Peuples, empires et frontières en Amérique :
enjeux identitaires et géopolitiques

Jean Sellier

Auteur

Résumé Article complet

Les actuels peuples des Amériques résultent de la combinaison, en proportions variables, de quatre éléments :

- les Indiens, présents les premiers ;

- les colonisateurs ;

- les Africains, débarqués par les colonisateurs en tant qu'esclaves ;

- les immigrants européens et asiatiques arrivés aux xixe et xxe siècles.

Au fil des générations, les métissages ont, pour partie, brouillé les distinctions entre ces quatre éléments. En revanche, le « modèle culturel » (au sens large) imposé par les colonisateurs est demeuré partout dominant. C'est ainsi que seules cinq langues européennes (espagnol, portugais, anglais, français, néerlandais) sont officielles sur le continent. On pourrait multiplier les exemples, dans les domaines religieux (catholicisme en Amérique latine, multiplication des églises protestantes aux États-Unis, comme en Angleterre…), juridique (le droit américain se fonde sur la Common Law anglaise…), etc.

Il découle de ces observations deux idées clés :

- les empires coloniaux ont joué un rôle fondateur, dont les effets demeurent essentiels ;

- les « enjeux identitaires » affectant les peuples des Amériques se ramènent le plus souvent à la relation qu'entretiennent avec le « modèle » imposé par les colonisateurs les populations des trois autres catégories (Indiens, Africains, immigrants tardifs).

Après avoir évoqué le sort des Indiens, on dressera le tableau des empires coloniaux, puis on examinera les processus de formation des États successeurs de ces empires. Il restera alors à mentionner les apports de population plus récents (xixe-xxe siècles), avant de passer en revue la diversité des situations actuelles.

Les Indiens face aux Européens

D'une façon très schématique, les Indiens se répartissent, au xve siècle, en deux catégories.

- Sur l'ensemble du continent évoluent des populations extrêmement diverses de chasseurs-cueilleurs et d'agriculteurs plus ou moins itinérants, pour la plupart organisées en groupes relativement restreints, autant que l'on puisse en juger ;

- En Amérique moyenne (actuels Mexique et Amérique centrale) et dans les Andes se concentrent au contraire des populations d'agriculteurs sédentaires se comptant en centaines de mille ou en millions. Deux empires ont été édifiés au xve siècle : en Amérique moyenne, celui des Aztèques, avec pour capitale Tenochtitlan (aujourd'hui Mexico) ; dans les Andes, celui des Incas, avec pour capitale Cuzco. Des populations importantes demeurent toutefois à l'écart de ces empires, tels les Mayas (répartis entre les actuels Mexique et Guatemala) ou les Muiscas (en actuelle Colombie).

Vis-à-vis des Européens, tous les Indiens vont se trouver, tôt ou tard, en situation de faiblesse, pour deux raisons principales : l'infériorité des armes et l'absence d'immunités face aux maladies venues d'Europe (la variole en particulier). Les deux catégories de populations distinguées ci-dessus connaissent toutefois des sorts différents.

- Les populations de la première catégorie, considérées comme sauvages, voire nuisibles, sont réduites en esclavage, massacrées ou, au mieux, refoulées vers des territoires de plus en plus exigus. Le processus s'étale dans le temps, au fur et à mesure de l'avancée des Européens. Pour prendre quelques exemples : les Espagnols éliminent les Indiens des Antilles dès la première moitié du xvie siècle ; les bandeirantes de São Paulo font la chasse aux esclaves indiens jusqu'au début du xviiie siècle ; en Argentine, les Indiens de la Pampa et de Patagonie sont très brutalement soumis aux alentours de 1880 ; aux États-Unis, les guerres indiennes ne prennent vraiment fin qu'en 1890 ; au Brésil, les Indiens d'Amazonie reculent aujourd'hui encore face à la colonisation… En conséquence, les descendants de ces populations ne forment à présent que des groupes restreints, partout très minoritaires.

- Les populations de la seconde catégorie, pour l'essentiel paysannes, sont au contraire perçues par les colonisateurs comme « utiles ». Conquérants des empires aztèque et inca, les Espagnols se substituent aux élites vaincues et continuent de faire travailler et d'exploiter, de diverses façons, les paysans indiens. Le nombre de ces derniers, après une chute initiale (principalement due aux maladies), finit par augmenter de nouveau. Au fil des générations, des migrations et des métissages (Blancs/Indiens), on en vient à distinguer (toujours de façon schématique) trois types de population : les métis, de langue espagnole ; les Indiens non métissés ayant adopté cette langue ; les Indiens ayant préservé leur propre langue (et, à maints égards, leur culture). Cette situation est aujourd'hui caractéristique du Mexique, de l'Amérique centrale et des pays andins. Le nombre total d'Indiens continuant de pratiquer une langue indienne s'élève aujourd'hui à plus de 30 millions. (Cela ne représente, il est vrai, que 3,5 % de la population du continent.)

Les colonisateurs, l'économie et la main-d'œuvre

D'une façon générale, les colonisateurs ont pour but de s'enrichir ou, du moins, d'améliorer leur propre condition. De toute façon, les entreprises coloniales coûtent cher et il faut bien leur donner, tôt ou tard, une assise économique. Les possibilités sont de divers ordres.

- La première source d'enrichissement, à savoir le pillage des trésors accumulées par les vaincus, Aztèques et Incas, n'a évidemment qu'un temps.

- Les gisements de métaux précieux fascinent les colonisateurs mais sont relativement rares. Les Espagnols ont la chance de découvrir de très riches gisements d'argent en actuelle Bolivie (Potosi, etc.) et au Mexique (Zacatecas, etc.), ainsi que de l'or en actuelle Colombie. L'or et les diamants découverts au Minas Gerais font la fortune du Brésil au xviiie siècle.

- L'exploitation de ressources naturelles, végétales ou animales, joue dans certains cas un rôle de premier plan. Au début du xvie siècle, le bois tinctorial rouge dit « brésil » donne son nom au pays (« Terre du brésil »). La pêche à la morue sur les bancs de Terre-Neuve prend une grande extension à la même époque. Dans les régions froides et tempérées de l'Amérique du Nord, la chasse aux animaux à fourrures devient l'activité dominante au xviie siècle.

- L'agriculture se répartit en vivrière et spéculative. La première se pratique un peu partout, desservant des marchés locaux ou régionaux. La seconde, très rémunératrice, est une agriculture de plantation consacrée à des produits tropicaux : canne à sucre (Brésil, Antilles, etc.), tabac (Virginie, etc.), cacao (Venezuela), riz (Caroline), etc.

- L'élevage porte sur des animaux introduits en Amérique par les Européens : bovins (Cuba, llanos, Brésil intérieur, Rio de la Plata…), ovins (nord du Mexique…), mules (Costa Rica, Tucuman…).

NB. Les activités manufacturières demeurent, à l'époque coloniale, très peu développées.

La question de la main-d'œuvre

Toutes ces activités nécessitent une main-d'œuvre. De ce point de vue, trois grandes options se présentent aux colonisateurs : faire travailler les Indiens ; travailler eux-mêmes ; importer des esclaves africains.

-Les Indiens sédentaires, de tradition paysanne, sont à peu près tous inclus dans l'Empire espagnol. Les Espagnols les font travailler dans l'agriculture vivrière, voire les initient à l'élevage, ou encore les affectent à l'exploitation des mines d'argent.

-Des populations européennes (anglaises et françaises) s'installent dans le nord-est de l'Amérique du Nord (Nouvelle-Angleterre, Nouvelle-France) afin de s'y livrer elles-mêmes à l'agriculture, quitte à refouler les Indiens.

-L'agriculture tropicale de plantation présente des exigences particulières. Elle nécessite une main-d'œuvre abondante, accoutumée au travail agricole et très disciplinée. De surcroît, elle est tournée vers l'exportation en Europe et doit donc se pratiquer au plus près de la côte atlantique, ce qui la cantonne, pour l'essentiel, aux régions suivantes : côte du Brésil, Guyanes et Venezuela, Antilles, sud-est de l'Amérique du Nord. Dès la seconde moitié du xvie siècle au Brésil, puis au cours du xviie siècle dans les autres régions, c'est la traite des esclaves africains qui résout la question de la main-d'œuvre.

On estime à près de 10 millions le nombre d'esclaves africains débarqués en Amérique du xvie au xixe siècle, dont environ 4,5 millions aux Antilles et 3,6 millions au Brésil.

Géographie des empires coloniaux

Selon la facilité de leurs relations avec la métropole, on distingue en Amérique des territoires coloniaux relativement proches (sur la côte de l'Atlantique) ou lointains (à l'intérieur du continent et sur la côte du Pacifique). Les empires coloniaux portugais et anglais, ainsi que la partie antillaise de l'empire colonial français, relèvent de la première catégorie. A la seconde appartiennent l'essentiel de l'empire colonial espagnol et la partie nord-américaine de l'empire colonial français.

L'empire colonial espagnol

L'empire colonial espagnol comporte deux centres de gravité, l'ancien Empire aztèque et l'ancien Empire inca, lesquels présentent l'un et l'autre deux atouts : une population paysanne indienne nombreuse et de très importants gisements d'argent. Cela confère à l'empire un caractère continental plutôt que maritime. La société s'inspire du modèle castillan : primauté sociale de la grande propriété terrienne, importance attachée à la vie urbaine. Dans leur majorité, les principales villes se situent à l'intérieur des terres : Mexico, Guatemala, Santa Fe de Bogota, Quito, Santiago… Lima, fondée par Pizarro parce que Cuzco, la capitale des Incas, était vraiment trop difficile d'accès, n'en est pas moins sur la côte du Pacifique, très loin de l'Europe.

Les liaisons avec la métropole s'opèrent via la zone des Caraïbes. D'une façon schématique, les flottes venues d'Espagne effectuent un circuit les conduisant à Carthagène, port de relâche, puis à l'isthme de Panama (relié à Guayaquil et Lima), puis au port de Vera Cruz (relié à Mexico), puis à La Havane, base navale proche du détroit de Floride. Du point de vue des Espagnols, les Antilles (y compris la Floride) présentent avant tout un intérêt stratégique. Ils négligent, en revanche, les possibilités économiques de l'archipel, que d'autres vont développer (Hollandais, Anglais et Français).

L'organisation de l'empire

A la suite des conquêtes, l'empire est d'abord organisé en deux vice-royautés : celle de Nouvelle-Espagne a pour cœur l'ancien empire aztèque et pour capitale Mexico ; celle du Pérou a pour cœur l'ancien empire inca et pour capitale Lima. Chaque vice-royauté se subdivise à son tour en audiencias. De Mexico dépendent celle de Guadalajara et, plus lointainement, de Guatemala et de Saint-Domingue. L'axe principal de la vice-royauté du Pérou relie les gisements d'argent du Haut-Pérou (Potosi, etc.) à Lima via La Paz et Cuzco, puis à Panama par voie maritime. De Lima dépendent les audiencias de Chuquisaca (la capitale du Haut-Pérou, aujourd'hui Sucre) et de Panama, ainsi que celles de Santa Fe de Bogota, Quito et Santiago du Chili. Le Rio de la Plata relève initialement de Chuquisaca.

Au xviiie siècle, deux nouvelles vice-royautés sont créées en Amérique du Sud. Celle de Nouvelle-Grenade, avec pour capitale Santa Fe de Bogota, inclut les audiencias de Panama, de Quito et de Caracas (cette dernière nouvellement créée). La vice-royauté du Rio de la Plata, avec pour capitale Buenos Aires, inclut le Haut-Pérou (audiencia de Chuquisaca), car les autorités entendent réorienter les exportation d'argent via Buenos Aires. La vice-royauté de Lima se réduit ainsi au Pérou proprement dit (avec une nouvelle audiencia à Cuzco) et au Chili.

Le Brésil

Le Brésil consiste d'abord en un chapelet d'établissements le long du littoral, de sorte qu'on a pu le comparer à un archipel. La division en une quinzaine de « capitaineries », dès les années 1530, consacre cette situation. Les principales villes sont des ports (Recife, Salvador, Rio de Janeiro), davantage reliées à Lisbonne qu'entre elles. L'élévation de Salvador au rang de capitale dotée d'un gouverneur général, au milieu du xvie siècle, ne modifie guère la situation. (De surcroît, la côte nord va former une colonie distincte – l'Estado do Maranhão – de 1621 à 1772.) Dans la seconde moitié du xvie siècle, la culture de la canne à sucre devient l'activité dominante. Les Portugais, qui se livraient à la traite depuis la seconde moitié du xve siècle, débarquent sur la côte brésilienne un nombre croissant d'esclaves africains et fondent ainsi les premières sociétés esclavagistes d'Amérique (dans les régions de Recife et de Salvador).

Au xviie siècle, des aventuriers (les bandeirantes), surtout originaires de São Paulo, explorent l'arrière-pays. Ce faisant, ils découvrent en 1698 de l'or en grande quantité à 300 kilomètres au nord de Rio. Cela provoque, au début du siècle suivant, une ruée dans la région qui prend le nom de Minas Gerais. Des centaines de milliers de Portugais émigrent alors au Brésil, tandis que des esclaves africains sont acheminés en grand nombre vers les gisements. La structure de la colonie s'en trouve modifiée : son centre de gravité se déplace du Nordeste vers le Sudeste, de sorte que Salvador doit céder son rang de capitale à Rio en 1763. Simultanément, les Paulistes engagent la mise en valeur du Sud (élevage, etc.). Le Brésil commence ainsi à acquérir une unité.

La croissance démographique est spectaculaire : la population brésilienne passe de peut-être 300 000 en 1700 à près de 3 millions au début du xixe siècle. Les Noirs forment alors environ les deux tiers du total.

Les Hollandais en Amérique

A partir des années 1570, les Hollandais sont en conflit avec l'Espagne. Ils le sont aussi avec le Portugal, uni à l'Espagne de 1580 à 1640. La Compagnie hollandaise des Indes occidentales, fondée en 1621, recherche avant tout le profit. Trois sources y pourvoient.

- En s'attaquant aux navires espagnols dans la zone des Caraïbes, elle ruine la prépondérance navale espagnole (déjà battue en brèche par les Anglais) et peut ainsi se livrer à tous les trafics. A cet effet, elle établit des entrepôts dans diverses petites îles (Curaçao, Saint-Martin, etc.).

- En Amérique du Nord, les Hollandais s'installent en 1614 sur l'Hudson et y pratiquent la traite des fourrures avec les Iroquois. Les Anglais prendront possession de ces établissements en 1664.

- Les Hollandais s'intéressent aussi à la canne à sucre. Ils fondent des plantations en Guyane, puis se tournent contre le Brésil : après avoir pris Recife en 1630, ils occupent le nord-est du pays. Les Portugais les en délogeront une vingtaine d'années plus tard.

Pour finir, les Hollandais ne conservent que quelques Antilles et des territoires en Guyane, mais leurs activités commerciales demeurent très importantes.

Anglais et Français en Amérique du Nord

Les premiers établissements résultent d'initiatives privées, fût-ce avec l'assentiment des autorités royales. Les difficultés sont d'abord considérables, qu'ils s'agisse des Anglais en Virginie (à partir de 1607) ou des Français en Nouvelle-France, sur le Saint-Laurent (à partir de 1608). La colonisation de la Nouvelle-Angleterre par des puritains débute en 1620 ; celle du Maryland (à l'initiative d'Anglais catholiques), en 1634.

Les deux couronnes affirment leur autorité dans les années 1660. En 1663, Louis XIV fait de la Nouvelle-France une province royale. En 1664, les Anglais s'emparent des établissements hollandais de l'Hudson et suédois du Delaware. Les colonies anglaises forment dès lors un ensemble continu de la Nouvelle-Angleterre à la Virginie. La colonisation de la Caroline débute en 1670, celle de la Pennsylvanie en 1682. Il s'y ajoute, au xviiie siècle, Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse au nord, la Géorgie au sud.

Les colonies anglaises

Toutes les colonies anglaises d'Amérique du Nord ont une façade sur l'Atlantique, ou du moins un accès direct à celui-ci. Certaines d'entre elles (Pennsylvanie et colonies du Sud) ont par ailleurs un front pionnier à l'ouest : les colons y progressent aux dépens des Indiens. Les colonies anglaises se répartissent en trois groupes.

- En Nouvelle-Angleterre (et, a fortiori, plus au nord), les terres propices à l'agriculture sont assez restreintes. Les activités maritimes (pêche, commerce, contrebande…) sont les plus rémunératrices. La population, d'origine anglaise, est très homogène.

- Les colonies centrales (New York, New Jersey, Pennsylvanie) se prêtent à une agriculture riche, de type européen, ce qui attire de très nombreux immigrants (Anglais, Allemands, Irlandais protestants, etc.). Philadelphie, capitale de la Pennsylvanie, devient au xviiie siècle la plus grande ville d'Amérique du Nord.

- Les colonies du Sud connaissent une évolution très différente. En Virginie et au Maryland, la culture du tabac prédomine. Les planteurs font travailler des serviteurs sous contrat (ancêtres des « petits Blancs »), mais ces derniers se révoltent en Virginie en 1676. Les planteurs recourent ensuite de plus en plus à des esclaves africains. En Caroline, les plantations esclavagistes prédominent d'emblée.

Au total, les colonies anglaises comptent 1 650 000 habitants en 1763, dont 325 000 esclaves (87 % d'entre eux dans le Sud).

La Nouvelle-France et la Louisiane

Les contrastes avec les possessions anglaises sont de trois ordres.

- En Nouvelle-France, la rigueur du climat rend l'agriculture difficile, de sorte qu'on ne compte que 60 000 colons vers 1750.

- La colonie est enclavée, son accès à l'océan Atlantique étant laborieux et bloqué par les glaces en hiver.

- La traite des fourrures, activité la plus rémunératrice, implique de parcourir des territoires immenses et de collaborer avec les Indiens, ce que font les « coureurs des bois ». Des Français explorent ainsi la région des Grands Lacs, puis descendent le Mississippi, atteignant son embouchure en 1681. Une nouvelle colonie, la Louisiane, se développe au début du xviiie siècle avec pour capitale la Nouvelle-Orléans. C'est une petite société esclavagiste.

La rivalité franco-anglaise, née sous le règne de Louis XIV, s'exacerbe avec la guerre de Sept Ans (1756-1763). En 1763, la France, battue, cède à l'Angleterre toutes ses possessions d'Amérique du Nord à l'est du Mississipi. (L'Espagne obtient la partie de la Louisiane située à l'ouest du Mississippi, dont la Nouvelle-Orléans).

Anglais et Français aux Antilles

Dans les années 1620-1630, les Anglais et les Français s'installent dans des Petites Antilles délaissées par les Espagnols : Barbade, Guadeloupe, Martinique, etc. A partir des années 1640, les plantations esclavagistes de canne à sucre se développent rapidement. Il en va de même à la Jamaïque, que les Anglais conquièrent sur les Espagnols en 1654. Vers la fin du siècle, les Français s'installent dans l'ouest de l'île de Saint-Domingue, que les Espagnols finissent par leur céder, et en font, au siècle suivant, le premier producteur mondial de sucre.

Au xviiie siècle, les esclaves forment plus de 80 % de la population des diverses « îles à sucre ». En 1789, on comptera à Saint-Domingue plus de 460 000 esclaves africains.

La formation des États successeurs

Le passage des empires coloniaux à des États indépendants (au nombre de 35 aujourd'hui) est un processus complexe qui s'étend sur deux siècles. Lors de sa phase initiale (de 1775 à 1825), la plus spectaculaire, les rebondissements de la politique européenne et la diversité des situations sur le terrain, en Amérique, interfèrent constamment.

La diversité des passages à l'indépendance (ou non)

L'indépendance des États-Unis

La marche vers la guerre d'Indépendance consiste fondamentalement en une querelle d'Anglais : « pas de taxation sans représentation ». Les Anglais émigrés de l'autre côté de l'Atlantique ne sont pas représentés au Parlement de Londres, lequel n'est donc pas habilité à leur dicter sa loi. Les élites des Treize Colonies s'entendent sur ce point, tout en préservant leurs particularismes. La ligne inflexible adoptée par Londres provoque le conflit, après quoi l'intervention de la France fera pencher la balance. La durée même de la guerre (1775-1782) et son extension à la plus grande partie du territoire des Treize Colonies contribuent à forger la nation américaine : toute la population se trouve impliquée à un moment ou à un autre. En 1783, le traité de Versailles consacre l'indépendance des États-Unis.

La révolution en Haïti

La Révolution française déstabilise la classe dirigeante de Saint-Domingue (en accordant notamment, en 1791, le droit vote aux gens de couleurs nés de parents libres, contre l'avis des Blancs). La même année, les esclaves déclenchent une immense révolte dans le nord de la colonie. En 1792-1793, une armée révolutionnaire venue de France lutte contre les Blancs royalistes, puis s'allie aux esclaves révoltés. L'esclavage est aboli. Le Noir Toussaint Louverture exerce ensuite le pouvoir avec l'assentiment de Paris et lutte contre les Blancs, qui se retirent en 1798. En 1802, Bonaparte envoie une armée dans l'île, avec l'intention de rétablir l'esclavage. Toussaint Louverture est fait prisonnier. Les Haïtiens obtiennent néanmoins la capitulation de l'armée française en 1803. L'indépendance est proclamée en 1804. (NB. Des révoltes d'esclaves éclatent dans d'autres Antilles, mais elles sont maîtrisées.)

La révolution en Haïti donne à réfléchir sur tout le continent. En Amérique espagnole et portugaise, elle frappe bien davantage les élites blanches que la Révolution américaine (laquelle séduit néanmoins certains intellectuels).

La complexité de la dissolution de l'Empire espagnol

Trois types de données interfèrent : l'évolution du régime politique en Espagne ; la diversité des situations sur le terrain ; l'action de quelques hommes exceptionnels, en particulier Simon Bolivar et José de San Martin.

L'évolution du régime politique espagnol et ses répercussions en Amérique

En Espagne même, l'enchaînement est le suivant.

- En 1808, Napoléon contraint le roi Charles IV et son fils Ferdinand VII à l'abdication, puis place son frère Joseph sur le trône à Madrid. Ferdinand VII est retenu prisonnier en France. Les Espagnols révoltés contre Joseph forment à Cadix un Conseil de régence sous la protection des Britanniques. Convoqués à Cadix, des Cortes adoptent en 1812 une Constitution libérale.

- En 1814, Ferdinand VII retrouve son trône et rétablit la monarchie absolue.

- En 1820, un pronunciamiento contraint Ferdinand VII à remettre en vigueur la Constitution de 1812. La monarchie absolue est rétablie dès 1823.

A ces trois phases correspondent, en Amérique, trois types de répercussions.

- Après 1808, les créoles (Blancs nés en Amérique) se posent la question de l'autorité légitime : est-elle détenue par Joseph, par Ferdinand VII ou par le Conseil de régence de Cadix ? L'incertitude débouche sur des situations très diverses, du maintien strict du régime colonial (Nouvelle-Espagne, Pérou…) à une indépendance de facto (Rio de la Plata, Chili…). Bolivar fait ses premières armes à cette époque, au Venezuela et en Nouvelle-Grenade.

- En 1814, Ferdinand VII décide de reprendre le contrôle de l'empire. C'est chose faite dès 1816, à l'exception de la région du Rio de la Plata. En 1817, toutefois, Bolivar débarque au Venezuela, puis progresse en direction de la Nouvelle-Grenade, tandis que San Martin, venu de l'actuelle Argentine, pénètre au Chili : le jeu s'ouvre de nouveau.

- L'arrivée au pouvoir des libéraux à Madrid, en 1820, rend la politique coloniale confuse et sape de nouveau l'autorité de la métropole. C'est alors seulement que la majorité des créoles se rallient à l'idée d'indépendance.

La diversité des situations sur le terrain

Les protagonistes sont de trois types : les autorités coloniales, adeptes du statu quo ; une minorité d'activistes créoles, désireux d'autonomie, voire d'indépendance ; dans certains cas, les Indiens, avec leurs propres revendications. La partie se joue pour commencer dans les principales villes, où se concentre le pouvoir.

- A Mexico, dès 1808, l'administration coloniale instaure un régime autoritaire étouffant les velléités d'autonomie des créoles. La grande révolte indienne et métisse qui éclate en 1810 rapproche ensuite les créoles des autorités. Sous la conduite de Miguel Hidalgo, puis de José Morelos, la révolte reste vigoureuse jusqu'en 1814, puis s'affaiblit. L'indépendance surviendra en 1821, quand un accord sera trouvé entre les militaires, les créoles et les chefs révolutionnaires indiens.

- A Buenos Aires, l'histoire est tout autre. Dès 1806-1807, les Porteños (habitants de Buenos Aires) refoulent des forces Britanniques débarquées par deux fois. Ainsi aguerris, ils proclament en 1810 l'autonomie du Rio de la Plata, que les Espagnols ne reconquerront pas. (En 1811, le Paraguay se détache du Rio de la Plata, proclame son indépendance et la conserve.)

- Dans la région andine, du Venezuela au Chili, la situation reste longtemps indécise. Des juntes créoles exercent le pouvoir à La Paz en 1809 ; à Caracas de 1810 à 1812, puis en 1813-1814 ; à Santa Fe de Bogota et à Carthagène de 1810 à 1816 ; à Santiago du Chili de 1810 à 1814… Les créoles de Lima demeurent en revanche très loyalistes, car ils vivent dans la hantise d'une nouvelle révolte indienne (après celle de 1780-1781). Le double mouvement de forces militaires entrepris en 1817 par Bolivar et San Martin finit par faire pencher la balance : face à San Martin, puis à Bolivar et à Sucre, les forces loyalistes s'inclinent définitivement en 1824.

Il reste alors à établir un nouvel ordre politique, ce qui pose la question des dimensions des nouveaux États.

La simplicité de la solution brésilienne

Quand des forces françaises et espagnoles envahissent le Portugal en 1807, la cour de Lisbonne se replie à Rio de Janeiro, puis s'y maintient après la libération du Portugal, en 1811. En 1821, néanmoins, le roi Jean VI doit se résoudre à retourner à Lisbonne. Son fils dom Pedro, nommé régent du Brésil, refuse ensuite d'obtempérer aux injonctions de la métropole. L'indépendance du Brésil ayant été proclamée en 1822, dom Pedro est couronné empereur à Rio. L'indépendance est ainsi acquise à peu près sans heurt, la légitimité dynastique étant préservée.

Les colonies maintenues

Seuls le Canada, les Antilles et les Guyanes n'accèdent pas à l'indépendance au tournant des xviiie et xixe siècles.

Les Antilles espagnoles

La partie orientale de Saint-Domingue, conquise par les Haïtiens en 1822, s'en libère en 1844 et accède à une indépendance assez précaire.

A Cuba, les plantations esclavagistes de canne à sucre se développent rapidement après la révolution en Haïti. Tandis que le nombre d'esclaves augmente (220 000 en 1815, soit le tiers de la population), les créoles restent fidèles à l'Espagne. Il faut attendre la fin des années 1860 pour que des créoles lancent une révolte indépendantiste, qui échoue. Une nouvelle révolte, en 1895, conduit à une intervention des États-Unis en 1898 (Guerre hispano-américaine). L'indépendance est proclamée en 1902.

Porto Rico demeure une colonie espagnole jusqu'à sa conquête par les États-Unis en 1898.

Les autres Antilles et les Guyanes

Les Britanniques, les Français et les Néerlandais maintiennent le régime colonial aux Antilles et dans les Guyanes. La question de l'indépendance (ou non) ne se posera pas avant les années 1950.

Le Canada

Après l'indépendance des États-Unis, l'actuel Canada est connu sous le nom d'« Amérique du Nord britannique ». Il s'agit, en fait, d'une juxtaposition de colonies distinctes : Bas-Canada (actuel Québec), Haut-Canada (actuel Ontario), Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve, etc.

Bien que plus de 70 000 loyalistes aient migré des États-Unis vers le nord après 1783, les sujets de langue française restent, dans une premier temps, les plus nombreux. Pour tenter d'angliciser le pays, Londres favorise l'immigration en provenance des Iles britanniques et procède à des réorganisations territoriales. La population d'origine française conserve néanmoins sa cohésion. Pour finir, ce sont les Canadiens eux-mêmes qui, en 1867, mettent sur pied une confédération, avec l'appui de Londres. Dotée du statut de dominion, elle évoluera peu à peu vers l'indépendance.

La question des dimensions des nouveaux États

Lors de l'accession à l'indépendance, une question se pose : à quelle échelle organiser les États successeurs ? En d'autres termes, convient-il de regrouper d'anciennes colonies ou, au contraire, que chacune d'entre elles acquière son indépendance ? Les réponses varient.

Les États successeurs de l'Empire britannique

Les États-Unis et le Canada sont bâtis dès l'origine en tant que fédérations d'ex-colonies.

Londres tentera une expérience similaire aux Antilles britanniques en 1958, mais la fédération éclatera dès 1962. Chaque colonie accèdera ensuite séparément à l'indépendance.

Le Brésil

La question de l'unité du pays ne se pose pas, mais ses dimensions et la tradition d'autonomie régionale héritée des capitaineries l'incitent à adopter, en 1891, une Constitution fédérale inspirée de celle des États-Unis.

Les États successeurs de l'Empire espagnol

Personne ne songe que l'ex-Empire espagnol puisse accéder à l'indépendance comme un tout. Puisqu'il faut bien le découper, que retenir comme échelle pertinente ?

A Buenos Aires et à Mexico, on opte pour le cadre de la vice-royauté. C'est ainsi qu'à plusieurs reprises, à partir de 1811, les Argentins essaient, en vain, de prendre le contrôle du Haut-Pérou. Quand le Mexique devient indépendant, en 1821, il est rejoint par l'Amérique centrale (qui faisait partie de la vice-royauté de Nouvelle-Espagne). Bolivar prend pour cadre l'ex-vice-royauté de Nouvelle-Grenade quand il fait instaurer, en 1821, la « Grande Colombie », incluant le Venezuela et les actuels Colombie et Équateur.

Ce n'est toutefois pas le cadre des vice-royautés qui finit par prévaloir, mais celui, moins vaste, des audiencias. L'Amérique centrale quitte le Mexique dès 1823 ; le Pérou et le Haut-Pérou deviennent indépendants en 1825 ; la Grande Colombie se scinde en trois en 1830 ; le Chili est indépendant, de facto, depuis 1818. Chaque État d'Amérique du Sud espagnole correspond ainsi à une ancienne audiencia, sauf le Paraguay. (A propos de l'Uruguay, voir plus loin.)

L'Amérique centrale pousse la division plus loin. L'ancien ressort de l'audiencia de Guatemala forme en 1824 les Provinces-Unies de l'Amérique centrale, puis se disloque en cinq États indépendants en 1839.

La détermination des frontières

Deux questions sont à distinguer : celle des frontières entre les nouveaux États et celle de l'expansion dans des territoires peu ou non colonisés.

Les frontières entre les nouveaux États

Dans l'ex-Empire espagnol, les nouveaux États n'ont pas de frontières bien définies, car il s'agissait auparavant de limites administratives floues et fluctuantes. Cela suscite d'innombrables contentieux, qui dégénèrent le cas échéant en conflits armés. On ne compte cependant que trois guerres ouvertes à grande échelle.

- De 1879 à 1883, la guerre du Pacifique oppose le Chili à la Bolivie et au Pérou. Victorieux, le Chili obtient que la Bolivie et le Pérou lui cèdent de vastes territoires, ce qui reporte sa frontière 800 kilomètres plus au nord. La Bolivie perd ainsi sa façade maritime.

- En 1934-1935, la guerre du Chaco oppose la Bolivie au Paraguay. Vainqueur, le Paraguay obtient le territoire contesté.

- En 1941, le Pérou attaque l'Équateur et le contraint à céder de vastes territoires à l'est des Andes.

Les frontières du Brésil suscitent également des conflits. Dans les années 1810-1820, les Brésiliens et les Argentins s'opposent en Uruguay, avant que la pression de la Grande-Bretagne ne les oblige à reconnaître l'indépendance du pays en 1828. Les Brésiliens et les Argentins s'allient plus tard contre le Paraguay, auquel ils mènent une guerre très dure de 1867 à 1870. Le Paraguay est ensuite amputé de la moitié de son territoire. En Amazonie, il n'y a pas, dans un premier temps, de frontières à proprement parler. Les Portugais ont entrepris l'exploration de l'Amazonie dès le xviie siècle, tandis que les Espagnols ne s'y aventuraient guère (les jésuites mis à part). Les frontières occidentales du Brésil s'établissent en conséquence peu à peu, par des accords (matérialisés par des tracés sur des cartes) plutôt que par des conflits.

L'expansion dans des territoires peu ou non colonisés

Les États concernés sont, d'une part, les États-Unis et le Canada, d'autre part, l'Argentine et le Chili.

Le Canada

La frontière nord des États-Unis, de l'Atlantique aux Grands Lacs, est arrêtée (pour l'essentiel) en 1783. Entre les Grands Lacs et le Pacifique, il faut attendre 1846 pour qu'un traité anglo-américain fixe la frontière sur le 49e parallèle. En 1867, les États-Unis achètent à la Russie l'Alaska, dont la frontière a déjà été établie par un traité anglo-russe. Le cadre au sein duquel la population canadienne peut s'étendre se trouve ainsi délimité dès la naissance de la Confédération.

Les États-Unis

Quand, en 1783, les États-Unis accèdent à l'indépendance avec une frontière sur le Mississippi, la colonisation par les Blancs ne dépasse guère les Appalaches. L'acquisition de nouveaux territoires par les États-Unis va ensuite continuer de précéder leur colonisation effective par des citoyens américains. (Il y a toutefois une exception : l'installation de colons américains au Texas, alors territoire mexicain, dans les années 1830.)

Les acquisitions de nouveaux territoires sont les suivantes.

- En 1803, Bonaparte vend aux États-Unis la Louisiane. (On nomme alors ainsi un immense territoire à l'ouest du Mississippi, que l'Espagne venait de rétrocéder à la France.)

- En 1819, l'Espagne cède la Floride.

- En 1836, le Texas se détache du Mexique, puis rejoint les États-Unis en 1845.

- En 1846, les Américains et les Britanniques se partagent le territoire de l'Oregon le long du 49e parallèle.

- La même année, les États-Unis entrent en guerre contre le Mexique à propos des frontières – contestées – du Texas. Victorieux, les États-Unis obtiennent en 1848 la cession par le Mexique de territoires considérables, dont le Nouveau-Mexique et la Californie.

A l'intérieur des territoires ainsi acquis, l'expansion de la colonisation s'effectue aux dépens des Indiens. On estime leur nombre total, dans l'Ouest, à 400 000 au milieu du xixe siècle. La pression des colons provoque des conflits, qui obligent les forces fédérales à intervenir : c'est ce qu'on nomme les « guerres indiennes ». Elles s'échelonnent des années 1860 au début des années 1890.

L'expansion dans le Cône sud

Les Espagnols n'avaient aucunement pris pied dans le sud du continent : majeure partie de la Pampa, Patagonie, sud de l'actuel Chili, Terre de Feu. Du côté du Chili, après des décennies de luttes, une limite s'était établie entre les Espagnols et les Indiens Araucans (ou Mapuche) au début du xviiie siècle. Du côté du Rio de la Plata, l'expansion dans la Pampa était demeurée limitée : à la fin du xviiie siècle, la limite des territoires contrôlés par les Espagnols se situait à une cinquantaine de kilomètres au sud de Buenos Aires.

L'expansion vers le sud date du xixe siècle. Au Chili, la soumission des Araucans nécessite une trentaine d'années de combats, de 1850 à 1880 environ. En Argentine, la campagne décisive date de 1878-1879 : les Indiens de la Pampa sont alors, pour la plupart, exterminés. Une compétition s'engage ensuite entre les Chiliens et les Argentins, qui prennent pied en Terre de Feu en 1884. Pour finir, un arbitrage britannique établit en 1902 la frontière qui (pour l'essentiel) demeure en vigueur aujourd'hui.

Les mouvements de population aux xixe et xxe siècles

Au début du xixe siècle, les « profils » culturels et raciaux des États américains sont déjà fixés, pour l'essentiel. Dans certains États, la poursuite d'une immigration d'origine extra-américaine va toutefois infléchir ces « profils ». C'est notamment le cas du Brésil et des États-Unis, qui vont s'en trouver « blanchis ». Au Brésil, la part de Noirs et mulâtres passe des deux tiers vers 1800 à 45 % aujourd'hui ; aux États-Unis, elle chute de 20 % vers la fin du xviiie siècle à guère plus de12 %. En sens inverse, à Cuba, cette proportion passe de 30 % au milieu du xviiie siècle à environ les deux tiers aujourd'hui.

Typologie des sociétés américaines au début du xixe siècle

On peut distinguer quatre types de sociétés, selon les éléments dominants (en raison de leur rôle ou de leur nombre) : Blancs/ Indiens ; Blancs / Noirs ; Noirs ; Blancs.

Les sociétés à dominante Blancs / Indiens

La majorité des États de langue espagnole* appartiennent à cette catégorie. Les Blancs, minoritaires, y forment l'élite économique et politique. Selon les cas, les Indiens ou les métis forment le groupe numériquement le plus important, la distinction entre métis et Blancs et entre métis et Indiens n'étant nulle part nette. Les Noirs et mulâtres sont, d'une façon générale, très minoritaires.

* Mexique, Amérique centrale sauf Costa Rica, pays andins (du Venezuela au Chili), Paraguay.

Les sociétés à dominante Blancs / Noirs

Ce sont les sociétés esclavagistes : Brésil, Antilles, sud des États-Unis. Au Brésil, en 1823, on compte 1,15 million d'esclaves sur près de 4 millions d'habitants, soit environ 30 % de la population. Dans le sud des États-Unis, le nombre d'esclaves va passer de 350 000 environ en 1775 à 3,9 millions en 1860, soit 32 % de la population. A Cuba, on comptera en 1840 470 000 esclaves, soit 50 % de la population. Dans les Antilles britanniques et françaises, la proportion d'esclaves dépasse 80 %. Les Indiens (et métis) sont très minoritaires au Brésil et pour ainsi dire absents des Antilles (depuis le xvie siècle) et du sud des États-Unis (dont ils sont expulsés dans les années 1830).

L'esclavage sera aboli dans les colonies britanniques en 1833, dans les colonies françaises en 1848, dans le sud des États-Unis en 1865 (à l'issue de la guerre de Sécession), dans les colonies espagnoles entre 1880 et 1886, au Brésil en 1888.

L'unique société à dominante noire

Il s'agit bien sûr d'Haïti.

Les sociétés à dominante blanche

Relèvent de cette catégorie le nord des États-Unis et le Canada, le Costa Rica, l'Argentine et l'Uruguay. Au Costa Rica, les colons espagnols se sont très tôt installés sur des hauts plateaux non peuplés d'Indiens. La population a ensuite augmenté par croissance naturelle. En Argentine et en Uruguay, les Indiens, peu nombreux à l'origine, se sont trouvés tôt métissés et fondus dans la population.

L'immigration d'origine extra-américaine aux xixe et xxe siècles

Trois mouvements sont à distinguer : la traite d'esclaves africains, qui se poursuit jusqu'au milieu du xixe siècle ; l'immigration en provenance d'Europe ; l'immigration en provenance d'Asie.

La poursuite de la traite

En 1807, la Grande-Bretagne décide d'interdire la traite. Les États-Unis, puis la France et d'autres pays l'imitent, mais la mise en œuvre soulève des difficultés considérables, pour au moins deux raisons : tant que l'esclavage n'est pas aboli, la demande persiste ; la répression de la traite nécessite d'importantes forces navales, dont seule dispose la Grande-Bretagne. Il en résulte qu'on estime à 1,9 millions le nombre d'esclaves africains débarqués en Amérique après 1810, dont 1,15 million au Brésil, 600 000 en Amérique espagnole (à Cuba surtout), 100 000 aux Antilles françaises et 50 000 aux États-Unis. La traite prend fin vers le Brésil en 1850, vers Cuba dans les années 1860.

L'immigration d'origine européenne

L'immigration d'origine européenne, très importante jusqu'aux années 1920, se concentre dans le nord du continent (États-Unis, Canada) et dans le sud (Brésil, Uruguay, Argentine). En un siècle (1830-1930), environ 45 millions d'Européens vont s'installer en Amérique. La crise des années 1930 interrompt le mouvement. Après 1945, l'immigration européenne marque le pas, pour deux raisons : les Européens de l'Est, sous le régime soviétique, ne peuvent plus émigrer ; les Européens de l'Ouest, alors qu'ils entrent dans une phase de prospérité, ne sont plus tentés de partir. L'immigration depuis l'Europe de l'Est et la Russie reprend quelque peu dans les années 1990.

Les États-Unis

Entre 1820 et 1860, environ 5 millions d'Européens immigrent aux États-Unis. Les plus forts contingents viennent d'Irlande (2 millions), d'Allemagne (1,5 million) et de Grande-Bretagne (0,8 million). Les Irlandais sont principalement catholiques. La famine qui sévit en Irlande en 1846 accélère l'émigration. Parmi les Allemands figurent des protestants, des catholiques et des Juifs.

La grande période d'immigration s'étend de la guerre de Sécession au début des années 1920 : 30 millions de personnes, dont 95 % d'Européens. Les principaux contingents sont les suivants : Allemands, plus de 4 millions ; Italiens, 4 millions (arrivés surtout après 1900) ; Juifs d'Europe orientale, plus de 3 millions ; Polonais, 2,6 millions ; Irlandais, 2,5 millions ; Scandinaves, plus de 2 millions.

Cette immigration massive se concentre, pour l'essentiel, dans le nord-est du pays et fournit la main-d'œuvre indispensable à l'industrialisation qui marque aussi la période. Elle suscite toutefois une réaction, qualifiée de « nativisme ». Les nativistes considèrent que les Américains de souche, protestants et, pour la plupart, d'origine britannique, doivent demeurer dominants. Plus précisément, ils établissent une distinction est entre, d'une part, les Allemands et les Scandinaves, considérés comme assimilables, d'autre part, les Européens de l'Est et du Sud, les Irlandais et les Juifs, dont il faut restreindre, voire stopper, l'immigration. Cela conduit, en 1924, à l'adoption d'une loi conforme à cet objectif.

Le Canada

L'immigration au Canada est difficile à cerner, car de très nombreux immigrants se contentent d'y transiter avant de gagner les États-Unis. Entre 1900 et 1930, l'immigration nette totale n'excède pas un million, en dépit d'un très fort afflux au début du siècle. Parmi les immigrants figurent des Britanniques, des Irlandais, des Allemands, des Scandinaves, des Ukrainiens… Après 1945, le mouvement reprend, avec une immigration nette de près de 100 000 [ ?] par an, en moyenne. La proportion d'Européens parmi les immigrants ne cesse toutefois de baisser (20 % dans les années 1990).

Le Brésil

La grande période d'immigration européenne dure de 1890 à 1930 : elle s'élève à plus de 2,5 millions de personnes (immigration nette). Avant 1914, ce sont surtout les caféteries paulistes qui attirent les immigrants. Dans les années 1920, l'immigration se dirige vers les villes. Les plus nombreux sont les Italiens (un million), les Portugais (un million), les Espagnols (un demi-million) et les Allemands (plus de 100 000).

L'Argentine et l'Uruguay

Entre 1880 et 1914, 2,5 millions d'immigrants s'installent en Argentine. A 80 %, ils viennent d'Italie ou d'Espagne, ce qui facilite leur intégration. L'Uruguay connaît un afflux similaire, principalement venu d'Italie.

NB. Vers la fin du xixe siècle, le Chili attire des immigrants européens (Allemands, Français…), qui colonisent en particulier les terres conquises sur les Araucans.

L'immigration d'origine asiatique

Avant 1930

A la suite de l'abolition de l'esclavage, les Noirs désertent les plantations dans les colonies où des terres restent disponibles : la Trinité, la Guyane britannique, le Suriname. Dans la seconde moitié du xixe siècle, les planteurs font appel à une main-d'œuvre venue des Indes (et de Java au Suriname). Vers 1880, on compte 50 000 Indiens à la Trinité et 65 000 en Guyane britannique. Ces populations font souche.

La ruée vers l'or en Californie (1849) attire des immigrants chinois, ce qui provoque bientôt l'hostilité des Blancs. On compte environ 125 000 Chinois dans l'ouest des États-Unis en 1880. En 1882, les Blancs obtiennent que l'immigration cesse. Au Canada aussi, les Chinois suscitent l'hostilité : des émeutes raciales éclatent à Vancouver en 1907.

Des Japonais immigrent aux États-Unis dans les années 1890-1900. Ils y sont 70 000 en 1910. De 1925 à 1933, plus de 100 000 Japonais émigrent au Brésil, surtout dans l'État de São Paulo.

Après 1945

Les Japonais n'émigrent pour ainsi dire plus. Les Chinois non plus, du moins avant les années 1990. Parmi les immigrants asiatiques aux États-Unis figurent deux forts contingents de réfugiés politiques (bénéficiant à ce titre d'un régime d'immigration particulier) : des Coréens dans les années 1950 ; des Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens à partir de 1975. Une loi de 1965 ayant assoupli les règles établies en 1924, l'immigration issue de divers pays d'Asie prend de l'importance : Inde, Philippines, etc. En 2000, la population d'origine asiatique dépasse aux États-Unis les 10 millions. Elle est considérée comme bien intégrée (ou apte à le devenir).

Au Canada aussi, l'immigration d'origine asiatique progresse : elle représente près de 60 % de l'immigration totale dans les années 1990. Les plus forts contingents viennent de Chine et de l'Inde.

Les migrations internationales à l'intérieur du continent

D'une façon générale, les migrations entre les divers pays du continent américain sont très limitées. Seule exception : l'attrait exercé par les États-Unis.

Vers la fin du xixe siècle, des Québécois migrent vers la Nouvelle-Angleterre, où ils constituent la main-d'œuvre de l'industrie textile. On en compte près d'un million en 1910. Beaucoup plus importante est toutefois l'immigration dite « hispanique », qui amalgame, en fait, trois courants nettement distincts : en provenance du Mexique, de Porto Rico et de Cuba.

- Les Portoricains, citoyens américains depuis 1917, peuvent s'installer librement aux États-Unis. A la suite de la crise des années 1930, 300 000 Portoricains migrent vers New York et ses alentours. Ils sont aujourd'hui environ 2,5 millions, toujours concentrés dans la même région.

- Les Cubains sont des réfugiés politiques, arrivés en diverses vagues après 1960. Concentrés en Floride, ils étaient 1,25 million en 2000 (800 000 réfugiés et leurs enfants).

- L'immigration en provenance du Mexique est la plus massive et la plus préoccupante pour les autorités fédérales. Elle a connu une première poussée lors de la Révolution mexicaine, à partir de 1911 : entre cette date et 1930, 700 000 Mexicains ont émigré aux États-Unis. Le mouvement s'est ensuite amplifié après 1945. En 2000, on comptait officiellement une vingtaine de millions de Mexicains d'origine aux États-Unis, auxquels s'ajouteraient plusieurs millions de « sans papiers ». Aux Mexicains s'ajoutent des migrants venus d'Amérique centrale, de Colombie, etc. ayant transité par le Mexique. Les autorités américaines ne parviennent pas à contrôler la totalité d'une frontière longue de 3 200 kilomètres, bien que des barrières métalliques aient été édifiées dans certains secteurs. De toute façon, des habitudes ont été prises : chez les employeurs du sud-ouest des États-Unis, le recours à une main-d'œuvre bon marché, en principe pour une durée déterminée ; chez les Mexicains, la prolongation indéfinie du séjour… Les « Hispaniques » forment aujourd'hui le tiers de la population de la Californie et du Texas.

La diversité des sociétés actuelles

Un premier clivage, évident, sépare les États-Unis et le Canada, sociétés hautement développées, du reste du continent. Parmi les pays latino-américains, on peut établir une demi-douzaine de sous-ensembles, en se référant de nouveau aux quatre catégories de population définies au début du présent texte. Les sociétés antillaises sont, elles aussi, diverses.

Les États-Unis

L'évolution de la société n'a pas donné raison aux craintes exprimées par les nativistes au début du xxe siècle : le modèle culturel d'origine anglaise est demeuré dominant. Au fil des générations, tous les immigrants européens, puis les immigrants asiatiques, l'ont adopté (ou sont en voie de le faire). En ce sens, on peut considérer que le « melting pot » fonctionne, fût-ce lentement. La situation des Noirs (12,3 % de la population) demeure, en revanche, particulière : bien qu'acculturée de longue date, il continue de s'agir, globalement, d'une population défavorisée. Les Indiens (1,5 % de la population), dispersés en petites communautés et, pour beaucoup, acculturés, ne jouent qu'un rôle marginal. Les « Hispaniques » et, plus précisément, les Mexicains (9 % de la population), massés dans le sud-ouest du pays, demeurent en majorité attachés à leur culture espagnole (d'autant que beaucoup d'entre eux vivent massés dans des « barrios », à l'écart du reste de la population. Aussi sont-ils la cible d'un renouveau du « nativisme », en particulier en Californie et au Texas.

Le Canada

Deux modèles culturels s'y côtoient : anglais et français. L'idée qu'à terme l'élément français pourrait être assimilé, courante chez les Anglais dans la première moitié du xixe siècle, a fait long feu. Cela a néanmoins nécessité, de la part des Québécois, une grande opiniâtreté… La politique officielle est aujourd'hui celle du « multiculturalisme » (mais non du multilinguisme, seuls l'anglais et le français étant langues officielles). L'image censée caractériser la société canadienne est celle d'une « mosaïque ».

Les pays de langue espagnole (Antilles mises à part)

Un premier critère de classement porte sur la répartition entre Blancs, métis et Indiens (sachant que les distinctions sont floues, ne conduisant qu'à des ordres de grandeur). Dans 9 pays sur 16 (Mexique, Salvador, Honduras, Nicaragua, Panama, Venezuela, Colombie, Chili, Paraguay), les métis forment la majorité, voire la grande majorité, de la population. Les Blancs ne sont majoritaires (très nettement) que dans trois pays : Argentine, Uruguay et Costa Rica. Il est vrai que partout ailleurs, même très minoritaires, ils dominent la vie économique et politique. Les Indiens (non métissés) forment une part très importante (40 % à 60 %) de la population dans quatre pays : Guatemala, Équateur, Pérou, Bolivie.

Si l'on se tourne vers le niveau de développement, en se référant à l'IDH (indicateur du « développement humain », établi par l'ONU), on obtient un classement en quatre sous-ensembles :

- Argentine, Chili, Costa Rica, Uruguay (de 0,853 à 0,833) ;

- Mexique (0,802) ;

- Panama, Venezuela, Colombie (0,791 à 0,773) ;

- Pérou, Paraguay, Équateur, Salvador, Bolivie, Honduras, Nicaragua, Guatemala (0,752 à 0,649).

Les pays « blancs » et le Chili viennent en tête. Le Mexique constitue un cas particulier. Viennent ensuite les pays proches de la zone caraïbe. Les pays à forte composante indienne et les petits pays « métis » d'Amérique centrale figurent en bas du tableau.

Les pays « blancs »

L'Argentine, l'Uruguay et le Costa Rica forment des sociétés homogènes. Il ne s'y pose pas de questions « identitaires ».

Le Chili forme aussi une société homogène, quoique plutôt métisse que blanche. Les Indiens Mapuche (ou Araucans), longtemps opprimés, ont néanmoins préservé leur identité : 400 000 d'entre eux (2,5 % de la population chilienne) parlent encore aujourd'hui leur langue.

Le Mexique

Les métis forment la grande majorité de la population. Les Indiens proprement dits, ayant conservé l'usage d'une langue amérindienne, sont au nombre de 7 millions environ. Ils ne forment cependant pas un ensemble homogène, mais sont répartis en plusieurs groupes : Nahuas dans la région de Mexico, Mayas dans le Yucatan et le Chiapas, Zapotèques et Mixtèques dans l'Oaxaca et alentour, Otomis au nord-ouest de Mexico, Totonaques près du golfe du Mexique, etc. On dénombre au total une cinquantaine de langues encore vivantes.

Après l'indépendance (acquise en 1821), trois conflits contribuent à renforcer le sentiment national mexicain.

- La guerre contre les États-Unis provoque un ressentiment durable : les Américains occupent Mexico en 1847, puis obtiennent l'année suivante la cession d'immenses territoires (Californie, Nouveau-Mexique…).

- Ce qu'en France on nomme la « guerre du Mexique » et, au Mexique, l'« Intervention » est au contraire ressentie comme une victoire. Les troupes françaises entrent à Mexico en 1863, font proclamer Maximilien d'Autriche empereur du Mexique, puis affrontent une guérilla qui finit par l'emporter. Maximilien est fusillé en 1867. Les héros de cette lutte sont un homme politique, Benito Juarez (un pur Indien de l'Oaxaca), et un général, Porfirio Diaz (un métis, moitié mixtèque). (Diaz va ensuite diriger le Mexique en autocrate de 1876 à 1910.)

- En 1911 éclate une guerre civile qui va durer jusqu'en 1920 et faire plus d'un million de morts. Elle a pris, après coup, le nom de « révolution mexicaine ». Extrêmement complexe, le conflit met aux prises l'oligarchie traditionnelle de Mexico, des Indiens des régions centrales (dirigés par Emiliano Zapata) et une oligarchie nouvelle, basée dans le nord du pays. Cette dernière l'emporte et instaure un régime dit « révolutionnaire » qui va conserver le pouvoir jusqu'à la fin du xxe siècle.

Dès les années 1920, le nouveau régime met au point sa version de l'histoire du Mexique. D'un côté, on dévalue l'époque coloniale, présentée comme oppressive et obscurantiste, et le régime corrompu de Diaz, auquel la révolution de 1911 a mis fin. De l'autre, on glorifie l'héritage des Aztèques et des Mayas et la lignée héroïque des révolutionnaires luttant contre les oppresseurs : Miguel Hidalgo et José Morelos (contre les autorités coloniales de 1810 à 1815), Benito Juarez (contre les Français durant l'Intervention), Emiliano Zapata. Le caractère à la fois schématique et héroïque d'une telle vision de l'histoire assure son succès.

NB. Le sous-commandant Marcos, basé au Chiapas, a tenté, à partir de 1994, d'ajouter une page à cette histoire, mais cela n'a pas pris…

Les autres pays « métis »

Ce sont, d'une part, les pays métis d'Amérique centrale (Salvador, Honduras et Nicaragua), d'autre part, le Panama, la Colombie et le Venezuela. Ces trois derniers, riverains de la mer des Antilles, ont en commun d'abriter d'importantes minorités de Noirs et mulâtres (de l'ordre de 20 % de la population en Colombie et au Panama, de 10 % au Venezuela).

Le Venezuela

La société vénézuélienne apparaît relativement homogène. Le pays n'a connu qu'une grande guerre civile (dite « guerre fédérale »), de 1859 à 1863.

La Colombie

La Colombie souffre d'une « compartimentation » géographique, en raison de son relief. On distingue quatre « noyaux » : la région de Bogota ; la côte nord (où Barranquilla a supplanté Carthagène) ; la région de Medellin ; le sud-ouest (où Cali a supplanté Popayan). Le détail est toutefois beaucoup plus complexe… Un régime fédéral avait été instauré en 1858, mais il a pris fin en 1886. Aux divisions géographiques se sont partout superposées des divisions en factions qui, à l'échelon national, se regroupaient en deux camps politiques. Cela a conduit à deux grandes guerres civiles : celle dite « des Milles Jours », de 1899 à 1902 (environ 100 000 morts), et celle dite « la Violencia », de 1948 à 1953 (environ 300 000 morts). La violence est ensuite demeurée endémique, d'autant que le trafic de drogue a permis à la fois aux guérillas et aux forces paramilitaires qui se sont formées contre elles de renouveler sans cesse leur armement.

Les pays métis d'Amérique centrale

Ce sont traditionnellement des sociétés très inégalitaires. Une petite élite blanche (les « quatorze familles ») a longtemps dominé le Salvador, pays surpeuplé. Une guérilla révolutionnaire a fini par éclater en 1981. Le conflit a pris fin en 1992 (80 000 victimes). Le Honduras, où la société américaine United Fruit s'est installée au début du xxe siècle, est longtemps resté la « république bananière » par excellence. L'histoire du Nicaragua est la plus mouvementée. Des troupes américaines occupent le pays en 1909, puis de 1912 à 1925, puis de 1926 à 1933. Les nationalistes ont alors à leur tête Cesar Augusto Sandino, assassiné en 1934. En 1936, le général Anastasio Somoza prend le pouvoir. Somoza, puis ses fils, exercent une dictature. Leurs opposants sandinistes déclenchent une insurrection en 1978 et prennent le pouvoir l'année suivante. Les États-Unis soutiennent ensuite une guérilla anti-sandiniste, la Contra. A partir de 1987, des négociations aboutissent à des élections libres en 1990.

Les pays à forte composante indienne

Le Guatemala

Les Indiens (de langues mayas) forment la moitié de la population. Le reste se compose de métis et d'une petite minorité blanche, qui domine traditionnellement le pays. Des régimes autoritaires se succèdent jusqu'en 1944. Le régime démocratique instauré en 1944 est renversé dix ans plus tard avec l'appui de la CIA. Les militaires exercent dès lors la réalité du pouvoir. A partir de 1960, des guérillas éclatent dans les régions peuplées d'Indiens. La répression ne cesse de s'accentuer et atteint son comble en 1982. Des accords de paix sont enfin signés en 1996. Les 36 ans de guerre civile ont fait 200 000 morts et un million de sans-abri.

La question indienne dans les Andes (Équateur, Pérou, Bolivie)

Les Indiens forment 40 % de la population de l'Équateur, 45 % de celle du Pérou, 60 % de celle de la Bolivie. Ils parlent principalement des langues quechua (comme les Incas), dans les trois pays, ou des langues aymara, au Pérou et en Bolivie. L'irruption des Indiens dans la vie politique, en tant que groupes émettant des revendications « identitaires » (linguistiques, culturelles, etc.), est un phénomène récent dont on mesure encore mal la portée.

En Équateur, les Indiens acquièrent un poids politique à partir de 1978, quand les illettrés obtiennent le droit de vote. Leurs organisations forment en 1986 une confédération qui, dans les années 1990, organise de grandes manifestations pacifiques, en réclamant notamment un statut officiel pour la langue quechua.

Au Pérou, José Mariategui avait développé dans les années 1920 une conception « indigéniste » de la révolution, en se référant à la société inca. Le Sentier lumineux, fondé en 1970, se réclame de Mariategui, mais ce n'est pas un mouvement indien. Dirigé par des Blancs et des métis se présentant comme maoïstes, il mène de 1980 à 1993 une guérilla très destructrice. Alberto Fujimori, japonais d'origine, exerce une présidence musclée de 1990 à 2000. Son successeur Alejandro Toledo, un Indien, fait introduire le quechua et l'aymara dans l'enseignement. L'avenir politique du Pérou reste aujourd'hui très ouvert…

En Bolivie, les « barons de l'étain » tiennent dans la première moitié du xxe siècle le haut du pavé, les mineurs étant des Indiens. La révolution de 1952 est cependant plutôt sociale qu'indienne à proprement parler : nationalisation des mines, réforme agraire radicale. Il s'ensuit des difficultés financières… et des régimes autoritaires jusque dans les années 1980. La « question indienne » se pose ensuite en termes « identitaires » : en 1994, une réforme de la Constitution définit la Bolivie comme une république « multiethnique et multiculturelle », les communautés indigènes étant formellement reconnues. L'élection de l'Indien Evo Morales à la présidence de la République, en 2005, semble marquer une nouvelle étape…

Le cas particulier du Paraguay

Les métis forment 90 % de la population, mais la culture indienne persiste au travers de la langue guarani : environ 50 % des Paraguayens sont bilingues espagnol-guarani, 40 % ne parlant que le guarani. Totalement originale, la société paraguayenne fait preuve d'une grande stabilité.

Le Brésil

La population se répartit en près de 55 % de Blancs, 35 à 40 % de mulâtres et métis et 5 à 10 % de Noirs. Les Indiens, au nombre de 350 000 environ, forment moins de 0,2 % de l'ensemble. D'une façon générale, les Noirs, descendants d'esclaves, continuent de se situer au bas de l'échelle sociale. Les inégalités ont aussi une base régionale, résultant à la fois de l'histoire et de la géographie. L'économie du Nordeste, jadis fondée sur la canne à sucre et le coton, a pris du retard au xixe siècle et ne l'a jamais rattrapé. De surcroît, la sécheresse qui affecte l'intérieur y a tôt délimité un « quadrilatère de la faim » et poussé la population à émigrer vers le Sudeste ou, plus récemment, l'Amazonie (dont la population a décuplé au xxe siècle : de 1,3 million à 13 millions). Le Sudeste et le Sud ont au contraire bénéficié de l'effort d'industrialisation entrepris dans les années 1930 et puissamment accru après 1960. Ainsi est née dans une partie du pays une société moderne et dynamique, avec pour métropole São Paulo.

Les Antilles et les Guyanes

Si l'on se réfère à l'IDH, on observe une grande variétés de niveaux de vie : cela va de la Barbade (0,888, au 3e rang en Amérique, après le Canada et les États-Unis) à Haïti (0,463, dernier rang), en passant par St. Kitts (0,844), les Bahamas (0,815), Cuba (0,809), la Trinité (0,801), Antigua (0,800), le Suriname (0,780), Sainte-Lucie (0,777), la Jamaïque (0,764), Saint-Vincent (0,751), la Grenade (0,745), la Dominique (0,743), la République dominicaine (0,738) et le Guyana (0,719). (NB. Porto Rico et les Antilles françaises et néerlandaises ne sont pas prises en compte.)

Cuba constitue un cas très particulier sur lequel on ne s'attardera pas.

La République dominicaine forme une société assez caractéristique de l'ancien empire espagnol, dominée par une minorité blanche. Le reste de la population (environ 85 %) se compose de mulâtres et de Noirs.

Dans les Antilles ex-britanniques, les Blancs, en très petit nombre, ne jouent pour ainsi dire plus de rôle politique. Les Noirs, de langue anglaise, sont partout majoritaires, sauf à la Trinité. Les différences de niveau de vie résultent de facteurs locaux.

La Trinité, le Guyana et le Suriname abritent des populations plus bigarrées. Dans les trois pays, les Indiens d'origine (venus des Indes) forment une partie importante de la population : 50 % au Guyana, 40 % à la Trinité, 33 % au Suriname. Il s'y ajoute, dans ce dernier cas, 16 % de Javanais. Le reste de la population se compose principalement de Noirs et de mulâtres. Des langues telles que l'hindi ou le javanais restent en usage. Tout cela rend la vie politique complexe… d'autant que s'y ajoutent des clivages religieux : les Asiatiques d'origine sont hindouistes ou musulmans, les Noirs et mulâtres catholiques ou protestants.

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