à Sciences Po Paris, enseignant-chercheur à Montpellier 3, et j'en oublie beaucoup.

Avant de me lancer dans le jeu classique de questions-réponses avec Michel Rochefort, permettez-moi, moi qui ne suis pas géographe, de dire quelques mots de Milton Santos, le confrère journaliste politique d' »A Tarde » de Bahia, qui paya son courage d'un séjour en prison puis d'un long exil en France. Après tout cela, il devrait nous rester 20 à 30 minutes pour engager le dialogue avec vous toutes et tous.

Michel Rochefort, parlez-nous tout d'abord de Milton Santos avant 1964. Avant de parler du géographe, du promoteur d'une « géographie nouvelle » parfois très polémique, parlez-nous d'abord de l'homme. Et tout d'abord de ses origines, de ce descendant d'esclaves qui a porté toute sa vie le poids de sa négritude.

Michel Rochefort

Il plaisantait volontiers sur sa « négritude » qu'il semble avoir vraiment assumée ( ce qu'il niera par la suite ....) Il adorait raconter l'histoire de l'éditeur canadien d'une revue qui lui avait écrit pour lui demander une photographie, car il préparait un article, pour sa revue, sur cette ascension bahianaise de Milton. Celui-ci , qui s' habillait  très souvent en chemise et costume blancs lui en envoya une dans cette tenue L'éditeur la lui renvoya en disant : «  Je vous avais demandé un positif, non un négatif… »

Sa première ascension sociale se déroule à Bahia avant 1964

Milton Santos est né dans un milieu social modeste, dans la petite ville de Brotas de Macauba à l'intérieur de l'Etat de Bahia, mais il ne faut pas faire de misérabilisme à son propos. Lui-même n'aimait guère parler de ses origines et disait qu'il regardait toujours vers l'avenir et non vers le passé. Il est exact que son père était le fils d'un ancien esclave de fazenda qui, libéré avec l'abolition, s'était marié avec une personne noire de condition très modeste et avait vécu d'un petit commerce ambulant. Mais son père avait déjà pu faire des études primaires et s'était passionné pour l'enseignement de la lecture et de l'écriture aux petits enfants. Il avait pu réaliser ce rêve en épousant une personne noire de condition moins modeste : issue d'une famille de commerçants « ayant pignon sur rue », la mère de Milton avait la même passion et avait fondé une petite école d'alphabétisation pour enfants dans laquelle le père de Milton devint enseignant. C'est dans ce milieu que Milton naquit en 1926 et acquit aussi la passion et le respect des études et de l'éducation. Cela le conduisit à obtenir brillamment ses diplômes de droit et de géographie à l'université de Bahia, puis un doctorat à l'université de Strasbourg.

De retour à Salvador, Milton Santos, bahianais de cœur et de sang va connaître, jusqu'en 1964, une première ascension sociale qu'il vit intensément : jounaliste puis rédacteur au journal « A Tarde », grand quotidien du soir de Salvador, il est en même temps nommé professeur à l'université fédérale de Bahia où il fonde un laboratoire de recherche géographique. En 1961 il est nommé par le président de la République brésilienne, représentant de la présidence pour l'Etat de Bahia, nouvelle fonction créée par Janio Quadros dans chacun des Etats de la Fédération. C'est à ce moment qu'une mission universitaire me conduisit à passer six mois à Salvador. Je pu y constater la réussite de mon ami Milton : un jour, je vins le chercher à la sortie des bureaux d'« A Tarde » en fin de matinée. Ceux-ci étaient localisés en bas de la « rua Chile », qui monte vers la partie haute de la ville où se trouvaient ses bureaux de représentant du président. Nous montâmes à pied les quelques cinq cent mètres qui séparaient ces deux lieux ; nous mîmes plus d'une heure ! Milton était salué par tout le monde, serrait des centaines de mains, disait des paroles aimables à chacun…

Après la démission de Janio Quadros, il resta un homme important dans les Secrétariats du gouvernement de l'Etat de Bahia… jusqu'au 1er avril 1964, lorsque les militaires qui réalisèrent ce jour là un coup d'Etat qui leur donnera le pouvoir pendant vingt ans, décidèrent de procéder à l'arrestation de Milton Santos et à son emprisonnement. Un début d'infarctus lui permit d'obtenir un statut de prison domiciliaire où il restera quatre-vingt dix jours. L'université de Toulouse le nomma pendant ce temps professeur associé et les autorités militaires brésiliennes en profitèrent pour exiler ce journaliste et professeur encombrant qui restera en dehors de son pays pendant quatorze ans

PdB

Vous l'avez ensuite retrouvé à Toulouse au début de ses 14 années d'exil, où il a concentré ses talents, son travail, à la géographie

MR

C'est la période de l'exil , celle de l'affirmation d'un grand géographe. C'est en France que je retrouve Milton Santos en août 1964. Commence alors une longue période de relation suivie et d'échange intellectuel entre nous deux. Il est d'abord professeur à Toulouse jusqu'en 1967, puis un an à Bordeaux et trois ans à Paris où il devient mon collègue direct à l'université Paris I. Comme nous le verrons en évoquant son œuvre, ses années d'exil en France furent très fécondes : il écrivit divers livres importants, tantôt en français, tantôt en portugais. Faute de pouvoir continuer sa carrière de journaliste, il se consacra pleinement à la géographie. Il lisait beaucoup, accumula ses fiches légendaires sur tous les sujets, et s'affirma au cours des années comme un géographe connu et reconnu. Mais le statut de professeur associé en France n'était pas éternel. En 1971, il dût quitter la France et poursuivit son exil au Venezuela, au Canada, en Tanzanie, où il enseigna dans diverses universités tout en poursuivant sa carrière de géographe

En 1978, il profita d'une amnistie pour rentrer au Brésil, sans toutefois oublier la France, ni interrompre une carrière internationale et ce fut le retour au Brésil. En 1978, il put enfin bénéficier de la loi d'amnistie et rentrer au Brésil ; mais le régime militaire lui interdit de reprendre son poste de professeur à l'université de Bahia. Il dût donc s'installer à Sao Paolo, d'abord en statut précaire obtenu grâce à ses fidèles amis. Il dût attendre 1983 pour être définitivement nommé professeur titulaire à l'université de Sao Paulo (USP). Ce fut le début pour lui d'une seconde phase d'ascension sociale au Brésil, cette fois en tant qu'intellectuel porteur d'idées nouvelles sur le monde en général, sur l'évolution des diverses sociétés et sur la géographie en particulier. De nouveau, il écrivit beaucoup et se retrouva chef de file au Brésil, d'une certaine  « géographie nouvelle » dans laquelle il remettait en cause une grande partie de la démarche géographique. Reconnu à l'échelle internationale, il reçut le titre de docteur Honoris Causa dans quatorze universités aussi bien en Europe et en Asie qu'à travers le Brésil et le continent américain.

En 1996, au moment de sa retraite, un colloque fut organisé par ses amis et ses élèves, qui s'intitulait : Milton Santos, géographe et citoyen. Cette réunion fut suivie de la publication d'un livre : « Milton Santos, un citoyen du monde, le monde d'un citoyen ». Cette retraite n'arrêta pas son activité intellectuelle ; il écrivit encore de nombreux articles et plusieurs livres. Le dernier fut achevé par Maria Laura Silveira, après son décès en 2001. Il s'intitule « Le Brésil, territoire et société au début du XXIème siècle » ; il compte 472 pages !

PdB

Abordons maintenant, si vous le voulez bien l'œuvre de MS ; une œuvre considérable puisqu'elle compte – si je calcule bien – 46 livres et 231 articles. Peut-être peut-on la sérier en 3 parties : son œuvre avant l'exil, ses écrits en français puis les ouvrages qu'il a écrits après son retour au Brésil ; sans doute la partie la plus considérable de sa production scientifique. Et c'est là qu'il a écrit son ouvrage emblématique, « Pour une géo nouvelle ».

MR

Concernant l'œuvre et la postérité de Milton Santos, comme vous venez de l'indiquer, Milton Santos a été un auteur très prolifique. Il a écrit sur de très nombreux sujets au fil des thèmes émergents de chaque phase d'évolution de la pensée géographique et, plus généralement, des grands problèmes de société à travers le monde. En schématisant, on peut dégager plusieurs idées fondatrices plus permanentes et souvent novatrices. Après quelques premières publications assez classiques y compris sa thèse de doctorat sur le centre-ville de Salvador, c'est à partir de son exil qu'il écrivit divers livres et articles qui représentaient un apport souvent novateur : il se pencha d'abord sur les grandes oppositions spatiales à travers le monde et approfondit les notions de domination des pays développés sur le tiers monde, d'espaces partagés et de secteur informel de l'économie urbaine : dès 1967, il publia « Croissance démographique et consommation alimentaire dans les pays sous-développés » ; en 1969 : « Aspect de la géographie et de l'économie urbaine des pays sous-développés » ; en 1971 : « Les villes du tiers-monde » ; en 1975 « L'espace partagé. » On peut insister sur deux grandes idées pionnières qui parcourent sa pensée à cette époque en ce qui concerne l'analyse des problèmes urbains

PdB

C'est lui qui a lancé l'idée, novatrice à l'époque, du double circuit économique dans les zones urbaines du tiers-monde et du secteur informel. Des thèmes que vous connaissez bien et dont vous pouvez nous parler.

MR

Il a souligné avant beaucoup d'autres géographes, sociologues ou économistes, les spécificités des activités économiques dans les villes du tiers-monde en lançant la formule des deux circuits de l'économie urbaine à partir d'une étude sur diverses villes du Maghreb. Ce sera un des points de départs pour de très nombreux chercheurs qui vont analyser par la suite le secteur informel de l'économie urbaine dans les villes du tiers-monde.

PdB

« Urbanisation inégale », «Espace & méthode », « La métropole fragmentée », un livre sur un sujet qui est votre spécialité…

MR

Il se penche en même temps sur la notion de métropole et, sans utiliser encore le terme de mégapole, il insiste sur la différence entre les très grandes villes des pays du Nord, devenues les centres mondiaux de la direction des entreprises, les grandes métropoles mondiales et les très grandes villes des pays du tiers-monde dont la très nombreuse population, la trop nombreuse population est essentiellement due à des déséquilibres démographiques, croissance naturelle et solde migratoire. Il est ainsi amené à se pencher sur les situations intermédiaires des pays qu'on appellerait aujourd'hui émergents et il décrit Sao Paolo comme une « métropole corporative et fragmentée ».

Il poursuivra jusqu'à la fin de sa vie cette volonté d'approfondir les bases d'une géographie spécifique du tiers-monde, d'analyser et de dénoncer les inégalités sociales qu'il interprète comme les méfaits d'un certain capitalisme ; il se voulait un défenseur des peuples dont il magnifia les capacités potentielles pour transformer le monde.

Mais, après 1978, il élargit son champ de réflexion. Son œuvre postérieure aborde les grands problèmes du monde dans l'optique d'une philosophie des techniques ; il lance l'expression de « nouveau milieu technico-scientifico-informationnel » où s'opposent la verticalité des pôles et des flux et l'horizontalité des espaces de contiguïté, en insistant sur le temps et une certaine vision diachronique des sociétés. Cela l'entraîne à plaider pour une géographie nouvelle où il rejoint d'autres géographes européens plus jeunes que lui. Divers ouvrages jalonnent ce parcours, « Pour une géographie nouvelle », Paris 1986, « Espace et méthodes », Paris 1990, « La nature de l'espace », Paris 1996, etc.

PdB

Pour conclure, Michel Rochefort, Quelques mots avant de terminer sur la postérité de Milton Santos, sur ses élèves au Brésil, sur ses continuateurs ? Pouvez-nous nous dire quelques mots sur son concept de « géographie citoyenne ? » 

MR

En même temps, il se veut un citoyen engagé et plaide pour une géographie citoyenne qui dénonce les risques globaux de la mondialisation actuelle, dernière étape de l'impérialisme des grands pôles et particulièrement des Etats-Unis, où les acteurs les plus puissants se réservent les meilleurs morceaux du territoire global et laissent le reste pour les autres (traduction de phrases écrites dans l'ouvrage « Para uma otra globalisaçao », Sao Paulo 2000.) Sa critique, souvent brésilienne, est ciblée sur les oligarchies au pouvoir, sur l'inadaptation des universités, etc. Il est suivi par de nombreux élèves et disciples brésiliens et laisse ainsi la postérité une véritable école de Milton Santos, du moins en Amérique du Sud. Sa pensée, souvent mal connue en Europe, fait l'objet d'adhésion, mais aussi de diverses critiques. Même au Brésil, sa tendance à polémiquer ne lui valut pas que des élèves attentifs à son œuvre. J'en prendrai deux exemples pour terminer cette courte évocation.

Peu avant sa mort, Milton Santos – qui était aussi un grand polémiste - a écrit une sorte de livre-testament, regroupant plusieurs articles importants, sous le titre éloquent de : « Pour une autre globalisation, de la pensée unique à la conscience universelle ». Cet ouvrage, qui n'a pas encore été traduit en français, et qui est écrit dans un style acerbe, porte aussi sur la société.

PdB

Quelques mots sur ce livre qui (selon Maria de Conceiçao Tavares) « traite de la mondialisation comme fable, comme perversité mais aussi comme possibilité ouverte au futur d'une nouvelle civilisation planétaire… »

MR

J'arrive du Brésil où j'ai participé à deux congrès durant le mois de septembre 2006. Tous deux étaient placés sous le patronage de Milton Santos, dont un portrait géant tapissait le fond de l'amphithéâtre. Dans les nombreuses communications aussi bien de ses élèves et disciples brésiliens que de divers géographes d'Argentine, de Colombie, de Cuba, d'Espagne et de France, son nom et son œuvre ont toujours été cités et magnifiés… Mais d'autres géographes invités, brésiliens et étrangers avaient refusé auparavant de participer à cette manifestation d'hommage pour le cinquième anniversaire de sa mort.

En 2001, il a laissé à la postérité un livre qui est le fruit de nombreux échanges antérieurs avec la vingtaine de docteurs en géographie dont il a dirigé les thèses, « O Brazil, Territorio et sociedade no inicio do seculo XXI »). Véritable somme sur le territoire brésilien, interprété à la lumière des concepts propres à Milton Santos, ce livre est une bible pour les uns, mais il est négligé voire critiqué par les autres, même au Brésil. Il n'a pas jusqu'à présent été traduit ni en anglais ni en français.

Milton Santos, intellectuel, humaniste, mais critique sans concession, volontiers polémiste, restera une grande figure de la géographie. La diversité même des opinions sur son œuvre constitue un hommage qu'il aurait apprécié dans sa volonté d'être toujours un inébranlable combattant pour le triomphe de ses idées et du peuple de son pays.

Toute remarque, suggestion, proposition peut être faite à George Roques, responsable des entretiens « Les grandes figures de la géographie. »

georgesroques@club-internet.fr

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