Le développement des littoraux, entre risques et développement durable

Pascal SAFFACHE

Maître de conférences – Doyen de la faculté des lettres et sciences humaines
Université des Antilles et de la Guyane, campus de Schoelcher, département de géographie-aménagement,
BP 7207, 97275 Schoelcher Cedex, Martinique
pascal.saffache@martinique.univ-ag.fr

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La Caraïbe : un espace difficile à cerner

Pendant longtemps, il s'est avéré difficile de définir l'espace Caraïbe, car deux approches s'opposaient : celle du Docteur Eric William – ancien premier ministre de Trinidad & Tobago – et celle de Juan Bosch – ancien président de la République Dominicaine. Ces deux approches furent établies dans le courant des années 1970.

Pour le Dr. Williams, la Caraïbe s'étendait de la Pointe de la Floride à Trinidad & Tobago, incluant ainsi les Grandes et les Petites Antilles (y compris les Bahamas et les îles Turcs et Caïques) ; cette vision réduisait donc la Caraïbe à une simple entité archipélagique. Bien que très imparfaite, cette définition s'explique à la lumière de la concurrence économique existant entre Trinidad & Tobago et le Venezuela. Le Venezuela étant le cinquième producteur mondial de pétrole, l'objectif du Dr. Williams était de l'exclure de l'espace Caraïbe, de façon à ce que Trinidad & Tobago soit le seul et unique référant pétrolier de la région. Cette définition partielle de la Caraïbe ne fut donc pas retenue.

La définition proposée par le président Juan Bosch, beaucoup plus pragmatique, est celle qui est la plus fréquemment retenue ; la Caraïbe est formée d'un double arc : un arc archipélagique qui s'étire de la pointe de la Floride à Trinidad & Tobago et un arc continental qui s'étale du Venezuela à la Presqu'île du Yucatan.

Aujourd'hui, même cette définition semble obsolète, puisque de nombreux auteurs adjoignent à la Caraïbe le Golfe du Mexique (c'est-à-dire toute la bordure maritime mexicaine et celle du sud des Etats-Unis). La Caraïbe se composerait donc d'un double bassin : celui de la mer des Antilles et celui du Golfe du Mexique.

En réalité, quelle que soit la définition retenue, la Caraïbe se compose de 38 états ou territoires (25 dans son acception insulaire) qui couvrent 5,2 millions de km2 et qui concentrent 250 millions d'habitants, soit 4 % de la population mondiale ; toutefois, cet espace est marqué du sceau de la diversité.

Tout d'abord, il est constitué d'entités insulaires et continentales dont les statuts politiques diffèrent ; on retrouve en effet des états indépendants (la Dominique, Sainte-Lucie, le Venezuela, la Colombie, etc.), des protectorats (îles Vierges Américaines et Britanniques, par exemple), des départements français d'Outre-Mer (la Martinique et la Guadeloupe) et un état associé (Porto Rico).

Sur le plan économique, il est possible d'établir la typologie suivante ; la Caraïbe comprend un État moribond (la République d'Haïti), des états pauvres dont le niveau de vie progresse lentement (la République Dominicaine, Sainte-Lucie, la Dominique, la Barbade, Saint-Vincent, la Genade, la Jamaïque, etc.) et des États ou territoires relativement riches (la Martinique et la Guadeloupe, Aruba, les îles Caïmans, les îles Vierges Britanniques et Américaines, etc.). Quelle que soit leur situation économique, ces territoires concentrent l'essentiel de leurs populations sur la frange côtière. Dans la Caraïbe, ce sont 17,7 millions d'individus qui vivent sur la frange côtière, et on estime que 55 % de la population urbaine occupe le littoral. Dans ces conditions de forte littoralisation des populations et des activités, la vulnérabilité des marges côtières est maximale, tout comme le sont les activités anthropiques et les populations face aux risques maritimes et hydrométéorologiques.

II. La dégradation des marges côtières

Les marges côtières caribéennes se composent de quatre entités distinctes : des anses sablonneuses, des récifs coralliens, des mangroves et des falaises. Si les deux premières entités (anses sablonneuses et coraux) ont servi et servent encore de support à une importante activité touristique et balnéaire, les mangroves furent longtemps considérées comme des espaces malsains, grouillants de moustiques, de bêtes sauvages et de créatures fantasmagoriques ; aujourd'hui, on leur attribue pourtant un rôle écologique fondamental, puisqu'elles servent de frayère et permettent de luter contre l'érosion côtière. Les falaises, qui jouèrent pendant longtemps le rôle de barrière naturelle, ne seront pas étudiées ici, car elles ne subissent les dégradations côtières que de façon marginale.

Les anses sablonneuses, les coraux et les mangroves subissent une double contrainte : celle des facteurs naturels (tempêtes tropicales, ouragans) dont la récurrence et la puissance ne cessent de croître, et celle des facteurs anthropiques (hyper sédimentation, pollution, etc.). Ces aspects seront abordés de façon synthétique, mais suffisamment complète, pour prendre la mesure des dégradations en cours.

II.1 L'érosion côtière

Quelle soit d'origine naturelle ou anthropique, l'érosion côtière est un problème majeur dans la Caraïbe, dans la mesure où toutes les côtes reculent à un rythme de plus en plus soutenu. Un programme de recherche (programme COSALC) – financé par la Banque Caribéenne de Développement et l'Association des États de la Caraïbe (AEC) – a d'ailleurs été lancé par le Sea Grand College de Porto Rico, dans le but d'apprécier l'ampleur du phénomène et de trouver des solutions alternatives.

A titre d'exemple, l'île de Barbuda est affectée par une dynamique érosive de grande ampleur, puisque certaines de ses anses sablonneuses se replient à un rythme moyen annuel de 4 m. Au cours des phases météorologiques paroxysmiques, les facteurs hydrodynamiques marins étant exacerbés, l'érosion prend alors des formes cataclysmiques. En 1995, suite au passage de l'ouragan Luis, la plage de Coco Point s'est repliée de 25 m en une demi-journée et l'épaisseur de sa couverture sédimentaire a été réduite par endroit de près de 4 m (Fisheries division et al., 2001).

Il en est de même dans les îles de Grenade et de Carriacou, où l'érosion côtière met en péril la fragile économie locale. En 1999, suite au passage de l'ouragan Lenny, le célèbre night club de Grand Anse qui draine chaque week-end plusieurs milliers de touristes a été entièrement détruit ; la plage sur laquelle il était implanté s'est repliée d'une dizaine de mètres en moins de 12 heures (planche I).

En Dominique, la dynamique de repli des anses sablonneuses semble encore plus importante (planche II), puisqu'elle résulte à la fois de facteurs naturels et anthropiques. Pour ne prendre qu'un exemple, en 1999 l'ouragan Lenny a balayé le littoral dominiquais érodant ses plages et arasant ses platures coralliennes qui se remettaient à peine des dégradations cycloniques de l'année 1995. Ces manifestations nuirent gravement à l'économie touristique dominiquaise, mais plus encore à l'industrie de la pêche, dont les pertes furent évaluées à près de 6 millions de dollars (Moullet et al., 2006). Entre 1990 et 1999, 18 des 20 plus belles plages dominiquaises ont reculé en moyenne chaque année de 1 m (Scotts Head, Donkey Beach, Purple Turtle, Belle Hall, Toucarie Bay, Londonderry, etc.), alors que d'autres reculèrent de 3 m/an environ (Coconut beach, Pagua, Rockway, etc.). Cette dynamique s'explique aussi par les prélèvements de sédiments littoraux sableux utilisés dans l'industrie du bâtiment : 4,5 % des anses sablonneuses de la côte ouest et près de 20 % de celles de la côte est sont concernées par ces exploitations illégales (Forestry wildlife and parks division et al., 1998).

Bien que l'érosion côtière soit très nocive, l'hyper sédimentation l'est tout autant.

II.2 L'hyper sédimentation

L'hyper sédimentation est le processus à partir duquel un espace maritime, généralement confiné, se charge de particules terrigènes formant une chape sédimentaire homogène qui limite ou empêche la pénétration de la lumière entraînant une disparition de la faune et de la flore aquatiques. Bien que l'hyper sédimentation soit fréquente dans la Caraïbe, Haïti semble synthétiser à elle seule l'ensemble du processus et ses conséquences.

La situation économique haïtienne évoluant de façon inversement proportionnelle à la croissance démographique, l'exode rural est souvent l'unique moyen dont disposent les familles les plus pauvres pour survivre. Ainsi, ce sont chaque année plusieurs dizaines de milliers d'individus qui tentent leur chance à Port-au-Prince. Cet engouement pour la capitale tient plus à l'absence de travail dans les campagnes et aux salaires misérables qui y sont pratiqués, qu'à son réel dynamisme économique. Ces populations déracinées s'installent donc où elles le peuvent : sur le bord des ravines, à proximité des mangroves ou sur des flancs de montagnes escarpés ; dans tous les cas, un déboisement massif est opéré (planche III).

Les eaux de pluie, n'étant plus amorties par le couvert végétal et n'étant pas non plus utilisées par un réseau racinaire, ruissellent donc sur le substratum en mobilisant d'importants volumes sédimentaires qui s'accumulent ensuite dans les exutoires marins. En 1995, une étude financée par le Plan des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) a estimé à 7,9 millions de m3 la charge sédimentaire évacuée dans la baie de Port-au-Prince depuis 1958. Cela explique l'hyper sédimentation côtière (très visible en raison de la présence de panaches turbides), la nécrose des platures coralliennes, la fossilisation progressive des herbiers de phanérogames et la raréfaction des organismes filtreurs (Strombus Giga par exemple).

En Martinique, la baie de Fort-de-France (Martinique) est affectée par la même dynamique. Quand les précipitations augmentent sur les bassins versants dénudés qui surplombent la baie, une croûte superficielle se forme – croûte de battance – bloquant la porosité du sol et interdisant toute infiltration. Il s'en suit un ruissellement qui prend en charge les particules les plus fines et les transporte jusqu'aux chenaux d'écoulement des rivières les plus proches. Sur le bassin versant de la rivière Lézarde, le Bureau de la Recherche Géologique et Minière a estimé à 50 tonnes par km2 (BRGM, 1984), le flux de matières en suspension (MES) ainsi mobilisées chaque année. D'après les calculs réalisés, la charge sédimentaire évacuée par la Lézarde varierait annuellement de 158 000 à 315 000 m3 (SOGREAH, 2000) ; c'est ce qui explique la progradation de son delta estimée à plus de 500 m en 40 ans.

Si la Lézarde transporte les plus gros volumes sédimentaires, ce sont chaque année 50.000 m3 de sédiments qui s'accumulent à l'embouchure de la rivière Salée, 40.000 m3 aux embouchures des rivières Madame et Monsieur, 20.000 m3 à l'embouchure de la rivière La Manche et 15.000 m3 environ à l'embouchure de la rivière de Longvilliers. Cette accumulation sédimentaire entraîne : l'envasement de la baie, la nécrose des coraux et la diminution de la ressource halieutique.

II.3 Des pollutions diverses

Si l'hyper sédimentation est un facteur limitant, il ne faut pas oublier que sur les bassins versants sont épandus des produits phytosanitaires qui empruntent le même trajet que les sédiments terrigènes. A titre d'exemple, dans les sédiments présents dans la baie de Fort-de-France, des traces de produits organo-chlorés et organo-phosphorés (DDT, DDD, DDE, Mirex et chloredécone) ont été mesurées à des taux supérieurs aux seuils de toxicité traditionnellement admis (Durand et al., 2002).

Des métaux lourds ont aussi été trouvés en grande quantité : plomb, cuivre, zinc, cadmium, etc. Si en s'altérant les roches volcaniques libèrent ces métaux naturellement – de 4 à 9 µg/l environ – les fortes teneurs retrouvées à l'embouchure de la rivière Madame résultent essentiellement d'apports anthropiques. Entre 1993 et 1997, des analyses effectuées à l'embouchure des principales rivières de la baie de Fort-de-France ont montré que les sédiments prélevés présentaient des teneurs en métaux lourds supérieures au niveau 2 établi par le Groupe d'Etude et d'Observation sur les Dragages et l'Environnement (GEODE).

La pollution concerne aussi les macro déchets. Non seulement, de nombreuses décharges à ciel ouvert sont installées en milieu côtier, polluant le milieu marin avec leurs lixiviats, mais il arrive aussi que ces macro déchets soient jetés directement dans les ravines et les rivières exoréiques. Ces dernières alimentent alors le milieu marin dont les fonds se recouvrent de toutes sortes d'ordures qui altèrent durablement la qualité du milieu.

Les macro déchets peuvent aussi servir de matériaux de construction. En Haïti, des arrangements sont passés entre certains entrepreneurs et des conducteurs de bennes à ordures, dont les chargements détournés servent de remblais aux bidonvilles construits de façon conquérante en bordure côtière (planche IV). Cette situation génère une pollution visuelle, participe durablement à la destruction des habitats littoraux, marins et sous-marins, mais est surtout un important vecteur de maladies.

Dans les territoires les plus développés (Martinique, Guadeloupe, Porto Rico, etc.), la pollution résulte aussi des stations d'épurations vieillissantes qui, fissurées ou sous-calibrées, n'épurent que partiellement les eaux usées qui altèrent ainsi la qualité du milieu.

III. Constat et solutions

Face à toutes ces dégradations et à bien d'autres encore (dragages inconsidérés, destruction des fonds marins du fait de la plaisance sauvage, etc.), les territoires caribéens n'ont que très peu réagi pour l'instant. Cela semble s'expliquer par la nature de leur structuration institutionnelle.

Par exemple, le modèle français se caractérise par : un très grand nombre de textes à caractère réglementaire et législatif, de nombreux acteurs institutionnels très présents sur le terrain et un contexte socio-économique favorable à la mise en œuvre de politiques de protection. Toutefois, cette structuration très hiérarchisée masque la multiplication des administrations et des organismes dont les champs de compétence se chevauchent. Par exemple, concernant certains dossiers ayant trait à la gestion de l'eau, la DDE, la DIREN, la DAF, la DSDS et bien d'autres organismes encore sont compétents, ce qui brouille la lisibilité et l'efficience des actions publiques.

Dans la Caraïbe, la situation bien que différente sous-tend des mécanismes similaires. Le vrai problème des modèles anglophones et hispanophones, c'est qu'ils se caractérisent par une indigence réglementaire et législative, une absence de lisibilité des acteurs institutionnels (lorsqu'ils existent) qui, par manque de moyens financiers, se déchargent de leurs compétences au profit de fondations privées. A cela s'ajoute, le parachutage de textes réglementaires onusiens qui, créés à l'extérieur, sont imposés à l'intérieur et ne s'adaptent pas aux réalités locales.

En définitive, le constat est édifiant :

  1. les milieux côtiers sont très dégradés ;

  2. ils le seront encore plus dans les années à venir, car dans la Caraïbe la croissance démographique est en plein essor, et les populations occuperont donc de plus en plus la frange côtière ;

Pour tenter de remédier à cette situation, quatre solutions sont envisageables pour l'avenir :

  1. mieux intégrer les activités humaines au milieu côtier et ne plus les imposer de force, comme ce fut le cas ces dernières décennies ;

  2. sensibiliser la population à l'action écologique par le biais de vraies opérations de communication (il ne faut pas oublier que le niveau moyen d'information est assez faible dans la Caraïbe). Après ces opérations de communication et d'information, si les dégradations perdurent, la répression pourra alors être envisagée ;

  3. enfin, initier une vraie culture citoyenne de l'environnement : je produis, je pollue donc je recycle, comme cela est en cours au sein des petites associations de sauvegarde de l'environnement en Haïti et en Dominique, par exemple.

Bibliographie synthétique

- Desse M., Saffache P. 2005. Les littoraux antillais : des enjeux de l'aménagement à la gestion durable. Paris : Ibis Rouge Éditions, Collection Géographie & Aménagement des Espaces Insulaires, 116 p.

- Durand G., Saffache P., Caubel V., Droit J., Piguet M., Wanner M., Jacq E., Cozic V., Gourlan M., Haug E., Melikechi H., Mourier O., Patris T. 2002. Etat des lieux – Diagnostic préalable à l'étude d'un contrat de baie de Fort-De-France. Rapport commandé par le Ministère de l'Environnement et de l'Aménagement du Territoire, multigr., 153 p.

- Fisheries Division (Antigua and Barbuda), Development Control Authority (Antigua and Barbuda), University of Puerto Rico, Sea Grant College program, Caribbean development Bank, UNESCO (Environment and Development in Coastal Regions and in Small Islands). 2001. Wise practices for coping with beach erosion, Barbuda, Antigua. S.L. : S.N., 10 p.

- Forestry Wildlife and Park Division (Dominica), University of Puerto Rico, Sea Grant College program, Caribbean development Bank, UNESCO. 1998. Wise practices for coping with beach erosion, Dominica. S.L. : S.N., 10 p.

- Moullet D., Saffache P. 2006. Vers une surexpression des dégradations côtières de l'île de la Dominique, Études Caribéennes, 5, p. 87-91.

- Saffache P. 2003. Dictionnaire de géographie de la mer et des littoraux. Paris : Ibis Rouge Éditions - Presses Universitaires Créoles, Collection Documents Pédagogiques – Géographie, 101 p.

- Saffache P. (dir.). 2006. Micro insularité et dégradations des milieux marins : l'exemple de la Caraïbe. Paris : Éditions Publibook (Études Caribéennes, n° 5), 112 p.

Annexe Photographique

Planche I
Vue du night club de Grand Anse avant et après le passage de l'ouragan Lenny
(National science and technology council, 2003)


Planche II
L'érosion du littoral de Toucarie Bay
(Forestry wildlife and parks division, 1998)


Planche III
Déboisement du Morne de l'Hôpital (Haïti)
(Saffache, 2002)


Planche IV
Accumulation volontaire de déchets sur le littoral Haïtien
(Saffache, 2002)

 

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